NEIGE CARBONE ET PETIT JÉSUS: CHRONIQUE D'UN NOËL PERDU D'AVANCE

J’ai allumé l’écran. Encore. Les guirlandes du sapin clignotent en 4K, une pulsation électrique bleutée qui bat contre les vitres noires. Dehors, c’est Paris cotonneux, un gris qui absorbe le son. Le train es rempli de gens qui n'ont pas envie d'aller là où ils doivent aller. Moi, pour une fois, ça va. Dedans, c’est le rituel: le plastique du sachet de bonbons Petit Jésus qui craque sous les doigts, cette odeur sucrée, chimique, qui sent l’enfance et le formol. Je lance Le Drôle de Noël de Scrooge pour passer le temps. Je suis prête.

Je suis assez basique pour les fêtes: bouffer et regarder des films. Je change rarement le programme. Les Quatre Filles du Docteur March (version 1994 avec Winona) (cette femme est un paysage) et Esprit de famille (j'aime les gens qui se retrouvent là où ils n'auraient jamais pensé).

J'ai terminé également le documentaire de Taylor Swift sur l'Eras Tour. Ou comment transformer une névrose collective en cathédrale de lumière. Gros respect pour cette communiste de l’industrie. La seule à avoir parfaitement compris le ruissellement: elle prend tout, l’argent, l’attention, la douleur, et elle la fait pleuvoir sur nous en paillettes calibrées.

Ca m’a quand même serré la gorge, cette connerie. Depuis quand je pleure une milliardaire? Mais cette scène où elle est seule, après avoir rencontré les familles ayant perdu leurs gamins dans un attentat. Je sais pas. Le maquillage qui tient, la silhouette parfaite. Et ce silence autour de tout ça. C’est triste, finalement, pour elle. De se dire qu’elle est coincée. Avec nous. A devoir porter tout ça aussi. Du plus tragique au plus trivial. A être plus la psychiatre de nos traumas qu’autre chose. On lui tend nos cœurs en miettes, elle nous rend un chorus à reprendre. C’est la base de notre contrat: elle n’a plus le droit d’avoir de faille. Ou comme elle le dit, elle doit réguler l'émotion. The show must go on n’est pas une devise, c’est sa malédiction. Elle est devenue le Père Noël de la mélancolie post-adolescente, condamnée à tourner dans son atelier du pôle Nord situé à Rhode Island, à fabriquer des chansons-cadeaux pour des millions d’enfants qui ne grandiront jamais tout à fait.

Moi, je peux m’arrêter. Éteindre. Laisser le film en pause pour me préparer un thé. Elle, non. La boucle est bouclée: nous regardons des films où des gens font semblant de vivre, pendant qu’une femme réelle fait semblant de ne pas être épuisée pour nous permettre de vivre par procuration. 

Peut-être que Noël, aujourd’hui, n’a plus rien à voir avec la naissance d’un dieu. C’est la célébration de notre propre mise en scène. On décore le sapin comme on ajuste son filtre Instagram. On offre des cadeaux comme on échange des interactions sociales validantes. On regarde des films qui nous parlent de famille pour mieux oublier la complexité de la nôtre.

Je termine mon sachet de bonbons. Le dernier Petit Jésus me laisse un goût un peu trop sucré. La boucle est parfaite. La seule authenticité qui nous reste, c’est d’assumer pleinement notre comédie.

J'éteins. La lumière bleutée du sapin continuera de clignoter dans le noir, pour personne. Un signal dans la nuit. La dernière image que j’emporte est celle de Taylor Swift, sourire parfait, courant sur scène vers un amour qu’elle chante mais ne vivra jamais, pendant que nous, dans nos salons, nous vivons des vies que nous ne chantons pas.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire