please ignore the smoke



Mais en vrai, c’est quoi votre putain de problème avec Mélanie Laurent? Je ne parle même plus de cinéma, je parle de ce phénomène étrange qui se produit chaque fois que son nom apparaît. Une réalisatrice tourne aux États-Unis, travaille depuis vingt ans, construit une carrière dont rêveraient la plupart des acteurs français, et une partie du public continue de réagir comme si elle avait commis une faute de goût. Pas une faute artistique. Une faute morale.

Ce qu’on reproche à Mélanie Laurent n’est presque jamais son travail. Les critiques de ses films existent, parfois justifiées, parfois non, mais elles ne suffisent pas à expliquer cette irritation diffuse qui l’accompagne depuis le début de sa carrière. Le vrai procès est ailleurs, plus flou, presque métaphysique: son attitude, son ton, sa manière d’être au monde. Cette accusation impossible à définir précisément mais que tout le monde semble comprendre immédiatement. Résumons: elle se la raconte.

C’est une accusation fascinante, parce qu’elle est presque inexistante lorsqu’il s’agit d’hommes. Personne n’a jamais reproché à un artiste masculin de se considérer comme un artiste. On n’a jamais regardé un écrivain publier son dixième roman, un réalisateur tourner son huitième film ou un musicien enregistrer son sixième album en s’exclamant: "Quel culot, il a l’air de croire qu’il a quelque chose à dire". Or c’est pourtant la condition minimale de toute création.



On parle souvent de l’art comme d’une affaire de doute. C’est une légende collante comme un harceleur de rue, notamment pour les intellectuels français qui entretiennent avec l’incertitude une relation presque érotique. Nous adorons les créateurs qui doutent, les interviews où l’écrivain explique qu’il ne sait pas écrire, où le cinéaste affirme qu’il ne comprend pas le cinéma, où l’artiste confesse son syndrome de l’imposteur. Le doute est devenu la preuve suprême de l’intelligence. Plus quelqu’un hésite, plus on lui prête de profondeur. Pourtant, l’histoire de l’art raconte exactement l’inverse. Les œuvres n’existent pas parce que quelqu’un a douté. Elles existent parce qu’à un moment donné quelqu’un a considéré que son regard méritait d’occuper de la place. Un livre est un acte d’autorité, un film aussi, une exposition aussi. Créer consiste littéralement à imposer sa vision du monde à l’attention des autres, et il faut une quantité presque obscène de confiance en soi pour entreprendre cela. Le génie créateur, lorsqu’on le débarrasse de tout le folklore romantique accumulé depuis deux siècles, ressemble souvent à une forme socialement acceptable de mégalomanie.

Sauf que cette mégalomanie, nous l’acceptons très bien chez les hommes. Mieux encore. Nous la transformons en qualité esthétique. L’arrogance devient de la vision, l’obsession devient de l’exigence, le narcissisme devient de l’ambition. Nous contemplons le phénomène avec admiration parce que nous savons déjà comment raconter son histoire. Des siècles de littérature, de peinture et de cinéma nous ont appris à reconnaître la figure du grand homme persuadé de son propre destin. Mais lorsqu’une femme manifeste exactement la même certitude, le récit se dérègle.

Le problème n’est pas qu’elle soit ambitieuse. Nous adorons les femmes ambitieuses, à condition que cette ambition demeure théorique. Nous célébrons volontiers leur réussite une fois qu’elle existe, mais nous supportons beaucoup moins d’en voir le moteur tourner. Nous acceptons le résultat, mais nous regardons le désir avec méfiance. C’est une contradiction assez française. Nous adorons les femmes exceptionnelles mais nous continuons à attendre d’elles qu’elles conservent les manières des femmes ordinaires. Qu’elles réussissent sans avoir l’air de l’avoir voulu, qu’elles dirigent sans paraître autoritaires, qu’elles créent sans paraître convaincues de leur talent, qu’elles occupent l’espace sans jamais donner le sentiment de l’avoir revendiqué. La modestie, chez elles, n’est pas une vertu. C’est une taxe.

Et Mélanie Laurent paie mal cette taxe. Peut-être parce qu’elle n’a jamais vraiment semblé intéressée par cette forme très française de fausse modestie qui consiste à faire semblant de ne pas vouloir ce que l’on poursuit depuis vingt ans. Peut-être parce qu’elle donne parfois l’impression, scandale suprême, de croire à ce qu’elle fait. Or il existe quelque chose de profondément irritant, pour une partie du public, dans une femme qui croit à ce qu’elle fait. Pas parce qu’elle a tort. Parce qu’elle ne demande pas pardon.

Qu'on lui laisse son ego. Qu'on lui laisse sa certitude. Ca n'a rien à voir avec de l'arrogance. C'est juste de la place. Prenez-en.

nobody remembers how we got home but we got home


J'ai regardé le clip de Madonna pour Confessions on a Dancefloor Part II. Ou plutôt le short movie. Parce que Madonna ne fait pas de clips, elle fait des déclarations, et j'ai ressenti un profond cultural reset.

Déjà, heureusement que les femmes de 67 ans existent pour nous rappeler que les meilleures fêtes se font dans les toilettes. C'est un service public. Une transmission de savoir intergénérationnelle que l'Éducation nationale n'assurera jamais. Mais faire intervenir Kate Moss sur Hide The Cocaine, c'est encore autre chose. C'est de l'ordre du geste civilisationnel. Deux femmes qui ont survécu aux années 90, aux tabloïds, au male gaze industrialisé, et à peu près à tout ce que le monde de l'entertainment a pu leur infliger, et qui se retrouvent là, ensemble, à faire exactement ce qu'elles veulent, avec l'air de quelqu'un qui n'a plus rien à prouver depuis longtemps.

Je ne sais pas ce que vous avez regardé cette semaine. Moi j'ai regardé ça.

C'était suffisant.


(quelle femme, vraiment)

N'y voyez pas une apologie de la drogue et du sexe. La nouvelle génération n'aime pas, après, ils vont encore dire qu'on est cringe ou je sais pas quoi.

Mais comme disait ma tante Elfrida à ma mère le matin où elle m'a récupérée à moitié bancale à six heures du mat en train de me faufiler par ce que je croyais être la fenêtre (c'était la petite porte pour le chien) "il faut que jeunesse se fasse, que les jambes s'écartent et que les foies se noient".

RIP cioca. Tu étais une icône au même titre que la Vierge de Częstochowa.

enough is enough



Netflix a mis en ligne une émission où des hommes rigolent. Des blagues entre eux. Des détails. Sur une fille. Mineure au moment des faits. Ça a été mis en ligne. Quelqu'un a validé. Quelqu'un a regardé la bande-démo, a pesé le pour et le contre, et s'est dit, ouais, c'est bon, on met ça. Il y a eu une réunion. Plusieurs, probablement. Des gens autour d'une table, avec des cafés, qui ont décidé collectivement que c'était de la télé regardable. Peut-être même de la bonne télé. Du contenu.

Ce qui me dérange autant que le contenu lui-même, c'est l'absence totale de dérangement.

Zahia Dehar est mineure quand ça commence. Seize ou dix sept ans, des footballeurs célèbres, et une France entière qui ricane ou qui hausse les épaules. Les deux, souvent. Le procès qui traîne. Les qualifications juridiques qui se débattent. Les avocats qui plaident. Et pendant ce temps, elle, elle existe dans le regard public comme une blague qu'on se raconte entre hommes, une anecdote de vestiaire, un fait divers qu'on sort à dîner avec le sourire en coin de celui qui était là, qui sait, qui a suivi. Ribéry et Benzema sont donc jugés pour sollicitation de prostituée mineure. Ils ne se déplacent pas. Ils n'ont pas l'intention de venir, dit-on. Ce n'est pas présenté comme un scandale, c'est présenté comme un détail de procédure. L'avocat de Ribéry, lui, trouve le mot juste: Zahia parvenait très bien à "tromper son monde". Une mineure de seize ans. Qui trompait son monde. Le tribunal retient l'argument. Ils sont relaxés.

Les proxénètes, quant à eux, sont condamnés. Le système fonctionne, donc.

Ce jour-là, une jurisprudence morale s'est écrite en creux. Ce qui compte, c'est ce que l'adulte savait. Pas ce que la mineure vivait. La charge de la preuve, dans ce pays, a une façon très particulière de se déplacer selon qui se trouve dans le box.

Elle a fini par construire quelque chose malgré tout, une carrière, une image, une présence. Elle s'est réinventée avec une précision presque chirurgicale, a transformé l'exposition subie en exposition choisie, a retourné le regard. C'est ce qu'on appelle s'en sortir, en France. On ne vous protège pas. On vous laisse, éventuellement, la possibilité d'être, autrement. Et si vous y arrivez, on trouve ça inspirant. On fait des articles. On parle de résilience.

La résilience, c'est le mot qu'on utilise quand on ne veut pas parler de ce qui l'a rendue nécessaire.

Il y a une bourgeoisie masculine française, un intellectualisme, qui a une façon très particulière de traiter ces sujets. Une légèreté de principe. Pas de la malveillance affichée, ce serait plus simple. Non, quelque chose de plus insidieux. Une désinvolture de fond, un sourire en coin cultivé, l'humour comme outil de mise à distance permanente. Un art de vivre, en somme, comme on bouffe dans un gastronomique. Comme si rire de quelque chose suffisait à le rendre inoffensif. Comme si la blague était une absolution.

Ce sont les mêmes qui, dans un dîner, trouveraient le sujet trop lourd si on le soulevait sérieusement. Trop militant. Trop frontal. Ils préfèrent le registre de la nuance, ce mot qu'on brandit comme un étendard dès qu'il s'agit de ne pas se positionner clairement. La nuance, en France, est souvent le nom qu'on donne à la complaisance quand on veut lui donner bonne conscience.

Des plateaux télé où tout le monde est tellement à l'aise. Des émissions validées en réunion par des gens qui ont des enfants chez eux et n'y pensent pas une seconde. Une industrie du divertissement qui sait très bien ce qu'elle fait et qui choisit de le faire quand même, parce que ça fait rire, parce que ça fait du bruit, parce que le bruit c'est de l'audience et l'audience c'est de l'argent et l'argent, lui, n'a pas de mémoire.

Ce n'est pas de la maladresse. C'est un système de confort qui se perpétue parce que personne ne renverse vraiment la table.

On est en 2026. Des enfants sont victimes de pédocriminalité et les affaires remontent une par une, lentement, avec la résistance habituelle. Les mises en doute, les délais, les procédures, la fatigue organisée. Des femmes parlent. Des femmes marchent. Des hommes aussi, de plus en plus, qui comprennent que le silence est une forme de participation. Il se passe quelque chose, en ce moment. Pas une révolution. Plutôt une lente accumulation de prises de conscience, fragile, réversible, mais réelle.

Et dans ce contexte précis, quelqu'un chez Netflix a regardé des hommes se marrer de Zahia, de son histoire, de son corps, de ses seize ans, et s'est dit que c'était de la télé acceptable. Qu'il n'y avait pas de problème. Que le moment était bon.

Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas un bug dans le système. C'est le système qui fonctionne exactement comme il a toujours fonctionné. Avec cette certitude tranquille que certaines personnes sont des sujets sérieux et que d'autres sont des matériaux. Que certaines histoires méritent le respect et que d'autres méritent, au mieux, un bon mot.

Zahia méritait mieux à seize ans. Elle mérite mieux aujourd'hui. Et le minimum syndical, en 2026, c'est de ne pas lui infliger en prime le spectacle d'hommes qui rient.

Je ne sais pas. A un moment on pourrait juste, ne pas. Ne pas valider, ne pas diffuser, ne pas trouver ça drôle. Retirer le contenu. Formuler des excuses qui ne ressemblent pas à un communiqué de presse.

Ce serait un début. Un tout petit début. Mais un début quand même.

I never learned to park correctly

 

J'ai la cover d'Espresso par Gigi Perez qui tourne en boucle. J'ai cette fascination pour les gens capables de s'approprier un titre avec autant d'existence, comme si la chanson avait toujours été la leur et que Sabrina Carpenter n'en était que la version provisoire.

Je repense à l'année dernière, à cette période précise. J'aime bien regarder dans le rétro pour me prouver que j'avais raison. Stopper, se choisir. J'ai toujours eu du mal avec ça. Me prioriser, c'est un muscle que j'ai mis du temps à trouver, et encore plus de temps à utiliser sans culpabiliser. C'est drôle quand même. Plus de vingt ans que je me raconte sur des blogs. Mais le 20six ne fait pas l'influenceur, et honnêtement, je ne saurais pas quoi vendre.

Je n'aime pas le terme santé mentale. Parce que je pense qu'il y a quelque chose de presque sain de se dire qu'on va envoyer tout ce qui nous entoure se faire foutre. Pas une crise. Juste du bon sens. Au même titre que rouler des yeux à s'en arracher la cornée à l'écoute du mot team building. Ce n'est pas un symptôme. C'est une réaction appropriée.

Je repense à cette scène dans Garden State. Les trois sur l'affiche, qui hurlent comme si la vie l'exigeait. Je pense qu'on irait beaucoup mieux collectivement si on se permettait ça plus souvent. Hurler n'importe où, renverser des bureaux pour un énième séminaire qui nous explique très poliment que notre temps ne nous appartient plus. Qu'il est la propriété de mecs en costard qui sont au fond des encadrants de crèches pour adultes.

Je ne sais pas. On pourrait juste lire, peindre, s'occuper d'un potager. Regarder une chanson tourner en boucle et se demander comment on fait pour habiter une chose pareille.

DISH EDITION | the fast food quizz


Je traînais sur Dish, ce podcast avec les trop cools Nick Grimshaw et Angela Hartnett, et là, je me suis dit "mais pourquoi eux ils s’amusent et pas moi?" Du coup, j’ai décidé de faire mon propre Fast Food Quiz. Et en plus, ça faisait une éternité qu’on avait pas parlé bouffe ici.

Quelle est ta façon préférée de manger un œuf?
Pochés.

Quel est ton sandwich préféré?
Pain de seigle toasté, une légère couche de houmous, sardines écrasées, tomates séchées, oignon rouge, persil. Je pourrais rajouter des olives noires. J'aime le sel. Genre. Beaucoup. Je ne sais pas si j'ai une limite. Peut-être la mort.

Quelle est ta saveur de chips préférée?
Sel et poivre, de chez Tyrrells.

L'élément star sur une pizza?
Je n'ai pas d'élément star, juste une margherita faite correctement (dit la meuf qui fout du parmesan sur ses fruits de mer quand elle en mange avec les pâtes).

Quelle est ton herbe aromatique favorite?
Ciboulette.

Ton Sunday Roast?
Pavé de saumon rôti, purée d'épinards, riz.

Quelle est ta pomme de terre préférée?
Hasselback (beurre, sel, poivre) (ciboulette après cuisson) (encore du beurre) (il n'y a jamais assez de beurre quand on parle patate au four).

Tes sortes de pâtes favorites?

Les grosses, en formes de nid... Tagliatelles!

Un plat de ton enfance?
Des escalopes de porc panées (Kotlet schabowy) avec des spaghettis à la sauce tomate. Je me souviens que je grimpais sur un petit tabouret et je regardais ma mère faire. Je crois que c'est la première recette que j'ai apprise. Je n'ai pas trouvé d'équivalent sans viande pour refaire cette recette, avec ce même goût. Peut-être qu'un influenceur polak vegan a réussi à résoudre cette équation.

the mirror has a pulse and it’s mine


On appelle ça le beauty privilege. Le mot est propre, presque clinique, comme une petite case sociologique qu’on coche sans trembler. Les belles personnes auraient des avantages. Elles seraient mieux traitées, mieux payées, plus écoutées. Fin de l’histoire. On peut passer au sujet suivant.

Sauf que ce résumé me reste en travers.

Pas parce qu’il ment. Il dit une vérité plate, documentée, presque triviale à force d’être vraie : un visage conforme aux normes ouvre des portes plus facilement. On le sait. On le voit. On le vit, même quand on fait semblant de détourner les yeux. Ce qui me gêne, c’est ce raccourci. Ce qu’il fabrique sans en avoir l’air. Une illusion de neutralité. Comme si la beauté était une qualité autonome. Un capital naturel. Presque biologique. Et pas le produit d’un système de tri, de répétition, de mise en scène.

Comme si le problème, c’était la femme belle.

Alors qu’en réalité, le problème, c’est ce qui regarde.

Mais il faut le dire plus crûment encore. Le problème, c’est aussi que nous avons fini par avaler la caméra. Nous ne subissons plus seulement le regard. Nous l’avons intégré. On l’anticipe. On le rejoue. On vit avec lui collé à l’intérieur. Etre belle, dans ce régime-là, ce n’est pas avoir des avantages. C’est être en permanence en train de se voir vue. Et d’ajuster tout le reste en fonction.

Le beauty privilege n’est pas un privilège classique. Ce n’est pas un bonus, un petit supplément de chance dans la loterie sociale. C’est une prothèse. Une greffe invisible. Quelque chose qui s’installe tôt, surtout sur les corps féminins, et qui modifie le rapport au monde comme une seconde peau un peu trop serrée.

Les études le disent. Les personnes jugées belles gagnent plus, parlent plus, sont moins sévèrement punies. Très bien. C’est factuel. Mais les études ne disent jamais le reste. Ce que ça creuse. Ce que ça use. Ce que ça tord à l’intérieur. Le privilège, on le raconte toujours comme un flux entrant. On oublie qu’il y a un prix de l’autre côté.

On oublie qu’on ne peut plus disparaître.

Imagine. Une femme dite belle dans un open space, une rue, une réunion. Elle n’existe presque jamais au repos. Elle est sur-signifiée en continu. Trop quelque chose. Trop ceci, ou pas assez cela. Compétente ou décorative. Autoritaire ou suspecte. Mais rarement neutre. Jamais neutre. Son visage travaille à sa place. Et contre elle aussi. C’est un privilège qui gratte. Comme une étiquette de luxe mal cousue à l’intérieur.

Le féminisme lui-même, parfois, tombe dans le panneau. A vouloir rendre visibles les mécanismes, il les réécrit avec les mêmes mots. On parle des avantages des femmes belles. Comme si ces femmes évoluaient dans un monde propre. Rationnel. Presque fair-play. Comme si elles avaient juste tiré une meilleure carte dans un jeu neutre.

Mais ce monde-là n’existe pas.

Et surtout, cette manière de raconter remet la beauté au centre. Pas comme expérience. Comme hiérarchie. Comme si certaines femmes devenaient des preuves vivantes d’une théorie du regard. Pas des personnes. Des exemples.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de nier les effets de la beauté. Ils existent. Ils sont ambivalents. Parfois protecteurs, parfois violents. Souvent les deux en même temps. Ce qui m’intéresse, c’est le glissement. Le moment où on commence à croire que la beauté donne quelque chose. Au lieu de voir qu’elle est fabriquée, entretenue, recyclée en valeur par une industrie du visible.

Mais il faut aller encore un cran plus loin que l’industrie. L’industrie ne fait qu’accélérer. Le vrai moteur, c’est autre chose. C’est cette idée bizarre que le regard est une ressource rare. Et qu’il faut le mériter.

Mode, cinéma, publicité, réseaux sociaux. Ils ne font pas que fabriquer des normes. Ils nous apprennent à nous surveiller nous-mêmes. A mesurer notre existence à l’intensité du regard qu’on pense mériter.

Une machine qui fabrique des normes, les efface, puis les rebaptise naturelles. Classique.

Et au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir qui bénéficie du beauty privilege mais pourquoi avons-nous accepté de vivre dans un monde où le regard est devenu une économie?

Une économie, ça a des gagnants et des perdants. Mais surtout des intermédiaires. Des courtiers. Des rentiers. Et dans cette économie-là, les rentiers ne sont pas les femmes belles. Les rentiers, ce sont tous ceux qui vivent de l’insécurité du regard. L’industrie cosmétique. La chirurgie esthétique. Les plateformes. Les filtres. Les coachs en image. Et une partie entière de la psychologie contemporaine, qui nous vend de l’estime de soi comme si elle pouvait flotter au-dessus de tout ça.

Tu ne pourras plus arrêter d’être regardée.

I am so f****** blessed

 

Il fait peut-être gris mais le soleil est dans le coeur. Après, c'est toujours l'effet que ça me fait quand je dois aller au théâtre. Je suis une fille d'une simplicité débordante.

Tout plein de choses à faire en vérité. Déjà finir ce putain de numéro 9 de Spur et surtout, mettre un point final sur cet article que je voulais écrire depuis mille ans (je pense que je vais le publier aujourd'hui sinon je pète mon crâne).

A part ça, nouveau numéro d'Amateur.e, avec pour thématique l'été. Bien évidemment, votre très dévouée y a choisi des thématiques autour


avec ses très jolies cartes postales à gros nichons qui sentent la sandalette chaude, le mouchoir usagé et le ricard du dimanche après-midi. L'été 1983 dans toute sa splendeur plastifiée. Les couleurs qui n'existent plus dans la nature. Le grain de la photo qui transforme tout en souvenir avant même que ce soit fini. Les moustaches portées avec la conviction de quelqu'un qui a pris une décision définitive sur sa vie. Les bikinis en tissu éponge. Les chaînes en or sur les torses bronzés. Fernandel à la radio et la route nationale qui brûle à l'horizon. Une vitrine entre un cendrier souvenir et une boîte de nougat. So 80s. Si on vous demande, je suis au sommet de mon art.



Donc n'hésitez pas à l'acheter. Ca va être formidable à lire sur la plage. Et si j'ai bien compris, on peut aussi s'abonner à la newsletter. Vraiment, on arrête pas le progrès.

Je reviens plus tard.

younger and hotter than me


Dua Lipa s'est mariée et ça a sauvé mon lundi.

Un lundi gris dans l'âme, flemme totale, le genre où t'envoies des messages vides à tes potes juste pour pas disparaître complètement. Et puis t'apprends qu'une nana que tu croiseras jamais a dit oui à un mec, quelque part et qui ressemble à une pub pour crème solaire, et bizarrement, la journée devient légère.

C'est con. Je sais que c'est con. Etre contente pour des gens qui vivent dans une autre dimension financière que toi, ça ne devrait pas marcher comme ça. Sauf que ça marche. Il y a un truc doux là-dedans, un peu naïf, un peu enfantin, comme être contente pour un pote que t'aimes vraiment, sauf que ce pote a des gardes du corps et des contrats chez Prada.

Dua, je l'aime depuis longtemps. Pas façon fan qui screame. Plutôt façon "elle me fait du bien sans jamais me demander quoi que ce soit". Et dans l'article, il y avait cette phrase qui m'a stoppée: ils ont pris un break pendant leurs vacances pour se marier. Un break. Pendant les vacances. Ce n'était pas un mariage stressant, c'était un mariage sieste. Et rien que ça, ça m'a fait prendre conscience que j'aimerais pouvoir faire un jour mes courses avec cette énergie-là.

Ce qui est dingue aussi, c'est qu'elle a l'air heureuse même quand elle bosse. Elle chante, elle voyage, elle lit, elle en parle. Le boulot qui ressemble à une vie plutôt qu'à une peine. C'est l'inspiration ultime. Pas le mariage de rêve, pas la robe, juste ça. Avoir l'air entière, tout le temps.

Bref. Dua s'est mariée et ça m'a rendue heureuse pour rien, pour personne, juste comme ça. Et finalement c'est peut-être le plus beau truc. Se réjouir pour une inconnue, un lundi, parce qu'on avait besoin de douceur et qu'elle était là.

I named my toothbrush gerald


J’ai pris une décision radicale cet été. J’emmène Francette à Genève (Macron, merde à ta crise). Parce que oui, je suis that kind of dog mom. Celle qui regarde son clebs et se dit: "elle n’a qu’une vie, qu’elle bouffe du paysage, du lac, des trottoirs suisses et des vieux riches au parc". Après, la destination n'est pas de moi. J’aurais tellement aimé avoir un chihuahua gauchiste, une petite boule de poils anticapitaliste qui tire la langue à l’ordre établi. Mais non. Plus les mois passent, plus Francette adopte un comportement d’électrice d’Édouard Philippe. Donc la Suisse, c'était l'évidence, elle aura l'embarras du choix niveau placement. Après, c'est de ma faute. Je la traîne partout avec moi à Saint-Germain-des-Prés. Entre les vitrines Hermès, les terrasses à 12 balles le café et les vieux cons, elle a pris goût au luxe. Maintenant elle bave devant les vitrines de bijoux et chie sur les croquettes premier prix. Francette est devenue une petite bourge. Les billets sont pris.

Avant de vous reparler de tout ça, petite pause honnête. Ce week-end, j’ai monté des meubles. Tout le week-end. Avec des notices en suédois, des chevilles qui vont nulle part et une vis plantée dans mon pouce gauche. Alors je me suis récompensée comme une adulte. Starbucks. Latte amande caramel, et leurs nouveaux cheesecakes à la banane. C’était gras, sucré, un peu honteux, et absolument divin. Je le méritais.

Bon, sinon, le vrai sujet. Ce petit coin à moi, ce blog, cette page, ce bazar où je viens jeter des mots sans filtre, vous êtes de plus en plus à traîner par ici. Je ne regarde jamais les compteurs, je vous jure. Mais là, depuis quelques semaines, ça s’affole. Ça monte, ça clique, ça tourne. Et moi, en vrai, ça me fait quelque chose. Donc merci. Merci d’être là, de revenir, de lire ce que je raconte au milieu d’une vie pas toujours simple. J’espère que j’égaye vos trajets en métro, vos heures de bureau à rien foutre, vos insomnies, vos pauses clope trop longues.

Alors on se retrouve à Genève, avec Francette, son petit air coupant et ses envies de droite. Je vous tiens au courant si elle finit par signer à LR.

I keep dancing on my own

 

Je me suis réveillée avec la bande-son de Teen Spirit dans la tête et j'ai pas cherché à comprendre pourquoi. Certaines choses s'installent sans demander la permission. Ce qui m'est revenu avec, c'est la reprise de Dancing On My Own. Robyn. Et cette chanson fait partie de ces rares trucs qui ont résolu un problème que la philosophie n'a jamais vraiment réglé: comment tenir debout dans un moment qui s'effondre sans que ça ressemble à de la survie. Elle ne console pas. Elle ne répare rien. Elle fait juste coïncider exactement la musique, les mots et l'état dans lequel tu te trouves, et cette coïncidence-là devient une forme d'architecture. Quelque chose sur quoi appuyer son dos. Les chansons qui comptent vraiment fonctionnent comme ça. Pas dans la tête. Dans le corps d'abord. Les jambes, la nuque, quelque chose qui se redresse ou se relâche avant même que tu aies compris ce qui se passe. Le cerveau arrive après, essoufflé, pour mettre des mots sur ce que le reste a déjà décidé. C'est pour ça qu'elles influencent des décisions prises à trois heures du matin. Pas parce qu'elles donnent des réponses. Parce qu'elles donnent une posture. Et une posture, parfois, c'est suffisant pour changer ce qui suit.

Sinon, en retard sur mes lectures, comme sur à peu près tout le reste. Mariana Enriquez d'abord. La Descente, c'est le pire, son tout premier roman, écrit à dix-neuf ans dans un Buenos Aires de fin de siècle qui sentait la défonce et l'asphalte mouillé. Deux garçons qui s'aiment sans se le dire, des monstres qui rôdent, des appartements payés par des hommes plus vieux, et cette façon qu'elle a d'écrire le désir et la violence comme si c'était la même chose, parce que c'est souvent (malheureusement) la même chose. C'est gothique sans être poseur, romantique sans être niais, cru sans être gratuit. Enriquez à dix-neuf ans écrivait déjà mieux que la plupart des gens à quarante. C'est agaçant et magnifique à parts égales. Lisez-le.


L'autre lecture, c'est une femme disparaît d'Ethel Lina White. Polar britannique années trente, une romancière galloise aussi connue en son temps qu'Agatha Christie et que personne ne lit plus vraiment, ce qui est une injustice assez caractéristique de la façon dont on traite les femmes qui écrivent des choses efficaces sans faire semblant que c'est de la Littérature avec un grand L. White construit sa tension comme on monte une pression dans une cocotte. Rien de spectaculaire, pas de cadavre sur les deux premières pages, juste des petits détails de travers qui s'accumulent discrètement jusqu'à ce que l'atmosphère entière bascule sans qu'on sache exactement quand c'est arrivé. Je n'ai pas vu l'adaptation Hitchcock et je compte bien continuer à ne pas la voir. Lire un livre sans avoir déjà la version de quelqu'un d'autre dans la tête, c'est devenu un luxe discret dont je compte abuser.



(ou pas, parce que j'aime vraiment bien les ambiances de mort dans des trains)

Côté séries, j'ai été studieuse. Ponies d'abord. Espionnage sous URSS années 70. Je ne sais pas par où commencer sauf que cette série a été écrite spécifiquement pour moi et que quelqu'un quelque part le sait. Les manteaux. Les manteaux. Il y a des gens qui regardent une série pour l'intrigue, pour les personnages, pour la tension dramatique. Moi je la regarde pour savoir comment les femmes s'habillent quand elles font tomber des régimes dans le froid. La réponse est: très bien. Widow's Bay ensuite. Une île. Maudite. C'est littéralement tout ce qu'il me faut comme pitch. Donnez-moi une communauté isolée avec un secret enterré depuis trois générations et je suis là pour les huit épisodes sans me lever.

J'ai même fait une sélection musique! Shye pour commencer, parce que c'est doux et que ça sent l'été 1994. Le genre de musique qui ne fait pas de bruit dans le monde et qui reste collée pendant des semaines. Dans le même élan nostalgique, Go Away de Weezer et Best Coast, chanson de 2014 qu'internet a mis douze ans à comprendre que c'était parfait et qui vient de redevenir virale. Ce qui m'amène aussi à Kid Sistr et Maniac, qui est à peu près l'opposé, grunge pop, chorus à hurler vitres fermées, utilitaire et efficace comme un démonte-pneu émotionnel. Et puis Florence Road, groupe irlandais parti d'un cabanon de jardin à Bray pour finir à ouvrir pour Olivia Rodrigo au Hyde Park. Le type de trajectoire qui ressemble à une invention mais qui arrive vraiment. Putain, Florence Road.




Reste Violet Grohl, et je ne voulais pas. Fille de Dave Grohl, studio du producteur de Charli XCX, signée sur Republic, Nina Hartley en guest, tout ça sent le nep baby à trois kilomètres. Sauf que Bug In The Cake est une chanson vraiment cool et que je l'écoute quand même, ce qui est exactement le genre de petite défaite personnelle que j'accepte sans trop me débattre.

the last house on a dead end street



Le thé est encore chaud. Nous sommes en début d'après-midi et je suis en train de regarder la nouvelle couverture de Vogue France comme si j'attendais qu'elle me réponde quelque chose.

Natalia Vodianova. Et pour une fois, je la trouve belle. Vraiment belle. Pas "intelligente". Pas "subversive". Pas "un dialogue audacieux entre la féminité contemporaine et l'héritage de la maison". Belle. Un visage. Une présence. Une femme qui ressemble encore à un être humain et pas à une simulation Midjourney nourrie aux archives de Helmut Newton et à la kétamine. Il y a quelqu'un derrière l'objectif. Il y a quelqu'un devant.

Et puis j'ouvre le reste. Et je ne comprends plus rien.

En vérité, je ne comprends plus à qui parlent les magazines de mode aujourd'hui. Je ne comprends plus qui est censé rêver devant ça, ou si rêver est encore une catégorie pertinente dans l'équation. Il me semble me souvenir que les magazines avaient une fonction presque sociale, autrefois. Ils rendaient la mode poreuse. Accessible mentalement, même quand elle ne l'était pas financièrement. On ouvrait Vogue, Jalouse, Elle, 20 Ans, et il y avait des mondes à l'intérieur. Des femmes reconnaissables. Des silhouettes qui racontaient quelque chose. La fille Prada avec ses chaussettes et son air de fille de bonne famille légèrement dérangée. La bourgeoise décadente Galliano qui semblait tout juste sortie d'un opéra dont elle aurait incendié le décor. La minimaliste Calvin Klein qui buvait un café noir dans un loft vide en ayant l'air dépressive mais très hydratée. Même le luxe racontait une histoire. Même l'inaccessible donnait envie de quelque chose. A l'époque où j'y zonais, je le voyais bien que ça se cassait la gueule, mais on y croyait encore. On était jeune. On arrivait à injecter une ou deux conneries au passage.

Mais aujourd'hui, les éditos ressemblent à des rapports de domination économique photographiés en studio.

Une femme de vingt-quatre ans habillée en veuve conceptuelle à quatorze mille euros regarde le vide avec une expression de dissociation chic pendant qu'un texte de trois cents mots nous explique que la tendance de l'été est "la structure". Quelle structure? La structure sociétale qui s'effondre? La structure psychologique de la directrice artistique après la troisième réunion de budget de la semaine? Ce ne sont même plus des vêtements. Ce sont des signaux destinés à ceux qui savent déjà lire le signal, adressés par des gens qui savent que les autres ne liront pas.

Le plus étrange, c'est qu'il n'y a même plus de fantasme derrière. Et le fantasme, c'était pourtant tout. Avant, les magazines vendaient une projection. On pouvait être complètement fauchée, vivre en province, avoir treize ans et une coupe ratée au carré trop court (coucou 2001), et quand même ressentir quelque chose devant une photo de mode. Ça ouvrait une porte mentale. Ça disait: le monde est plus vaste que ton quotidien, il existe des femmes qui vivent autrement, qui s'habillent autrement, qui regardent les choses autrement, et toi aussi tu peux t'inventer quelque chose à partir de ça.

Aujourd'hui ça dit plutôt: tu n'as pas les codes. Tu n'as pas l'argent. Tu n'es pas invitée. Mais regarde quand même, depuis l'extérieur, le nez collé contre la vitre d'un showroom que tu ne franchiras jamais.

Les magazines de mode sont devenus des vitrines de sécurisation pour groupes de luxe. Plus des objets culturels, des supports de branding avec une direction artistique très froide, très consciente d'elle-même, très "regardez comme nous sommes au-dessus du vulgaire désir humain". Et le problème, c'est que la mode sans désir, sans projection, sans incarnation, c'est juste du textile très cher photographié par des gens fatigués dans des studios climatisés à vingt-deux degrés.

Ce qui me rend folle, c'est le paradoxe. Parce que la culture mode, elle, n'a jamais été aussi vivante. Ailleurs. Sur internet. Dans les archives que les gens déterrent à trois heures du matin. Chez les adolescentes qui mélangent du Miu Miu vintage avec un jogging Decathlon avec une justesse que n'importe quelle styliste de magazine paierait cher pour simuler. Chez les femmes de quarante ans qui ressemblent enfin à elles-mêmes après des années à se fringuer pour ressembler à l'idée que les autres se faisaient d'elles. Chez les gens qui s'habillent encore pour raconter quelque chose, pour envoyer un message, pour jouer, pour troubler, pour exister en relief dans un monde qui préférerait les voir lisses.

La mode est vivante. Les magazines de mode sont en train de mourir d'une mort très propre, très bien financée, très bien photographiée.

Et tout le monde fait semblant de ne pas voir que le roi est nu. Ou plutôt que le roi porte un manteau Balenciaga informe à neuf mille huit cents euros présenté comme une réflexion radicale sur le volume, et que personne dans la pièce n'ose dire que ça ressemble surtout à un sac poubelle avec une très bonne attachée de presse.

Je ne veux pas qu'un magazine de mode soit accessible. Le mot m'a toujours fait chié dans ce contexte. Accessible à qui, pour dire quoi? Je veux qu'il soit habité. Qu'il y ait quelqu'un à l'intérieur. Un point de vue. Une obsession. Une femme quelque part dans la chaîne de fabrication qui a regardé ces images et ressenti quelque chose de réel avant de décider de les mettre dans le monde.

Ce n'est pas pareil. Ce n'est vraiment pas pareil.

La couverture avec Vodianova me redonne un peu espoir. Puis je retourne aux pages intérieures et je referme.

Il est 19h30. Je vais me faire un troisième thé.