Sinon, jolie news, Olivia Rodrigo a sorti sa chanson de Noel.
Oui, à part ça, c'est tout. Laissez-moi reprendre mes marques.
shambolic gonzo - part II
Bon, bah voilà, Hannah revient. HBO a annoncé cinq nouveaux épisodes de Girls, dix ans après la fin de la série, avec Lena Dunham, Allison Williams, Jemima Kirke, Zosia Mamet et Andrew Rannells. Adam Driver n’est pas annoncé, ce qui est quand même une drôle de manière de retrouver une série dont l’une des principales attractions était de regarder Hannah entretenir une relation catastrophique avec un homme qui avait manifestement mieux à faire. Dunham a quarante ans, le tournage est prévu pour 2027 et elle est ravie de remettre son fameux haut en résille jaune. Je suis contente pour le haut en résille, qui a probablement mieux vieilli que certains de mes anciens vêtements, mais je me demande quand même ce qu’on va bien pouvoir raconter avec cette bande de bras cassés quinze ans plus tard.
Parce que c’est ça, le problème avec Girls. J’ai revu la série récemment, et je peux assurer avec une force quasi divine que je n’ai pas spécialement envie de retrouver Hannah pour découvrir qu’elle est toujours aussi égocentrique, Marnie toujours aussi pénible, Jessa toujours aussi incapable d’assumer les conséquences de ses actes et Shoshanna toujours en train de faire des présentations PowerPoint dans sa tête. HBO nous annonce donc le passage des turbulences de la vingtaine au cap des quarante ans. J’adore cette formulation, qui fait très Evelyne Dhéliat durant ses grandes heures du programme météo.
Après, je m'en fous, mais il parait que c'est événement de pop culture, alors que voulez-vous, je me suis foutue sur le pont avec mon petit kway Petit Bateau, parce que moi aussi j'arrive sur les quarante ans.

Sinon, deux nouveaux livres dans ma pile, Qui êtes-vous Dorothy Dean?, découvert dans l'édition du dernier Harper's Bazaar, qui ressuscite cette drôle de météorite de l'underground new-yorkais des années 60. Ecrivaine, actrice, première femme fact-checker du New Yorker, copine de Warhol et Edie Sedgwick, elle a traversé la Factory sans jamais vraiment rentrer dans les cases. Et puis dans un autre registre, Les trois rivières, de ma chouchoute Tiffany Quay Tyson, où une fille revient dans la ferme familiale parce que son père est mourant, pendant que sa mère a foutu le camp et que le Mississippi menace de tout noyer : évidemment, les secrets de famille vont commencer à remonter avec l'eau. (N'oubliez pas de rajouter à votre liste de lecture Un profond sommeil.)
J'ai aussi terminé East of Eden avec ma besta Florence Pugh et, disons-le, cette femme est absolument fascinante à regarder jouer les gens qui ont manifestement besoin d'un exorcisme. Je pense revenir rapidement avec un article qui parlera de son personnage parce que oui, j'ai des choses à dire.
En attendant, j'ai mon masque coco et mes patchs anti-cernes à faire. On se dit bonne nuit mes camarades.
Il faut peut-être commencer par ce qui agace. Taylor Swift sort trop de chansons. Elle parle trop d’elle. Elle explique trop sa vie. Elle transforme ses ruptures en chansons, ses chansons en événements, ses événements en produits dérivés, ses produits dérivés en nouvelles chansons et, entre deux refrains, elle trouve encore le moyen d’être milliardaire. Elle est devenue si présente qu’on a parfois l’impression que la moitié de la pop contemporaine consiste à lui demander de sortir de la pièce. Même ses détracteurs semblent condamnés à parler d’elle pour expliquer à quel point ils aimeraient qu’elle parle moins d’elle-même. C’est une situation assez extraordinaire. Une artiste est devenue tellement omniprésente que même son rejet participe à son omniprésence.
Depuis la sortie de la réédition de The Life of a Showgirl: The Encore, ces critiques se sont multipliées. Savoir si c’est son meilleur album n’a pas grand intérêt. Il ne l’est probablement pas. Il marque en revanche une rupture nette avec l’image que Swift a construite pendant des années, celle de la fille d’à côté devenue la plus grande pop star du monde sans jamais avoir l’air tout à fait convaincue de l’être. La jeune femme qui écrit dans sa chambre, raconte ses histoires d’amour, invite ses fans chez elle, leur donne l’impression qu’ils sont ses amis. Une star mondiale, mais avec le costume de quelqu’un qui pourrait encore habiter l’appartement d’à côté. Avec Showgirl, elle a repris les interviews de promotion, s’est remise au centre du dispositif médiatique et assume le spectacle, le personnage, la machine. Elle ne cherche plus autant à effacer la distance avec son public. Elle accepte de la montrer.
Et puis il y a le dernier reproche, celui qui revient avec une régularité presque rassurante. Taylor Swift serait devenue une mauvaise parolière. Peut-être. Il y a certainement des chansons moins bonnes que d’autres dans sa discographie, et il faudrait être sérieusement intoxiqué au fan-service pour prétendre le contraire. Mais je commence à me demander si nous ne regardons pas le mauvais problème. À force de lui reprocher son narcissisme, son abondance et son refus de disparaître, on finit par décrire quelque chose d’assez familier dans l’histoire de la musique populaire. Une rock star.
Taylor Swift devient intéressante à cet endroit. Non pas parce que tout ce qu’elle fait serait formidable, ce qui serait une position de fan et pas une position critique, mais parce que les reproches qu’on lui adresse sont étrangement proches de ceux que la culture populaire a longtemps adressés au punk. Trop bruyant, trop arrogant, trop peu sophistiqué, trop commercial une fois qu’il réussit, trop obsédé par lui-même, incapable de se tenir dans le cadre qu’on lui a assigné. Seulement Swift ne reproduit pas le punk. Elle a transformé le débordement en contrôle.
Le punk traditionnel avait quelque chose de profondément chaotique. Il disait « je dépasse la limite parce que je me fiche de votre limite ». Taylor Swift dit quelque chose de plus froid, « je décide moi-même où se trouve la limite, puis je construis une entreprise autour ». Elle ne sort pas du cadre. Elle possède le cadre.
Le problème, c’est que nous avons appris à reconnaître le geste punk uniquement lorsqu’il arrive dans le bon emballage. Il faut qu’il soit pauvre, sale, masculin ou au moins vaguement menaçant. Il faut une guitare qui sonne comme une porte de garage qu’on aurait laissée tomber dans un escalier, des vêtements qui semblent avoir été trouvés dans une benne et quelqu’un qui explique qu’il ne veut surtout pas être célèbre alors qu’il est en train de signer chez une major. Le punk, dans notre imaginaire, doit avoir l’air de mépriser le système. Taylor Swift, elle, arrive avec une armée de danseurs, des stades, des bracelets lumineux et une stratégie commerciale qui ferait passer Malcolm McLaren pour un amateur. Alors évidemment, personne ne pense à appeler ça punk. On appelle ça une machine, et c’en est une, personne ne dit le contraire. Mais peut-être que le punk n’a jamais été une question de pauvreté. Peut-être que c’était une question d’autorité.
Le geste punk, avant de devenir une esthétique, consistait à refuser le droit des autres à déterminer ce qu’il était permis de faire. C’est cette partie-là qui m’intéresse chez Swift. Pas la musique. Le geste. Elle ne demande pas à être considérée comme une petite artiste indépendante incomprise. Elle occupe l’espace. Elle construit sa mythologie. Elle répond à ses ennemis dans ses chansons. Elle transforme les insultes en objets commerciaux. Elle réécrit son histoire lorsqu’elle estime que quelqu’un d’autre en possède une partie. Elle détermine autant que possible son catalogue, son image, ses récits et la manière dont ils circulent. C’est extrêmement éloigné du fantasme du punk, et pourtant c’est aussi une de ses obsessions fondamentales. Qui possède quoi, qui décide de quoi, et qui a le droit de parler sans demander la permission?
Il suffit de regarder Reputation. En 2016, Taylor Swift devient, dans la grande fabrique numérique de l’époque, un serpent. L’image vient notamment de la polémique autour de Kanye West et Kim Kardashian, qui contribue à installer la figure de Swift comme menteuse, manipulatrice, « snake ». Elle aurait pu faire ce que font très souvent les femmes lorsqu’une réputation leur échappe: se faire discrète, attendre que la tempête passe, revenir avec une version plus présentable d’elles-mêmes. Elle fait exactement l’inverse. Elle transforme le serpent en identité visuelle et construit tout un album autour de cette réputation supposément détruite. Le procédé est vieux comme le punk. Vous me donnez une insulte, je vous la rends en logo. Les Sex Pistols n’ont pas inventé le principe, les riot grrrls non plus, mais toute une tradition punk et féministe a consisté à récupérer les mots utilisés pour vous remettre à votre place et à les porter comme des médailles. Swift fait la même chose, avec une différence de taille. Chez elle, le badge est vendu en édition limitée.
Oui, elle est très loin de la mythologie du groupe qui répète dans un squat avant de sortir trois cents exemplaires d’un 45-tours. Mais le punk n’a jamais été immunisé contre l’industrie. Les Clash ont bien signé chez CBS, cessons d’être naïfs. Le mouvement a toujours eu une relation ambiguë avec le système qu’il prétendait détester. On voulait le détruire, mais on voulait aussi être payé. Ce n’est pas très romantique. C’est surtout humain.
Swift pousse cette contradiction plus loin parce qu’elle a compris quelque chose que les anciennes scènes alternatives avaient parfois du mal à regarder en face. Le contrôle est aussi une forme de rébellion. Après avoir perdu les droits des enregistrements de ses six premiers albums lorsque Big Machine a été vendu en 2019, elle s’est lancée dans les réenregistrements Taylor’s Version, puis a annoncé, le 30 mai 2025, avoir racheté les masters originaux à Shamrock Capital. On peut raconter cette histoire comme une opération financière remarquablement rentable, ce qu’elle est. On peut aussi y voir une vieille obsession du rock. Si je ne peux pas contrôler la manière dont l’industrie possède mon travail, je reprends la propriété de mon travail.
Ce n’est pas du punk parce que Swift serait une petite anarchiste. Elle ne l’est pas. C’est du punk dans son obsession de savoir qui possède l’œuvre, qui raconte l’histoire, qui décide de sa valeur. La différence avec le punk historique, c’est qu’elle ne veut pas sortir de l’industrie. Elle veut gagner contre elle. Le vrai sujet, à mon avis, se trouve ailleurs. Il est dans cette petite phrase qui revient sans arrêt. Elle parle trop d’elle-même.
C’est fascinant, parce que personne ne demande vraiment aux rock stars masculines de parler moins d’elles-mêmes. Elles parlent de leur enfance, de leurs femmes, de leurs ex, de leurs addictions, de leurs blessures, de leur bite, de leur père, de leur mère, de leur solitude, de leur génie et, parfois, de leur bite une deuxième fois parce qu’il faut bien remplir les couples suivants. On appelle cela une œuvre personnelle. Chez une femme, le même mécanisme devient du narcissisme.
Le punk, lui, est rempli de chansons d’amour, de ruptures, de jalousie et de petites catastrophes sentimentales. Les Buzzcocks ont fait de Ever Fallen in Love? un classique en transformant une histoire d’amour malheureuse en décharge électrique, The Clash ont écrit Train in Vain, fondamentalement une chanson de rupture, et les Ramones ont passé une partie de leur carrière à transformer le désir, la frustration sexuelle et la maladresse sentimentale en matière musicale. Personne n’a jamais proposé de leur retirer leur carte de punk parce qu’ils avaient l’indécence de parler de leurs histoires de cœur. Un homme peut être pathétique en chanson, et c’est souvent très beau. Sa faiblesse devient de la sincérité, son obsession une signature d’auteur. Il peut écrire une chanson entière parce qu’une femme lui a répondu « je ne sais pas » trois fois et nous expliquer ensuite qu’il s’agit d’une méditation sur l’aliénation contemporaine.
Une femme, en revanche, a historiquement bénéficié d’un régime beaucoup plus compliqué. Elle peut être vulnérable, mais pas trop. Désirable, mais pas trop. Ambitieuse, mais avec modestie. Elle peut parler de son couple, mais il vaut mieux que ce soit métaphorique. Elle peut parler d’un homme, mais idéalement un homme qui représente quelque chose de plus grand qu’un homme. Et surtout, elle doit éviter de donner l’impression qu’elle aime trop sa propre vie.
C’est peut-être pour cela que Taylor Swift est si irritante. Elle ne se contente pas d’écrire sur ses émotions, elle leur accorde une importance gigantesque. Elle considère que son expérience personnelle mérite trois minutes de musique, puis un clip, puis une tournée, puis une édition vinyle, puis un commentaire d’interview, puis éventuellement une théorie Reddit. C’est objectivement excessif. Mais depuis quand l’excès est-il un argument contre le rock? Le punk a toujours eu un problème avec la mesure. Ce n’est pas exactement le genre qui s’est construit sur la discrétion.
La question se précise lorsqu’on regarde les femmes qui, dans la musique alternative, ont été autorisées à être « trop ». Courtney Love n’a jamais été simplement jugée sur sa musique. Son corps, son comportement, sa maternité, ses relations, ses colères, sa sexualité et son image ont constamment été intégrés au procès culturel. Fiona Apple a été traitée comme un événement psychologique ambulant dès qu’elle a osé avoir l’air malheureuse, en colère ou bizarre en public. L’artiste féminine peut être célébrée pour son intensité tant que cette intensité reste esthétiquement maîtrisée. Dès qu’elle déborde de son cadre, elle devient « difficile ». Taylor Swift a trouvé une solution assez peu orthodoxe. Ne jamais cesser de produire du cadre. Transformer le débordement en univers. Transformer la polémique en ère. Transformer l’insulte en esthétique, la rupture en album, l’album en tournée, la tournée en film, le film en événement. Puis tout recommencer. C’est tellement efficace que ça finit par ressembler à de la folie, alors que c’est probablement l’inverse.
Swift réclame le droit très peu glamour d’être une personne entière en chanson. Amoureuse, jalouse, méchante, ridicule, vindicative, heureuse, vaniteuse, gênante, sexuelle, aveuglée par un homme. Elle peut écrire trois chansons sur le même épisode. Elle peut faire une chanson sur le fait d’être critiquée pour avoir fait une chanson sur le fait d’être critiquée. Elle peut même, et c’est peut-être le plus punk, écrire une chanson qui donne envie de lui dire « Taylor, vraiment, tu vas encore nous parler de ça? »
Oui. Elle va encore nous parler de ça. Et elle nous emmerde.
Cette défense ne rend pas toutes ses chansons réussies, et Cleveland! (l’une des quatre nouvelles chansons de la réédition qui a provoqué la troisième guerre mondiale chez les critiques musique du dimanche) le montre. Swift y répond à ce que les gens pensent de son histoire avec Travis Kelce, et les commentaires restent des commentaires. Le reproche « mal écrit » est légitime ici, et on doit pouvoir le formuler sans passer pour un hater, surtout après avoir produit et amené Aaron Dessner, du groupe The National sur Folklore, Evermore et The Tortured Poets Department, monuments de l'indé et du storytelling. Le problème n’est pas qu’elle parle d’elle, c’est qu’elle ne fait plus de ce « elle » autre chose qu’elle-même. Mais écrire en sachant que le public est dans la pièce donne aussi Patient Zero, où une femme en prévient une autre d’un homme toxique. Dans le clip, Swift est une première épouse morte qui revient avertir la nouvelle. C’est peut-être trop glamour pour un sujet de violence conjugale, mais la morte n’est pas silencieuse. Swift est punk à cet endroit. Elle prend la place et en fait un récit qui appartient à ceux qui l’écoutent.
Mais comment se faire entendre avec sérieux quand on vous confond avec un gourou? Les Swifties seraient aveugles, une secte douce où les bracelets d’amitié remplacent les vêtements religieux. Il y a une part de vérité, mais ce n’est pas le contrat que Swift propose.
Son contrat est plus simple. Je raconte ce que j’ai vécu, tu peux y reconnaître quelque chose de toi. Je te montre mes erreurs, mes humiliations, mes obsessions, mes enthousiasmes, mes colères, tu peux t’en servir pour comprendre les tiennes. Je ne te demande pas de penser comme moi, je te donne assez de matière pour que tu te sentes moins bizarre d’être toi. C’est un contrat d’émancipation personnelle. Il ne dit pas « voici ce qu’il faut penser ». Il dit « voici comment j’ai essayé de devenir quelqu’un avec qui je pouvais vivre, faites ce que vous voulez de cette information ». C’est beaucoup moins politique qu’un programme, mais pas sans portée politique.
Les milieux alternatifs que je connais m’ont rendue méfiante envers le procès en « conscience politique ». J’ai vu assez de gens passer leur temps à vérifier qui avait employé le bon mot, partagé le bon post, lu le bon livre, fréquenté les bonnes personnes et manifesté au bon endroit pour savoir qu’une culture politique peut devenir une culture de l’apparence. On peut être impeccable sur les réseaux sociaux et inutile dans la vie réelle, connaître le vocabulaire de l’émancipation sans avoir émancipé personne. Je me méfie aussi de cette obligation faite aux artistes d’avoir une opinion immédiate sur tout. On ne leur demande plus seulement ce qu’ils font, on leur demande de montrer qu’ils font partie des « bonnes personnes ». Le déclaratif est devenu une forme de performance.
Swift n’est d’ailleurs pas silencieuse politiquement. Elle a publiquement soutenu des candidats démocrates, notamment en 2018, puis Kamala Harris et Tim Walz en 2024. On peut donc la juger sur ses prises de position, mais je préfère la juger sur ce qu’elle fait de son pouvoir. Et là, il y a des actes matériels. Pendant l’Eras Tour, elle s’est montrée généreuse avec les gens qui ont travaillé avec elle. Ce n’est pas une révolution sociale, et il serait ridicule d’en faire un programme politique. Mais c’est une chose faite pour des gens qui ont bossé à ses côtés, et non une phrase prononcée pour que tout le monde sache qu’elle possède les bonnes opinions. Une chanson n’est pas obligée de faire le travail d’un syndicat, et une pop star n’est pas obligée de devenir députée.
Swift a fait autre chose. Elle a construit une culture dans laquelle des millions de personnes se racontent qu’elles ont le droit d’être plus attentives à leur propre vie. Ça paraît moins révolutionnaire qu’un slogan, et ça l’est peut-être davantage. L’émancipation personnelle est devenue une chose assez méprisée dans certains milieux qui se veulent progressistes. Elle sonne individualiste, elle ne produit pas de manifeste, elle ne permet pas de prendre une photo devant une banderole. Pourtant, apprendre à quelqu’un qu’il peut quitter une relation qui le détruit, écouter ce qu’il ressent, regarder ses propres contradictions sans honte, recommencer après une humiliation, devenir moins dur avec lui-même et plus attentif aux autres, ce n’est pas rien. Patient Zero le dit presque sans discours. On peut avertir une autre femme au lieu de la traiter en rivale. Tu n’es pas folle. Tu n’es pas seule. Tu as le droit de partir.
Cela ne contredit pas la star qui apparaît dans The Life of a Showgirl. La modestie de façade était déjà une manière de demander la permission d’occuper l’espace, et y renoncer relève du même geste que racheter ses masters. Ce que la star retire, c’est la proximité de statut. La fille d’à côté pouvait dire « je suis comme vous », la star dit « je suis devenue quelque chose que vous ne serez probablement jamais ». Ce qu’elle garde, c’est la proximité de contenu. Ce qu’elle raconte peut toujours servir à d’autres. La relation est moins confortable, parce qu’elle oblige le public à accepter qu’une artiste puisse être immense sans que tout ce qu’elle produit le soit avec elle. Sur ce point, le fandom devrait être plus punk que son idole.
Il faudra donc trouver mieux que « elle en fait trop » pour expliquer pourquoi tout cela nous dérange. Dans l’histoire de la musique, c’est souvent le premier reproche adressé à ceux qui prennent trop de place. Un homme peut faire de son ego une œuvre.
Alors oui, Taylor Swift est punk, et ça vous dérange. Pas parce qu'elle est riche. Pas parce qu'elle écrit mal quand elle écrit mal. Pas parce qu'elle parle trop d'elle. Taylor Swift a visiblement décidé d’arrêter de justifier, arrêté de demander la permission, et qu'elle a gardé les droits.
En ce moment, je vois le verre à moitié plein. Le verre a toujours la gueule de ceux qu’on vole dans un bar, il est probablement collant et quelqu’un a peut-être écrasé une cigarette dedans en 2008, mais enfin, il est à moitié plein. C'est que je me mets à trouver les choses jolies. Le truc sans ironie, premier degré. En fait, ça me surprend parce que j’ai passé suffisamment de temps à voir l’enthousiasme comme une faiblesse pour savoir qu’il y a quelque chose d’un peu compromettant là-dedans. Je lis How to Be Hopeful, de Caitlin Moran, je fais de la sophrologie et je commence à envisager l’idée de respirer dans un Birkin. Le sac en papier kraft, c’est très bien pour acheter du pain. Pour contenir mon anxiété, j’exige désormais du cuir italien.
J'ai aussi vu il y a eu Léon XIV. Oui. Le Pape. Pour l'histoire, je me suis retrouvée presque nez à nez avec lui et j’ai reçu une bénédiction en drive-by. Je ne sais pas très bien ce qu’on fait d’une bénédiction quand on n’a rien demandé, mais j’ai toujours trouvé impoli de refuser un cadeau. En plus j'adore les trucs gratuits. Après, indépendamment de la visite papale (moi et la religion ça fait deux, on va pas se mentir) (par contre j'aime beaucoup les statuettes de la vierge Marie) (on en parlera un de ses jours), j'ai beaucoup apprécié les grands boulevards vides, le Paris covid. Celui où on se fait couper par un mec qui court plutôt que par des influenceuses. On peut regarder les immeubles, les jardins, les vitrines, sans avoir constamment quelqu’un dans le champ. J’aime bien les gens, en vrai. Mais parfois, j’aimerais surtout qu’ils rentrent chez eux.
Sinon, avec Francette, on est allé chez Angelina, où j’y ai pris mon thé glacé préféré, purée d’abricot et basilic, qui ressemble à une boisson conçue par une influenceuse provençale sous acide, puis on est passé chez Galignani parce que nous sommes des femmes de lettres.
Et puis, au Meurice, une violoniste jouait à sa fenêtre. Voilà, évidemment, une violoniste au Meurice. Je suis censée avoir un minimum de conscience politique, mais enfin elle jouait du violon à une fenêtre du Meurice et j’étais dans la rue avec un chihuahua de deux kilos. Je n’allais pas commencer à faire un tract. J’ai écouté. C’était magnifique. J’ai adoré. Par contre, pour Francette, c'était le parc Monceau. Elle s'est roulée dans l'herbe comme si c'était du Chanel. Vraiment, une journée parfaitement inutile, donc excellente (même si j’aurais dû acheter la biographie d’Emily Brontë) (je me la réserve pour une prochaine fois).
Dans un autre registre, je suis allée voir la nouvelle adaptation de Raison et Sentiments. Des cheveux défaits, des corsets, des sœurs qui souffrent avec beaucoup de distinction et des hommes qui mettent deux heures quarante à comprendre ce qu’une femme leur explique depuis le début. Je pourrais regarder ça tous les dimanches jusqu’à ma mort. J'en rajoute une pour la série qui va reprendre le Wuthering Heights hanté d'Healthcliff. Une série qui doit arriver pour la mi-octobre. C'est la scorpio season, je ne fais pas les règles.
Et dans le lot, j'oubliais Cleveland de Taylor Swift qui tourne en boucle. Il paraît que c’est sa pire chanson. Pardon mais c'est quoi cette mode qui consiste maintenant à détester la pop? Internet a déjà eu le temps de rendre son verdict alors que quatre morceaux viennent à peine de sortir. Il faut toujours qu’une chanson soit immédiatement excellente, catastrophique, sous-estimée, surévaluée ou la preuve que Taylor Swift est ceci, cela, le capitalisme, l’Amérique, nos rapports à la masculinité et probablement la fin de la civilisation occidentale.
Donc oui, j’aime Cleveland (parce que merde, c'est encore autorisé d'aimer des chansons pop).
Je sais que le monde va mal.
Je prends quand même le thé.
