yes, and?


J'ai lu un texte qui disait à peu près ça: voir Ariana Grande aussi maigre, dans son dernier clip, Petal, mettait à mal des principes féministes. J'ai refermé l'onglet, et je n'ai pas pu m'empêcher de penser. De quels principes on parle, au juste.

Parce qu'il y a une scène, dans ce clip, qui devrait être celle dont tout le monde parle. Et ce n'est pas celle dont tout le monde parle. Un décor figé, esthétique années cinquante, une brochette d'hommes en costume qui la regardent, qui la jaugent, qui répètent en boucle qu'elle n'est pas assez. Pas assez jolie, pas assez authentique, pas assez comme avant, pas assez "Pepper", cette version d'elle qu'ils préféraient et qu'ils réclament comme un produit qu'on aurait discontinué sans les prévenir. À la fin, elle attrape une tronçonneuse et elle leur tranche la tête. Le sang gicle sur elle, sur les murs, sur le décor pastel, et personne, absolument personne dans les commentaires, ne parle de cette scène-là.

Avant d'aller plus loin, il faut s'arrêter là, vraiment, sur ce que ça fait de voir ça, avant même de savoir ce que ça veut dire. Le bruit d'abord. Ce grondement mécanique, sale, qui accroche l'oreille avant que l'œil ait eu le temps de comprendre ce qui se prépare. Puis le mouvement, brusque, sans élégance, sans chorégraphie de vengeance où chaque geste serait beau. Ça tranche mal, en vrai, avec de la résistance, avec un temps de retard entre le geste et la chute. Et je remarque, en l'écrivant, que j'ai failli glisser directement vers l'interprétation, comme tout le monde, dire "c'est un symbole", sans jamais m'arrêter sur ce que ce geste fait, physiquement, à celle qui le pose. Est-ce que je me serais autorisée à le lire comme un geste violent, brutalement violent, si c'était un homme qui tranchait des têtes de femmes à l'écran? Probablement, sans hésiter. Alors pourquoi cette hésitation, chez moi, à le nommer comme ça pour elle? Peut-être qu'on n'a pas l'habitude de voir une femme se salir les mains sans que ce soit immédiatement récupéré, digéré, transformé en discours propre. Elle ne se contente pas de dire non. Elle se salit en le disant.

Tout le monde parle de son corps. Moi la première, avant même d'avoir compris quoi que ce soit au reste. J'ai vu qu'elle avait changé, et ça ne sert à rien de faire comme si ce n'était pas vrai, ou comme si je ne l'avais pas vu en premier, avant la chanson, avant le sang, avant la tronçonneuse. Alors autant me le demander pour de vrai, plutôt que de sauter directement à l'indignation de façade. Et alors? Qu'est-ce que ça me fait, à moi, qui ne suis personne dans sa vie, qui ne la croiserai jamais, qui n'ai aucun droit sur elle? Pourquoi ce changement-là, précisément, me dérange autant? Je n'ai pas de réponse propre à donner tout de suite. Juste une intuition qui ne me lâche pas. Quelque chose comme la peur de perdre quelqu'un qu'on n'a jamais vraiment eu, la panique de voir une image se fissurer alors qu'on n'avait pas conscience de s'y être autant attachée. Il y a un deuil minuscule là-dedans, presque ridicule à énoncer à voix haute Le deuil d'une version d'elle qui n'a jamais existé que dans ma tête, fabriquée à partir de clips, jamais rencontrée, jamais vérifiée.

Le clip nous met déjà en face de ça, d'ailleurs, avant même qu'on l'analyse. Les hommes en costume, ce n'est pas "Hollywood" au sens abstrait qu'on agite pour se dédouaner. C'est nous. C'est moi qui écris ce texte en ayant regardé son corps avant sa chanson. On reproduit, chacun à notre manière, le geste que la chanson dénonce. On s'installe, sans le vouloir, à la même table que ces hommes-là, avec le même verdict prêt à tomber. Et il faut le dire clairement, sans détour, parce que tourner autour ne rend service à personne : quand elle se retire de la vie publique, son équipe de communication pointe le public, l'accuse de body shaming, comme si l'histoire se résumait à ça. Des internautes cruels, un corps qu'on aurait simplement trop commenté. C'est une version pratique des faits, qui a l'avantage de ne mettre en cause personne d'autre. Mais la racine est plus complexe que ça, et cette chanson, cette tronçonneuse, ce décor années cinquante le disent très bien eux-mêmes. Ce n'est pas le public, seul, qui a construit ce qu'on regarde aujourd'hui avec inquiétude. C'est un métier entier, année après année, qui a exigé qu'elle reste identique à une idée d'elle qu'on ne voulait jamais voir vieillir, changer, faiblir. Réduire ça à du body shaming, c'est déjà rater le sujet.

Alors j'ai essayé un truc, en écrivant ces lignes. Fermer les yeux. Arrêter de regarder le clip, la silhouette, le costume, la tronçonneuse elle-même, et juste écouter ce qu'elle dit. Ce que j'entends, débarrassé de l'image, c'est une fatigue. Pas une fatigue physique qu'on pourrait mesurer sur une photo volée, une fatigue plus sourde, celle d'avoir incarné une vie qui n'était pas tout à fait la sienne, année après année. Elle est dans l'arrangement lui-même, dans ce refus presque provocant de la montée en puissance qu'on attendrait d'un refrain pareil, pas d'explosion, pas de chœur qui vient soulever le morceau vers un triomphe facile, juste une ligne qui reste basse, qui refuse de se dépasser elle-même. Elle est dans le souffle qu'on entend avant certaines phrases, ce souffle qu'un mixage plus lisse aurait gommé et qu'on a laissé là, presque comme une preuve. J'entends aussi une colère qui ne crie jamais, qui reste basse, presque polie, ce qui la rend plus inquiétante qu'un cri franc. Et j'entends, en dessous de tout ça, quelque chose comme une tristesse qui refuse d'être une plainte, qui refuse le rôle de victime qu'on voudrait bien lui tendre en échange d'un peu de compassion facile.

Voilà le vrai sujet, je crois. Pas ce qu'on voit d'elle. Ce qu'elle dit.

Je crois, que se trouve le vrai centre de tout ça, plus que dans le regard qu'on pose sur elle. Son corps n'est pas un sujet de conversation. Il est une preuve. La trace visible d'une pression qui s'exerce ailleurs, depuis des années, sur un temps beaucoup plus long que celui d'un clip. Regarder ce corps et y voir un problème à commenter, c'est regarder une cicatrice et débattre de sa forme sans jamais se demander d'où vient la blessure. C'est confondre le symptôme et la maladie, l'indice et l'affaire elle-même. Ce que ce corps raconte, en creux, c'est le temps, l'usure, ce que ça coûte de rester visible sans interruption dans un métier qui ne pardonne jamais le déclin, jamais la pause, jamais le simple fait de traverser quelque chose.

Et c'est là, avec ça dans les oreilles, que je repense au texte du début, celui sur les principes féministes mis à mal. Qu'un profond malaise s'installe devant une image violente, on peut l'entendre, personne n'a à s'excuser de ressentir ça. Mais poser ce malaise comme une conclusion critique, face à une femme qui vient de mettre en scène, avec une précision chirurgicale, un sujet réel et énorme de l'industrie musicale, ça manque quelque chose d'essentiel. Ça revient à dire, sans le vouloir "tu vas mal, on le voit bien, mais range-toi hors du cadre, cette douleur-là dérange trop pour rester en pleine lumière". Aubrey Gordon a un mot pour ça depuis longtemps, le concern trolling. Cette manière de déguiser un jugement en inquiétude pour continuer à commenter un corps sans en avoir l'air. Et il y a une critique encore plus ancienne, portée notamment par bell hooks, contre un féminisme qui finit par centrer le ressenti de celle qui parle plutôt que la structure qui fait mal. Ce n'est donc pas une lubie de ma part. C'est une faille que le mouvement connaît depuis des années, et qu'il continue, apparemment, à reproduire.

Il faudrait aussi dire, au moins une fois, sans s'y attarder trop longtemps parce que ce n'est pas à moi de le faire. Elle a traversé, en public, des choses qu'on ne devrait traverser qu'en privé, avec le droit de s'effondrer sans caméra. Je ne vais pas m'en servir comme preuve. Je le pose juste là, en passant.

Alors la question que je me posais au début, où est la frontière entre s'inquiéter et juger un corps, je crois maintenant que c'est une fausse question. Elle suppose qu'il existe, quelque part, un bon regard, une façon propre de regarder un corps qui change sans lui faire de mal. Je ne crois plus que ce regard-là existe. Regarder, c'est déjà évaluer. La seule sortie, en fait, c'est de ne plus regarder son corps du tout. Fermer les yeux. Écouter. Lire. Voir autre chose.

C'est peut-être ça, le vrai scandale de ce clip. Pas le sang. Pas la tronçonneuse. Le fait qu'une femme ait dû aller jusque-là pour qu'on daigne, enfin, écouter ce qu'elle a à dire plutôt que ce qu'elle a l'air d'être devenue.

something happened on the way to heaven

 

Phil Collins serait entre la vie et la mort.

Je crois que j'ai besoin d'un hug.

we used to dance badly in kitchens that weren't ours



Tout le monde se trompe sur Léna Situations. Pas sur son talent (on ne sait même pas de quoi on parle quand on dit ça) mais sur ce qu'elle fait, vraiment, depuis des années. Les gens croient qu'elle vend sa vie. C'est faux. Elle vend quelque chose de beaucoup plus rare et beaucoup plus inquiétant: l'absence de fin.

Il faut comprendre la mécanique. Mister V, pour prendre le contraste le plus net, et le plus en adéquation avec son niveau de notoriété de l'influence, construit des objets. Un sketch commence, se déploie, s'achève. On peut le revoir, le citer, le partager. Il existe hors de lui, hors du moment où on l'a regardé pour la première fois. C'est une architecture temporelle classique. Un début, un milieu, une fin. Et c'est précisément pour ça qu'on peut l'aimer. Parce qu'on sait où il s'arrête. Parce qu'il nous laisse reprendre notre souffle.

Léna Situations, elle, n'a jamais construit un seul objet. Elle a construit un flux. Et le flux, par définition, ne s'arrête jamais. Il n'a pas de fin, pas de début, pas d'articulation qui permette de dire "voilà, c'est terminé, on peut en parler comme d'une chose close". Regardez ses vlogs d'été . C n'est pas un récit, c'est une matière première. Une matière qui ne demande qu'à être prolongée. Le génie du truc, si on peut parler de génie, c'est d'avoir rendu l'absence d'événement (et ne me parlez pas de sa rupture avec Seb la Frite, c'est justement ça, une absence d'événement) plus addictive que n'importe quel événement.

Le problème, c'est ce qui arrive quand l'absence d'événement devient le contrat. Et que ce contrat, personne ne l'a jamais signé.

Je n'ai pas d'hostilité particulière envers elle, soyons clairs. Elle a réussi un coup formidable. Transformer le temps vide en spectacle, et ce spectacle en empire commercial. Les leggings à quatre-vingts euros, les émissions sur les plateformes, les partenariats. Tout ça, c'est la monnaie du flux. Le flux permet de vendre des objets, mais les objets ne sont que le carburant qui permet au flux de continuer. C'est un système auto-entretenu, une machinerie dont la seule finalité est de tourner encore un jour de plus. Un robinet qu'on ne peut pas fermer sans que toute la plomberie s'effondre. Et on ne ferme pas un robinet quand vingt millions de personnes boivent à sa source.

Sauf que le robinet, à force de couler, finit par ne plus rien donner d'autre que de l'eau. Et l'eau, à un moment, ça lasse. Pas tout de suite, non. Mais quand on boit tous les jours au même endroit, on finit par oublier qu'il y a d'autres goûts. On finit par ne plus savoir ce qu'on attendait, au départ, en ouvrant le robinet.

Et puis il y a eu les deux fois où elle a essayé de sortir du flux pour de vrai. L'hôtel. Les fringues. Les livres. Des tentatives, pour une fois, de fabriquer un objet. Un lieu qui existe même quand elle ne filme pas, un vêtement qui tient debout même sans elle dedans. Sur le papier, c'est le mouvement inverse de tout ce qu'elle fait d'habitude, presque une promesse. Regardez, il y a autre chose que la présence. Et le résultat, tout le monde l'a vu au même moment, et tout le monde a sorti le même mot. Mahfouf. Trop chargé, trop dans la démonstration, du bling qui veut jouer dans la cour du luxe sans en avoir la matière. Ce n'est pas une histoire de mauvais goût, ce serait trop simple. C'est plutôt que dès qu'elle essaie de fabriquer un objet réel, avec une durée de vie à lui, en dehors d'elle, ça sonne creux. Le talent, c'est justement ce qui tient quand la caméra s'éteint. Et ce qu'elle a construit, apparemment, ne tient pas sans elle dedans pour le porter.

L'effacement progressif de la distinction entre le montré et le vécu, voilà ce qui compte vraiment ici. Chez Léna, tout est montré. Tout, sauf ce qui ferait événement. Pas une opinion tranchée, pas une colère, pas une contradiction qui aurait échappé par accident au montage. Le montré se vide de sa substance à force d'être montré. Trop de lumière, comme on dit, finit par cramer l'image. On ne voit plus rien, ou plutôt on ne voit que l'écran. Et l'écran, c'est elle. Sauf qu'elle, on ne la connaît pas. On connaît l'idée qu'on se fait d'elle. On connaît le personnage que le flux a construit. Mais le personnage, c'est justement ce qui ne connaît jamais de fin. Et sans fin, pas de vérité.

Mister V a un hors-champ. On sait qu'il existe. Ça nourrit le personnage, ça donne de l'épaisseur. Léna, je ne sais même pas si elle a un hors-champ. Ou plutôt je sais qu'elle en a un, comme tout le monde, mais qu'elle a réussi à le rendre invisible. À faire croire que le flux est la totalité. Et c'est peut-être sa plus grande performance. Faire oublier qu'il y a quelque chose derrière la caméra. Quelqu'un. Avec des vraies failles, de vrais doutes, de vrais jours sans. Et pas du storytelling d'une douleur. Peut-être existante, hein. Mais pas suffisante pour qu'on s'en émeuve véritablement. Léna Situations tend un miroir depuis des années, mais est-ce qu'aujourd'hui, on se voit vraiment dedans?

Il y a aussi ça, qu'on ne dit pas assez: le flux se vend comme du partage entre amies, les hauts et les bas, la vraie vie, sans filtre. Sauf qu'on ne l'a jamais vue traverser un vrai bas, un de ceux qui ressemblent à ce que traverse la majorité des gens qui la regardent. On la voit à l'Île de Ré, petit pull, lumière parfaite, pendant que dehors les gens crèvent de chaud dans un appartement sans clim et n'arrivent pas à boucler la fin du mois. Ce n'est pas du partage, ça. Le partage suppose une symétrie, même minime. Ici il n'y a que la mise en scène d'une proximité qui n'existe dans aucun sens. Kenza, sur son blog (oui, je ressors les momies des blogs d'influence des années 2010), s'était fait allumer un jour pour ça. Trop de voyages montrés, disait-on, et elle avait eu l'honnêteté, ou l'inconscience, de répondre frontalement, dans une vidéo, qu'elle se fatiguait à faire rêver les gens et que ce travail-là méritait d'être respecté. Les miettes aux gueux. Au moins c'était dit, posé, assumé comme un rapport de force plutôt que comme de l'amitié. Chez Léna Situations, la même dynamique ne se formule jamais aussi crûment. Elle continue d'appeler ça du partage. C'est là, je crois, que le mot juste devient gaslighting. Faire croire à quelqu'un qui n'a pas les moyens de partir en vacances qu'il assiste, en la regardant, à un moment d'intimité entre amies.

Alors l'Accor Arena. La salle complète en une heure. Des milliers de gens qui viennent voir...quoi? Pas un spectacle, pas un numéro, pas une performance qu'on pourra rejouer ailleurs dans dix ans. Une présence. La matérialisation d'un lien qui, jusque-là, ne tenait qu'à distance. On ne vient pas voir une artiste. On vient vérifier que l'artiste existe vraiment. On vient toucher du doigt ce qui n'était qu'une image. C'est une traduction spatiale du flux, rien de plus. Mais en quoi c'est un adieu? En quoi c'est une sortie?

C'est tout l'inverse, en réalité. Une sortie, ça suppose qu'on a quelque chose à quitter. Mais quand le flux est permanent, il n'y a rien à quitter. Il n'y a que le vide qu'on remplit avec la prochaine story, le prochain vlog, le prochain placement de produit. L'Accor Arena, c'est juste un autre lieu où le flux se déploie. Un écran plus grand. Une intimité de masse. Mais la nature du contrat reste la même. On est là, elle est là, et on attend qu'il se passe quelque chose. Sauf que le quelque chose, c'est justement qu'il ne se passe rien. Et que ça nous suffit.

Il y a même un livre, autoédité, qui vend ça sans détour. Pour l'idée, développez votre potentiel et vous irez au Met Gala comme moi. Sauf que non. La vie ne marche pas comme ça, et le mensonge n'est même pas dans l'exagération, il est dans la grammaire du truc. Il y a des élues. Pas des gens qui, à force de discipline personnelle, finissent statistiquement par accéder à ce genre de vie. Des élues, presque au sens religieux, un tirage dont les règles échappent largement au mérite qu'on prétend vendre en librairie. Et la vraie question n'a jamais été comment devient-on élue. Mais élue pour quoi, au juste. Élue pour représenter quoi, aux yeux de qui, en échange de quoi?

La question qui me reste, et je ne la résoudrai pas ici, c'est ce qui arrive le jour où le robinet se ferme. Pas parce qu'elle l'a décidé, mais parce qu'elle n'aura plus le choix. La fatigue, l'usure, le désir d'autre chose, le podcast qui n'intéresse plus personne, les livres qui prennent la poussière (ce qui arrivera inévitablement à toute personne normalement constituée après des années à être son propre décor). Qu'est-ce qu'il reste quand on retire le flux? Une vie, probablement. Une vie ordinaire, qu'on ne filme plus, qu'on ne montre plus. Mais le public, lui, aura-t-il le droit de la regarder encore? Le contrat implicite disait "reste la même, pour toujours". Personne ne l'a dit à voix haute. Personne ne l'a jamais écrit. Et pourtant, chaque like, chaque vue, chaque place de concert vendue en une heure le répète. Tu nous appartiens. On a besoin que tu sois toujours là. On a besoin que tu ne changes jamais. On a besoin que tu ne te poses pas la question de ce qui vient après.

Il y a peut-être quelque chose de plus large là-dedans, qui déborde largement son cas personnel, une sorte d'apanage des femmes qui exercent ce métier-là. L'impossibilité de s'extirper du regard. Pour générer des vues, il faut se raconter soi, en continu, pas exister ailleurs, avec un métier qui resterait un métier et une histoire personnelle qui resterait personnelle. J'ai du mal à imaginer le public accepter une Léna Situations connue qui se contenterait d'interviewer des célébrités sans jamais reparler d'elle entre deux questions. Je l'imagine encore moins au cinéma, ou dans n'importe quel métier qui exige, paradoxalement, un effacement de soi pour exister à l'écran. Est-ce que c'est même là qu'on l'attend? Je n'en suis pas sûre, même si je pense qu'elle y sera, d'une manière ou d'une autre. Parce qu'il faut bien continuer le flux. Autrement.

Une popstar change d'ère, ressort un disque cinq ans après, et tout le monde applaudit. Un acteur joue un contre-emploi, on salue la reconversion. Léna Situations, elle, n'a rien à quoi se reconvertir. Elle n'a jamais rien fait d'autre que d'être présente. Et la présence, ça ne se reconvertit pas. Ça continue, ou ça disparaît.

Disparaître, pour quelqu'un qui a bâti son empire sur la permanence du visible, c'est une petite mort symbolique qu'aucune reconversion ne rattrape. On ne sait pas si elle le sait. On ne sait pas si elle y a pensé, une fois, en rallumant la caméra un matin de plus.

Et personne ne lui a jamais demandé si elle en avait envie.

everyone at this wedding is my ex except the DJ


Est-ce que je me lasse des fesses de Florence Pugh? Certainement pas. C'est l'été, laissez-moi profiter avant qu'on ne crame complètement.

J'ai lancé Thor: Love and Thunder cet après-midi, sans raison précise, et il s'est passé un truc. Ce film a la vibe exacte d'une croisière en Méditerranée animée par Alain Chabat. Je ne pourrais pas l'expliquer, mais je me sens juste en phase avec le Queen Mary 2. Le kitsch qui assume, les blagues qui arrivent une seconde trop tôt, le cocktail sans alcool sur le pont supérieur pendant qu'on annonce le loto des familles. Voilà. C'est tout. Certaines vérités ne demandent pas de démonstration, juste qu'on les laisse passer.

bowling for soup

 

Bien évidemment que je suis une putain d'enthousiaste. Nous sommes le 1er août, ce qui signifie que dans deux mois, je démarre ma déco d'Halloween et dans trois, mon sapin de Noel. Là, je crois que c'est bon, le soleil m'a bien soulé. Je suis sortie ce matin de mon cours de yoga et c'est limite si je ne me suis pas retrouvée cramée au troisième degré. Enough ice cream, j'ai besoin d'une soupe patates cheddar de chez Picard RIGHT NOW. 

I am so chic

Pause blog, je pars au ciné. Le film est presque secondaire, l'important c'est la note que je vais lui coller sur Letterboxd dans deux heures avec l'aplomb d'une critique qui a fait Cannes.

Venez me suivre là-bas d'ailleurs. J'adore faire des listes. C'est presque cliniquement inquiétant, cette envie de tout classer, tout hiérarchiser, décider qu'un film mérite trois étoiles et demie et pas quatre, avec l'autorité tranquille d'un juge de seconde zone. D'autres listes arrivent bientôt, promis. Enfin, bientôt au sens large, disons dans la semaine, parce qu'un canapé débarque et va bouffer tout mon temps libre.

Et pas n'importe quel canapé, hein. Un canapé d'angle, bien grand, bien velours vert, bien bourgeois. Le genre de meuble qui entre dans une pièce et prend immédiatement le pouvoir. Il ne demande pas la permission. Il s'installe. Et moi je vais devoir ranger, déplacer, réorganiser tout mon salon pour lui faire une place à sa hauteur, parce que c'est ça, aimer posséder quelque chose: sacrifier son espace vital sans discuter.

please hold while I reinvent myself

 

Oui, ça faisait un bail. Mais j'ai une excuse en béton: je bosse ENFIN sur le site du Bad Girls Book Club. Un an que ce chantier prenait la poussière (en vrai, surtout parce que je pigeais rien au code de design). Alors j'ai fait ce qu'on fait quand on est une bad girl, je m'y suis collée toute seule, mains dans le cambouis. Et devinez quoi? Apprendre, ça sert à quelque chose. La preuve, j'ai pondu un truc pas trop crade.

Cela dit, c'est loin d'être plié. Faut updater toutes les notes en stand-by, finir le premier épisode du podcast (oui, il arrive, celui-là aussi), boucler mes deux manuscrits, les envoyer, arrêter de me nourrir exclusivement de patates et de kéfir comme une ermite slave en pleine crise existentielle. IL FAUT, IL FAUT, IL FAUT. Ca clignote en boucle autour de moi comme l'enseigne pourrie d'un casino de seconde zone à Vegas, un de ceux où un Elvis dépressif te marie entre deux clopes. J'avance quand même. Proprement. Calmement. Avec mes IL FAUT qui gueulent en néon rose dans le fond du décor.

A part ça, j'ai lancé la série Lucky, avec ma sweetie pie Anya Taylor-Joy, mais je crois qu'on va s'arrêter là, parce que même en s'appelant Anya Taylor-Joy, visiblement ça ne suffit pas à sauver un truc. Par contre, grosse fan de trois albums en ce moment. D'abord Widowspeak, le duo qui fait du dream pop poussiéreux depuis quinze ans dans un coin de Brooklyn désaffecté (leur dernier album Roses sonne comme une déclaration d'amour tournée au ralenti dans un motel, entre bougies rouges et fleurs séchées dans un carnet, du genre qu'on écoute en fumant sur un rebord de fenêtre en faisant style qu'on n'attend personne). Ensuite Truck Violence, groupe montréalais complètement barré qui mélange hardcore, banjo et cris de désespoir dans le même titr. Leur dernier album s'appelle carrément The weathervane is my body et parle, entre autres joyeusetés, de pellicules et de dents jaunes. Un critique s'est même demandé en plein milieu de sa chronique "mais c'est quoi ce bordel, en fait ?", c'est dire le niveau de dérangement, donc j'adore ça. Et enfin Mildred, groupe d'Oakland sans chanteur attitré où tout le monde écrit un peu de tout, un peu n'importe comment. Leur single "Fish Sticks" a été enregistré dans des conditions totalement différentes du reste de l'album et ça se sent à peine, ce qui est précisément ce qui le rend génial (fallait bien que j'en case un peu, de la musique, depuis le temps).

Côté lecture (parce que j'essaie quand même de lire entre deux lignes de code, des patates au kéfir et Anya Taylor-Joy) j'ai fini Petits meurtres dans l'après-midi d'Alice Slater, et franchement, c'était ce dont j'avais besoin. Le pitch: un mec disparu à La Nouvelle-Orléans, une sœur à Londres qui organise carrément un dîner avec tous ses proches pour les cuisiner façon interrogatoire (au sens propre comme au figuré), et un roman construit en cinq parties calquées sur les temps du menu (de l'apéro au Sazerac jusqu'au digestif qui s'appelle, tenez-vous bien, "Mort dans l'après-midi"). De l'humour vachard, du tarot, des faux-semblants partout, et une ambiance qui glisse de la retenue british la plus coincée à la moiteur trouble de la Louisiane. Combiné à la fin d'une dernière canicule qui n'en finissait plus de nous cramer, ce mois de juillet se termine pas trop mal, tout compte fait. Faut bien choper le positif où il traîne, comme un rat qui erre dans les égouts en quête d'un bon plan.

this is the dream

 

Je crois que Dakota Johnson personnifie à la perfection le quotidien rêvé (aka, une très belle maison et une garde-robe on fleek) (j'aime les jolies maisons et les jolies penderies).

interlude PMU


Bon, alors, il y a un truc qui se passe en ce moment dans l'édition et qui ne fait ni la une ni le 20h, et pourtant ça mérite clairement plus qu'un post instagram partagé entre deux stories de brunch.

Makassar, le distributeur parisien, celui qui bosse depuis 1995 avec une bonne partie de l'édition indépendante française, est en train de couler. Et le truc avec un distributeur, c'est que personne n'y pense jamais (normal, c'est le mec de l'ombre, celui qui prend les bouquins, les stocke, les envoie en librairie, gère les retours). Sans lui, ton livre préféré reste coincé dans un entrepôt à prendre la poussière, aussi génial soit-il.

Ce qui est intéressant (enfin, "intéressant", façon de parler), c'est que ce n'est pas vraiment tombé d'un coup. Le bilan 2024 de la boîte parlait déjà de mal à récupérer une créance due par l'un de ses gros clients, un souci qui traînait depuis trois exercices comptables et qui figurait déjà dans le bilan de l'année d'avant. Des recours "amiables et judiciaires" ont même fini par être lancés contre ce client, sans que ça change grand-chose apparemment. Ajoutez à ça Gibert, Decitre et Furet du Nord qui ont fait faillite en laissant des dettes que personne ne remboursera, le pass Culture rogné par le gouvernement qui a plombé les ventes BD-manga, et vous obtenez un distributeur qui tenait déjà par un fil depuis des années et qui a fini par lâcher sous le poids de tout ça.

Les éditions Goater, à Rennes, se retrouvent avec un impayé qui représente la moitié de leur chiffre d'affaires annuel. La moitié. Pas trois pourcent de marge en moins, la moitié. Avec d'autres maisons liées au même distributeur (369 éditions, blast, éditions du Bout de la Ville, La Dispute, éditions Daronnes, lundimatin, Entremonde) elles ont fini par sortir un appel commun, où elles parlent de mutualiser leurs actions et de chercher une solution de distribution alternative, en plus d'inviter les gens à commander directement chez elles et à soutenir les cagnottes quand il y en a.

Pour bien comprendre, derrière ces noms, ce sont des catalogues entiers qui vacillent. Des essais, des premiers romans, des BD, des trucs féministes, antiracistes, queers, écolos, des traductions qu'aucun gros groupe n'aurait jamais publiées. Dans un contexte de la Bolloré fever qui s'abat sur la France, il est plus que vital de vous rappeler que la culture est politique, et qu'on se doit, peuple de gauchos, soutenir et résister.

Je ne vais pas vous ressortir le grand discours sur la bibliodiversité qui recule, vous connaissez déjà la chanson (et si vous voulez creuser le contexte plus large, il y a un texte de Politis sur les dix groupes qui se partagent 90% du marché du livre qui donne le vertige). Juste retenir ça: un maillon invisible peut faire tomber tout un écosystème pendant trois ans sans que personne ne le voie venir, et ça continue de couler en silence jusqu'à ce que quelqu'un se décide à le raconter.


Alors si vous avez deux minutes et un peu d'argent qui traîne cet été les éditions Grevis, à Caen, cherchent encore du fric pour boucler leur transfert vers un nouveau distributeur, leur cagnotte est ici. Goater vend en direct sur leur site, L'Œil d'Or sur le leur, et la liste complète des maisons signataires de l'appel commun est consultable sur le site des éditions du commun. Rien de révolutionnaire, juste le seul levier qu'ont ces maisons-là pour l'instant.

this is not the blueprint I was promised



Soupe et sardines pour le dîner. C'est mon truc en ce moment. Soupe froide plus exactement. Ca n'a rien à voir avec l'idée de manger sa skincare mais on va pas se mentir, ça marche quand même plutôt pas mal cette connerie.

Sinon, je suis allée voir l'Odyssée de Nolan et sans surprise, j'ai détesté. Après, celles et ceux qui me connaissent savent que je considère Nolan comme l'un des pires réalisateurs de sa génération mais maintenant, j'ai de supers arguments (oui, c'est comme ça, c'est mon blog, je fais ce que je veux, vous allez rester assis et pas broncher quand j'explique pourquoi Nolan c'est nul). J'ai toujours eu un problème avec son cinéma, je le dis depuis des années, mais là j'ai enfin mis un mot dessus. Après, je vais démarrer en disant qu'il y a quelques plans qui tiennent, deux trois trucs bien foutus, si ça peut calmer le jeu. Mais il y a un truc qui me crispe à chaque fois que je me fous devant un de ses films, et c'est l'Odyssée m'a donné la réponse.

Nolan fait de l'émotionnel comme un HPI mal dégrossi. Vous voyez le genre, celui qui rationalise tout, qui ne repère jamais l'émotion chez les autres en temps réel, et qui finit par te taper sur le crâne façon réconfort parce qu'on lui a soufflé "bon là quand même t'as été un peu loin". Bah en fait, chez Nolan c'est un peu la même histoire. Quand il veut aller vers le sentiment, il faut d'abord qu'il le dissèque, qu'il l'étiquette, au cas où on n'aurait pas compris qu'il s'agissait de rage, de tristesse, ou juste de joie. Il y a une scène dans Interstellar où l'amour est littéralement présenté comme une force mesurable, quantifiable, avant qu'on ait le droit de le ressentir. C'est ça, en un plan. L'émotion qui doit d'abord passer un examen. C'est tellement masculin que ça en devient ridicule (oui, en plus je suis misandre, vous allez faire quoi?) (je dis ça parce que j'ai toujours pas digéré l'épisode où Ulysse sermonne Circée comme si c'était une gamine).

En fait, quelque part, ça explique pourquoi il dirige aussi mal ses acteurs. Il ne sait pas où ça doit commencer à s'émouvoir, ni où ça doit s'arrêter. Ceux qui survivent chez lui, je pense à Cillian Murphy par exemple, ce sont ceux qui jouent contre l'architecture du film, qui gardent un truc opaque, pas expliqué. Les autres récitent, diagnostiquent leur propre personnage plutôt que de l'habiter.

Alors le confier à Homère, c'était le pire choix possible. L'Odyssée c'est un texte où la ruse et le chagrin cohabitent dans la même phrase. Où Ulysse pleure et manipule en même temps sans que personne ait besoin de te dire lequel est vrai. Un texte qui vit dans le flou du sentiment. Et Nolan, qui a besoin de tout bien expliquer pendant trois plombes avant de le montrer, n'avait tout simplement pas les outils pour ça.

La prochaine fois, confiez la réalisation d'un projet de ce type à Phoebe Waller-Bridge. Au moins, on se serait bien marré.

dolphins dream of traffic jams


Chaleur à la con. Vraiment, si j'entends encore quelqu'un critiquer l'automne et l'hiver, je lui arrache la tête et je m'en fais un ballon de football. J'ai passé la journée d'hier à comater devant le travail que j'avais à faire. C'est drôle comme ce goût de fin du monde remet pas mal de choses en perspective, du type "à quoi bon se faire chier à écrire des mails?" alors qu'on brûle littéralement à l'intérieur comme à l'extérieur.

Je pense que je vais quand même essayer d'utiliser ce temps pour faire au moins quelque chose d'utile, comme écouter des disques. Ne me demandez pas de boucler le dernier numéro de mon fanzine ni de faire une note pour le Bad Girls Book Club. Je le ferai quand il fera un temps de Russie.

Je me rappelle également que je dois garder la petite des voisins ce week end, juste parce qu'elle a envie de passer du temps avec Francette plutôt que chez ses grands-parents (ce qui est cohérent, qui n'a pas envie de passer du temps avec Francette) (oui c'est vrai, vous ne vous en rendez pas compte, un jour je ferai une note en mode "Vogue, A Day With An Icon" et vous comprendrez). J'ai aussi eu pour ordre (oui, pour ordre, plus c'est petit, plus ça sait où ça va) de lui faire des knackis à bouffer alors que j'avais prévu un domac mais apparemment c'est pas ce qui fait rêver un gamin de nos jours. Je me demande où sont les étudiants en école de commerce, sortez ce concept de restauration rapide à base de saucisses et de frites, avec bières à volonté pour les parents (ou pour toute personne en charge de la surveillance du gamin) (on est des millenials, il faudra penser à de vrais adultes pour nous surveiller). Ca s'appellerait Knack & Chill et le gamin, lui, repartirait avec un jouet en plastique qui fait le bruit d’un coup de sifflet toutes les trois secondes, histoire que tout le monde subisse son repas dans les mêmes conditions qu’un match de foot sous 40°C.

Je crois qu'il est temps que j'aille à l'ombre.

sorry I'm late, I was being dramatic


J'ai une playlist qui s'appelle "Albums à écouter attentivement". Elle contient cent quatre-vingt-dix-sept albums. Je crois que je n'en ai écouté aucun attentivement. Je les ai écoutés en faisant la vaisselle, en marchant, en répondant à des mails, c'est-à-dire jamais, puisque écouter un truc "attentivement" en faisant autre chose, c'est une contradiction dans les termes que je me raconte depuis genre six ans.

Cent quatre-vingt-dix-sept albums qui attendent que je devienne quelqu'un d'assez concentré pour les mériter.

Voilà. On va parler de ça.

Pas du scroll. Pas de "vous ne faites plus rien, bande de zombies affalés sur vos téléphones". Ça, c'est le sermon que tout le monde te fait depuis 2015 et honnêtement, tout le monde s'en fout, parce que tout le monde sait déjà qu'il perd son temps. Ce n'est pas un scoop. La vraie question, ce n'est pas pourquoi on scrolle. C'est pourquoi ça nous fait un bien fou d'acheter des chaussures de running qu'on ne mettra jamais.

J'ai un carnet Moleskine vierge depuis trois ans. Vierge. Zéro page. Je l'ai acheté un jour de crise existentielle légère, dans une papeterie, en me disant "cette fois je vais écrire". Il est toujours dans mon sac. Il pèse. Il me suit partout comme une dette. Et le truc dingue, c'est que même vide, même jamais ouvert, ce carnet me rassure. Il est la preuve matérielle que quelque part, dans une timeline parallèle, il existe une version de moi qui tient un journal tous les soirs à la bougie. Cette version-là n'existe nulle part sauf dans mon sac, sous forme d'un objet à 14 euros.

On ne vit pas nos vies. On les collectionne en pièces détachées.

Les chaussures de running. Les platines vinyles qui prennent la poussière. Les carnets achetés en solde à minuit un soir de flemme aiguë. Les PDF qu'on enregistre au lieu de les lire, "pour plus tard", alors que "plus tard" est un mensonge qu'on se raconte depuis qu'on a un ordinateur. La watchlist Letterboxd qui grossit trois fois plus vite que la liste des films vus. Les recettes Pinterest épinglées, jamais cuisinées.

Chaque objet acheté, chaque lien sauvegardé, c'est une prophétie qu'on se fait à soi-même: un jour, je serai cette personne-là.

Pauvre conne.

Le truc, c'est que cette personne-là n'arrive jamais. Et le plus fou, c'est qu'on ne s'en fout pas tant que ça. On préfère parfois la promesse à la chose. Le carnet vierge est plus parfait que n'importe quel carnet rempli, parce qu'un carnet rempli, ça contient forcément des trucs ratés, des phrases nulles, des jours où t'as rien écrit d'intéressant. Le carnet vide, lui, contient un potentiel infini. Il n'a pas encore déçu.

C'est ça le vrai crime de notre époque, à mon avis. Pas qu'on scrolle trop. C'est qu'on a rendu la potentialité plus confortable que l'expérience. Posséder les accessoires d'une vie procure une satisfaction chimique quasi identique à celle de vivre cette vie, sauf que ça ne prend aucun risque, aucun échec, aucun dimanche pluvieux où le running, en vrai, c'est chiant et tes genoux font mal.

Je suis pas en train de te faire la morale, hein. J'ai autant de tabs ouverts que toi. Genre littéralement, en ce moment, j'ai 43 onglets ouverts sur mon ordinateur, et je sais que dans le tas il y a un article sur "comment apprendre le morse" que j'ai ouvert en septembre. On est en juillet. Le morse attend toujours. Il attendra encore longtemps, je pense, vu la tendresse toute particulière que j'ai pour ne jamais fermer un onglet par peur de perdre "l'accès" à une version de moi qui saurait envoyer un SOS en morse le jour où la civilisation s'effondre.

On ne lit plus. On performe le fait d'être quelqu'un qui lit. On empile les livres, on les photographie sur l'étagère avec la lumière parfaite, on capture l'image d'une bibliothèque qui raconte "voici quelqu'un de cultivé, de posé, qui prend le temps", et on n'a pas ouvert la moitié des bouquins. Acheter un livre et lire un livre, ce sont deux passions complètement différentes chez moi. La première me file une montée immédiate, là, en caisse, quand je paye. La deuxième demande de la discipline, du temps, et l'acceptation que le bouquin sera peut-être décevant. Devine laquelle je pratique le plus souvent.

Pareil pour la bouffe. J'ai un tableau Pinterest qui s'appelle "Recettes du dimanche", cent douze épingles, zéro casserole sortie du placard pour l'occasion. Ce tableau ne sert à rien niveau nutrition. Par contre niveau identité, il est extrêmement rentable. Il me confirme que je suis le genre de personne qui pourrait cuisiner un truc de dingue si elle voulait. Je n'ai jamais voulu, en fait. Mais "pourrait" suffit largement à calmer l'angoisse du dimanche soir. Et ça marche avec n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Des milliers et des milliers de moi, toujours le meilleur de moi-même, allant de la taxidermiste accomplie à l'élève assidue de yodel tyrolien. 

Alors ouais, on accumule les vies possibles comme d'autres accumulent des figurines. Une étagère entière de "moi que je pourrais être". Celle qui court, celle qui lit, celle qui prépare l'apocalypse, celle qui écoute de la musique attentivement dans un vrai fauteuil avec un vrai casque et pas en fond sonore pendant qu'elle répond à des mails. Toutes ces versions existent sous forme d'objets achetés et jamais activés, comme une armée de doublures qui n'entreront jamais en scène.

Et le pire, c'est que je crois qu'on préfère ça, au fond. Parce qu'une vie qu'on vit vraiment, ça s'use, ça déçoit, ça se salit, ça finit par ne plus ressembler à la photo Pinterest. Alors qu'une vie qu'on garde au stade de potentiel, elle, reste intacte pour toujours. Increvable. Toujours aussi belle dans sa boîte fermée.