you're born to win

 

C'est pas cool pour Taylor Swift, mais à chaque fois que je vois une photo de Gabriette, je comprends pourquoi Matty Healy s'est barré (parce que je pense que j'aurais très probablement fait la même chose). C'est assez rare de voir ça, avoir une telle signature de gueule. Déjà à l'époque de Nasty Cherry je sentais qu'elle sortait du lot, donc ce n'était qu'une question de temps (au passage, Charli XCX, merci pour la reco, t'as assuré sur ce coup) (avec du recul, je me demande même si elle n'a pas eu l'idée de Brat en juste la regardant).

the city smelled like rain and cigarettes


Il y a un truc qui me fascine et m'inquiète en quantités égales. C'est le nombre de femmes intelligentes, lucides, souvent très drôles, parfois brillantes, qui finissent quand même par atterrir dans des systèmes complètement fumeux dès qu'on leur présente la promesse d'une paix intérieure avec une bonne typographie et trois bougies sur une table en bois brut.

Je ne dis pas ça avec une ironie supérieure. Je dis ça parce que je comprends le mécanisme de l'intérieur.

J'ai lu des articles sur Hannah Murray cette semaine. Oui, LA Cassie dans Skins. L'actrice dont toute la carrière s'est construite sur une espèce de fragilité lumineuse presque constitutive, comme si elle avait été castée une fois pour toutes dans le rôle de la fille qui ne va pas bien mais magnifiquement. Et ce qui m'a frappée dans son histoire, ce n'est pas la dérive elle-même. Ce ne sont pas les d
étails du système mystique ni le folklore de l'emprise lors de son entrée dans une secte. C'est le moment d'avant. Ce moment précis où quelqu'un est tellement vidé psychiquement (et pour Murray, il fallait y ajouter son trouble bipolaire non diagnostiqué) qu'il devient perméable à presque n'importe quelle proposition de sens. Ce moment où chercher et se perdre deviennent la même chose.

Et je pense qu'on ne comprend pas vraiment à quel point notre époque fabrique industriellement ce moment-là.

Il faut qu'on arrête de réserver "l'épuisement" aux cas cliniques. Parce que la fatigue moderne la plus répandue, elle n'a pas de nom. Elle ne figure dans aucun arrêt maladie. Elle ressemble de l'extérieur à une vie normale, voire enviable (agenda rempli, projets en cours, présence sociale visible) et elle ronge quan
d même, en sous-sol, discrètement, avec une patience de termite.

C'est la fatigue de devoir constamment se construire. Se comprendre. S'optimiser. Se réparer. Se réaligner. Guérir son enfant intérieur. Surveiller son cortisol. Boire plus d'eau. Répondre aux messages dans des délais raisonnables. Trouver sa mission de vie. Rester désirable, stable émotionnellement, cultivée, hydratée, productive et vaguement spirituelle. Tout ça simultanément, idéalement en silence, de préférence avec une routine matinale et un journal de gratitude.

Franchement. A ce stade. Rejoindre une secte commence presque à ressembler à de la délégation administrative.

Ce que cette fatigue produit, c'est une porosité. Un état dans lequel les certitudes s'amollissent, les garde-fous s'affaissent, et le besoin d'être enfin compris, vraiment compris, d'un coup, en profondeur, sans avoir à tout réexpliquer depuis le début, devient presque physique. Presque douloureux. Et c'est exactement dans cet interstice-là que certaines propositions trouvent leur prise. Pas par hasard. Par design.

Le truc qui m'énerve dans la façon dont on parle d'emprise, c'est l'image implicite de la personne qui tombe dedans. On imagine quelqu'un de naïf. Peu armé. Facilement manipulable. Comme si la lucidité était un vaccin et l'intelligence une armure.

Ce n'est pas ce que les faits montrent. Du tout.

Les gens les plus vulnérables à ces systèmes sont souvent exactement l'inverse: sensibles, imaginatifs, très perméables au monde. Des gens qui ressentent beaucoup, trop, parfois, et qui cherchent une structure capable de contenir le bruit. Pas parce qu'ils sont faibles. Parce qu'ils ont passé des années à tout percevoir, à tout absorber, sans filet.

Il y a quelque chose de particulier aussi dans les personnalités artistiques. Etre créatif, c'est souvent passer sa vie à ouvrir des portes mentales sans savoir comment les refermer derrière soi. Observer énormément. Ressentir énormément. Trouver des connexions là où d'autres voient du bruit blanc. A force, les frontières deviennent molles. Floues. Tu peux finir par confondre intuition, désir, projection, croyance et vérité dans une immense soupe psychique aromatisée au palo santo. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est une façon d'être au monde qui a des forces réelles, et des angles morts très précis.

Il y a un détail qui éclaire tout le reste. Murray elle-même a décrit sa vie d'actrice comme un hamster wheel, cette roue sur laquelle tu cours sans jamais vraiment avancer. Etre choisie pour un rôle te fait te sentir incroyablement spéciale, dit-elle. Mais ça dure le temps du projet. Et après, retour à zéro. Retour à l'attente. Retour à la question. Où est la chose qui va me faire sentir spéciale pour toujours? C'est une phrase qui résonne bien au-delà du milieu du cinéma. Mais dans ce milieu-là, elle a une brutalité particulière. Tu passes ta vie à être choisie ou pas choisie, visible ou invisible, en tournage ou en suspens, sans jamais vraiment construire quelque chose qui t'appartient. Même avec le succès, même avec les rôles, ne elle trouvait pas ce sentiment de valeur et d'accomplissement qui tenait dans la durée. L'actrice est peut-être le seul métier où l'on peut être au sommet et se sentir fondamentalement précaire en même temps.


Il se passe quelque chose d'assez logique, en réalité. Qu'on regarde bien. Pendant des siècles, la plupart des gens vivaient dans des structures imposées. Religion, famille élargie, village, traditions stables, rôles sociaux définis. Ces structures étaient souvent oppressives. Parfois violentes. Etouffantes. Mais elles avaient une fonction qu'on sous-estime massivement. Elles produisaient du sens automatiquement. Tu n'avais pas à fabriquer la cohérence de ta propre existence. Elle était fournie, clé en main, avec mode d'emploi, calendrier liturgique et communauté intégrée. La question "pourquoi je souffre" avait toujours une réponse prête à l'emploi. Parfois absurde. Mais une réponse quand même.

Aujourd'hui, une grande partie des individus passent leur temps à essayer de construire ce sens artisanalement. Avec des podcasts, des livres de développement personnel, des fils TikTok de neuroscience vulgarisée, des phases lunaires, des théories sur l'attachement anxieux-évitant et des retraites de silence au Portugal avec vue sur l'océan. On n'est pas devenus plus fous collectivement. On est devenus plus seuls avec nos cerveaux. Et nos cerveaux, sans récit extérieur pour les cadrer, s'emballent.

Evidemment qu'à un moment certains décrochent, et évidemment que l'offre s'est adaptée. Personne ne veut aujourd'hui qu'on lui dise "obéis" ou "crois sans questionner". Il faut que l'emprise ressemble à une retraite bien-être en Toscane. Draps en lin lavé. Femme magnifique qui parle doucement de vibrations après t'avoir servi un thé adaptogène à dix-huit euros. Suffisamment de vocabulaire pseudo-scientifique pour passer le filtre du cortex préfrontal. Le packaging a radicalement changé. La mécanique, non. C'est toujours la même proposition fondamentale: donne-moi ton autonomie, je te rends du sens.

Le cerveau humain préfèrera toujours une mauvaise explication cohérente à une bonne explication incomplète. C'est pas une opinion, c'est presque une loi de fonctionnement.

La réalité pure est épuisante à habiter. Elle est fragmentée, contradictoire, pleine de zones grises, de causalités floues, de souffrances sans responsable identifiable. Les systèmes délirants mais organisés offrent quelque chose que la réalité propose presque jamais. Une narration totale. Voilà pourquoi tu souffres. Voilà qui en est responsable. Voilà ce que tu dois faire. Voilà où tu vas si tu suis ces étapes. C'est presque reposant. C'est terriblement séduisant.

Et c'est d'autant plus efficace quand cette narration arrive portée par quelqu'un qui te regarde vraiment. Qui te voit. Qui nomme des choses que tu avais pas réussi à formuler toi-même. Il y a une intimité dans ce type de rencontre qui peut être absolument bouleversante quand tu viens d'une longue période de non-visibilité. D'une longue période à exister sans être vraiment reflétée par personne.

Etre vue. Etre nommée. Etre expliquée à toi-même. C'est un besoin humain fondamental. Et c'est le point d'entrée de presque tous ces systèmes.

Ce qui me touche dans l'histoire de Hannah Murray. Ce n'est pas la chute. C'est pas le système.

C'est le besoin initial. Cette envie, que je pense beaucoup de gens connaissent sans jamais la formuler clairement, d'être enfin réparée. Cette sensation d'être fondamentalement trop complexe pour être vraiment comprise, trop abîmée pour être aimée sans conditions, trop fatiguée pour continuer à porter tout ça seule sans carte, sans boussole, sans personne qui sache lire le territoire.

Il y a quelque chose de profondément triste dans le fait de chercher à ce point une sortie de soi-même. Et quelque chose de profondément humain aussi. Peut-être même quelque chose d'inévitable, par périodes. Personne est vraiment à l'abri. Pas les intelligents, pas les lucides, pas ceux qui ont lu les bons livres et qui connaissent le nom des biais cognitifs. Parce que la vulnérabilité, elle n'attend pas qu'on soit préparé. Elle arrive dans un creux. Dans une période de fatigue prolongée. Dans un vide affectif qu'on ne savait même pas qu'on avait.

Et c'est là que quelqu'un arrive avec une carte complète du monde.

Le cerveau adore les cartes complètes.

Même quand elles sentent légèrement l'encens et la catastrophe.

no one told the garden


Pendant longtemps, je me suis raconté que j’aimais être seule. Pas "j’ai besoin de moments seule", non. Vraiment seule. Comme un concept. Comme une identité presque sophistiquée. J’avais fini par transformer ça en petite mythologie personnelle. Une espèce de silhouette un peu froide qui marche vite dans Paris avec des écouteurs, qui observe les gens de loin, qui écrit des notes sur son téléphone comme si elle préparait un manifeste alors qu’elle est juste en train d’oublier d’acheter du liquide vaisselle.

Et honnêtement, ça m’allait très bien. Parce qu’il y a un confort immense dans le fait de ne dépendre de personne. Enfin, c’est ce qu’on se raconte. En réalité, c’est surtout pratique. Quand tu es seule, personne ne te reflète vraiment. Personne ne te rappelle à toi-même. Tu peux disparaître un peu dans tes habitudes, dans ton rythme, dans tes pensées, sans avoir à expliquer pourquoi certains jours tu es pleine d’élan et d’autres complètement à côté de ta propre vie.

Aujourd’hui je suis allée à Giverny et malheureusement pour mon personnage intérieur de femme mystérieuse légèrement inaccessible, ça m’a fait un bien colossal.

Déjà il y avait le soleil. Le soleil est un immense manipulateur. Je me méfie énormément des gens qui disent qu’ils ne sentent aucune différence entre novembre et un dimanche de mai avec 30 degrés et des arbres qui ressemblent à des peintures sous acide. Moi le soleil me transforme immédiatement en labrador émotionnel. Tout devient soudainement émouvant. Une façade. Une vieille dame avec un chapeau. Une part de tarte. Un chien qui traverse une allée. Je pourrais probablement pleurer devant un pot de géranium correctement éclairé.

Et alors les fleurs…pardon mais les fleurs au printemps ont quelque chose d’indécent. C'est presque agressif. Ça pousse partout avec une arrogance incroyable. Les glycines tombent des murs comme si elles avaient été stylisées par Sofia Coppola. Les iris ont l’air d’avoir été inventés par quelqu’un qui trouvait que la réalité manquait un peu de drama. Tout déborde.

Je crois que pendant des années j’ai confondu indépendance et disparition volontaire. Je pensais être un loup solitaire alors que j’étais surtout quelqu’un qui trouvait plus simple de ne pas trop être vue. Parce qu’être entourée, être vraiment entourée, c’est épuisant d’une manière très particulière. Ça oblige à exister en relief. Les gens t’observent. Ils remarquent quand tu vas bien. Ils remarquent quand tu décroches un peu. Ils connaissent tes expressions. Tes silences. Ils te tendent des morceaux de toi-même que tu essayais discrètement de laisser derrière.

Et le problème, c’est qu’une fois que tu goûtes à ça sans catastrophe immédiate, ton vieux récit intérieur commence à s’effondrer comme un décor de théâtre humide.

A un moment aujourd’hui, je marchais dans une allée avec cette lumière complètement absurde de fin d’après-midi, celle qui donne à tout l’air d’un souvenir avant même que ce soit fini, et j’ai eu cette pensée très simple. Peut-être que je ne suis pas condamnée à vivre comme une héroïne secondaire dans un film indépendant sur la fatigue mentale. Peut-être que je peux juste être une personne qui rit avec des gens qu’elle aime au milieu des fleurs sans immédiatement transformer ça en réflexion existentielle de douze pages.

Bon évidemment je l’ai quand même transformé en réflexion existentielle de douze pages parce qu’on ne change pas une équipe qui perd.

Mais je crois qu’il y a quelque chose que j’ai compris aujourd’hui. Certaines personnes construisent des maisons. Moi, je crois que j’ai construit pendant des années une sorte de forteresse esthétique autour de ma solitude. C’était joli. Cohérent. Presque poétique parfois. Sauf qu’à force, je ne savais plus très bien si je me protégeais réellement ou si je m’étais juste enfermée dans un personnage flatteur.

Et c’est très perturbant de découvrir que le bonheur peut parfois ressembler à quelque chose d’aussi simple et ridicule qu’un jardin, du soleil sur des épaules, et des gens qui t’apprécient assez pour supporter toutes les versions de toi, même celle qui analyse ses propres émotions devant des nénuphars comme si elle allait rédiger un essai pour Les Inrockuptibles en sortant du parking.

the version of me you never met


Il y a un truc qu'Olivia Rodrigo a réussi à faire remonter à la surface et que je croyais mort pour de bon: la vie intérieure adolescente féminine. Pas la version romantisée. Pas les aesthetics tumblr avec la pluie sur la fenêtre et les talons compenssés. Le vrai truc moche et intense. La chambre qu'on ne quitte plus, le cerveau en vrille à 2h du mat à cause d'un garçon qui a mis un point au lieu d'un cœur, et les quarante minutes passées à analyser ça avec une amie comme si c'était des images satellites.

Je ne parle pas seulement des chansons. Je parle de ce que ça fait dans le corps de les entendre.

C'est comme si un vieux disque dur émotionnel redémarrait tout seul quelque part. Et d'un coup, pas des souvenirs précis, plutôt des textures. Les magazines sur le lit. Les posters gondolés par l'humidité. Les journaux intimes écrits comme des manifestes révolutionnaires qui parlaient surtout d'un crush qui avait prêté son stylo à une autre.

Ce qui était fascinant avec les chanteuses des années 90, c'est qu'elles autorisaient les filles à être émotionnellement monstrueuses (et dis ça comme le plus grand des compliments). Alanis Morissette hurlait comme si l'humiliation amoureuse était un accident nucléaire. Fiona Apple donnait l'impression d'écrire depuis le fond d'un aquarium rempli de colère et de cuivre oxydé. Courtney Love ressemblait à une poupée qui avait survécu à une explosion nucléaire et décidé de ne pas en parler mais d'en faire un album. Il y avait quelque chose de pas géré là-dedans, de pas poli. Une intensité qui ne cherchait pas à rassurer.

La pop féminine aujourd'hui est souvent très maîtrisée. Pas pire ni mieux. Juste une maîtrise dans la vulnérabilité. Propre, bien découpée, livrée avec une note d'intention. On sent que la douleur a été mise en page avant d'arriver jusqu'à toi. Alors qu'avant, il y avait des filles qui se pointaient avec leurs organes directement à l'extérieur du corps. Pas pour choquer. Juste parce que personne leur avait dit que c'était bizarre.

Ce qui manque, je crois, c'est l'absence de cool.



Tout le monde est devenu son propre attaché de presse. Même les crises ont une direction artistique. Je ne dis pas que c'est la faute de qui que ce soit. C'est juste devenu l'air du temps, cette conscience permanente de l'image qu'on projette, à quinze ans comme à trente-cinq. On a tous un peu appris à monter nos émotions comme des reels avant même de les avoir vraiment ressenties.

Alors entendre quelqu'un chanter avec cette énergie de fille qui ressent avant de conceptualiser? ça fait un effet étrange. Comme un rappel que c'est encore possible.

Parce que l'adolescence féminine, la vraie, n'était pas esthétique. Elle le devenait accidentellement.

C'était manger des céréales à minuit en se regardant dans le reflet de la fenêtre comme si on jouait dans son propre film dont on avait pas encore écrit la fin. C'était écouter la même chanson vingt fois de suite pour rendre une tristesse plus habitable, plus à soi. C'était transformer un regard raté en cours de SVT en tragédie avec actes.

Et la chambre. J'y reviens toujours.

On sous-estime le rôle de la chambre de jeune fille comme espace de formation. Pas les écoles, pas les sorties. La chambre. Avec les murs couverts de trucs découpés dans des magazines, les peluches qui traînaient là par inertie sentimentale, la playlist qui s'appelait quelque chose comme "pour pleurer mais classe". C'était un bunker psychique. Un endroit où on apprenait à devenir quelqu'un non pas en sortant, mais en restant là, à neuf mètres carrés, avec ses obsessions pour tout mobilier.

Les garçons avaient le dehors. Les filles avaient l'intérieur. Alors elles ont fait de l'intérieur quelque chose d'immense.

C'est pour ça que certaines chansons restent collées comme des odeurs. Elles ont servi de papier peint pendant les années où on se construisait en direct, à tâtons, dans une pièce qu'on ne quittait pas assez.

Olivia Rodrigo comprend ça. Même quand sa musique est énorme, produite, faite pour les stades. Il reste toujours quelque chose de la fille qui rejoue une conversation en regardant le plafond en se demandant si elle a dit la mauvaise chose ou juste la bonne chose au mauvais moment.

Ce truc-là est intact. Et c'est lui qui fait tout.

A force d'être des adultes fonctionnels, on a tous fini par replier cette fille-là en huit et la glisser quelque part, dans un tiroir, sous le lit, dans un carton qu'on a déménagé trois fois sans ouvrir. Elle prend pas de place. Elle fait pas de bruit. Elle attend.

Et puis une chanson passe, et le carton s'ouvre tout seul.

summer ends behind the supermarket

 

Je crois que j’attendais ce combo Nuit des Musées + Normandie comme certaines personnes attendent une greffe d’organe compatible. Un truc vital. Une perspective de survie mentale. Juste l’idée de quitter Paris deux jours, voir de la pierre humide, des gens qui parlent doucement, des ciels gris qui ont l’air de sortir d’un film avec Charlotte Rampling, ça me maintient littéralement en vie.

Je dois être la seule personne à autant détester le travail et pourtant à empiler les heures supp comme si c’était des cartes Pokémon rares. Vraiment absurde comme fonctionnement. Une espèce de punk administratif. Je râle toute la journée, je fantasme sur la fuite, la mer, le silence, les chambres d’hôtel avec des rideaux trop épais, et malgré ça je continue à répondre à des mails Excelisés à 18h47 avec des bien cordialement qui sonnent comme des appels à l’aide.

Le travail, globalement, ne sert à rien à part m’empêcher de vivre ma vraie vocation. Dormir 11 heures, mettre un masque hydratant hors de prix, écouter des bruits de vagues sur youtube et regarder le plafond comme une veuve mystérieuse dans un film italien des années 70. Je pense sincèrement que mon corps n’est pas conçu pour la productivité. Je suis faite pour contempler des objets anciens dans des musées à moitié vides et manger des gâteaux à la pistache dans le vent.

Et puis il y a ce moment étrange avant un départ où tout devient supportable. Même les transports. Même les gens qui utilisent le mot process. Parce qu’au fond de ton cerveau il y a déjà une route normande, une odeur de pluie sur des hortensias, un Monoprix de province un peu triste, une chambre Airbnb avec des tasses dépareillées et un silence presque inquiétant à partir de 22h.

Sinon j’ai essayé de suivre Cannes cette semaine mais honnêtement je crois que le festival me fatigue désormais plus qu’il ne me fait rêver. Trop de gens bronzés qui ont l’air de manger des glaçons et des micro-pousses depuis 1998. Trop de robes qui ressemblent à des rideaux de palace. Trop d’interviews où les gens disent "ce film interroge notre rapport à l’intime" avec un regard de poisson mélancolique.

A part Garance, Le Vertige et l’arrivée de Virginie Efira sur le tapis rouge (qui reste une des seules personnes à avoir l’air à la fois sublime et humainement accessible) rien ne m’a vraiment happée. Je crois que j’aime encore le cinéma comme on aime une vieille histoire d’amour devenue un peu bancale. Il y a des jours où tout paraît artificiel et puis soudain un visage, une lumière, une scène, et tu te rappelles pourquoi tu y retournes quand même.

only when I sleep

 

Ok, on va la refaire. Je me suis dit ça ce matin en me levant, quand j’ai senti le bas de mon dos craquer. C’est con, mais ça m’exaspère de plus en plus. Ce petit bruit quand tu t’assois. Celui quand tu te lèves. Celui quand tu commences à marcher. Je ne fais même plus semblant quand on me demande mon âge. J’accélère la manœuvre. J’ai 40 ans. Même si c’est dans deux ans. Je préfère me débarrasser du truc tout de suite. Avec un petit craquement, donc. Evidemment. Je suis même à deux doigts de faire un tirage de cartes pour savoir la date de ma mort, histoire que je me berce au moins avec un espoir agréable. En vrai, ça n'est pas tant l'âge que le corps qui se dégrade. L'âge, je m'en fous, c'est un état d'esprit. Non, ce que je prends de moins en moins bien, c'est cette tension quasi permanente. Je me vois rester la même, sauf que ça grésille de l'intérieur, avec des micro-humiliations de plus en plus fréquentes. Parfois, j'aimerais bien être ma putain de serrure de porte. Un coup d'huile et ça repart. 

J'écoute les Pixies, Frank Black (ou Black Francis, bordel les artistes, décidez-vous avec vos noms, on a pas votre temps ni votre argent) a le don de me détendre (sauf quand je dois penser à son nom, bien évidemment). J'avais fait une note sur ma playlist idéale de film et je pense que j'aurais du rajouter un ou deux titres des Pixies. Les Pixies sont parfaits quand on a envie de déprimer avec ce petit truc des années 90, quand on regardait par la fenêtre la pluie tomber. Ca et Torn, Natalie Imbruglia. Je repensais d'ailleurs à ce qu'elle disait, sur Torn, qu'elle ne comprenait pas les artistes qui refusaient de jouer leur plus gros hit. Parce que pour elle, Torn, ça ne lui appartenait plus. Et qu'au bout d'un moment, elle n'était pas débile, elle savait très bien que les gens venaient surtout pour l'entendre chanter ce titre, pour retrouver leur propre vie dedans. L'adolescence. La rupture de merde. Une voiture la nuit. Un vieux sweat qui sent la clope et l'ennui. 

Je crois que mon dos est devenu mon Torn personnel.

Tous les matins il rejoue le même tube. Petit craquement quand je me lève. Petit craquement quand je m’assois. Version acoustique quand je ramasse un chargeur par terre. Ca m’énerve profondément mais visiblement le public veut le titre. Et peut-être qu’en vieillissant le vrai boulot consiste juste à arrêter de vouloir supprimer tous les bruits parasites. Accepter que certaines choses reviennent en boucle. Les vieux morceaux. Les douleurs débiles. Les pensées un peu noires à 'h du matin devant un épisode de Chasse et Pêche. Continuer quand même. Même avec le craquement.

hanging on the telephone

J’ai passé l'après-midi à regarder des chaussures compensées sur Internet. Exactement comme une ex-toxico qui regarde les photos de son ancien dealer. Je plaisante à moitié.

Je pense beaucoup aux années 2000 en ce moment. Pas les années 2000 Pinterest. Les vraies années 2000 sales. Les gens avaient encore l’air fatigués, un peu collants, vaguement sous nicotine et mauvais choix permanents. Il y avait des cernes. Des cheveux gras. Des vestes qui sentaient le tabac froid et les retours de soirée ratés. Les célébrités avaient parfois l’air de dormir dans leur maquillage. C’était quand même plus vivant.

Aujourd’hui tout le monde ressemble à une pub pour probiotiques ou collagène marin. Même les rockstars ont une routine skincare et une lumière flatteuse dans leur salle de bain. Cette époque me fatigue un peu.

Tout ça pour dire que je suis finalement tombée sur une news disant que Debbie Harry allait jouer la mère de Pamela Anderson dans un film, et bizarrement ça m’a fait du bien. Pas du bien façon développement personnel. Du bien comme retrouver un briquet oublié dans la poche d’un vieux manteau.

Je crois que ce que j’aime chez elles, c’est qu’elles n’ont jamais complètement accepté de devenir propres. Debbie Harry a toujours cette tête de femme capable de voler un cendrier dans un bar puis de disparaître sous la pluie sans prévenir personne. Pamela Anderson, elle, a traversé tellement de conneries qu’elle est devenue autre chose qu’une simple blonde iconique. Une espèce de fantôme pop un peu mélancolique.

Moi j’aime encore les gens qui ont l’air légèrement abîmés par la vie. Pas “chaotiques” version Charli XCX avec eyeliner qui coule exprès. Je parle des vrais gens cabossés. Ceux qui ont l’air de rentrer trop tard, de changer d’avis, de regretter des trucs, de ne pas complètement se comprendre eux-mêmes.

Sinon j’ai mangé des chips saveur beurre persillée et tzatziki pour faire trempette, une mousseline chocolat blanc mojito et beaucoup beaucoup beaucoup trop de thé, en regardant des photos de Debbie Harry. Ma vie est très loin d’être un film de rock décadent. Mais je pense sincèrement qu’elle comprendrait.

last night at sugar's bar



Je fais une énorme fixette en ce moment sur ces chaussures de Camille Rowe. Pas véritablement le motif mais les talons compensés me manquent. C'est le problème avec le fait de prendre de l'âge et d'être passée par la covid. Je ne vis que pour le confort.

Samedi grisaille. Je suis debout depuis 6h du matin à cause du connard d'un côté qui s'est mis à faire du sport en écoutant des musiques de merde. Le type ressemble à Jeremy Ferrari durant son era baby face alcoolique. C'est très déstabilisant. 

Sinon, j’ai commencé Margo's Got Money Troubles et c’est exactement ce à quoi je m’attendais. Une série sur des gens qui survivent financièrement comme on garde une vieille voiture en vie (en priant un peu et en ignorant les bruits inquiétants). Il y a cette esthétique très américaine de la débrouille triste, où les dettes, le sexe, internet et les pâtes au beurre finissent mélangés dans le même évier émotionnel. J’aime bien pour l’instant parce que la série a au moins l’élégance de ne pas transformer sa précarité en empowerment avec typo rose et slogan féministe vaguement sponsorisé. Tout le monde a juste l’air un peu fatigué, un peu seul, et à deux virements ratés d’un effondrement nerveux. Peut-être que je devrais aussi lire le bouquin.



Sinon, côté musique, je vous conseille très très très fortement d'écouter le dernier disque de Daughn Gibson. J'aime bien ce genre d'artistes, qui sort un truc magnifique puis se barre pendant plus de dix ans avant de revenir avec le même talent et la même intensité, comme si de rien était. Welcome back, sweetie. Tu nous avais manqué.

I told you twice about the washing machine

Jennifer Lawrence racontait récemment qu’elle avait fini par avoir peur de parler publiquement. Pas peur de se tromper. Peur du moment d’après. Le moment où une phrase quitte votre bouche et cesse de vous appartenir. Où elle est découpée, ralentie, sortie de son contexte, transformée en preuve de quelque chose que vous n’avez même jamais voulu dire. Une hésitation devient une faute. Une nuance devient une faiblesse. Une phrase maladroite devient une identité entière. Et avant même d’ouvrir la bouche, elle voyait déjà la déformation arriver, comme un accident au ralenti.

Je pense souvent à ça quand je regarde la manière dont les artistes parlent aujourd’hui. Ou plutôt la manière dont ils sont forcés de parler. Parce qu’au fond, ce n’est même plus une question de conviction. C’est devenu une question de présence médiatique. Il faut réagir. Se positionner. Commenter. Produire du signal moral comme on alimente une machine à sous qui avale des opinions à longueur de journée.

Et c’est là que le truc devient étrange: parler politique aujourd’hui ressemble de moins en moins à un geste politique. Ça ressemble à de la gestion d’image sous acide.

On se pose sans arrêt la même question. Est-ce que les artistes doivent être politiques? Mais la vraie question n’est plus là depuis longtemps. Évidemment qu’ils le sont. Tout le monde l’est. Le problème, c’est autre chose: comment être politique sans devenir immédiatement un produit culturel de plus? Comment dire quoi que ce soit sans que la machine transforme ça en branding émotionnel, en esthétique de la conscience, en petit badge moral partageable entre deux vidéos de skincare et un live de rupture sur les réseaux sociaux?

Parce que le mécanisme est désormais parfaitement fonctionnel. Un artiste émerge avec quelque chose d’un peu vivant. Une voix étrange. Une silhouette qui dépasse du cadre. Et très vite, on lui demande moins ce qu’il crée que ce qu’il pense. Sur la guerre. Sur le genre. Sur l’écologie. Sur l’extrême droite. La question arrive de partout. Des médias, des publics, des programmateurs, parfois même des marques qui veulent vérifier si elles peuvent lui coller un partenariat sans déclencher une émeute numérique pendant quarante-huit heures.

L’artiste qui ne répond pas devient suspect. Celui qui répond entre dans la machine.

Et cette machine adore transformer les convictions en accessoires esthétiques. Une prise de position devient un élément de DA, au même titre qu’une pochette d’album en noir et blanc ou qu’un perfecto volontairement ruiné à 900 euros. Les plateformes ont compris depuis longtemps qu’un bon positionnement politique génère exactement ce qu’elles veulent. Du clic nerveux, du commentaire outré, du trafic émotionnel. Même la colère finit monétisée. Même la contestation devient une ambiance.

Le plus pervers, c’est que ça ne demande même pas du cynisme. On peut être sincère et finir absorbé quand même. Une chanson anticapitaliste streamée sur Spotify reste rentable pour Spotify. Un réalisateur qui massacre le luxe dans ses interviews tout en étant produit par LVMH ne fissure pas réellement le système. Il lui donne du relief. Une illusion de contradiction. Une impression de débat vivant. Le capitalisme contemporain adore avoir l’air ouvert d’esprit. Ça fait partie du décor.

Et au bout d’un moment, je me retrouve avec cette sensation bizarre. Plus un artiste essaie d’être politiquement audible, moins il devient dangereux. Là où il pourrait déranger, il produit du flux. Là où il pourrait créer une brèche, il nourrit l’algorithme.

Je crois que mon malaise vient surtout de là. De cette impression qu’un artiste obsédé par sa visibilité finit forcément par fragiliser sa propre parole politique. Pas fragile au sens beau du terme. Pas la fragilité d’un être humain qui doute, qui cherche, qui trébuche. Non. Fragile comme une marque de yaourt bio qui a peur d’un mauvais retour presse.

Parce qu’à partir du moment où une parole doit rester partageable, elle commence déjà à se censurer toute seule. Trop radical ? Les plateformes ralentissent. Trop ambigu ? Personne ne relaie. Trop contradictoire? Mauvaise lisibilité de marque. Alors tout le monde finit par parler avec cette voix très contemporaine, très étrange. Concernée mais propre. Engagée mais calibrée. Comme si chaque phrase avait été relue par un community manager sous anxiolytiques.

Le doute, lui, disparaît progressivement. Et c’est peut-être ça le plus triste. Parce que le doute est probablement le dernier endroit encore vivant de la pensée politique.

Je crois beaucoup plus à un artiste capable de dire “je me suis trompé” ou “je ne sais pas encore quoi penser de ça” qu’à quelqu’un qui poste des certitudes graphiquement parfaites sur fond noir. Un doute sincère se markete très mal. Ça produit des silences gênants, des phrases inachevées, des contradictions impossibles à imprimer sur un mug. Et c’est peut-être précisément pour ça que ça résiste encore un peu.

Les artistes vraiment intéressants sont souvent ceux qui échappent à leur propre image. Ceux qui changent d’avis publiquement. Ceux qui acceptent d’être mal compris. Ceux qui laissent entrer du désordre dans leur discours au lieu de transformer chaque pensée en mini campagne de communication avec typo élégante et musique mélancolique en fond.

Le marché adore la cohérence. Une identité claire. Une esthétique claire. Un message clair. Mais une pensée vivante, par définition, flotte un peu. Elle se contredit. Elle revient en arrière. Elle doute. Elle évolue mal. Elle bégaye parfois. Une pensée vivante n’est pas “optimisée”.

Le problème, évidemment, c’est qu’on ne peut plus faire semblant d’être hors du système (à moins d’être éjecté du dit système, mais ça c’est autre chose). Personne ne l’est. Pas les artistes engagés. Pas les artistes silencieux. Pas les punks qui finissent en collaboration capsule avec H&M. Pas les écrivains qui dénoncent le capitalisme dans des festivals sponsorisés par des banques au logo bleu glacier.

Tout circule dans les mêmes tuyaux. Plateformes, algorithmes, médias, subventions, économie de l’attention. Tout baigne dans la même soupe tiède. On ne peut pas splitter le divertissement, le capitalisme et la politique. C’est le même aquarium avec différentes lumières.

Donc non, la solution n’est pas la pureté. La pureté est souvent une posture très confortable. Une manière chic de se croire intact sans jamais se salir les mains. Ce qui devient intéressant, au contraire, c’est la manière dont certains artistes jouent avec leurs contradictions au lieu d’essayer de les réajuster.

Accepter un chèque douteux et transformer cette ambiguïté en matériau artistique. Être sur une plateforme tout en sabotant discrètement ses logiques. Faire des œuvres trop lentes, trop longues, trop bizarres pour devenir du contenu digestible entre deux pubs pour des écouteurs sans fil.

Parce que le capitalisme contemporain adore les opinions nettes. Les “je suis pour” et les “je suis contre”. Ça se découpe parfaitement en clips de vingt secondes sous-titrés. En revanche, il digère beaucoup moins bien la lenteur, l’ambivalence, l’inclassable.

Un concert de six heures. Une œuvre qui ne donne aucune conclusion propre. Un artiste qui disparaît pendant trois ans au lieu d’alimenter TikTok ou je ne sais quoi d’autre comme une batterie de poulet numérique. Tout ça est peut-être plus politique qu’une centaine de stories militantes.

Et honnêtement, il y a quelque chose de profondément punk là-dedans aujourd’hui. Pas le punk transformé en typo sur un sweat vendu chez H&M. Le vrai truc ingrat. Celui qui accepte d’être moins visible. Moins aimable. Moins rentable. Celui qui préfère devenir flou plutôt que parfaitement consommable.

Refuser de commenter chaque catastrophe en temps réel. Ne pas transformer son cerveau en service après-vente de l’actualité. Garder des zones de silence dans une époque qui considère le silence comme un bug d’algorithme.

Parce que le silence est devenu presque obscène aujourd’hui. Ne pas parler est parfois perçu comme plus violent que parler mal. Il faut produire de la réaction comme on produit du contenu. Toujours plus vite. Toujours plus fort. Toujours plus visible.

Évidemment, cette position a un coût. On devient suspect. Flou. “Pas assez engagé.” “Pas assez clair.” “Pas assez visible.” Mais peut-être qu’une parole politique crédible commence précisément là où elle cesse d’être rentable.

C’est probablement ça, le fond de ma pensée. Une parole politique n’a d’intérêt que lorsqu’elle fonctionne un peu à perte. Quand elle n’apporte ni supplément cool, ni croissance d’audience, ni capital symbolique immédiatement recyclable.

Le reste finit presque toujours transformé en décoration culturelle.

Et peut-être que la seule petite brèche encore respirable aujourd’hui se trouve justement là. Dans tout ce que la machine ne sait pas encore transformer proprement en marchandise.

highway to paradise


Je crois que j’aime les aires d’autoroute de manière un peu excessive.

Pas dans un délire survivaliste étrange où je collectionnerais les mugs Shell ou les cartes de fidélité TotalEnergies. Non. Quelque chose de beaucoup plus spécifique, beaucoup plus difficile à expliquer sans avoir immédiatement l’air d’une femme légèrement dissociée mangeant un sandwich triangle sous néons. Mais j’aime profondément les aires d’autoroute.

Je crois que c’est parce qu’elles représentent un état mental très précis: l’entre-deux. Le moment où on a déjà quitté quelque chose mais où on n’est pas encore arrivé ailleurs. Une espèce d’antichambre psychologique avec des chiottes qui puent et une station essence mal rangée.

Les gens parlent souvent des aires d’autoroute comme de lieux moches. Et objectivement, oui, elles sont moches. La scénographie ressemble toujours à une tentative un peu ratée de recréer du confort humain à partir de plastique, de lumière blanche et de café tiède à 4,70 euros. Les plantes sont poussiéreuses, les sandwichs ont la texture émotionnelle d’un mail RH, les toilettes sentent simultanément la javel et la détresse conjugale, et les rayons vendent des Toblerone de la taille d’un avant-bras humain comme si quelqu’un avait mal compris ce qu’était le luxe. Et pourtant, il y a quelque chose que j’adore là-dedans.

Parce qu’une aire d’autoroute est un lieu où plus personne n’est totalement lui-même. Les gens y flottent. Tu vois des familles qui se disputent discrètement devant des machines à café, des routiers qui regardent le vide avec une intensité presque philosophique, des enfants surexcités qui courent comme s’ils venaient d’être libérés d’un programme gouvernemental, des gens en claquettes à trois heures du matin qui ont l’air d’avoir traversé psychologiquement beaucoup plus que l’A6.

Et surtout, personne ne te connaît. Personne ne sait où tu vas, ce que tu quittes, si tu pars en vacances, si tu rentres d’un enterrement, d’une rupture, d’un week-end catastrophique ou d’un date qui t’a forcée à reconsidérer l’existence entière des hommes. Tu es juste là, suspendue entre deux versions de ta vie, à tenir un sandwich triangle dans une main et un café brûlant dans l’autre comme si c’était un mode de survie parfaitement acceptable.

Et je crois que ce que j’aime profondément dans les aires d’autoroute, c’est cette absence temporaire d’identité. Dans la vraie vie, il faut toujours être quelqu’un. Répondre aux messages. Avoir une personnalité stable. Produire une version cohérente de soi-même. Être séduisante, compétente, intéressante, équilibrée, ou au moins donner l’impression de l’être.

Sur une aire d’autoroute, tout ça disparaît un peu.

Tu redeviens presque un animal en déplacement. Tu manges, tu pisses, tu regardes vaguement des magazines que personne n’achète vraiment, tu observes des gens dont tu ne connaîtras jamais l’histoire, puis tu repars.

Et honnêtement, je trouve qu’il y a quelque chose de très émouvant dans cette tentative industrielle de fabriquer du réconfort minimum pour humains fatigués. Quelques néons, des tables en faux bois, une odeur de friture, un cappuccino médiocre, et cette idée simple. Tu peux encore continuer la route.

Je pense aussi que les aires d’autoroute absorbent énormément d’émotions humaines sans jamais appartenir réellement à personne. Les départs en vacances quand on était enfant, les retours silencieux, les déménagements, les trajets de nuit, les départs précipités, les séparations, les moments où l’on sent confusément qu’une période de notre vie est en train de se terminer mais où on ne sait pas encore exactement ce qui va commencer après. Tout ça passe par les aires d’autoroute.

Elles voient défiler des milliers de petites transitions humaines sans jamais poser de questions.

Et peut-être que c’est pour ça que je les aime autant. Parce qu’au fond, une aire d’autoroute ressemble un peu à beaucoup de gens. C’est fonctionnel, fatigué, mal éclairé, plein de trucs temporaires, légèrement absurde, mais malgré tout tourné vers une seule volonté, continuer d’avancer.

burn the swimming pool


Il y a quelque chose de fascinant dans la manière dont la dernière saison d’Euphoria a été reçue. Les gens regardent des images littéralement monstrueuses, des trucs qui devraient leur sauter à la gueule, et ils continuent malgré tout à les interpréter au premier degré. Comme si le public contemporain avait perdu la pilule du second degré. Comme s’il était devenu incapable de reconnaître une satire quand elle lui fait face, quand elle lui crache à la figure, quand elle lui dit "c’est toi que je regarde, connard".

Prenez la scène de Sydney Sweeney traversant Hollywood en mode Godzilla. Le monde entier s'est emballé alors que l'épisode n'est passé que lundi. Trop kitsch. Trop vulgaire. Trop ridicule. Trop "masculine fantasy". Trop "Sam Levinson qui se branle encore devant ses propres obsessions visuelles". Peut-être. Mais peut-être aussi que le grotesque, justement, c’est le sujet. Pas un défaut de fabrication. Le sujet.

Parce qu’il ne faut pas voir cette scène comme une glorification. Il faut la voir comme une catastrophe. Une explosion. Le fantasme qui sort du crâne pour dévaster la ville.

Cassie Howard, interprétée donc par la très controversée Sydney Sweeney, n’y apparaît pas comme une déesse. Non. Elle apparaît comme un fantasme devenu incontrôlable. Une projection collective qui a tellement gonflé, tellement grossi, tellement pris de place dans les têtes, qu’elle finit par écraser physiquement le monde autour d’elle. Les buildings, les voitures, les gens. Tout y passe. Et au milieu de tout ça, il y a ce pauvre type. Pantalon sur les chevilles. Réduit à une espèce de larve sexuelle grotesque. Littéralement écrasé sous des seins géants. L’image est tellement absurde qu’elle en devient presque drôle. Sauf que ce n’est pas drôle. C’est parfaitement humiliant. Parfaitement humiliant pour les hommes qui fétichisent ce genre d’image. Levinson ne leur offre pas un porno. Il leur offre une exécution publique.

Le désir masculin devient un cartoon obscène. Une pulsion infantile incapable de se contrôler elle-même. Le fantasme prend vie, mais pas pour te caresser. Pour t’aplatir. Pour te rappeler que tu n’es rien à côté de ce que tu as inventé. Et c’est là que la scène devient intéressante, vraiment intéressante, parce qu’elle touche à quelque chose de profondément contemporain.

Sydney Sweeney n’existe plus vraiment comme actrice aux yeux du public. Elle est devenue une surface de projection géante. Un mur d’écran sur lequel tout le monde balance ses petits discours. Blonde américaine. Bombe sexuelle. Icône conservatrice. Victime du male gaze. Reine anti-woke. Fantasme républicain. Symbole d’une Amérique décadente. Tout le monde parle d’elle comme d’un concept idéologique. Plus personne ne parle réellement d’elle comme d’une interprète. Personne ne dit "tiens, elle a bien joué dans cette scène". On dit "elle valide quoi? elle dénonce quoi? elle porte quelle cause de merde sur ses épaules ce matin?"

C’est sans doute ce que rappelle Levinson, avec une ironie assez perverse, presque cruelle. Au fond, Sydney Sweeney n’est qu’une actrice dans un décor. Une fille qui apprend ses lignes et qui essaye de ne pas éternuer pendant la prise. Le vrai sujet, ce n’est pas elle. Le vrai sujet, c’est nous. Notre besoin maladif de transformer les célébrités en terrains de guerre culturelle. Notre obsession à vouloir lire une morale politique dans chaque poitrine, chaque robe, chaque interview, chaque mouvement de sourcil. Le public est incapable de regarder une femme sans immédiatement lui coller un manifeste idéologique sur le front. C’est épuisant. C’est un truc de flic, en fait. Tu montres une photo, on te demande son casier judiciaire. Vous découvrez seulement maintenant l'hypocrisie de l'Amérique raciste et puritaine?



C'est d'ailleurs ce qui rend Euphoria cette année particulièrement retorse: Levinson semble avoir construit la série en sachant exactement ce que le public ferait de ses acteurs dehors. Et dedans, il filme des personnages qui font la même chose à eux-mêmes. Nate Jacobs en est l'exemple le plus propre. Une autre case qui ne va pas. Ou plutôt ce qu’il reste de Nate Jacobs une fois les néons du lycée éteints. Jacob Elordi est très bon pour ça. Constamment sur le fil. C'est un peu son fond de commerce.

C’est probablement ce qui dérange le plus certaines personnes. Nate n’est plus vraiment le monstre mythologique qu’il était dans les premières saisons. Le manipulateur absolu. Le prédateur froid. La masculinité toxique personnifiée avec un corps de rêve et une psychose de serial killer. Les spectateurs voulaient continuer à voir ça. Sauf qu’on n’est plus au lycée. On est dans le réel. Et dans le réel, beaucoup de types comme Nate deviennent juste…médiocres. Des hommes qui ne possèdent plus la puissance fantasmatique qu’ils avaient à 17 ans, mais qui continuent malgré tout à jouer le rôle qu’on leur a appris. Ça craque de partout. Les coutures sautent. La virilité devient un costume trop petit.

Et c’est là que la série devient presque triste, plutôt que choquante. Parce que Nate n’est même plus dangereux au sens romantique du terme. Il devient banal. Un type quelconque. Un homme qui envoie sa femme à l’abattoir émotionnel uniquement pour préserver l’illusion d’une réussite sociale. Une maison. Un mariage. Une image propre. Une masculinité performée jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’os, jusqu’au ridicule d'un orteil qu'on découpe pendant que Sweeney chiale dans sa robe blanche.

Sa femme veut des fleurs pour son mariage. Quelque chose de beau, de théâtral, de sentimental, de presque cliché. Lui se bat contre ça avec une violence absurde, comme si ces fleurs représentaient quelque chose qu’il méprise profondément. Sauf qu’évidemment, le drame, c'est que Nate Jacobs est une composition florale, tout comme Cassie.

Tout chez lui est décoratif. Toute sa personnalité repose sur l’image. Sur la manière dont il est perçu. Viril. Désirable. Dominant. Successful. Il méprise chez sa femme son besoin de mise en scène romantique alors que lui-même vit dans une mise en scène permanente. Il déteste l’artifice parce qu’il est artificiel. Il déteste la vulnérabilité parce qu’il est terrifié par la sienne. Il déteste les performances émotionnelles alors que toute sa vie est une performance. Il n'y a qu'à voir leur ouverture de bal. The show must go on, même quand le malaise s'écrase sur leurs visages (sans parler de la pauvreté galopante heurte les rêves fumés de Cassie) (vraiment, une pub magnifique pour ne jamais se marier).

La haine qu’il projette sur elle ressemble alors surtout à une haine de lui-même. Sam Levinson semble dire quelque chose d’assez cruel sur la masculinité contemporaine: beaucoup d’hommes élevés dans la performance virile deviennent incapables de reconnaître qu’ils participent exactement au même théâtre émotionnel que les femmes qu’ils méprisent. Les fleurs du mariage et les fantasmes de domination masculine appartiennent au même système. Même obsession de l’image. Même besoin maladif de validation. Même peur panique du vide.

Au fond, le personnage de Maddie Perez, interprétée par Alexa Demie, est ce qu'il y a de plus vrai dans tout ce bordel. Parce qu’avec elle, Euphoria cesse presque complètement de parler de jeunesse pour commencer à montrer les dessous beaucoup plus crasseux du monde adulte. Un monde où les frontières entre relation, opportunité, séduction et exploitation deviennent impossibles à distinguer.

Maddy ne ressemble plus à une amie ni à une simple figure de pouvoir social. Elle tient davantage de l’intermédiaire. Pas tout à fait agente, pas tout à fait proxénète non plus, mais quelque part entre les deux. Une personne qui comprend instinctivement comment fonctionne cette industrie et ce qu’elle attend des femmes et des hommes en perpétuelle faim. Et c’est probablement là que la série devient la plus cynique. Elle abandonne complètement l’idée romantique de la réussite.

On ne parle plus d’art. Plus de création. Plus de vocation. Tout ça semble avoir disparu du paysage. Même Jules, qui incarnait encore une forme de poésie ou de rapport artistique au monde, paraît appartenir à une autre version de la série. Ici, il ne reste plus que soi-même comme matière exploitable.

Son corps. Son image. Sa capacité à rester désirable suffisamment longtemps pour transformer ça en argent, en statut ou en accès.

Sam Levinson filme cette mécanique de manière assez brutale. Il n'invente même pas la poudre tellement tout s'apparente aux sept péchés capitaux. Mais même ça, on n'est même plus foutu de le disséquer. La réussite qui ne s’acquiert plus par le talent mais avec les dents serrées, les faux ongles, les humiliations absorbées et les compromis qu’on finit par appeler des opportunités. J'aime danser, dira Kitty.

C’est ce qui rend cette saison aussi étrange et presque étouffante. Tout le monde continue à sourire, à sortir, à baiser, à faire du biz, alors que le décor semble déjà en train de pourrir derrière eux. Comme si accepter l’horreur devenait simplement une condition pour rester dans la lumière un peu plus longtemps.

Au fond, Euphoria ressemble maintenant moins à une chronique adolescente qu’à une autopsie du regard contemporain. Une dissection de la manière dont on regarde. Personne n’existe réellement dans cet univers. Les femmes deviennent des fantasmes géants, des projections monumentales, des Godzilla de pacotille bouffées par leur propre luxure. Les hommes deviennent des caricatures de pouvoir qui s’effondrent dès qu’on enlève le décor, dès qu’on éteint la lumière, dès qu’on les laisse seuls avec une chambre vide et leur reflet dans une vitre. Et le public, le public continue de regarder tout ça en croyant parler des personnages. Les juger. Les analyser. Les condamner ou les absoudre. Mais il parle surtout de lui-même. Comme toujours. Comme un gars qui regarde un miroir et qui jure qu’il voit juste un voisin.