I left the radio on just to hear someone lie to me softly


Ce qui est profondément pénible avec la phase lutéale, ce n’est pas juste l’inconfort, le ventre gonflé ou la fatigue molle, ça, à la limite, on pourrait encaisser. Non. C’est ce truc beaucoup plus insidieux. L’impression que le sol se dérobe sous tes pieds pour absolument n’importe quoi. Une phrase banale devient une attaque. Un silence devient un rejet. Une journée normale devient une épreuve. Tu passes ton temps à réajuster ton équilibre comme si tu marchais sur un tapis roulant mal réglé. Et ça épuise. Vraiment. C’est un bruit de fond, constant. Un caillou dans la godasse, mais genre un caillou intelligent, qui change de place exprès pour que tu ne t’habitues jamais.

Alors évidemment, t’as toujours un mec (souvent très gainé, très sûr de lui, avec une gourde en inox et une passion pour les douches froides), qui va te dire que tu te cherches des excuses. Que tout est dans le mindset. Que si tu voulais vraiment, tu pourrais transformer ça en opportunité de croissance personnelle. Et là, franchement, j’ai envie de lui dire: mais croissance de quoi? De qui? À quel moment on a décidé que chaque inconfort devait devenir un TED Talk?

Parce que le fond du problème, ce n’est même pas de trouver des excuses. C’est juste une requête très simple, presque modeste. Est-ce que je peux avoir, de temps en temps, une seule putain de bonne journée? Une journée où rien ne gratte, rien ne déborde, rien ne vrille. En quoi c’est une demande déraisonnable? Pourquoi ce passage obligé par une espèce de mini chemin de croix mensuel? J’ai l’air de vouloir expier quelque chose? J’ai signé où?

Et puis cette idée qu’il faudrait accepter, embrasser, transcender. Non. A un moment, on a le droit de dire que c’est pénible, point. Sans en faire une quête initiatique. Sans convoquer des métaphores grandiloquentes. Juste reconnaître que ton propre corps décide, pendant quelques jours, de te mettre en mode version bêta instable, et que toi tu dois continuer à répondre à des mails, être aimable, prendre des décisions, faire semblant d’être une personne cohérente.

Après, soyons honnêtes, il y a aussi un certain alignement cosmique assez drôle. Cette phase tombe souvent au moment où ton énergie baisse… et, comme par hasard, le calendrier social te propose des échappatoires. Les ponts de mai, les jours fériés, cette espèce de flottement collectif où plus personne ne fait semblant d’être productif. Là, pour une fois, le corps et le monde extérieur se mettent d’accord. Ralentis. N’insiste pas. Ne force rien. Fais le strict minimum syndical, et encore, si vraiment t’as la foi.

Donc très bien. Suivons le mouvement. Ne rien foutre devient presque un acte d’intelligence stratégique.

De toute façon, on va tous mourir.

Ce n’est pas du nihilisme.

C’est juste le SPM qui parle, avec un sens aigu du timing.

the party ended hours ago and I'm still explaining myself


Je regardais Euphoria et Hunter Schafer est apparue à l'écran et j'ai eu cette pensée très sobre: putain, c'est une déesse. Non, vraiment. Je pense même que c'est comme ça que la religion a été inventée. Un de nos ancêtres a croisé quelqu'un qui lui ressemblait exactement, et il s'est dit que ça ne pouvait pas venir de la terre. Logique imparable. Elle a ce truc des femmes fatales des années 30, ce magnétisme qui donne envie de fumer des cigarettes dans un appartement sombre et de prendre de mauvaises décisions. Je veux la voir dans un film noir, Hollywood dorée, ombres expressionnistes, le tout. Je ne demande plus grand-chose à la vie, mais qu'on m'accorde ça avant que je crève.

Nouvelle semaine. J'ai un nombre indécent de trucs en cours et une capacité de concentration qui, disons-le, ne plaide pas en ma faveur. J'avais décidé, dans un élan d'optimisme qui ne me ressemble pas, de me foutre des horaires pour être sûre de tout faire et de ne rien remettre au lendemain. Sauf que j'avais oublié un détail d'importance : je suis capable de transformer une heure en un truc élastique et théoriquement infini. Résultat, l'heure ne finit jamais, et ce que je devais y caser non plus. Je suis à deux doigts de tester la méthode qui consiste à mettre ses fringues à l'envers et marcher à reculons pour rebooter son système neuronal. Oui, ça existe, oui, j'y ai pensé sérieusement.

A la place, j'ai eu l'idée lumineuse de relancer Girls. Premier épisode. Je ne sais pas ce que j'espérais exactement, peut-être la confirmation que Lena Dunham était bien une voix de sa génération. Ce qu'elle est. Juste pas nécessairement la meilleure. Et franchement, vous avez vécu ça comment, vous, à l'époque? Vous regardiez ces filles être absolument toxiques et vous les aimiez quand même, alors que vous étiez très probablement en train de cancel des potes pour exactement les mêmes raisons. Les années 2010, c'était un niveau de dissonance cognitive qu'on n'a pas encore vraiment soldé.

Sauf Jessa. Jessa, toi, je t'aime dans tous tes travers. Tu es la seule qui assume le chaos au lieu de faire semblant de le gérer.


Sinon, j'ai enfin écouté un peu de nouveauté et je ne peux vous conseiller que l'album Carve, de Kathryn Mohr. Je trouve qu'elle est parfaite si vous aimez marcher dans la rue en détestant la vie alors qu'il fait un soleil de plomb. Peut-être que je reviendrai bientôt avec une note sur mes dernières lectures (ça fait longtemps qu'on a pas parlé livre ici) (mais c'est aussi parce que je prépare mon podcast) (oui, un podcast, vous ne rêvez pas) (après, j'espère que vous n'êtes pas pressé) (je vais marcher à reculons, ça va peut-être me foutre un coup de pied au cul).

I kept the parts you didn’t want


Je crois que je détourne complètement les shootings de mode, et je ne suis même pas certaine que ce soit récupérable. Ils sont censés produire du désir, orienter le regard, fabriquer une envie assez précise, presque disciplinée. Mais chez moi, ça dévie immédiatement. Je ne regarde pas les vêtements, ou alors de façon périphérique, comme un décor qu’on oublierait en sortant d’un film. Je ne retiens ni les marques, ni les pièces, ni même les silhouettes au sens commercial du terme.

Ce que je regarde, en réalité, c’est ce que l’image fait en moi, et surtout ce qu’elle autorise.

Très vite, le shooting cesse d’être une vitrine pour devenir une zone de projection. Une surface instable, presque active, sur laquelle viennent se déposer des choses que je ne formule pas ailleurs. Je ne me demande pas si c’est beau, encore moins si c’est réussi. Je me demande pourquoi ça accroche, pourquoi ça insiste, pourquoi ça revient même après coup, comme une pensée qui refuse de se laisser classer. Et souvent, ce qui me retient n’est pas agréable.

C’est un détail minuscule, presque déplacé. Une dureté dans un regard, une façon d’être absente sans disparaître, une tension dans le corps qui n’a rien de séduisant au sens classique. Ce sont des signes faibles, mais ils ouvrent quelque chose de beaucoup plus large. Parce qu’à cet endroit précis, je ne regarde plus vraiment l’image. Je me reconnais dans une version de moi que je ne mets pas en circulation.

Des versions plus fermées, plus tranchées, parfois même un peu inhospitalières.



Et c’est là que ça devient inconfortable, parce que ce que j’admire n’est pas toujours ce que je voudrais devenir. Il y a une confusion assez nette entre l’esthétique et l’éthique, entre ce qui est beau et ce qui est vivable. Certaines images rendent désirables des états qui, dans la réalité, seraient peut-être solitaires, voire un peu durs. Comme si la beauté ne servait pas seulement à embellir, mais à rendre fréquentable ce qui, autrement, resterait à distance.

Une froideur peut devenir une ligne. Un retrait peut passer pour de la maîtrise. Une forme d’indifférence peut presque ressembler à de la puissance.

Et je me rends compte que ce glissement me fascine.

Les shootings de mode ne vendent pas seulement des objets, ils proposent des manières d’être au monde, souvent très construites, très contrôlées, parfois presque inhumaines dans leur précision. Et moi, je ne les consomme pas, je les teste intérieurement. Je les laisse entrer juste assez loin pour voir ce qu’ils déplacent, ce qu’ils révèlent, ce qu’ils dérangent.

C’est une expérience mentale, mais aussi presque morale.



J’essaie des postures, des distances, des formes de présence, comme on essaierait des rôles, sauf qu’ici, il n’y a pas de scène, pas de public, juste un face-à-face assez silencieux avec ce que l’image réveille. Et parfois, ce que ça réveille n’est pas particulièrement flatteur. C’est plus sec, plus ambigu, moins aimable. Mais c’est aussi plus précis.

Je sais très bien que je ne serai jamais ces silhouettes-là, et au fond, ce n’est pas une limite, c’est une condition. Parce que ce qui compte, ce n’est pas l’identification, c’est la tension. Cet endroit où l’image ne coïncide pas tout à fait avec moi, mais où elle ne m’est pas non plus étrangère. Où quelque chose résiste, mais où quelque chose insiste encore plus. Comme une hypothèse sur moi-même que je ne peux pas complètement vérifier.

Au fond, je ne regarde pas la mode pour me projeter dans une version améliorée de ma vie. Je la regarde comme un outil un peu détourné, presque clandestin, pour explorer des zones de moi qui ne passent pas toujours par le langage. Et si ces images me marquent, ce n’est pas parce qu’elles sont belles.

C’est parce qu’elles me mettent face à des formes de vérité que je ne choisis pas entièrement.

I left my shoes on just in case I had to run


Je me rends compte d’un truc un peu gênant. Je ne vais presque plus au cinéma. Pas moins qu’avant, non. Presque plus du tout. Ce n’est même pas une décision, c’est une érosion. Un glissement discret vers autre chose, ou vers rien, ce qui est encore plus inquiétant.

J’y ai pensé aujourd’hui parce que c’est mon demi-anniversaire. Oui, ça existe. C’est une date parfaitement inutile, donc absolument idéale pour faire un bilan. Pas un vrai bilan sérieux avec tableaux Excel et objectifs SMART, plutôt une autopsie douce, sans gants. Et le verdict est assez sec: ces derniers mois ont une densité discutable. Rien de franchement catastrophique, rien de mémorable non plus. Une sorte de zone tampon entre deux choses qui n’arrivent pas.

Le cinéma, dans tout ça, devient un bon indicateur. Avant, j’y allais pour voir, pour ressentir, pour sortir avec quelque chose, une image, une phrase, une humeur. Maintenant, j’y pense comme on pense à quelqu’un qu’on ne rappelle jamais. Pas de conflit, pas de rupture officielle. Juste une disparition progressive. Comme si je n’avais plus vraiment envie de me laisser happer pendant deux heures dans une salle noire, à heure fixe, avec des inconnus. Comme si mon attention était devenue trop fragmentée, trop méfiante. Ou trop paresseuse.

Même chose côté musique, d’ailleurs. J’écoute encore, évidemment. Mais je n’explore plus vraiment. Les nouveautés me passent un peu au-dessus, comme des trains que je regarde filer sans monter dedans. Je reste sur des vieux trucs. Des valeurs sûres, ou plutôt des refuges. Des morceaux déjà digérés, déjà intégrés, qui ne demandent aucun effort. C’est confortable, mais ça dit quelque chose. Peut-être une forme de fatigue. Ou de saturation.

J’ai quand même fait un léger détour par Olivia Rodrigo. Pas par conviction profonde, soyons honnête. Plutôt par curiosité géographique. Son clip navigue entre Londres et Paris, et ça, ça m’a accrochée. J’ai toujours eu un faible pour l’Eurostar. Il y a quelque chose d’absurde et de parfait dans cette idée: disparaître sous la mer pour réapparaître ailleurs, propre, coiffée, presque transformée. Une transition nette. Une illusion de maîtrise.


La version avec Versailles, en revanche, me laisse plus froide. Trop décorative, peut-être. Trop consciente d’elle-même. Comme si le lieu écrasait le reste. Alors que Londres-Paris, c’est autre chose. C’est un mouvement. Une ligne. Une promesse de passage.

Et au fond, c’est peut-être ça qui manque depuis quelques mois. La sensation de passage. D’un état à un autre. D’un point A à un point B, même approximatif. Là, j’ai plutôt l’impression de tourner en rond dans une zone intermédiaire, sans vraie direction, sans vraie rupture.

Ce n’est pas dramatique. Ce n’est même pas vraiment triste. C’est juste…plat. Et le plus troublant, c’est que je m’en accommode assez bien.

Mais bon. Demi-anniversaire oblige, on peut au moins faire semblant de noter ça quelque part, comme une observation clinique. Moins de films, moins de nouveautés, plus de repli. A voir si c’est une phase, ou le début d’un nouveau standard.

there’s a crack in the room and it sounds like my name

 

Il y a, dans le lâcher-prise, quelque chose de profondément louche. Pas doux, pas apaisant. Louche. Comme ces silences trop propres après une dispute, où tu sais que personne n’a gagné mais que tout le monde a décidé de faire semblant. Le corps se détend, oui. Mais il y a une arrière-pensée. Une petite voix qui murmure: "tu abandonnes ou tu comprends enfin?" Et la réponse ne vient pas.

La journée a démarré de travers, sans panache. Rien de spectaculaire. Pire. Une inertie grise, compacte, administrative. Et ce rêve. Encore un. Un homme que j’aime bien, catégorie dangereuse, celle des gens qui ne font pas de bruit mais qui déplacent des plaques tectoniques entières, me dit qu’il m’a aimée. Avant. Passé archivé. Dossier clôturé. Il n’y a pas de scène, pas de drame, pas de violons. Juste une information. Froide, nette, irréfutable. Il m’aimait. Il ne m’aime plus. Entre les deux, manifestement, j’étais occupée ailleurs. Ou nulle part.

C’est ça, le point. Pas le rejet. Pas la perte. Le décalage.

Arriver hors synchronisation. Toujours.

Pas en retard de cinq minutes, ça, c’est socialement récupérable. Non. En retard d’une saison entière. Arriver quand les choses ont déjà muté, quand les décisions ont été prises, quand les sentiments ont changé de propriétaire. Comme entrer dans une pièce et comprendre immédiatement que la conversation importante vient d’avoir lieu, juste avant toi. Il reste des miettes, des regards évités, et cette sensation très précise. Tu n’étais pas prévue.

Je pourrais en faire une ligne claire, presque élégante.
Spécialité désynchronisation chronique.
Niveau expert. Expérience solide. Résultats constants.

L’avance, elle, a quelque chose de clinique. Elle observe, elle prend la température, elle mesure. Elle installe le décor avant même que les acteurs n’arrivent. Elle a le luxe de l’anticipation. Moi, non. Moi, je suis du côté du rattrapage impossible. J’interviens quand tout est déjà écrit, quand les marges de manœuvre ont été consommées. Je ne participe pas, je constate.

Et le plus absurde, c’est que ce n’est même pas un problème de capacité. Ce n’est pas que je ne peux pas arriver à l’heure. C’est que je ne le fais pas. Comme si une partie de moi sabotait méthodiquement toute tentative d’alignement. Comme si être dans le bon tempo relevait d’une imposture que je refuse d’endosser. Alors je reste à côté. Toujours légèrement à côté. Suffisamment pour que ça ne fonctionne pas. Pas assez pour que ce soit franchement tragique. Une erreur de calibration.

Je ne suis pas rongée par les remords, ce serait trop noble, presque flatteur. Les remords impliquent une faute, une action, un choix assumé. Moi, je collectionne autre chose. Les regrets. Plus ternes. Plus diffus. Ça ne brûle pas, ça s’accumule. Ça se dépose, couche après couche, comme du calcaire dans les tuyaux.

Un bocal, oui. Un bocal à regrets. Bien fermé, bien rangé, parfaitement inutile.

On devrait industrialiser ça. Sérieusement. Les vendre en libre-service, entre les paquets de cigarettes et les jeux à gratter. Avec un packaging sobre, presque chic.

Regrets: édition classique.
Effets secondaires: ruminations nocturnes, scénarios alternatifs, dialogues jamais tenus.
Posologie: illimitée, malheureusement.

Ce serait honnête, au moins. Plus que tout le reste.

Et puis il y avait Elfrida. Toujours les vieilles femmes pour poser des hypothèses que personne n’a envie d’entendre. Elle disait, sans ironie, sans pathos, que si je ne bougeais pas, ce n’était peut-être pas un défaut. Que ce n’était pas forcément de la peur ou de la paresse. Que c’était peut-être…une position juste.

Pas juste au sens moral. Juste au sens précis.

Que s’agiter dans tous les sens ne garantit rien, sinon de participer au bruit général. Que rester, parfois, ce n’est pas subir. C’est refuser de jouer une partition qui ne t’appartient pas. Arrêter de se comporter comme si tout était urgent, comme si tout dépendait de toi, comme si rater un timing équivalait à rater sa vie.

Je ne vais pas faire semblant. Cette idée m’agace encore. Elle a quelque chose de trop propre, presque provocant. Parce qu’elle implique que le problème n’est pas forcément le retard. Ni même le raté. Mais le regard posé dessus. Que ce que j’appelle arriver trop tard pourrait être, vu d’un autre angle, une manière extrêmement rigoureuse d’éviter ce qui ne devait pas être vécu. Et ça, c’est difficile à avaler. Parce que ça retire une chose essentielle. L’illusion qu’il y avait une bonne version de l’histoire, quelque part, à portée de main, et que je l’ai manquée.

Peut-être qu’il n’y avait rien à rattraper.

Peut-être que je ne suis pas en retard.

Peut-être que je suis exactement, froidement, précisément, à l’endroit où tout échoue juste assez pour ressembler à une trajectoire.

every day I work so hard bringing home my hard earned pay

 

Bien évidemment que la vie est une fête. Enfin, je dis surtout ça parce que j'ai acheté du saumon fumé et le saumon fumé, je le réserve toujours pour de très grandes occasions, comme par exemple le fait de n'avoir tué aucun de mes collègues. 

Merci de me féliciter.

i started a war

 

Je hais les quinquas en concert. Je pensais ça au concert de Vanessa Paradis. Vraiment. Le pire public jamais conçu par l’ennui et le mauvais vin. Les gamins, passe encore: ils découvrent tout, ils vivent chaque note comme une révélation divine, ils hurlent, ils pleurent, ils font des pogos pathétiques mais sincères. C’est mignon. C’est la jeunesse qui bosse, laissez-les suer.

Mais les quinquas…putain. Vous mettez quoi dans votre café le matin? Du venin de guêpe mélancolique? Du ressentiment en granulés? Parce que dès qu’on ose leur dire "excusez-moi, vous êtes sur mon pied" , ils vous regardent comme si vous veniez de les insulter sur mille générations. Pardon monseigneur, j'ignorais que j'étais sur votre bout de territoire, c'était donc ça l'odeur d'urine.

Il y avait cette vidéo assez drôle qui disait que la génération X avait été élevée par des rats génétiquement modifiés dans des égouts nucléaires. Et moi, je pense que c’est un compliment. En réalité, ce sont juste les premiers humains à avoir affronté la drogue, le sexe et les responsabilités sans jamais apprendre à gérer aucun des trois. Résultat: des ados de 55 ans, immatures, instables, et qui font la gueule parce que le groupe joue un tout petit peu plus fort que sur l’album original.




Mais nous, les millenials, franchement, c’est pas pareil. C’est même l’inverse. On ne va même plus aux concerts, déjà, parce qu’il y a trop de monde et que les bouchons d’oreille universels ne sont pas en solde.

Nous, le monde, on ne l’a pas pris comme une attaque personnelle. On l’a pris comme un Happy Meal. Un Happy Meal éternel. Tu vois le truc? Le jouet en plastique, il est déjà cassé avant même d’ouvrir la boîte. Les frites, elles sont molles, mais c’est pas grave, parce qu’on a lu que les frites molles, c’est meilleur pour l’intestin. Et la boisson, c’est un jus de pomme décevant. Mais on fait la queue avec le sourire. Pourquoi? Parce qu’on ne sait plus faire la gueule. On a oublié. C’est la quarantaine. On a les jambes lourdes et mal au dos.

Justin Bieber a chanté à Coachella. Et moi, je ne te cache pas, je n’ai même pas haussé un sourcil. J’étais occupé à gonfler la roue arrière de mon vélo cargo. Tu connais le vélo cargo? C’est un vélo qui pèse le poids d’un petit rhinocéros, dans lequel tu mets en vrac tes deux enfants qui ne veulent pas mettre leurs chaussures, un panier d’amour en osier avec des patates douces bio (mais elles pourrissent, elles pourrissent toujours), une couverture en laine de mérinos qui a coûté un rein, et un flacon d’huile essentielle de lavande pour les moments de crise. Et tu pédales. Tu pédales en te disant que l’apocalypse, elle va bien finir par arriver. Et quand elle arrivera, toi, t’auras ton vélo cargo. Et tes gourdes. Tu seras prêt. Sauf que l’apocalypse, elle n’arrive jamais. Elle est en retard. Comme le RER B un jour de grève.

Alors du coup, tu fais des après-midi art thérapie chez Babette. Babette, elle a 75 ans, elle porte des chaussures en cuir de scarabée recyclé, et elle était psychomotricienne dans les années 90 (ça veut dire qu’elle a vu des gens nus pleurer sur des tapis). Aujourd’hui, elle nous emmène en forêt avec son Yorkshire Pimousse. Pimousse, c’est une boule de nerfs qui tremble comme une feuille de salade dans une essoreuse électrique. Babette nous dit: "Accueillez votre colère, les enfants." Mais nous, on n’a pas de colère. On a les jambes lourdes. Et on a mal au dos. On a mal au dos depuis qu’on a 35 ans. Et puis aussi, on a une collection de leggings. Pas des leggings normaux, non. Des leggings avec des motifs caméléon, des motifs fractale psychédélique, des motifs "je suis une panthère mais je vais me coucher à 21h30." Et des chaussures de randonnée à 250 euros. Sauf qu'on ne randonne jamais. On va chercher le pain. Mais on est équipés pour gravir l’Himalaya. Parce que c’est ça, être millenial: préparer l’Himalaya, mais ne jamais quitter la cuisine.

On a arrêté de boire. Je ne te dis pas qu’on ne boit jamais, si, on boit du kombucha, qui a un goût de chaussette fermentée mais c’est bon pour le microbiote. Par contre on ne vomit plus nos repas dans des soirées. Maintenant, on vomit nos repas en regardant des tutos danse-pilates-yoga sur Instagram. Des gens qui se filment dans leur salon en parlant de flow et de non-jugement de la hanche. Toi, t’es là, dans ton canapé, avec un bol de brocolis Lidl. Des brocolis. Tu ne manges que ça. Parce que soit des vegan soit t'es au chômage. Alors tu manges des brocolis vapeur, sans rien, et tu pleures doucement sur ta recherche d'emploi / ton poste actuel. Tu envoies un sms à Babette. Babette te répond un smiley cœur. Pimousse aboie sur une ombre.

Bref. Nous, les millenials, on n’est pas amers. On est résignés avec accessoires. On a transformé le syndrome de l’imposteur en philosophie de vie, le mal de dos en signe extérieur de richesse, et l’angoisse climatique en prétexte pour acheter des chaussures trop chères. On n’a même plus besoin d’aller en soirée. On a Babette. On a Pimousse. On a nos brocolis. Et on se dit que, franchement, l’apocalypse, si elle pouvait arriver un mercredi après la livraison du drive, ce serait pratique. Parce que le mercredi, on a art thérapie. Et on ne va quand même pas rater ça.



(C'est faux, tout ce qui vient avant 1980, on vous emmerde).

walk on the wild side

Ce soir, j’ai vu Vanessa Paradis en concert.

Je peux mourir.

This blog is dead.


Ok, j’exagère. Mais quand même.

I love you mom


J’aurais aimé avoir un frère et une sœur.

Pas des amis. Parce que les amis, c’est une invention géniale, mais c’est une invention. Ca se construit, ça s’entretient, ça peut se défaire. La fratrie, non. La fratrie, c’est un accident géologique. Un truc qui vous tombe dessus avant même que vous ayez votre mot à dire. Et c’est précisément cette violence douce que je voulais. Cette obligation partagée. Ce contrat qu’on n’a pas signé mais qu’on ne peut pas déchirer.

Quand j’étais môme, ce n’était vraiment pas l’idée des amis qui me branchait. Les copains, c’est bien, mais ce n’est pas ça. Ca ne remplace pas ce truc précis que j’avais dans la tête et que je n’arrivais pas vraiment à articuler, mais que je ressentais avec une clarté absolue. Non, moi, c’était la fratrie. L’idée de la fratrie. Ce concept un peu flou et lumineux que je portais avec moi comme une conviction profonde et totalement irrationnelle. Une espèce de religion domestique sans dieu ni livre sacré.

Ce qui est drôle (objectivement drôle, pas subjectivement), c’est que mes parents avaient des frères et des sœurs. Et que l’exemple concret que ça m’a donné a toujours été, comment dire, dysfonctionnel serait un euphémisme poli. Disons que les relations fraternelles dans ma famille élargie n’auraient pas fourni le matériau idéal pour une campagne publicitaire sur les joies de la vie en tribu. On était plus dans le silence radio pendant trois ans pour une histoire de vase hérité. Et pourtant. Je m’en foutais complètement. J’avais envie d’y croire quand même, avec cette capacité qu’ont les enfants de regarder la réalité droit dans les yeux et de décider qu’elle a tort. La réalité, pour un enfant, ce n’est pas ce qui est, c’est ce qui résiste.

Je le répétais beaucoup à ma mère quand j’étais petite. Avec insistance. Avec cette énergie de lobbyiste en herbe qui ne lâche pas son dossier. Et avec le recul, et la connaissance de certains dossiers que j’ai acquise depuis, notamment le dossier faire un enfant ne garantit pas qu’il s’entende avec l’autre, je regrette amèrement de lui avoir fait chier avec ça. Sincèrement. Du fond du cœur. Désolée maman, je n’avais pas toutes les informations. Je ne savais pas que la fratrie, dans la vraie vie, c’est souvent juste deux solitudes qui partagent le même micro-ondes.

Mais voilà, j’avais idéalisé la chose. Massivement. Avec un talent, qui, je dois le reconnaître, ne m’a pas quittée depuis. L’idéalisation, c’est mon carburant et mon moteur. C’est aussi ce qui fait que je pleure devant des pubs pour des yaourts.

Dans ma tête, avoir un frère ou une sœur, c’était une chose très précise. C’était avoir quelqu’un à disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour faire absolument tous les plans les plus débiles du monde. Pas les beaux plans, pas les plans ambitieux, pas les projets qu’on présente fièrement à des gens pour qu’ils nous admirent. Non. Les plans débiles. Ceux dont on n’est pas fier mais qu’on fait quand même parce que l’autre est là et qu’il ne jugera pas, parce qu’il est aussi débile que soi et que c’est exactement pour ça qu’on l’aime. La débilité partagée, c’est le vrai ciment. Pas les grandes valeurs.

C’est envoyer des textos constamment pour cracher sur les autres membres de la famille. Pas méchamment (enfin si, un peu méchamment) mais avec cet humour particulier qu’on ne peut avoir qu’avec quelqu’un qui a les mêmes références, le même vécu, les mêmes souvenirs traumatisants du réveillon de 2009 dont on ne parle jamais officiellement mais dont on sait tous les deux exactement ce qu’il s’est passé. Le réveillon où l’oncle a dit ça. Où la tante a fait cette tête. Où le gâteau s’est retrouvé par terre. Le texto envoyé depuis les toilettes pendant le repas de famille parce que sinon on ne tiendra pas. Le texto envoyé à 23h qui dit juste "tu te souviens de tonton au mariage de cousine Martine?" et l’autre répond "je ne dors jamais" et c’est tout, c’est suffisant, c’est parfait. Parce que le "je ne dors jamais", dans une fratrie, ça ne veut pas dire qu’on ne dort pas. Ça veut dire: "Je suis là. Je veille. Je garde la mémoire".


C’est aller chez l’un et chez l’autre pour piquer dans le frigo parce qu’on n’a pas envie de faire ses courses. Cette flemme viscérale et assumée qui est en réalité une forme de lien affectif déguisé. La flemme, quand on y réfléchit, c’est une preuve d’intimité. On ne prend pas la peine de faire semblant. Débarquer sans prévenir, ouvrir le frigo avec l’aisance de quelqu’un qui est chez soi parce qu’on est chez soi, manger debout devant la porte ouverte du réfrigérateur en commentant ce qu’on y trouve avec un mélange de critique gastronomique et de tendresse totale. "T’as encore acheté ce fromage infect". "Ferme mon frigo". "T’as pas de jambon?" "Va faire tes courses". Rester quand même deux heures. Parce que le fond du problème, ce n’est jamais le jambon. C’est la lumière jaune du frigo à 23h et la certitude que l’autre ne va pas te foutre dehors.

C’est arriver trois plombes en avance chez les parents pour faire des vidéos TikTok au lieu d’aider pour le repas de Noël. Etre convoqués pour éplucher des légumes et se retrouver affalés sur le canapé du salon à filmer des conneries avec le filtre qui vieillit ou celui qui transforme en personnage de dessin animé, pendant que la mère appelle depuis la cuisine avec une voix qui monte d’un demi-ton à chaque fois. Poster la vidéo. Obtenir deux cents vues. Se regarder avec la fierté tranquille de gens qui ont accompli quelque chose d’important. Parce que oui, faire une vidéo débile à deux, c’est important. C’est une façon de dire: "Nous, on existe ensemble. Et c’est plus fort que la dinde".

C’est critiquer les choix de vie des uns et des autres avec une franchise qu’on ne s’autoriserait avec personne d’autre au monde. Sérieusement, ce mec? Sérieusement, ce boulot? Sérieusement, cet appartement. Et l’autre qui répond du tac au tac parce qu’il n’a pas non plus sa langue dans sa poche et qu’il a des opinions très arrêtées sur tes propres choix de vie, tes propres mecs, ton propre appartement et notamment tes plinthes. Se foutre de nos gueules respectives avec une précision chirurgicale, viser exactement là où ça fait un peu mal mais pas trop, savoir exactement jusqu’où on peut aller parce qu’on se connaît depuis toujours, parce qu’on a grandi dans la même maison avec les mêmes névroses familiales et qu’on a développé ensemble une cartographie très précise de nos points faibles respectifs. Cette cartographie, c’est une arme et une preuve d’amour. On ne la donne à personne.

Tout ça pour finalement s’adorer à 4h du matin. C’est ça le truc. C’est ça que j’avais compris d’instinct à sept ans sans pouvoir le formuler. La dispute qui se dissout dans le rire, la vacherie qui se transforme en déclaration d’amour maladroite, ce moment très précis à 4h du matin où on est tous les deux épuisés et un peu ivres et qu’on dit des trucs vrais parce qu’on n’a plus l’énergie de faire semblant. T’es chiante mais je t’aime. Toi aussi t’es chiant. Je sais. S’écrouler de fatigue côte à côte comme quand on était petits. C’est ce moment-là, la fratrie. Pas les cadeaux de Noël. Pas les photos de vacances. C’est 4h du matin, la tête qui tourne, et l’autre qui est encore là.

Il n’y a jamais de trucs négatifs dans cette version. Je sais. C’est de l’idéalisation pure, j’en suis consciente, j’ai une psy pour ça et elle me le dirait si je le lui soumettais, elle me dirait sans doute que je fantasme une symbiose qui n’existe pas, que la vraie fratrie, c’est aussi des guerres de territoire, des préférences parentales, des comptes qui ne s’équilibrent jamais. Mais voilà ce que je pense. On a le droit de garder certaines idéalisations intactes. Pas toutes. Pas les dangereuses. Pas celles qui nous empêchent de voir les gens tels qu’ils sont. Mais celle-là, cette image d’une fratrie imaginaire et parfaite qui n’existe nulle part et certainement pas dans ma famille élargie, je n’ai pas envie de la déconstruire. Elle ne fait de mal à personne. Elle est juste là, douce et un peu floue, comme une photo légèrement surexposée d’une vie parallèle que je n’ai pas vécue mais qui me tient chaud quand même. Un peu comme un poêle qu’on allume en hiver sans savoir si le bois tiendra jusqu’au matin.

J’ai fini par trouver des gens qui remplissent certaines cases. Des amis qui piochent dans mon frigo sans demander, qui m’envoient des textos depuis les toilettes des dîners de famille, qui savent exactement où appuyer pour que ça fasse mal et qui le font quand même parce que c’est leur façon de dire "je te vois". Mais ça n’est pas pareil. Ca ne le sera jamais. Ils n’ont pas les mêmes références, ils n’étaient pas là pour le réveillon de 2009, ils ne savent pas ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là. Ils n’ont pas le code source. Ils ont juste le binaire exécutable.

please stop being so messy it hurts

 

Je donnerais tout pour avoir à nouveau dix ans et aimer Leo comme au premier jour. C'était l'époque où il avait sa petite vingtaine avec des copines dans la même petite vingtaine que lui et les choses étaient juste simples. Après, il est tellement aimé par Kate Winslet que je me dis que peut-être qu'on le juge mal mais d'un autre côté il est détesté par Claire Danes alors je ne sais juste plus où m'assoir.

Journée un peu difficile, contente que ce soit fini. J'ai finalement craqué et je me suis foutue sur un abonnement HBO Max parce que je trouve que ça fait parti des trucs d'adultes qu'il faut aimer dans la vie, comme le vin et les huitres (je n'aime ni le vin ni les huitres mais j'y travaille). 

Sinon, Kiddo est revenue (rebienvenue Kiddo). Parce qu'il faut bien avoir un peu de bonnes nouvelles à annoncer de temps en temps.

(Ne cherchez pas, cette note ne sera pas plus longue pour le moment, attendez la prochaine, j'ai une lessive qui tourne).

namaste bitches - PART II


Ma journée yoga est toujours une bonne journée. Toujours. Sans exception. Avec une régularité qui frise le miracle statistique et qui mériterait franchement une étude sérieuse, des gens en blouse blanche, un budget conséquent, les grands moyens.

Je ne sais pas exactement pourquoi ça marche comme ça. Ma théorie, que j'ai développée dans ma tête pendant plusieurs séances de chien tête en bas donc elle est solide, c'est que l'univers a fini par piger que ce moment-là il est sacré. Pas sacré au sens encens-et-mantras-face-au-soleil-levant, quoique. Sacré au sens où l'univers, qui est globalement une entité peu fiable et d'une mauvaise foi assez spectaculaire la plupart du temps, a quand même eu la décence de noter dans son agenda que le jour yoga, on ne touche pas. On fournit. On donne. On met le paquet pour que je puisse enrouler mon corps dans des positions que la physique newtonienne n'aurait franchement pas anticipées et que mon squelette accueille avec une résignation qui me touche beaucoup.

J'aime vraiment beaucoup le yoga. Profondément. Avec une sincérité qui me surprend moi-même parce que je ne suis pas du genre à m'emballer pour les trucs qui demandent de la patience, du silence, de respirer par le nez. Et pourtant me voilà.

J'avais commencé pendant le Covid, comme beaucoup de gens coincés entre quatre murs avec leurs propres pensées pour seule compagnie qui ont réalisé qu'il fallait soit faire quelque chose de son corps soit devenir cliniquement fou. J'ai choisi le yoga plutôt qu'apprendre à faire du pain au levain et je maintiens que c'était la décision la plus sage de cette période. Le levain ça ne pardonne pas. Le yoga ça a de la mémoire mais pas de rancune.

Et j'ai gardé la pratique. Ce qui pour moi représente une performance en soi parce que j'ai aussi commencé la course à pied, la méditation guidée, le journaling du matin et l'espagnol. Ces quatre projets coulent désormais ensemble au fond d'un lac intérieur avec des pierres attachées aux pieds. Le yoga lui est resté. Allez comprendre.


Aujourd'hui j'ai un prof génial et quand je dis génial je ne veux pas dire sympa ou pédagogue, des gens sympas et pédagogues ça court les salles de sport et ça ne sert pas à grand chose si l'énergie n'est pas là. Non lui il a ce truc. Ce truc très précis qu'ont les gens qui ont appris à s'en foutre, vraiment s'en foutre pas juste le week-end, avec une paix intérieure qu'on n'acquiert pas en lisant des livres mais en ayant traversé quelques trucs et décidé que non, merci, on ne va pas se laisser embarquer. Le zen mais le vrai. Celui qui a des dents et qui sait s'en servir.

Ca ne veut pas dire que c'est un but en soi hein. Je ne suis pas en train de vous vendre une enlightenment de supermarché. La preuve, ce matin encore un type a voulu faire son malin. Le genre de mec qu'on sent arriver à trois mètres, qui a besoin d'attention et qui choisit pour ça la technique du commentaire de trop, balancé avec ce petit sourire en coin censé être de l'humour mais qui n'est que de la provocation mal habillée, mal rasée, qui pue un peu la testostérone de comptoir. Et évidemment j'ai répondu à l'appel. Serviette de yoga encore dans la main, chevilles encore en train de récupérer, j'ai remis ce monsieur à sa place de la façon la plus directe et la plus hostile qui soit. Parce que je suis une bagarreuse dans l'âme, c'est constitutif, c'est gravé quelque part dans l'ADN, on ne retire pas ça avec des salutations au soleil aussi bien exécutées soient-elles. On travaille avec, pas contre.

Et c'est là que ça devient intéressant.

J'ai décidé d'arrêter les conneries. Les miennes, celles que je me faisais à moi-même. Cette habitude qu'on développe sans s'en rendre compte de baisser le volume, de ne pas oser parler trop fort, de s'excuser d'occuper l'espace, d'exister avec un peu trop d'intensité pour le confort ambiant. De se faire petite, et j'ai pas besoin qu'on m'aide là-dessus, je fais moins d'1m60, la nature s'en est chargée sans me demander mon avis.

Ce truc qu'on appelle pudiquement ne pas avoir la santé mentale d'être moins calme, c'est souvent juste du rétrécissement volontaire. Un mécanisme de survie qui devient à un moment une prison de confort où on se cogne les coudes mais où on finit par trouver que c'est pas si mal, que ça pourrait être pire, que c'est correct. C'est très mal.

J'ai compris que ma santé mentale, la vraie, celle qui ne s'effondre pas au premier courant d'air, c'était de nourrir les vagues. Pas les aplatir, pas les gérer, pas les contenir dans des formes acceptables pour les amateurs de mer étale. Les nourrir, histoire qu'elles montent haut, qu'elles soient visibles, qu'elles en imposent, qu'elles fassent un peu peur si nécessaire. Parce que je fais moins d'1m60, j'ai pas trente-six moyens de montrer que j'existe, je ne suis pas encore au stade de baisser mon falzar pour pisser sur le territoire à la manière des grands mammifères dominants, quoique l'effet de surprise ne serait pas négligeable et le rapport coût-bénéfice mériterait d'être étudié sérieusement. Donc les vagues c'est mon infrastructure. Ce qui fait que j'occupe l'espace autrement qu'en m'excusant d'y être.

Tout ça pour dire que oui le yoga m'a apaisée, il a poncé quelques aspérités, huilé quelques rouages, rendu le silence moins hostile. Mais ce qu'il m'a surtout donné c'est la force de mener les combats nécessaires. Ceux vers l'extérieur quand un type fait son chihuahua-qui-ne-se-sait-pas-chihuahua à 9h du matin. Et surtout ceux vers l'intérieur, nettement plus épuisants et nettement moins spectaculaires, pour maintenir un statu quo avec moi-même. Cet équilibre précaire négocié chaque jour entre la bagarreuse et celle qui respire, entre le namaste sincère et le va te faire foutre tout aussi sincère.

Les deux coexistent. Les deux sont nécessaires. Les deux sont moi. 
Personne n'a dit que j'étais simple, hein.