comment j'ai laissé un essayiste mort emménager dans ma tête


Il y a un truc qu'on dit jamais franchement aux gens qui commencent à écrire. On tourne autour. On parle d'influence, d'inspiration, de trouver son style. Mais le vrai problème, le truc qui paralyse vraiment, c'est une question beaucoup plus conne et beaucoup plus profonde à la fois: est-ce que ce que j'écris, c'est vraiment moi?

Les Romantiques, Wordsworth, Coleridge, toute la clique, avaient une réponse très propre là-dessus. La vraie création, elle vient de l'intérieur. Pure. Spontanée. Non contaminée. Wordsworth parlait de poésie comme d'un débordement (il était poli, son idée c'était plutôt le dégueuli) de sentiments puissants. Coleridge a prétendu avoir écrit son poème le plus célèbre dans un rêve. Un rêve. Il s'est réveillé avec le texte dans la tête, il a juste eu à le transcrire. Comme si le moindre contact avec un autre cerveau allait corrompre quelque chose d'essentiel dans l'œuvre. L'influence comme souillure. La lecture comme tricherie potentielle. Le génie comme source intérieure qu'il faut à tout prix garder vierge.

C'est une belle histoire, hein? En fait, elle est complètement fausse.

On a démonté cette théorie au vingtième siècle. Pas une fois, des dizaines de fois. Barthes, Foucault, les théoriciens de l'intertextualité, tout le monde lui a roulé dessus comme la Micheline sur une sortie d'autoroute. On sait maintenant que les Romantiques eux-mêmes lisaient comme des malades, qu'ils étaient parmi les lecteurs les plus voraces et les plus anxieux de leur époque, que tout texte est fait de morceaux d'autres textes, que personne n'écrit dans une grotte hermétique. C'est réglé, c'est archivé, tout le monde est d'accord, on passe à autre chose.

Sauf que.

Sauf que l'angoisse, elle est restée. Elle a juste changé de forme, elle s'est faite plus discrète, elle s'est planquée sous d'autres mots. Et aujourd'hui, à l'époque où t'es exposé en permanence à la pensée des autres, leurs essais, leurs threads, leurs newsletters, leurs podcasts, leurs interviews, leur façon de cadrer un problème ou de formuler une idée, elle est peut-être plus présente que jamais, cette angoisse. Juste moins avouable.

Le problème aujourd'hui c'est plus "est-ce que je suis influencé", on sait tous que oui, t'as pas le choix, c'est structurel, c'est même pas une question. Le problème c'est autre chose, quelque chose de plus tordu: est-ce que l'autre m'a remplacé? Est-ce que quelqu'un s'est installé dans ma tête à la place de moi?

Voilà ce qui se passe vraiment. T'as lu quelqu'un, un essayiste, un romancier, un philosophe, peu importe, dont la pensée te semble tellement aboutie, tellement dense, tellement solide sur ses pieds, que quelque chose se déplace en toi. Pas juste de l'admiration. Quelque chose de plus insidieux. Tu commences à écrire pour lui. Pour son approbation imaginaire. Tu formules une idée et t'entends aussitôt sa voix dans ta tête qui la jauge, qui l'évalue, qui hausse peut-être un sourcil. Tu censures une intuition parce qu'il n'aurait pas dit ça comme ça. T'effaces une prise de position parce qu'elle contredit quelque chose qu'il a écrit, et tu te dis que c'est lui qui a raison, forcément, vu que lui au moins il sait ce qu'il fait. Cette voix dans ta tête devient un éditeur fantôme, un tribunal intérieur qui te coupe les jambes avant même que t'aies posé le premier mot.

Et le pire, c'est que sur le moment tu crois que c'est de la rigueur. Tu crois que tu te tiens à une exigence. En réalité tu te sabotes. T'as confondu la qualité avec la conformité. T'as confondu penser avec approuver.

C'est un mécanisme particulièrement vicieux parce qu'il se nourrit précisément de ce qu'il y a de meilleur en toi, ta sensibilité aux textes, ta capacité à reconnaître quelque chose de fort quand tu le lis, ton envie de pas écrire de la merde. Toutes ces choses se retournent contre toi. L'admiration devient de la paralysie. La conscience littéraire devient de la censure préventive. Et tu restes là avec un document vide ou des phrases molles dont t'es le premier à savoir qu'elles ressemblent à rien.

Alors on fait quoi?

Première chose, arrêter de croire que le problème c'est de trop lire. C'est pas ça. C'est même l'inverse. Les écrivains qui semblent le plus irréductiblement eux-mêmes, ceux dont tu reconnais la phrase en deux lignes, ceux qui ont une voix au sens fort du terme, ceux qui te donnent l'impression qu'on ne peut pas les confondre avec quelqu'un d'autre, c'est pas ceux qui ont été les moins influencés. C'est presque toujours le contraire. Ils ont tellement lu, tellement absorbé des trucs contradictoires, des sensibilités qui s'affrontent, des façons de penser qui se contredisent frontalement, qu'aucune influence unique peut plus les coloniser. Quand t'as Montaigne, Cioran, Baldwin et Annie Ernaux qui cohabitent dans ta tête, aucun des quatre peut prendre le pouvoir. Ils se neutralisent. Et dans cet espace de neutralisation, il reste quelque chose, toi, ce que toi tu fais avec tout ça.

La voix propre c'est pas l'absence d'influence. C'est la saturation des influences. C'est le point de densité à partir duquel elles arrêtent de te dicter quoi que ce soit parce qu'elles se disputent entre elles et que toi t'as autre chose à faire.

Deuxième chose, comprendre que lire de manière inconsciente et lire de manière consciente c'est pas du tout la même activité même si ça se ressemble de l'extérieur. Lire en zombie, avaler les textes en laissant quelqu'un s'installer dans ta tête sans jamais lui demander ses papiers, sans jamais interroger pourquoi tu trouves ça fort, ce avec quoi t'es pas d'accord, ce qui te résiste, ce qui te manque dans ce texte, c'est exactement comme ça qu'une influence devient une colonisation. Tu l'as pas vu venir. T'as pas établi les termes de la relation. T'as juste ouvert la porte et laissé entrer.

La différence entre une influence et une colonisation, c'est la conscience et c'est le rapport de force. Lire quelqu'un comme un interlocuteur, quelqu'un avec qui tu peux être pas d'accord, quelqu'un à qui tu peux poser des questions, quelqu'un dont tu peux isoler ce que tu veux lui prendre sans prendre le reste, c'est une posture active. Ça demande un peu d'arrogance, même. L'arrogance saine de se dire: ce texte est fort, et je peux quand même avoir raison contre lui sur ce point précis. Je peux admirer quelqu'un sans lui accorder une autorité totale sur ce que j'ai le droit de penser ou d'écrire.

Troisième chose (et c'est peut-être la plus difficile) accepter que ta voix, à un moment donné, ça ressemble à rien de fini. Ça ressemble à un chantier. Ça ressemble à des trucs inégaux, des textes où tu vois encore les coutures, des phrases où tu sais toi-même que t'as pas encore trouvé le truc. Et c'est exactement dans cet état inconfortable, pas dans l'attente d'une improbable révélation intérieure, que la voix se construit. Par accumulation, par frottement, par essais ratés, par imitations assumées qu'on dépasse, par des textes qu'on relit six mois plus tard et qui nous semblent étrangers, ce qui est un bon signe, ça veut dire qu'on a bougé.

Les Romantiques voulaient une garantie d'authenticité. Si l'œuvre vient de l'intérieur, elle est à toi dans tous les sens qui comptent. Sauf que cette garantie elle existe pas. Elle a jamais existé. Ce qu'on peut avoir à la place c'est quelque chose de moins propre et de plus réel. Savoir ce qu'on lit, pourquoi on le lit, ce qu'on lui prend et ce qu'on lui laisse. Pas pour produire un texte immédiatement assuré et conquérant, ça c'est encore une fantasme romantique sous une autre forme. Mais pour que ce qu'on écrit soit, dans un sens qui a de la substance, le nôtre.

Ta voix, t'as pas à la mériter en la sortant de nulle part. T'as à la construire en sachant ce que t'as avalé. C'est moins glorieux comme histoire. Mais c'est la seule qui tienne debout.

do you still have the CDs that I burned you



J'ai beaucoup fanfaronné sur ces histoires de thérapie, comme quoi ça servait finalement à que dalle et je suis bien obligée d'admettre qu'après cette semaine passée à m'être prise des baffes par tous les professionnels de santé possible, ça peut avoir son petit effet. Je dis pas que je vais pas de temps en temps ne pas reprendre les sales habitudes (à savoir, foutre la tête dans le sable et attendre l'apoplexie) mais disons que je pense maintenant que regarder les choses en face en respirant, ça a aussi ses avantages.

C'est con, mais je ne m'élève véritablement que dans la violence du propos. Faut pas me parler comme à une enfant de cinq ans. Ca sert à rien, surtout quand on aime foutre les doigts dans la prise. Non, faut me laisser me prendre la décharge tout en augmentant le point d'impact. Résultat, j'ai eu l'impression de revivre ma vingtaine, à zoner en culotte de ma chambre au frigo, puis du frigo à ma chambre, en écoutant soit du Mazzy Star soit en regardant des films de Gregg Araki. 

Le problème avec la thérapie, c’est que ça enlève les grandes tirades. On ne peut plus dire "je suis comme ça, point". On est obligée de dire "je suis comme ça… parce que". Et le "parce que" est toujours moins glamour. Il implique une responsabilité. C’est insupportable. 
Je crois que j’aimais bien l’idée d’être ingérable. Ça donnait un genre. Une héroïne fatiguée, un peu dramatique, qui écoute trop fort des chansons tristes et qui confond intensité et profondeur. C'était confortable. On peut tout justifier quand on se pense excessive par nature. On appelle ça un tempérament. Ça évite d’appeler ça un mécanisme. 

Ce que personne ne dit, c’est que regarder les choses en face, c’est d’un ennui total. Il n’y a pas de musique en fond. Pas de ralenti. Juste toi, ton souffle, et des phrases très simples. "Tu reproduis ce que tu connais." "Tu anticipes l’abandon." "Tu cherches la décharge pour éviter l’attente." Merci, au revoir. 

Et puis il y a ce moment humiliant où tu comprends que personne ne t’a jamais demandé d’être aussi dramatique. Que la plupart des gens se contentent de vivre, de faire les courses, de répondre aux mails, de tomber amoureux sans imaginer la catastrophe finale. C'est presque vexant. 

Cette semaine, j’ai essayé un truc presque obscène: ne pas dramatiser. Etre juste un message sans réponse. Ne pas transformer la moue en présage, ni la fatigue en abandon programmé. C’est fou le temps libre qu’on se récupère quand on arrête de produire des catastrophes en série.

Je me suis surprise à ne pas courir après la décharge. À ne pas chercher l’étincelle juste pour vérifier que je suis encore vivante. Après, je ne vais pas prétendre que je suis guérie de moi-même. J’ai encore le réflexe du bras tendu vers la prise. Mais il y a maintenant une micro-seconde de lucidité avant le contact. Une hésitation. Et cette hésitation-là, mine de rien, change tout.

Ce n’est pas spectaculaire. Simple. Mais c’est plus difficile que le chaos.

you can't just up and leave me I'm a singer in a band



J'en ai vu passer, des shootings, mais je crois que celui de Pattinson et Zendaya pour Interview va devenir un de mes favoris. 

Semaine assez pourrie dans l'ensemble. Déjà parce que j'ai mes règles et qu'il pleut toutes les deux heures. Je pense que je vais revenir avec quelques notes dans la journée. Pour le moment, profitons de ces deux petites merveilles.











[recos] the private tapes

 

A lire:

Disappoint me, Nicola Dinan
We don't know what we're doing, Thomas Morris
Confessions, Catherine Airey
Belly Up, Rita Bullwinkel

A voir:

Sweetie, Jane Campion
Fremont, Babak Jalali
Showing up, Kelly Richardt
Margini, Niccolò Falsetti

A écouter:

Dirt Buyer III, Dirt Buyer
Robbie Williams, Life Thru A Lens
jesu, Every Day I Get Closer To The Light From Which I Came
Long Beard, Means To Me

the sex has made me stupid


Quand je mate un film, il y a des scènes de sexe que j'aime bien. C'est con à dire, mais c'est généralement celles où t'as l'impression que l'homme sait ce qu'il fait. Ou plutôt, parce que je sais qu'il sait. Tu vois, je regardais La Chronique des Bridgerton, la saison 2, et il y a ce moment où le gars qui joue le rôle d'Anthony, chorégraphie l'enchainement avec l'intensité qu'exige la situation. Celui où il faut descendre. Où il faut regarder. Là où il n'y a pas de questionnements. L'autre sauvageonne, dans Games of Throne, qui demande pourquoi Jon Snow a eu l'idée de la lécher. "Je sais pas, j'en avais envie". Instinctif, trivial, même au fin fond d'une grotte à moins 40. Question de mental. On est sur ce registre. Cohérent dans le désir et l'action.

Y a peu, j'ai vu le tiktok d'une nana, le regard désespéré devant la caméra, présentant un bouquin de cul à l'attention des hommes. Le truc qui tient en trois minutes "si vous voulez nous faire jouir, c'est là-dedans, libre d'accès, même pas besoin d'acheter le livre". Et pourtant, ça coince, ça continue de frotter comme si ça cherchait le secret du feu. Vagin et bite n'ont rien à avoir avec deux silex, vraiment, lâchez l'affaire. 

Ca fait rire et en même temps, c'est assez dramatique, quand on y pense. Comme disait ma pote "pourtant, c'est si simple de nous claquer dans une cage d'escalier en nous foutant deux doigts dans la chatte avec un concert philarmonique reprenant du Olivia Rodrigo en bande son". C'est pas faux, mais encore faut il être sur le même tempo.

En vérité, je m'en fous des romans à l'eau de rose, mais je comprends la démarche. Je comprends l'idée du fantasme. Mais là où je perds pied, c'est quand je me rends compte que c'est juste une question de minimum syndical. Pas cucul, pas niais, pas trop féminin. Juste une baise digne de ce nom. Une sorte de manuel d'instruction, parfois, pour faire jouir. Pas métaphoriquement. Littéralement. C'est écrit là, noir sur blanc, dans des scènes tellement explicites qu'on se demande comment ils ne peuvent pas y arriver. En quoi c'est si mal d'être dans sa slut era à la manière des frères Bridgerton, vraiment?

Ces personnages là, ce qu'ils regardent, c'est même pas l'héroïne comme si elle était la seule personne dans la pièce. Comme si ses mots comptaient. Comme si son plaisir était plus important que leur ego. C'est juste qu'ils écoutent. Ils attendent. Ils se retiennent. Ils ont pourtant cette immaturité, ces traumas, mais qui ne les empêchent pas. Parce que l'enjeu est ailleurs. L'enjeu, c'est seulement d'exprimer, de retranscrire avec le corps ce qu'ils éprouvent. Comme une empreinte, chacun sa manière de se laisser porter.  Ils ne confondent pas violence et passion, possession et désir, domination et compétence sexuelle.

Et puis parfois, ce sont juste des Colin qui veulent être la pute de leur meuf.

Après, personne empêche personne de vouloir se fourrer dans la performance mécanique de trois positions acrobatique vues dans un porno. Je jette pas la pierre, y a des trucs drôles à faire. A l'inverse, y a aussi de la romance à la con, des attentes irréelles. Du porno de nanas fait par des femmes, pour des femmes et qui ont plus des allures de contes de fées avec un peu de foutre qui doit pas trop dépasser du cadre. Mais croire que le coup de jus n'est qu'une histoire de corps ou seulement et seulement cérébral, c'est ne rien comprendre au sexe. 

Je veux pas faire ma féministe à deux balles (si), mais bordel, arrêtez juste avec la virilité toxique. Vraiment. Le mec qui baise fort, qui baise vite, qui prend ce qu'il y a à prendre et qui se barre. Le mec qui confond son sexe avec un marteau-piqueur et l'orgasme féminin avec un distributeur automatique: tu mets la pièce, tu attends trois minutes, ça sort tout seul. Et après ça fait les choqués. On est des salopes. On est des hystériques. Surpris qu'on simule. Surpris qu'on se fasse chier. Surpris qu'on finisse le boulot toutes seules. Surpris qu'on devienne lesbiennes. Surpris qu'on applaudissent pas les performances de merde.

Est-ce qu'il y a au moins une personne qui a écrit un putain de livre pour répondre à la question, d'une connerie abyssale: pourquoi s'accrocher à une sexualité qui ne fonctionne pas? Alors on me dira "mais Stenia, bas besoin, c'est parce qu'ils ne baisent pas pour nous. Ils baisent pour leurs potes. Pour la performance qu'ils vont raconter au vestiaire. Peut-être pour un peu l'exciter, tu sais, l'alpha de la bande. Celui qui a la thune et l'emmène en voyage. Pour se prouver à eux-mêmes qu'ils sont des vrais hommes, des bons coups, des conquérants. Parce qu'il faut mieux être la pute de son pote que de sa meuf".

Ces personnages masculins, ces archétypes, disent pourtant des trucs très simples. Que ça cherche de la présence, du moment. Que le désir demande du temps, de l'intelligence, un cerveau allumé. Peut-être qu'on finira par avancer collectivement le jour où on comprendra que ça n'a rien d'humiliant, d'aller demander, ou au moins, d'aller lire un truc validé par la nana, si vous vous sentez pas à l'aise de parler de ça franco (par contre, si vous estimez que Claude Frollo dans le Bossu de Notre-Dame avait pas tort de vouloir cramer Esmeralda parce qu'elle l'a détourné de Dieu et lui a fait ressentir des trucs bizarres dans le calbut, prenez plutôt rendez-vous).

Alors je pose la question: pourquoi préférer la validation du vestiaire au plaisir réel? Parce qu'au final, c'est bien ça le problème, non? Autrement dit: vous voulez faire mouiller vos meufs ou faire bander vos potes?

Vous avez quatre heures.

on the road to somewhere take our time

 

Deux jours d'affilée avec grand soleil. Autant vous dire que j'ai un sourire bright collé sur la gueule depuis 48h. Déjà parce que ça m'a permis d'aller bouffer chez les potes (chose que je repoussais depuis mille ans) et surtout, ça m'a redonné le goût à faire des trucs du genre regarder le ciel en écoutant Jessie Ware, Goldfrapp et Robots in Disguise. J'ai aussi acheté ce Gala avec en une JFK Jr et Carolyn Bessette pour accompagner mon coffee latte (j'ai décidé de me mettre au café cette année, enfin déca le café, j'ai toujours pas sauté le pas de l'adultat, queenager 4 life).

J'en ai profité aussi pour lancer la série Industry histoire d'avoir un bruit de fond pour terminer mon tricot en cours. Plutôt pas mal. Après, je reste une femme simple. Si vous me mettez Kit Harrington quelque part, je vous signe n'importe quoi. Mais j'aime bien ces personnages qui se croient brillants et affamés de réussite sans véritablement savoir pourquoi. La peur de l'échec qui drive. Je sais pas. Pourquoi pas juste faire du jardinage. Ca me conforte dans l'idée que l'ambition, c'est vraiment un truc de psychopathe. Je sais pas si j'irai jusqu'à la saison 4 mais pour le moment, ça fait le taf.



Y a aussi ce livre que j'ai plutôt bien aimé, Cleopatra and Frankenstein, de Coco Mellors (qui est en train de devenir mon écrivaine chouchoute pour 2026). Je l’ai attrapé sans trop réfléchir, quand t’es de bonne humeur, qu’il fait beau, que tu te crois stable, et que t’as l’impression que plus rien ne peut vraiment t’atteindre. 

Au final, c'est qui qui m'a chopé.

C’est une histoire d’amour à New York, mais pas celle qui te donne envie d’y croire. Plutôt celle qui te rappelle pourquoi tu t’es déjà laissée embarquer dans une relation en pensant que l’amour allait faire le boulot de fond. Cleo est artiste, fauchée, anglaise, un peu trop ouverte au monde. Frank, lui, il est plus âgé, installé, rassurant. Il a une vie qui tient, un cadre, de l’argent, des certitudes. Le genre de mec qui te fait croire que si tu te colles à lui, tout va se mettre en place par ricochet.

Ils se marient vite. Trop vite. Comme on s’accroche à quelque chose de solide quand on doute encore de soi. Et forcément, ça commence à grincer. Pas dans le grand drame. Dans le détail. Dans ce moment très précis où tu réalises que tu fais un pas de côté pour que l’autre soit bien. Puis deux. Puis que tu t’installes là-dedans sans t’en rendre compte.

La disparition douce. Personne ne force. Personne ne crie. Tu t’effaces toute seule, à coups de compréhension, de patience, de maturité. Jusqu’à ce que tu te réveilles un matin avec cette pensée pas très élégante mais très claire: ok, là, je suis en train de me perdre.

Ça m’a parlé parce que je connais cet endroit. Pas forcément cette histoire-là, mais ce mécanisme. Cette confusion entre être adulte et encaisser. Entre aimer et se taire. Et ce moment où tu comprends que non, être adulte, ce n’est pas porter l’immaturité des autres pour que la relation survive.

don't be ridiculous andrea everybody wants this


Je me sens fatiguée. Pas d'une fatigue qui se règle avec une bonne nuit de sommeil. Plutôt celle qui s'installe quand on réalise qu'on a passé trop de temps à essayer de croire à quelque chose qui ne fonctionne pas tout à fait comme promis. J'aurais aimé que ce soit différent. J'aurais vraiment aimé.

Il y a des idées auxquelles on veut croire, presque par nécessité. Parce qu'elles portent un espoir de refuge, de protection collective, d'évidence partagée. Mais parfois, à force de les répéter, elles deviennent des formules creuses. Des slogans bien emballés qui circulent sans qu'on ose vraiment les regarder de près.

Girls support girls.

À chaque fois que je l'entends, j'ai l'impression qu'on me demande de rentrer dans le rang avec le sourire, d'approuver avant de réfléchir, d'adhérer avant de ressentir. Comme si douter était déjà une faute. Comme si ne pas soutenir, sans condition, faisait automatiquement de moi le problème.

Parce qu'en vrai, et personne n'a envie de l'admettre, les femmes peuvent être dures entre elles. Pas bruyamment. Pas de manière spectaculaire. Mais avec une précision qui laisse peu de traces et beaucoup de dégâts. J'ai appris ça sans théorie, juste en observant les micro-glissements. Un regard qui ne s'arrête plus, une voix qui se refroidit, une place qui n'est plus tout à fait la tienne. Rien de suffisamment clair pour être nommé, tout suffisamment net pour être ressenti. Ce genre de violence qui te laisse seule avec ton intuition et l'impression désagréable d'exagérer.

Alors quand on me parle de soutien entre femmes, je me demande toujours de qui on parle. De celles qui t'encerclent quand tu vas bien, ou de celles qui disparaissent quand tu vacilles? De celles qui te regardent comme une alliée, ou de celles qui te scannent comme une menace potentielle? J'ai eu des amitiés féminines précieuses, profondes, nécessaires. Mais elles tenaient à des affinités réelles, à une confiance construite, à des conversations qui ne demandaient pas de masque. Elles n'avaient rien d'idéologique. Le reste, c'était du décor. Une solidarité de surface, fragile, conditionnelle.

Ce slogan, au fond, m'a surtout appris une chose: penser par soi-même fatigue les gens. Si tu critiques une femme, tu es dure. Si tu refuses de la défendre, tu es suspecte. Si tu ne t'alignes pas immédiatement, on te demande pour qui tu roules. Comme si tout était camp contre camp. Comme si la nuance était une trahison. J'ai souvent eu le sentiment qu'on attendait moins de moi une solidarité réelle qu'une docilité bien présentée.

Ce qui me lasse aussi, c'est cette idée que les femmes devraient être protégées de la contradiction, comme si elles ne pouvaient pas encaisser un désaccord sans s'effondrer. Comme si dire je ne suis pas d'accord était une forme de violence. Comme si reconnaître qu'une femme nous a fait du mal revenait à attaquer l'ensemble du groupe. À force de vouloir maintenir une façade de bienveillance collective, on finit par nier ce qui se passe réellement dans les relations.

Je crois que ce que je ressens aujourd'hui tient moins de la colère que de l'usure. Cette sensation d'être constamment en train de mesurer ses mots, de lisser ses phrases, d'ajuster son ton pour ne pas être mal interprétée. Je n'ai plus envie d'être une femme exemplaire, ni une femme problématique. Je n'ai plus envie d'être un symbole, ni une caution. J'aimerais juste pouvoir dire: cette relation m'a abîmée, cette femme m'a fait du mal, cette situation était injuste, sans qu'on m'explique que je mets la sororité en danger.

Peut-être que le problème n'a jamais été l'idée de se soutenir, mais l'obligation de le faire, coûte que coûte. Le soutien comme posture, comme badge moral, comme preuve d'appartenance. Quelque chose qui tolère mal la fatigue, le retrait, la déception. Parce qu'à un moment, il faut accepter que toutes les femmes ne seront pas nos alliées, ni nos amies, ni nos refuges. Et ce n'est pas une trahison. C'est juste une réalité, souvent décevante, parfois douloureuse.

Aujourd'hui, ce que je cherche est plus modeste et plus exigeant à la fois: des relations franches, imparfaites, parfois inconfortables, mais vraies. Et le droit de dire quand ça fait mal, sans devoir m'excuser de troubler l'image.

it's ok i'm ok

 

J'ai totalement conscience d'être à contre courant sur ce coup mais je n'ai pas vu ce mois de janvier passer. Peut-être parce que je suis nulle part et carrément partout et que quelque part, ça bouffe beaucoup de temps cette connerie. 

floating down confidence river

 

Quand la journée a été longue, je sais que je peux compter sur un titre de Suki Waterhouse. 

Ca et une série anglaise sur des zombies. 

Regardez In The Flesh. Et écoutez Memoir Of A Sparklemuffin.

my lover's gone, his boots no longer by my door


[carnet de voyage :: 10 décembre 2008]

Dernier soir à Londres. Décembre. Il a neigé un peu, juste assez pour te rappeler que tes os sont en location permanente pour le froid. Soho. Pubs. Trois pintes. Ensuite un bistro. On rit trop, on parle trop, on finit par embrasser quelqu’un comme si on avait attendu des siècles pour ça. Et puis, bam, un bus rouge percute un autre bus rouge. Personne n’est blessé, évidemment, mais moi, coincée entre la vitre et lui, je me rends compte que Londres aime te surprendre quand tu crois maîtriser quelque chose. Winter sick, tu sais. Le romantisme fait froid.

Le vol vers le sud te change la perception du monde. Somewhere devient Nowhere, Nowhere devient Somewhere. Partout devient un peu nulle part. Et puis l’Australie. Le soleil qui te frappe en pleine figure et te fait pleurer comme une idiote parce que tu viens de laisser derrière toi une ville qui n’a jamais été chaude. Londres transforme la chaleur en mythe. Le temps et le lieu se mélangent, tout devient légende dans ta tête.

Je suis ici pour écrire. Pas pour le tourisme. Pour écrire, il faut de la distance. Le froid de Londres me rend incapable de penser. Ici, je m’étale sur l’herbe, sur un vieux banc, sous un gum tree, avec un laptop qui chauffe plus vite que moi et des mouches qui me jugent. Le soleil fait moitié du boulot. Les oiseaux, les insectes, la chaleur, tout rythme mes phrases. Écrire devient un rite. La distance transforme la mémoire en portail. Chaque rivière, chaque buisson, chaque bruit devient un fragment que je peux trafiquer jusqu’à ce qu’il devienne réel sous mes doigts.

I started saying no and accidentally saved myself a lot of time


J’y peux rien, j’aime le non.

Vraiment. Le non franc. Le non qui arrive sec. Celui qui ne fait pas semblant de réfléchir pendant trois jours pour finir par dire oui quand même. J’aime le non parce que j’aime quand les choses sont claires, nettes, respirables. Et surtout parce que j’aime être seule. Pas seule triste, pas seule abandonnée, seule bien. Seule calme. Seule qui pense droit.

Le oui, lui, a une fâcheuse tendance à m’embarquer dans des boucles. Des boucles d’agendas, de discussions interminables, de trucs prévus trop à l’avance, trop expliqués, trop commentés. On dit oui et soudain il faut confirmer, relancer, préciser, s’adapter. Le oui n’est jamais seul. Il arrive avec des annexes. Des attentes. Des suites. Et moi, très vite, ça me fait chier.

Je sais presque toujours tout de suite. Pas avec la tête, avec le corps. Il y a un léger recul intérieur, une micro-lassitude immédiate. Un "oh non" silencieux qui arrive avant toute phrase polie. Et pourtant, longtemps, j’ai négocié avec moi-même. Je me suis dit que ce serait rapide, que ce serait bien de faire un effort, que ça ne me coûterait rien. Spoiler: ça coûte toujours quelque chose. Pas forcément beaucoup, mais assez pour que je me contorsionne avec mes démons.

Le problème avec le oui, c'est pas tant qu’il est mauvais. C’est qu’il est envahissant. Il s’installe. Il prend la place. Il transforme une journée simple en journée pleine. Et les journées pleines, j'évite. Trop de bruit. Trop de circulation. Trop d’énergie dépensée pour maintenir une version sociale de moi-même alors que je me porte très bien sans.

Dire non, ce n'est pas refuser les autres. C’est me choisir moi dans mon état naturel. C’est préserver ce truc rare et sous-estimé: la continuité intérieure. Ne pas être coupée toutes les deux heures par une obligation que je n’ai même pas désirée. Ne pas finir par en vouloir aux gens alors que le problème, c’est juste que je n’ai pas su dire stop au bon moment.

Il y a des gens que le non rend nerveux. Ils posent des questions. Ils veulent des raisons. Ils cherchent une faille. Comme si le non devait être justifié, argumenté, validé par un comité. Mais je n’ai rien contre eux. J’ai juste quelque chose POUR moi. Et ça, bizarrement, ça passe mal.

Le non, pour moi, c’est de l’hygiène. Une manière d’éviter l’encombrement. Une façon de garder de la place pour les vrais oui, ceux qui ne me demandent pas d’effort, pas de rôle, pas d’adaptation permanente. Les oui que je peux dire sans soupirer intérieurement, sans regarder l’heure, sans compter les jours avant que ça se termine.

J’y peux rien, j’aime le non. Il m’évite des détours. Il m’évite des discussions. Il m’évite des versions de moi que je n’ai plus envie d’entretenir. Il me laisse tranquille. Et franchement, c’est exactement ce que je demande à la vie en ce moment.