Munissez-vous de guimauve, de roses rouges et de bougies Yankee Candle. De mon côté, il y a un cendrier qui déborde et une série de questions que je n’ai plus envie de faire taire.
Depuis quelque temps, je fais un bilan. Pas celui, un peu théâtral, qu’on fait à vingt ans pour donner une forme à sa souffrance. Un bilan plus calme, plus précis, sans le filtre romantique qu’on applique souvent a posteriori pour rendre certaines histoires supportables. Je regarde les choses comme elles ont été. Les élans, les ratés, les moments de présence réelle et ceux, plus nombreux qu’on ne voudrait l’admettre, où l’on reste sans être vraiment là.
Et ce qui revient, avec une régularité presque mécanique, c’est ça. Je suis une excellente amie. Loyale, disponible, capable de soutenir quelqu’un sans compter. Mais une compagne, au sens classique du terme, au sens attendu, celui qui mène quelque part de défini, je ne suis pas certaine de l’avoir jamais été. Ni même d’avoir réellement cherché à l’être.
C’est là que le malentendu commence. Parce que, de l’extérieur, je coche suffisamment de cases pour que l’histoire paraisse crédible. Pendant longtemps, j’ai cru que cela suffisait. Qu’en réunissant les bons éléments, attention, humour, stabilité relative, quelque chose finirait par tenir. Comme si l’amour relevait d’une logique d’assemblage. Or, ce n’était pas tant une tentative sincère qu’une forme d’adhésion à un scénario que je n’avais jamais vraiment interrogé.
Ce scénario, je l’ai pourtant toujours tenu à distance. Très tôt, sans fracas, sans revendication particulière, certaines choses ne faisaient simplement pas partie de ce que j’imaginais pour moi. Le mariage, les enfants biologiques, une trajectoire linéaire. Ce n’était ni une posture ni une réaction. Plutôt une forme de cohérence interne, stable dans le temps, construite à partir de ce que j’observais autour de moi.
Et puis il y a eu une rupture qui n’en était pas une. Pas une séparation, pas une fin progressive. Une disparition. Un accident. Quelqu’un que j’aimais vraiment, d’une manière que je n’ai comprise que trop tard. Quelque chose de vivant, justement. Quelque chose que je n’ai pas su chérir à la hauteur de ce que c’était. Et qui s’est arrêté net, sans négociation possible, sans seconde tentative.
La mort a cette brutalité-là. Elle ne laisse aucune place à la réécriture. Elle fige les choses dans leur état imparfait. Elle enlève toute illusion de contrôle. Et surtout, elle rend très difficile de croire encore que la durée, à elle seule, aurait une valeur.
Après ça, certaines évidences ne tiennent plus. L’idée qu’il faudrait préserver à tout prix, tenir coûte que coûte, faire durer même quand l’élan n’est plus là, me paraît plus fragile qu’avant. J’ai vu ce que c’était, quelque chose qui s’arrête sans prévenir. Et ça laisse une trace particulière. Pas seulement du manque. Une forme de lucidité un peu sèche.
Alors oui, j’ai observé aussi les autres. Des couples qui ne se détestent pas vraiment, mais qui avancent par inertie. Des vies partagées qui tiennent davantage par habitude que par désir. Rien de spectaculaire, rien de franchement malheureux. Et c’est peut-être ce qui est le plus troublant. Cette manière de continuer sans se demander si l’élan est toujours là. Comme si la durée suffisait à justifier la présence.
Je ne crois pas que l’amour soit une destination. Ni un contrat qu’il faudrait honorer coûte que coûte. Je le vois plutôt comme une suite de rencontres qui déplacent, qui obligent à se regarder autrement, qui laissent une trace. Pas nécessairement heureuse, mais signifiante. La différence, pour moi, est là. Être transformée plutôt que retenue.
Cela ne signifie pas que tout m’est indifférent. Ni que je sois imperméable à l’attachement, à la peur de perdre, ou même, parfois, à l’envie très simple que quelque chose dure. Mais je me méfie de ce qui dure uniquement parce qu’on a décidé que cela devait durer. De ce glissement discret entre choix et contrainte, entre engagement et renoncement à soi.
On m’a déjà dit que c’était une forme d’immaturité. Je n’en suis plus si sûre. Il me semble au contraire qu’il faut une certaine lucidité pour reconnaître qu’une décision prise à un moment donné ne devrait pas engager toute une vie si elle ne correspond plus à ce que l’on est devenu. La cohérence n’est pas la rigidité. Et rester n’est pas toujours une preuve de profondeur.
S’accrocher à quelque chose qui ne tient plus a souvent plus à voir avec la peur qu’avec l’amour. Peur du vide, peur de recommencer, peur de se retrouver seul face à soi-même sans structure. C’est compréhensible. Mais ce n’est pas, à mes yeux, une base suffisante.
Ce que je cherche, si cela existe, est plus simple et plus exigeant à la fois. Quelque chose de vivant. Une présence qui ne repose pas uniquement sur un cadre, mais sur un choix renouvelé. Non pas fuir, mais choisir. Non pas rester par défaut, mais parce que cela a encore du sens.
Je sais que pour certains, ce sens passe par une construction classique, un foyer, une continuité. Et je n’ai rien à opposer à cela. Simplement, ce n’est pas la forme que cela prend pour moi. Et il m’a fallu du temps pour cesser de considérer cette différence comme un problème à corriger.
L’amour que je conçois aujourd’hui n’est pas celui qui tient parce qu’il est sécurisé. C’est celui qui tient parce qu’il mérite, chaque jour, de continuer à exister. Sans garantie. Sans automatisme. Ou pas du tout.
W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
attention. ce post est pour les lovers.
don't make me dream about you

Je ne sais plus qui disait ça, mais je suis d'accord, je voudrais bien avoir un matelas à mémoire de forme Dua Lipa.
Il a attendu plus de vingt ans.
Le truc avec les crooners c'est qu'on se fout de la gueule des femmes qui les écoutent. Les femmes qui ont un chanteur à elles, une voix qui leur fait un truc quelque part, qu'elles écoutent un soir de semaine en se sentant très mystérieuses. Je les ai regardées longtemps avec cette condescendance tranquille de quelqu'un qui est absolument certain de ne jamais tomber dans ce panneau-là. Ma mère et les autres avec leurs chanteurs amoureux à la con.
Bah voilà.
Ce que je n'avais pas compris petite devant ce clip, ce que j'ai mis vingt ans à formuler, c'est que Chris Isaak ne fait pas de la musique romantique. Il fait de la musique sur ce que le désir fait aux gens. Ce n'est pas la même chose. Le romantisme console. Lui, il ne console pas. Il décrit. Et il décrit avec une précision qui fait mal parce que c'est exactement ça, exactement cette façon qu'ont les choses de nous échapper au moment où on croit les tenir.
Wicked Game n'est pas une chanson d'amour. C'est une chanson sur quelqu'un qui sait très bien ce qui va se passer et qui y va quand même. Ce monde is only gonna break your heart. Il te prévient. Il le dit dès le début. Et t'y vas quand même parce que c'est ça ou rien et que rien c'est pire.
A dix ans je ne savais pas mettre des mots dessus. Mais quelque chose dans ce clip, dans cette plage, dans Helena Christensen et dans la façon dont il la regardait comme si elle était à la fois la meilleure et la pire chose qui lui soit arrivée, quelque chose a dit oui. Ça. Je voulais comprendre ce que c'était.
J'ai mis plus de vingt ans mais j'ai compris.
pretty girls don't cry they know exactly what they want
Vous remarquerez que ce blog prend des allures de vacances. Je remarque aussi. Mon cerveau essaie de me dire un truc et pour une fois je l'écoute au lieu de lui répondre oui mais.
Je crois que j'ai appris à apprivoiser le dimanche. À le rendre vraiment calme, vraiment reposant, pas juste moins pire que lundi. Je ne sais plus ce que ça fait de stresser d'avance pour la semaine qui arrive, de ruminer une connerie hypothétique un dimanche après-midi comme si c'était un sport de haut niveau. C'est parti. Je sais pas où, je pose pas de questions.
J'alterne entre Laura Nyro et Chris Isaak, et je pense à aller voir Marty Supreme demain. Pas parce qu'il FAUT le voir. Juste parce que j'en ai envie, ce qui est une distinction qui mérite d'être célébrée. Parce que Timothée Chalamet nous a un peu pris en otage de ce côté-là, il faut le dire. Je ne me vois pas ne pas aller voir un de ses films. Passage obligé comme une première cuite ou un chagrin d'amour, t'as pas vraiment le choix, ça fait partie du parcours. On pourrait le filmer en train de réciter l'annuaire téléphonique et on achèterait quand même sa place en avance. Et ses cheveux. Ses cheveux, sérieusement. Quel petit con. Je veux dire ça avec tout l'amour du monde mais quel petit con.
sunday yoga trip
A chaque fois que je vois Dua Lipa, je respire le calme et
la sérénité. Vraiment. Il y a quelque chose de presque religieux dans sa façon
d’exister, comme si elle avait réglé un truc que le reste de l’humanité n’a pas
encore compris. Elle dégage cette paix intérieure que d’autres cherchent
pendant vingt ans de thérapie et trois retraites de méditation au Costa Rica.
Si elle monte une secte, je la suis. Je signe, je donne mes économies, je
recrute des membres. Je suis prête.
Dimanche douceur. Je viens juste de me réveiller. J’avais oublié de fermer les
volets en allant me coucher, ce qui est soit une erreur soit la meilleure
décision que j’aie prise cette semaine, le jury délibère encore. C’est donc
avec un grand soleil plein la figure et un ciel d’un bleu indécent que je me
suis extirpée du lit, les yeux plissés comme quelqu’un qui sort d’un bunker
après trois semaines.
Aucune idée du programme du jour. C’est le truc avec le dimanche quand il se
passe bien, il n’a pas de forme définie, il ressemble à de l’eau tiède dans une
bonne baignoire. Peut-être quelques étirements. Peut-être une bière en faisant
lesdits étirements parce que personne ne fait les règles ici et que la
combinaison est sous-estimée par la communauté médicale. Peut-être rien du
tout, ce qui est aussi une activité à part entière et qui mériterait d’être
mieux reconnue comme telle.
On verra bien. C’est ça le dimanche réussi. On verra bien.
le club du cringe

La Lune Mauve a écrit un truc qui m’a touchée. Elle a repris
une expression que j’avais balancée en commentaire chez Frankie, le club du
cringe, et elle en a fait un article entier sur pourquoi on blogue encore en
2026, pourquoi c’est un acte politique, pourquoi la netstalgie c’est peut-être
une fausse piste et le présent une meilleure idée. Et en la lisant j’ai eu
exactement ce truc que le web indépendant est le seul endroit à produire encore:
l’envie de répondre. Pas dans une boîte de commentaires de 280 caractères.
Vraiment répondre. Prendre la place qu’il faut, développer, contredire un peu,
prolonger.
Parce que je vais te dire ce que c’est vraiment, un blog en 2026. C’est de la
désobéissance civile en Courrier New.
On vit dans un monde où l’expression personnelle est devenue une industrie
extractive. Tu ne postes pas, tu produis. Tu ne partages pas, tu t’optimises.
Chaque pensée qui sort de ta tête doit être formatée, découpée en morceaux
digestibles, collée sous un son qui tourne en boucle depuis trois semaines, et
soumise à un algorithme qui te donne une note sans te le dire. Ton existence en
ligne est une petite entreprise et tu n’as même pas eu le choix d’y investir. C’est
arrivé progressivement, confortablement, comme toutes les choses vraiment
mauvaises pour toi.
Le blog c’est le chemin inverse. C’est revenir à la lumière tout doucement,
comme quand tu sors d’une salle de cinéma en plein après-midi et que tu as
besoin de deux minutes pour te rappeler que le monde extérieur existe encore.
Tu écris. Tu publies. Tu vas lire dans un café ou promener ton chien ou faire
autre chose d’incarné et de réel. Et ta page continue d’exister sans toi,
tranquillement, sans rien demander, comme une petite lumière allumée dans une
pièce vide que les gens trouvent parce qu’ils cherchaient exactement cette
lumière-là sans savoir qu’elle existait.
Ce que j’aime dans ce format, c’est qu’il appelle une communauté qui n’a rien à
vendre. Des gens qui débarquent avec leurs névroses, leurs obsessions, leurs
références qui n’intéressent peut-être que neuf personnes sur terre, et qui les
posent là sans stratégie de contenu ni calendrier éditorial ni notion de
visibilité organique. On est le Skyblog pour adultes en manque de temps perdu.
On a gardé l’énergie des forums de 2003, cette époque glorieuse où on débattait
pendant quarante pages de si Radiohead avait trahi ses fans avec Kid A, et on l’a
mise dans quelque chose de plus lent, de plus construit, de plus assumé.
Ce n’est pas non plus une question de nostalgie. Ce n’est pas parce que c’était
mieux avant. C’est parce que certaines formes résistent mieux que d’autres au
passage du temps, comme une bonne veste en cuir ou un disque de Patti Smith. Le
texte long, le texte qui respire, qui prend le temps de développer une idée
jusqu’au bout sans se demander si les trois premières secondes vont accrocher,
c’est une forme qui tient. Et il y a quelque chose de profondément reposant
dans ce truc-là, dans le fait de lire quelqu’un qui n’est pas en train de
courir après quoi que ce soit.
Je pense souvent à ma page qui zone sur un écran à New York pendant que je
dors. Quelqu’un en Finlande qui a trouvé mon choix de photo chaotiquement
esthétique et qui est resté cinq minutes de plus que prévu. Encore une autre
personne dans le métro à Moscou un mardi matin qui lit un de mes textes et qui
sourit sans que je le sache jamais. C’est ça qui me nourrit, cette communion
bancale et silencieuse entre des inconnus qui ont décidé que le texte valait
encore quelque chose. Il n’y a pas de validation chiffrée, pas de notif qui
vibre toutes les trente secondes pour te rappeler que tu existes. Juste des
gens, quelque part, qui lisent.
Et puis il y a le truc du temps. Le blog résiste à la vitesse, et c’est presque
révolutionnaire dit comme ça mais c’est strictement vrai. Les réseaux t’ont
câblé pour la panique informationnelle. Tu dois connaître le dernier coup tordu
de Trump avant que ton matcha soit froid. Tu dois avoir une opinion sur tout en
temps réel ou tu es dépassée, inexistante. Le défilement infini c’est un tapis
roulant dans un aéroport, tu ne peux pas t’arrêter sans gêner tout le monde et
sans avoir l’air d’une personne avec un problème. Ici je m’arrête quand je
veux. Je publie quand j’ai quelque chose à dire. Je me mets à disposition le
temps d’un texte, comme on poserait un livre sur une table de café en partant,
à disposition de la prochaine personne qui passe, et ensuite je vais vaquer à
autre chose.
Reprendre un blog c’est reprendre du territoire. Décider qu’un coin d’internet
te ressemble vraiment, qu’il a une voix reconnaissable, une cohérence, une
trace compacte et têtue qui existera encore dans dix ans si tu as payé ton
hébergement. Ce n’est pas de la visibilité. Ce n’est pas de la présence de
marque. C’est juste une présence, tout court. Une façon de dire je suis là, j’ai
des trucs à dire, je choisis comment et quand je les dis, et si ça t’intéresse
tu sais où me trouver.
Le club du cringe a une table au fond. Vous pouvez venir sans réservation.
you will be missed
Il a suffi d’un simple texto. Loana est morte. Annoncé comme ça, sèchement, comme si c’était une des nôtres. Et dans un sens, c’était
ça. Hier j’étais attablée à la terrasse d’un café, ou peut-être affalée sur mon
canapé devant un énième film de merde produit par Amazon Prime, et le monde
continuait de tourner comme si rien, et en même temps quelque chose s’était
effondré discrètement quelque part.
On a perdu une amie. Enfin, c’est comme ça que ça s’est senti. Une amie qu’on n’avait
jamais rencontré, qu’on ne rencontrerait jamais, mais une amie quand même dans
le sens où on la portait quelque part, dans un coin de la tête, avec cette
vigilance sourde et permanente qu’on a pour les gens fragiles qu’on aime. Tu
sais, ce souffle qu’on retient quand quelqu’un s’approche un peu trop près du
bord. On le retenait souvent, pour elle. Trop souvent.
Elle était cette figure un peu énigmatique qui revenait puis repartait à sa
guise, comme une comète avec de mauvaises nouvelles. Elle pétait des câbles,
disparaissait, et puis un jour t’avais un vocal, enfouie dans les larmes,
"j’ai encore merdé, je suis désolée", et tu t’en voulais de pas
pouvoir faire quelque chose, de pas pouvoir tendre la main à travers l’écran et
lui dire mais non, mais arrête, mais t’as rien à te pardonner à nous. Et puis
le cycle recommençait. Et on regardait, impuissantes, comme toujours.
J’ai mis du temps à écrire cette note. C’est con parce qu’on ne la connaissait
pas, pas vraiment, pas dans le sens où ça compterait légalement ou socialement.
On n’avait pas son numéro. On ne s’est jamais croisées dans une rue, dans un
bar, nulle part. Elle était trop loin pour qu’on lui dise qu’on l’aimait quand
même. Et c’est ça qui reste coincé dans la gorge comme quelque chose qu’on peut
plus avaler ni recracher. L’amour sans adresse. L’inquiétude sans destinataire.
Le deuil sans légitimité officielle, parce que le monde t’expliquera volontiers
que tu n’as pas le droit d’être dévastée pour quelqu’un que t’as jamais touché.
Quand je regarde une de ses photos, j’ai toujours eu cette envie étrange de
pleurer et de vouloir la prendre dans les bras. Pas par pitié. Par
reconnaissance, peut-être. Par colère, sûrement. Parce que cette fille était
là, entière, lumineuse, et le monde a décidé très tôt qu’elle servirait à
quelque chose de précis et de jetable. On l’a regardée vivre dans une maison en
verre pendant des semaines. On a regardé ses larmes, ses rires, son corps, ses
doutes. On a tout pris. Et quand l’émission s’est terminée, on l’a reposée
quelque part et on a continué.
Personne ne mérite ça. Personne ne mérite de payer la gloire aussi cher. Et
Loana, elle a payé cash, en billets de souffrance, pendant des années, sous les
yeux de tout le monde, souvent avec le monde qui regardait et ricanait au lieu
de s’alarmer. C’est ça l’injustice que j’arrive pas à digérer et que je
rajouterai au tableau avec les autres, le grand tableau mural de toutes les
choses qui démontrent que la société est fondamentalement tordue et cruelle
avec certains et indéfiniment indulgente avec d’autres.
Paris Hilton et d’autres de sa caste, eux, ils peuvent déambuler dans une station-service,
s’amuser à jouer aux pauvres. Tourner une émission de télé-réalité sur sa
propre vie, et puis écrire un livre, lancer une marque, réinventer son image en
survivant. Ca, le monde applaudit.
Mais les gens d’en bas, eux, c’est différent. Un nom, une faible lumière de
projecteur, un peu de thunes et tout s’écroule. Parce que personne t’a appris à
tenir debout sous le soleil. Parce que personne t’a dit que la célébrité sans
structure c’est un cadeau piégé. Parce que le monde t’a regardé briller
exactement le temps que ça l’arrange, et après il a zappé. Et toi t’es resté là, dans le silence d’après, à essayer de comprendre ce que t’étais censé faire avec les débris.
Loana, elle était de ceux-là. Arrivée de nulle part, propulsée partout, puis
lâchée dans le vide avec un sourire et une caméra qui s’éteint. Ce qui s’est
passé après, on le sait. On l’a regardé se passer en direct, par bribes, par
éclats médiatiques, par retours fracassants et nouvelles disparitions. Et à
chaque fois on espérait que cette fois serait différente.
Repose-toi, enfin.
it’s about the passion to make art even when you don’t make it
Bootsy Holler débarque à Seattle en 1992 avec ce que tout le monde a à 23 ans: rien de solide, une intuition, et l’envie désespérée de trouver des gens qui lui ressemblent. Ce qu’elle trouve, c’est une scène. Pas la scène, celle-là était déjà en train de s’évaporer en fumée de cigarette et en mythe MTV. Layne Staley décède un peu après son arrivée. Nirvana joue dans des arènes. Le mot grunge existe maintenant, ce qui veut dire que le truc est mort. Elle arrive dans les décombres glorieux d’un mouvement et décide que c’est exactement là qu’elle veut être.
Parce que ce qu’elle documente, ce n’est pas la légende. C’est l’après. Les gamins poussés hors de la ville par une loi absurde sur les concerts pour mineurs, qui se retrouvaient à Bellevue, Issaquah, dans des salles de banlieue, et qui disaient fuck you et faisaient leur truc quand même. C’est de là que sortent Modest Mouse et les Murder City Devils. La rébellion contre la rébellion. Le punk qui se rebelle contre le punk qui est devenu une marque déposée. Il y a quelque chose de profondément logique là-dedans, et de profondément triste aussi, et Bootsy le voit avec son Canon AE-1 et une seule focale parce que c’est tout ce qu’elle peut se payer.
Ce qui me frappe dans ses photos, et je vais être honnête, c’est l’absence totale de posture. Personne ne pose. Personne ne performe pour l’objectif. Les gens existent, c’est tout, et Bootsy est là parce qu’elle fait partie du décor depuis assez longtemps pour qu’on l’oublie.
C’est ça le truc avec la photographie de scène faite par quelqu’un qui est vraiment dans la scène, tu sens la différence immédiatement. Elle documentait sa vie. Les musiciens, les bookers et les videurs étaient ses amis. Elle allait voir des groupes qu’elle aimait, dans des endroits où elle pouvait entrer gratuitement. Elle ne savait pas qu’elle était au milieu de quelque chose de nouveau.
Moi je m’y retrouve pour une raison précise et un peu honteuse: je suis arrivée trop tard à tout. Trop tard pour le punk des années 80, trop tard pour la scène post-punk qui m’aurait convenu, trop tard pour ces salles enfumées où l’on ne savait pas encore qu’on vivait quelque chose d’important. Et il y a quelque chose de profondément réconfortant dans le travail de Bootsy, l’idée que la deuxième vague compte autant que la première. Que les gamins qui n’ont pas vu Nirvana au Crocodile existent quand même. Autrement.
MAKiNG iT (Damiani Books, 2025): pour ceux qui aiment arriver dans les décombres et trouver ça suffisant.
the simple life
J’ai beau dire, j’ai toujours aimé me balader au Marais,
même par mauvais temps. Surtout par mauvais temps, en fait. Il y a quelque
chose de profondément satisfaisant à se traîner dans ces ruelles pavées sous
une bruine dégueu, les mains dans les poches, en se prenant pour le personnage
principal d’un film d’auteur français que personne ne verra jamais. Le Marais
sous la pluie, c’est le seul endroit à Paris où tu peux avoir l’air
mélancolique et intéressant sans que ça fasse trop forcé. Partout ailleurs, t’as
juste l’air d’avoir oublié ton parapluie.
Il y a quelques jours, j’ai flâné là-bas avec Francette. Francette, pour ceux
qui ne la connaissent pas, est une créature à part. J’aime bien lui faire
découvrir des trucs parce que d’abord c’est moi qui décide où on va, ce qui me
convient parfaitement, et ensuite parce que je la suspecte d’avoir une vibe de
bourge profondément enfouie sous ses airs de normalité. Genre elle dit oh c’est
mignon devant les endroits qui coûtent 18€ le carrot cake. C’est un signal. Je
connais ces signaux.
On s’est arrêtées au Loir dans la Théière, évidemment. Parce que quand t’emmènes
quelqu’un dans le Marais et que tu veux lui signifier subtilement je suis
quelqu’un de bien mais avec du goût, t’as pas cinquante options. C’est un
classique absolu, le genre d’endroit qui existe depuis assez longtemps pour
être authentique mais depuis pas trop longtemps pour être has been. L’équilibre
parfait. Les tartes y sont obscènes au sens littéral du terme, pas sûre que ce
soit légal d’exposer ça en vitrine sans avertissement. Francette a commandé un
thé et a fait la tête devant la carte deux minutes avant de prendre exactement
ce que j’avais suggéré. Comme prévu. Je la lis comme un livre.
Ensuite je suis rentrée, j’ai enfilé mon survêtement de philosophe désabusée,
et je me suis mise devant la première saison de The White Lotus. Et là,
quelque chose s’est brisé en moi, ou plutôt, quelque chose s’est éveillé. Un
désir profond, irrationnel, légèrement honteux.
J’ai envie de vacances dans un spa.
Pas un truc Club Med, soyons clairs. Pas les buffets à volonté avec animation
aquatique le jeudi et bracelet en plastique au poignet comme si t’étais une
bouteille consignée. Non. Je parle d’un truc de riches. Un endroit où le
personnel te sourit avec les yeux vides de quelqu’un qui a signé une clause de
confidentialité sur tes névroses. Un endroit où les serviettes sont plus
épaisses que tes économies et où le petit-déjeuner se prend dans un silence
contemplatif sur une terrasse en bois flotté avec vue sur quelque chose d’inutilement
majestueux.
Je passerais mes matinées à critiquer chaque vacancier depuis ma table
stratégiquement choisie. Ce couple qui se parle pas mais qui se prend en photo
devant tout. Cette femme seule avec trop de bagages et un carnet Moleskine qu’elle
remplit de réflexions. Ce type en lin beige qui dit je me reconnecte alors qu’il
vérifie ses mails toutes les dix minutes depuis les toilettes. Je les verrais
tous. Je les jugerais tous. Ce serait mon activité principale et j’y
excellerais.
L’après-midi, j’essaierais de régler mes problèmes de riche à coups de
massages, de reiki et de chasse au trésor à base de cocaïne. Parce que c’est
ça le truc avec les vacances de luxe, t’arrives
avec des problèmes parfaitement concrets (l’anxiété, l’ennui existentiel, le
fait que t’as aucune idée de ce que tu fais de ta vie) et tu restes jusqu’à ce
qu’un thérapeute holistique en tunique blanche te convainque que c’est en fait
une question d’énergie. Et toi tu acquiesces parce que la tisane aux herbes qu’on
t’a servie à 11h avait l’air sérieuse et que de toute façon t’es venue ici précisément
pour croire à des trucs.
Le soir, dîner en silence avec une coupe de blanc naturel à 40 balles que
personne ne peut vraiment distinguer d’un Côtes-du-Rhône à 9 euros, mais l’important
c’est pas ça. L’important c’est l’intention.
Non, vraiment. La vie simple.
more to know about me [the scream edition]

# tout ce qui m'élève vers le haut, j'ai le vertige du ciel, même le regarder me suffit
# les cabines d’essayage avec rideau qui ne ferme pas complètement
# les trottoirs étroits quand quelqu’un arrive en face et qu’il faut choisir un côté
# les restaurants où il faut partager les plats
# les miroirs dans les ascenseurs (je refuse d’élaborer)
# les gens qui disent "je t’observe depuis tout à l’heure"
# les mails avec "URGENT" en majuscules dans l’objet
# les gens qui disent "on se capte vite" et qui le pensent
# les photos prises sans prévenir
# les guêpes, les abeilles, tout ce qui pique en fait
I'm still here I think I'm still here the mail comes in my name the mirror has my face
Je dois admettre que j’aime bien la nouvelle moi qui est en
réalité la moi avant que je ne devienne l’ancienne moi. Ce qui est une phrase
absolument imbuvable à dire à voix haute mais qui a le mérite d’être vraie. Se
retrouver, c’est un soulagement. Pas le genre de soulagement spectaculaire qu’on
voit dans les films. Pas de larmes sur fond musical, pas de coucher de soleil
symbolique, pas de zoom lent sur un visage qui sourit enfin. Non. C’est plus
discret que ça. C’est le genre de soulagement qui ressemble à enlever des
chaussures trop serrées qu’on portait depuis tellement longtemps qu’on avait
oublié que les pieds pouvaient ne pas faire mal.
Ça a quelque chose de très doux en goût. De l’ordre d’un déjeuner fancy au bord
de mer (pas le bord de mer gris et venteux où on mange un sandwich en
plastique en regardant un chien mouillé courir après une mouette). Non. Le bord
de mer où la nappe est blanche, où quelqu’un a mis une fleur dans un vase alors
que c’est complètement inutile et c’est exactement pour ça que c’est bien, où
le poisson est si frais qu’il n’a pas besoin d’être autre chose que lui-même.
Un endroit où personne ne regarde son téléphone parce que la réalité, pour une
fois, gagne haut la main contre le scroll infini.
Oui, mon nouveau moi (qui est l’ancien moi, on a établi que c’était compliqué) a
toujours eu une passion secrète pour le luxe. Pas le luxe clinquant, pas le
luxe qui se porte autour du cou pour qu’on le voie depuis l’autre bout du
restaurant. Le luxe silencieux. Celui qui se glisse dans les détails: le poids
d’un verre bien fait, le son d’une porte qui se ferme sans claquer, un café qui
arrive exactement à la bonne température comme si quelqu’un avait calculé ça
pour toi spécifiquement. Le luxe qui dit: ici, on a réfléchi. Ici, quelqu’un a
pris la peine.
Mon côté anarchiste caviar. Parce que oui, les deux coexistent très bien, merci
de poser la question. On peut trouver le système profondément absurde et quand
même apprécier que le beurre soit à température ambiante. On peut vouloir
renverser la table et prendre le temps de choisir la bonne table avant de la
renverser.
Alors voilà. Je suis de retour. Ou plutôt, j’étais déjà là, j’avais juste égaré
mes propres coordonnées GPS pendant un moment. Ce qui arrive. Ce qui arrive
même aux gens qui ont une très bonne mémoire et un sens de l’orientation que
leurs amis trouvent franchement agaçant. On se perd. Puis on commande quelque
chose de déraisonnablement bon au bord de l’eau, et l’adresse se remet à
exister.
there's a specific exhaustion in other people's urgency
Je suis une très mauvaise chanteuse. Je n’aime pas ma voix,
je ne l’ai jamais aimée. Il me disait qu’on aurait pu en faire quelque chose.
Je n’y ai jamais cru et je maintiens. Je préférais sa voix, à elle. C'était ce qu'il y avait de plus logique, de plus palpable. Elle méritait que je fasse un truc à sa hauteur. J'aurais aimé qu'on soit tous moins cons et qu'on fasse ce qu'il y avait à faire.
On a monté un groupe, il y a longtemps. Un truc qui sentait pas vraiment le
garage, qui sentait les adultes en devenir qui se prenaient pour des sous Nada
Surf. C’est un peu con. C’est exactement ce qu’il fallait être à cet âge-là.
J’ai composé Mild parce que ça m’appelait. En vrai, il y a eu d'autres. J’y ai joué de la batterie
parce que c’est plus dans mes cordes, dans tous les sens du terme. Le groupe s’appelait
Fairfax. Fairfax est mort avant d’avoir vécu. On était trop dépressifs pour en faire quelque chose de
viable. Quelques années plus tard je me dis qu’on avait plutôt le bon feeling.
Cet après-midi j’écrivais de nouveaux textes et j’ai repensé à cette chanson.
Je me suis dit autant que ça ressorte. Autant que ça traîne quelque part sur un
fond d’internet, entre deux algorithmes qui ne sauront pas quoi en faire. C’est
tout ce que je voulais au fond. Retrouver trace de quelque chose dont je
pouvais être fière. Peux-être que je posterai les autres. Je n'en sais rien.
Mais finalement j’ai réussi. C’est suffisant. C’est même bien. Juste parce que ça
existe.







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