Il y a quelques jours, le journaliste américain Jeff Sneider a menacé publiquement Inde Navarrette de "rumeurs sans fin" si son équipe continuait à l'ignorer. Il l'a posté sur X, en plein jour, signé de son nom, après un email resté sans réponse. Personne n'a parlé de ça plus de deux jours. Ce dont on a parlé, en revanche, pendant des semaines, au même moment, c'est de savoir si elle souriait trop aux hommes dans une interview.
Ce sont deux fils séparés. Sneider ne l'a jamais traitée de pick-me, ce n'est pas son registre à lui, sa menace à lui c'est autre chose, du chantage à la couverture presse. L'accusation de pick-me vient d'ailleurs, d'une partie du public, souvent féminine, qui juge son attitude trop complaisante avec les hommes. Deux menaces, deux auteurs, un seul moment, et un contraste qui suffit à lui seul. Un homme documenté, daté, nommé, menace une femme de représailles réelles. Une masse anonyme, au même moment, décide que le vrai sujet c'est elle. Sa façon d'être. Son air trop à l'aise. On a un coupable identifiable sous la main, et on choisit quand même de juger la victime collatérale de sa propre désirabilité. Ça s'appelle avoir le mauvais radar, et ce n'est pas un hasard.
Concrètement, ça commence toujours par des trucs minuscules. Aimer les voitures pour certaines. Rire fort, un rire gras, pas un petit gloussement poli, pour d'autres. Se gratter les fesses sans y penser, roter sans s'excuser, manger du poulet épicé. Le curseur est tellement bas. Juste parce qu'une femme n'a pas le droit d'être juste fun pour elle-même. C'est un peu comme quand on se fait belle un dimanche alors qu'on a juste prévu de bouffer des frites et de comater devant Netflix. Personne pour nous voir, aucune raison à donner, on le fait juste parce que ça fait du bien. Un homme qui rit fort tout seul dans son salon n'a jamais à se justifier de ce plaisir-là. Une femme, on lui trouve tout de suite un public, un calcul, une intention. Le postulat de départ, jamais énoncé, jamais discuté, c'est qu'elle n'a pas d'intériorité en dehors du regard de quelqu'un d'autre.
Pick-me. Le mot fait très TikTok, très nouveau, très 2020. Il ne l'est pas vraiment, et son histoire le trahit. Il apparaît dès 2016 dans les communautés afro-américaines sur Twitter, pour nommer des femmes qui reprenaient à leur compte un discours misogyne bien précis, celui qui valorise la femme "traditionnelle" face à des hommes qui tiennent ce discours. Ce n'est qu'ensuite, une fois récupéré massivement par des utilisatrices blanches que le sens s'élargit, se durcit, perd son contexte, jusqu'à pouvoir viser n'importe quelle femme jugée trop en phase avec les hommes. Un mot déplacé de son terrain d'origine et généralisé jusqu'à l'os.
Ce qu'il reste, une fois le mot vidé de son contexte, c'est la plus vieille technologie du patriarcat, celle qui classe les femmes en catégories qui s'excluent. Hier c'était la sainte et la traînée. Avant ça, l'épouse et la maîtresse. Aujourd'hui, l'authentique et la pick-me. Le contenu change, la forme jamais. Toujours une hiérarchie de légitimité féminine calculée sur la proximité au désir masculin.
Ce qui est vicieux, ici, c'est que cette grille tourne sans qu'aucun homme n'ait rien demandé. On croit faire de la vigilance féministe. On administre gratuitement, bénévolement, avec ferveur, une catégorie que le patriarcat a inventée avant nous et pour d'autres raisons que les nôtres. Personne ne nous paie pour ce travail. On le fait quand même, et on l'appelle sororité. La journaliste Racha Belmehdi, qui a consacré un livre entier à la rivalité féminine, dit un truc simple là-dessus: cette rivalité est réelle, omniprésente, et balayée sous le tapis par les féministes elles-mêmes, par pudeur ou par fierté mal placée. Dans cette guerre-là, il n'y a que deux gagnants, et ce ne sont jamais les femmes. Le patriarcat, et la misogynie.
Il faut dire un truc simple et qu'on refuse de dire. Le désir n'est pas un sous-produit gênant de l'industrie du divertissement, c'est son matériau de base, sa raison d'exister. Sans lui, pas de billetterie, pas d'abonnement, pas de couverture presse, pas de contrat de pub. Toute l'industrie tourne autour de ça, pas seulement Navarrette, tout le monde dedans. Elle, en plus, est payée pour ça, c'est écrit dans son contrat en filigrane depuis Obsession.
Le problème n'est donc jamais qu'elle produise du désir. C'est la fonction du métier, pas une charge qu'on lui impose contre son gré. Le problème, c'est qu'elle en produise en dehors de ce qui a été prévu pour ça, du script, du rôle, du studio. Une interview non scriptée, un rire non validé par une agence, une façon d'être avec un homme sans qu'un réalisateur ait dit action. Ce désir-là n'appartient à personne, et surtout il ne rapporte à personne. On tolère très bien la désirabilité facturée. On tolère beaucoup moins la désirabilité qui s'échappe toute seule, sans qu'on ait payé pour la mettre en scène.
Le public qui la juge continuera d'aller voir ses films. Il continuera de suivre sa promo X-Men. Il ne peut pas vouloir la fin du désir qu'il consomme, alors il fait autre chose. Il lui reproche à elle d'avoir ce dont il a besoin. Le bouc émissaire ne marche que tant que personne ne sait qu'il en est un.
Il y a un article, sorti au même moment, titré "Is Inde Navarrette a Pick-Me, or Do You Hate Women?" Son autrice dit l'avoir vu venir depuis le début, qu'elle savait qu'après Obsession le procès pick-me arriverait forcément. Le titre suggère qu'elle prend sa défense. Sauf que le média qui publie ça, Evie Magazine, n'a rien d'un allié féministe. C'est un magazine américain classé à droite, parfois à l'extrême droite, monté par un couple conservateur, vendu comme "le Cosmo pour tradwives", qui écrit par ailleurs que le féminisme épuise les femmes et leur vole leur beauté.
Donc voilà où on en est. Une femme se fait juger par des femmes qui se croient féministes, selon une grille inventée par le patriarcat. Et elle se fait défendre par un média qui déteste ouvertement le féminisme, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec elle non plus, mais avec l'idée qu'une femme "trop féminine" mérite d'être protégée contre "les féministes qui détestent les femmes". Personne, dans cette histoire, ne la regarde vraiment, elle. Le camp qui l'attaque l'utilise pour policer les femmes entre elles. Le camp qui la défend l'utilise pour discréditer le féminisme en bloc. Elle n'est le sujet nulle part. Elle est le terrain.
Et il faut le dire clairement, pas le laisser filer entre les lignes. Sur toute la longueur de cet article aussi, on parle d'elle, autour d'elle, à travers elle. Jamais avec elle. Elle n'a jamais dit un mot ici. Elle est devenue un signe qu'on interprète, un dossier qu'on ouvre, dans les deux camps comme dans ce texte. C'est une forme de déshumanisation.
Maintenant, la vraie question. Pas "est-ce qu'elle est vraiment pick-me", celle-là ne mène nulle part. Mais: et si elle l'était? Vraiment. Consciemment. Le modèle Sydney Sweeney, qui ne dément jamais, qui encaisse, qui joue avec ce qu'on projette sur elle sans jamais donner l'explication qu'on attend.
Le désir masculin marche depuis toujours comme un échange. Un homme donne de l'attention, du statut, des ressources, et attend en retour quelque chose qui ressemble à de la soumission, à du "se donner". Une femme qui joue ce jeu consciemment et prend tout, l'attention, la célébrité, l'argent, sans jamais rendre ce qu'on attendait d'elle, elle ne vend rien. Elle prend ce qu'il y a à prendre et repart avec.
Ça, personne ne le pardonne aussi vite qu'une séduction ratée. Chez les hommes, ce qu'on déteste chez cette femme-là n'est pas qu'elle joue avec leur désir. C'est qu'elle gagne à ce jeu sans jamais se faire prendre en faute, sans jamais payer le prix qu'on croyait fixé d'avance. Ça montre que leur désir peut être pris, utilisé, sans qu'elle leur doive rien en retour. Ça les humilie, tout simplement. Tout ça, suppose qu'elle sache exactement ce qu'elle fait, qu'elle calcule, qu'elle joue un rôle en toute conscience. On ne peut pas le vérifier. C'est une lecture qui tient debout, pas une preuve.
Chez les femmes qui jugent, c'est la même panique, formulée autrement. Si la vulnérabilité, le vrai abandon de soi, sont censés être le prix à payer pour avoir de l'attention masculine, alors une femme qui obtient la même chose sans y laisser sa peau rend ce prix ridicule pour toutes celles qui croient devoir le payer. On ne la déteste pas parce qu'on est jalouse d'elle, ce serait trop simple, et ça nous dédouanerait trop vite. On panique parce qu'elle vient de prouver qu'on n'était peut-être pas obligées de payer ce prix-là.
Il existe une autre lecture, plus dérangeante encore, de ce qu'on appelle pick-me. La journaliste Maya Elboudrari, dans La Déferlante, rapportait un post de l'autrice féministe Valérie Rey-Robert à propos de candidates de Love Is Blind traitées de pick-me pour leur soumission apparente aux hommes. Rey-Robert renversait la lecture. Ces femmes savent très bien de quoi les hommes sont capables, et en se plaçant sous la protection de certains d'entre eux, elles espèrent seulement échapper à la violence des autres. Ce n'est plus de la faiblesse. C'est un calcul de sécurité, dans un rapport de force qui, lui, est bien réel.
Celle qui juge, ou celle qui joue avec les codes.
Celle qui juge croit défendre un tribunal qui mesure quelque chose de réel. Personne ne le lui a demandé. Celle qui joue avec les codes a quitté ce tribunal sans jamais le contester de front. Elle prend ce qu'il y a à prendre, et ne doit rien à personne.
Reprise de pouvoir, ou cellule un peu moins grillagée dans la même prison. Je ne trancherai pas.
Ce que je sais, c'est qu'un homme a menacé Inde Navarrette de rumeurs le mois même où des femmes la jugeaient sur son sourire. Deux tribunaux, une seule accusée. Et dans aucun des deux, personne ne lui a demandé son avis.
W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
terms and conditions of being wanted
funny how the nicest girls are always doing crime
Il y avait Mushaboom, de Feist, qui passait au Carrefour pendant que j’achetais des prunes et, pendant trois minutes, je me suis retrouvée dans une époque qu’on appelle maintenant l’optimistic millennial.
C’est quand même fou d’avoir besoin d’un nom pour une période qu’on a vécue sans savoir qu’elle allait finir. A l’époque, on ne disait pas: "Nous sommes actuellement dans la fenêtre historique comprise entre la fin du post-9/11 et le début de la catastrophe économique, merci de profiter de votre dernière décennie d’insouciance." On faisait des photos de nos chaussures.
Et quelles chaussures.
On fantasmait de promener notre cheval à Williamsburg. Je précise: notre cheval. A Williamsburg. Personne ne trouvait ça particulièrement absurde. On avait vu deux blogs, trois photos de filles avec un chapeau et un vélo à pignon fixe et nous étions prêts à changer de vie.
On courait après la dernière tendance avec une énergie qui, rétrospectivement, ressemble beaucoup à celle d’un rat de laboratoire sous caféine. Jeffrey Campbell aux pieds, petit slim noir, T-shirt des Strokes, veston à sequins sans manches. Rouge à lèvres très rouge. Eye-liner en quantité industrielle. Nous avions toutes l’air d’avoir une audition pour un clip de The XX à 18 heures.
Pour moi, c’était les expos, les concerts, les bars, les vernissages, les magazines et l’écriture entre deux. Une vie très sérieuse consacrée à des choses qui ne l’étaient pas forcément. Je pouvais passer une semaine à réfléchir à un groupe australien dont personne n’avait entendu parler et considérer que c’était une activité professionnelle parfaitement valable. Et quelque part, ça l’était.
C’est ça qui me revient avec cette histoire d’optimistic millennial. Pas vraiment l’optimisme. Le sentiment que nos obsessions avaient une valeur. On pouvait être obsédé par une chanteuse, un illustrateur, un photographe japonais, une paire de chaussures, un fanzine ou un groupe de rock islandais et imaginer que tout cela finirait par produire quelque chose. Pas forcément de l’argent. Pas forcément une carrière. Mais quelque chose.
Internet n’était pas encore entièrement devenu l’endroit où l’on vous explique comment monétiser votre passion en sept étapes. Il y avait encore des gens qui faisaient des blogs parce qu’ils avaient envie de parler d’un disque. Des gens qui faisaient des magazines parce qu’elles avaient envie d’écrire. Des gens qui montaient des soirées parce qu’ils avaient envie de voir des gens danser sur la même musique qu’eux. C’était bricolé, souvent prétentieux, parfois franchement mauvais, mais il y avait encore cette idée assez sympathique selon laquelle une vie pouvait être organisée autour de ce qui vous intéressait plutôt qu’autour de ce qui était rentable.
Et puis il y avait la grande machine culturelle qui nous disait que tout était possible.
Obama était président. Beyoncé était partout. H&M passait parfois de meilleure musique que les bars. Brooklyn était le nouveau Paris, puis le nouveau Berlin, puis le nouveau Brooklyn. Tout le monde voulait être cool et personne ne savait exactement ce que ça voulait dire, mais tout le monde avait une paire de lunettes de soleil. On était quand même les enfants de Lindsay Lohan, Paris Hilton et Johnny Knoxville. Sainte drogue, sainte sexe, saint rock’n’roll. Une trinité assez peu compatible avec l’idée d’une génération optimiste et bien organisée.
Lindsay Lohan nous expliquait qu’on pouvait avoir vingt ans, être riche, célèbre, sortir tous les soirs, embrasser trois personnes dans la même semaine et finir dans une publicité pour une chaîne de burgers. Paris Hilton avait fait de la vacuité une profession libérale, et Johnny Knoxville, lui, avait bâti sa carrière sur l’idée qu’il était parfaitement acceptable de se faire très mal pour divertir des inconnus. Voilà pour nos modèles culturels.
Et après on s’étonne qu’on ait grandi avec l’idée que la vie devait être fun.
Je crois qu’on confond aujourd’hui notre époque avec une forme d’optimisme qu’on n’avait pas vraiment. On ne pensait pas nécessairement que le monde nous appartenait. On pensait surtout que le monde était encore suffisamment ouvert pour qu’on puisse y faire notre petit truc.
Nuance.
On ne voulait pas forcément devenir PDG. On voulait ouvrir un bar, faire un disque, écrire un livre, partir à New York, monter un groupe, travailler dans une galerie, avoir un appartement avec une baignoire sur pieds et peut-être un chien qui s’appellerait Bowie. Le capitalisme nous avait vendu le lifestyle, mais on n’avait pas encore compris qu’il faudrait payer le lifestyle. C’est peut-être ça, le grand malentendu.
On nous regarde aujourd’hui et on dit: les millennials étaient optimistes, ils croyaient au développement personnel, aux startups, à la créativité, au travail qui a du sens.
Non. On croyait aux tote bags et à nos boissons Starbucks et on en avait rien à foutre de cette petite voix devenue aujourd’hui tellement familière: oui, mais concrètement, tu comptes en vivre comment? Parce que pour nous, c'était déjà la vie.
C’est peut-être pour ça que Mushaboom me fait autant d’effet maintenant. Pas parce que cette époque était formidable. Elle ne l’était pas. Elle était bourrée de trucs ridicules. Elle était parfois superficielle jusqu’à l’absurde. Nous passions beaucoup trop de temps à essayer d’avoir l’air de personnes qui avaient spontanément choisi de porter exactement les vêtements qu’elles portaient. Mais il y avait encore une chose que nous n’avions pas perdue. La possibilité d’être inutile pendant un moment. Aujourd’hui, tout doit servir. L’expérience doit devenir du contenu. Le goût doit devenir une identité. La passion doit devenir une activité secondaire. Le voyage doit produire des photos. Le dîner doit produire une story. Même le repos doit être optimisé. Nous, on avait surtout envie d’être cool. Et franchement, je trouve ça presque émouvant. Pas parce qu’on était jeunes. Je déteste cette nostalgie-là. La jeunesse n’est pas une période bénie, c’est surtout une période où l’on possède rarement assez d’argent pour acheter ce qu’on veut et suffisamment d’assurance pour prétendre que ce n’est pas grave.
Non. Ce qui me manque, c’est le futur avant qu’il devienne un problème. Le futur, à l’époque, c’était Williamsburg, un cheval complètement imaginaire et un appartement qu’on n’aurait jamais pu payer. C’était déjà beaucoup.
Maintenant, il y a du Feist au Carrefour.
Je suis sortie avec mes prunes.
please don't stop the music
Sinon, je me suis remise à zoner sur X, et c'était à la fois une excellente et une très mauvaise idée. J'avais coupé les infos depuis quelques semaines (ou plutôt les faits divers et autres rubriques de chiens écrasés), pour finalement apprendre, en vrac:
- qu'Attal s'est lancé dans une tournée intitulée, très alcooliquement, "1000 bistrots" (qui consiste donc, grosso modo, à faire de la pub pour de la Kro et à acheter les voix des électeurs à coup de plateaux de charcuterie)
- que les provinciaux portent des sacs Cabaia et vont voir des Monster Truck
- qu'Édouard Philippe a prévu de gagner les élections et, surtout, de prendre trois mois de vacances avant de prendre ses fonctions (parce que les guerres, le réchauffement climatique, la hausse des prix, tout ça, c'est bon, c'est chill)
- qu'Aurore Bergé a expliqué que le grand remplacement, ce n'était pas raciste, et que Thévenot est devenue LFI pendant trois secondes et demie, en mode "heu, c'est pas une opinion, c'est un délit, ma belle"
Il y a aussi eu une histoire de chaussures qu'on demanderait d'enlever en entrant chez quelqu'un, qui visiblement scandalisait Eugénie Bastié (l'Asie a appelé, elle aimerait que tu fermes bien ta gueule). Pour info, ma famille en Pologne a toute une collection de chaussons à proposer aux invités, et excusez-moi mais quand t'as passé des heures dans des chaussures de merde, t'es plutôt content de récupérer des charentaises, un thé et un plateau de fromages (déso pas déso d'aimer l'hospitalité). Après, c'est ça le problème avec l'obsession de l'opinion et la passion des bourgeois pour suranalyser des sujets qui n'en demandaient pas tant. Rendez-nous les 20h de mon enfance, avec des reportages et des interviews de gens qui ont des choses à dire, et pas juste des opinions à la con à distiller.
Le monde est devenu un pilier de bar.
london calling
Je ne dirais pas que je suis claquée. Je suis plutôt un peu en effervescence, comme un Efferalgan 500 dans un verre d’eau, mais avec moins de bulles et davantage de problèmes logistiques. Parce que potentiellement, je vais à Londres fin octobre. Et ça, évidemment, c’est devenu une sorte de petit événement intérieur alors que, techniquement, je ne sais même pas encore si je peux poser le jour qu’il faut. Mais bon. Dans ma tête, nous sommes déjà à Londres. J’ai regardé les hôtels. Les trajets. Les horaires. Les avions. Les quartiers. J’ai probablement déjà mentalement perdu mon passeport deux fois.
Nadia, de son côté, essaie de m’acheter avec des places pour Golden Boy, avec Josh O’Connor. Spoiler alert: ça marche.
Voilà.
Je pourrais développer sur ma faiblesse morale face aux acteurs britanniques, mais je pense que nous avons tous compris. Il y a des gens qui ont des principes. Moi aussi. Jusqu’à ce qu’on me propose Josh O’Connor dans un théâtre londonien.
Donc, en théorie, le voyage est quasiment calé. En pratique, il reste seulement les quelques petits détails qui permettent de déterminer si un voyage aura réellement lieu ou s’il restera une jolie fiction dans ma tête. Mes rendez-vous médicaux, mon nouvel emploi du temps au travail, savoir si je vais pouvoir poser CE jour précis, réussir à faire rentrer tout ça dans un calendrier qui, actuellement, ressemble à une partie de Tetris jouée par quelqu’un qui déteste les rectangles.
Et trouver un hôtel.
Parce que, naturellement, je cherche un endroit qui ne soit pas trop loin de l’aéroport mais pas trop loin non plus de l’Almeida Theatre et de l’Asylum Chapel. Oui, l’Asylum Chapel.
Parce qu’on va aussi assister à un mariage gothique.
Evidemment.
Et donc maintenant il me faut une tenue. Une vraie. Quelque chose qu’Emma Roberts aurait pu porter dans Coven. Pas forcément littéralement une tenue de sorcière de American Horror Story, mais quelque chose qui donne l’impression que je viens d’hériter d’une maison victorienne dans le Massachusetts et que je suis vaguement responsable de trois décès inexpliqués. Je pense que c’est une direction vestimentaire assez claire.
Par ailleurs, petite anecdote qui n’intéresse probablement personne mais que je vais quand même raconter: l’Asylum Chapel fait partie de mon top 3 des endroits où je pourrais me marier. Techniquement, ce voyage est aussi une visite de repérage. On pourrait prendre les mesures pendant qu’on y est. Regarder où mettre les fleurs. Vérifier l’acoustique. Voir si quelqu’un sait combien coûte une cérémonie avec une ambiance future veuve qui a beaucoup de secrets.
Et il reste aussi la nuit à CDG, qui est une aventure en soi. Mais là, j’ai un plan. Des snacks, déjà. C’est la base. Mon coussin de cou. Des playlists. Un bouquin. Des séries. Un nouveau jogging confortable. .
Je ne promets rien mais je vais essayer de faire tenir tout ça ensemble sans exploser avant octobre.
Je vais faire des listes. Je vais les perdre. Je vais en refaire. Je vais comparer douze hôtels pour gagner dix-sept euros et finir par prendre celui qui a la meilleure douche. Je vais probablement changer trois fois d’avis sur la tenue. Je vais télécharger huit épisodes d’une série que je ne regarderai jamais. Je vais acheter trop de snacks pour CDG et prétendre que c’était prévu.
Et puis on va y arriver.
Pour Josh. Et pour l’amour du goth.
working class losers
Changer d'orientation professionnelle. Ou plutôt: retourner aux sources. Il paraît que c'est la décision la plus raisonnable qu'on puisse prendre en ce moment. Raisonnable, pour un projet qui revient en gros à quitter le navire au moment précis où il commence à couler. On appelle ça du bon sens. Moi j'appelle ça un pressentiment.
On sait déjà, avec une précision presque clinique, dans quel état on va récupérer le pays dans quelques mois. Pas besoin d'être devin. Il suffit de lire le protocole une fois pour comprendre comment il se termine. Si l'extrême droite arrive au pouvoir, l'addition ne sera pas réservée aux immigrés, contrairement à ce qu'on nous a vendu. Les personnes d'origine étrangère, les femmes, les personnes trans, les homos, les vieux, les enfants, les syndicats, les marginaux, les pauvres. Toute personne présentant le mauvais accent, la mauvaise gueule, le mauvais prénom, les mauvaises idées, la mauvaise façon d'exister. Bref, tout ce qui dépasse du gabarit du Français moyen, blanc, merdique et content de l'être.
Je suis fascinée par ça. Qu'on puisse convaincre des gens qui n'ont strictement rien à gagner à la concentration des richesses qu'ils ont un devoir sacré de protéger les riches. Des salariés à qui on enseigne consciencieusement de se méfier des chômeurs. Des pauvres qu'on rassure sur le fait qu'un autre, encore plus pauvre qu'eux, sera bientôt puni à leur place. Des gens qui n'hériteront jamais d'un centime de patrimoine et qui se découvrent, comme par magie, une vocation à défendre le droit des milliardaires à s'enrichir davantage. Échantillon représentatif d'un pays entier.
Et on va nous reparler du mérite, évidemment. Toujours le mérite. Ce concept fabuleux qui permet de transformer une position sociale en qualité morale, sans qu'on ait à se fatiguer à démontrer quoi que ce soit. Riche, donc méritant. Pauvre, donc quelque part fautif. Ça évite surtout la seule question qui vaudrait la peine d'être posée: qui possède quoi, depuis quand, et grâce à qui.
Un être humain n'a pas à mériter le droit de vivre correctement. Un patron ne mérite pas plus qu'un salarié sous prétexte qu'il détient le capital. Quelqu'un qui possède dix appartements n'a pas davantage "réussi" que quelqu'un qui arrive tout juste à payer son loyer. Ce n'est pas un concours où il faudrait grimper sur la tête des autres pour obtenir l'autorisation de respirer. Et on n'a pas besoin de tous ces petits chefs, sincèrement.
C'est sans doute pour ça que ce fameux retour aux sources me travaille en ce moment, avec l'insistance d'un symptôme. Des années à apprendre le fonctionnement du monde du travail, les codes, la carrière, l'efficacité, la polyvalence, l'adaptabilité, à livrer ce qu'on attend de moi et souvent plus. Pour aboutir à quoi, précisément. Participer à quoi. À la chaîne de production de gens épuisés qui se revendent le dimanche soir, comme des articles défectueux qu'on solde discrètement.
C'est là que mon anarchisme revient, pas sous la forme du drapeau noir sur une barricade, plutôt sous celle d'une petite voix pénible et méthodique qui pose une question à la fois, comme un protocole d'audit. Pourquoi faudrait il travailler quarante ans pour obtenir le droit de vivre. Pourquoi faudrait il être propriétaire pour se sentir en sécurité. Pourquoi faudrait il un chef. Pourquoi faudrait il gagner plus qu'un autre pour estimer avoir réussi. Pourquoi faudrait il obéir à des gens dont l'unique mérite est d'être nés au bon endroit, au bon moment, avec le bon patrimoine. Et surtout, pourquoi continue-t-on à jouer alors que les règles sont truquées depuis le début (sauf pour le fan club de Bolloré, tenu à 99% par des smicards ou des ados à boutons) (ce qui m'amuse car j'ai l'impression que des années d'études sur le sujet reviendrait à faire passer Marx ou Proudhon, entre autres, pour des complotistes, au mieux, ou juste des "rageux", "jaloux" de la réussite des autres.
Il y a quelque chose d'assez fascinant, d'un point de vue purement entomologique, dans le comportement de l'insecte qui tourne sans relâche autour de la lampe jusqu'à s'y griller. On peut lui expliquer calmement qu'il existe des alternatives. Copacabana, par exemple. Des fleurs, du soleil, une vie entière sans ampoule. Il retourne quand même vers la lumière. Systématiquement. Jusqu'à l'abattoir, sourire aux lèvres pour les uns, écume au menton et cervelle en fuite pour les autres, les fascistes pauvres, catégorie dans laquelle je range sans hésiter les bourgeois eux mêmes puisque, face à Arnault, tout le monde est pauvre.
Pendant ce temps, les mêmes qui nous expliquent qu'il faut remettre chacun à sa place sont occupés, avec beaucoup de sérénité, à décider de la place qui nous revient.
Donc peut être que le geste le plus raisonnable, dans ce contexte, consiste précisément à faire quelque chose d'entièrement déraisonnable. Retourner aux sources. Revenir à ce qu'on avait envie de faire avant d'apprendre à devenir raisonnable, avant de comprendre qu'il fallait un "vrai métier", une "vraie carrière", un "vrai salaire", une "vraie trajectoire". On nous a si bien formés à survivre dans ce système qu'on a fini par oublier qu'on avait aussi le droit d'en concevoir un autre.
Et si le monde part en vrille, je préfère nettement figurer du côté de ceux qui essaient d'en inventer un autre que de ceux qui passent leur temps à défendre celui qui, méthodiquement, nous digère.
worth it for the feeling
Pâtes carbonara végé et remise à zéro de The Crown. Voilà où j'en suis. J'avais regardé la dernière saison d'un œil tellement distrait que je pourrais difficilement dire ce qu'il s'y passait, ce qui me paraît être une raison tout à fait valable pour reprendre depuis le début. On ne sait jamais, j'ai peut-être raté un meurtre, un divorce ou un scandale constitutionnel entre deux scènes de thé avec la reine.
Et puis il y a Margaret.
Je veux bien reconnaître beaucoup de choses à cette série mais je reste personnellement très attachée à mon bébé Margaret, et je n'ai toujours pas digéré tout ce qu'ils lui ont fait. Cette femme aurait pu avoir une vie parfaitement normale si on lui avait simplement foutu la paix cinq minutes. Au lieu de ça: la monarchie britannique, les hommes, l'alcool, les robes magnifiques et une quantité absolument déraisonnable de décisions catastrophiques. Une grande sœur en somme.
Sinon, j'ai fini par craquer et j'ai acheté Joy Sorman et, dans la foulée, Dents noires et sourires radieux, d'Adelle Stripe. Ce qui confirme une nouvelle fois que j'ai un truc avec les histoires de working class losers, de gens qui fument trop, qui n'ont pas de thune, qui font des trucs pas très recommandables et qui traînent leur existence avec une sorte de grâce déglinguée. Internal bourgeois gaze. On a toutes et tous un trait problématique, comme dirait les jeunes.
Dans le même genre, j'ai commencé Ici, maintenant, de Tom Newlands, qu'on m'avait offert. Je précise qu'il s'agit d'un cadeau d'anniversaire reçu avec une avance qui me semble parfaitement raisonnable puisque mon anniversaire est le 25 octobre. Pour celles et ceux qui viennent d'arriver. 25 octobre. C'est un samedi cette année. Je dis ça comme ça. Vous faites ce que vous voulez de cette information.
J'ai aussi très envie d'aller voir le nouveau film d'Olivia Wilde, L'Invitation. J'ai lu un papier dessus dans le dernier Marie Claire ce matin, avec mon thé et mes tartines d'avocat, ce qui est probablement la manière la plus bourgeoise que j'ai jamais trouvée de préparer une sortie au cinéma. La bande-annonce a en tout cas parfaitement fait son travail. J'ai compris suffisamment de choses pour avoir envie de voir le film mais pas suffisamment pour savoir ce qui va se passer, donc me voilà piégée. Très efficace.
Je rajoute aussi Camarade à la liste des trucs à regarder, la série annoncée sur Arte pour septembre. Je ne sais pas encore exactement ce que ça va donner mais il y a des séries dont on entend parler deux fois et qui commencent immédiatement à occuper une petite pièce dans votre cerveau. Celle-ci a pris la sienne. On verra si elle la mérite.
Et puis il y a le dernier disque de Lex Walton, qui tourne en ce moment. Je vous le pose là parce que parfois il n'y a pas besoin d'un grand paragraphe de justification : allez écouter le disque, voyez ce que ça vous fait, revenez me voir ensuite.
Voilà.
Je vais donc continuer à manger des pâtes, regarder des aristocrates anglais souffrir dans des palais de douze kilomètres carrés, lire des histoires de gens qui ont probablement moins d'argent que moi et écouter des disques en prétendant que tout ceci constitue une forme de stabilité émotionnelle.
Ce qui, à mon avis, est largement suffisant pour la semaine qui arrive.
serena joy
La presse a immédiatement rangé Rodrigo dans une catégorie à part: celle des artistes qui ne se contentent pas de plateformes vides, qui agissent. Le Guardian écrit qu'elle est une anomalie dans le pop game, puis, dans une tribune séparée, la compare à Taylor Swift, coupable de silence sur Gaza et ICE, elle qui disait pourtant en 2020 vouloir être du bon côté de l'histoire. Rodrigo, elle, a dénoncé l'abrogation de Roe v Wade sur la scène de Glastonbury à dix-neuf ans, a exigé que sa musique ne serve pas de bande-son à une vidéo anti-immigration de l'administration Trump, a posté sur Gaza, est venue à la conférence de presse du festival vêtue d'une robe de la marque palestinienne Nöl Collective. Interrogée là-dessus, elle a eu cette phrase: que ce serait malhonnête de prétendre ne pas être bouleversée par ce qui se passe à Gaza, que c'est son métier, en tant qu'artiste, de le dire.
Sauf que dire, ici, ne coûte plus rien. C'est même le constat du Guardian lui-même. Parler de Gaza est censé ruiner une carrière, et pourtant celle de Rodrigo continue son ascension bien tranquille, prix, tournées, festival personnel salué comme un acte de courage. Un geste qui ne comporte plus aucun risque a-t-il encore besoin d'être qualifié de politique, ou devient-il, à ce moment précis, un point de marque comme un autre? La phrase Instagram sur Gaza et la robe sur le tapis de la conférence de presse font le même travail qu'un logo. Elles signalent une appartenance, elles ne redistribuent rien. Ce qui redistribue, ici, c'est ailleurs. C'est le plateau donné à des artistes qui auraient normalement été payées, c'est l'argent qui part vraiment vers des structures qui en manquent. Le slogan n'est peut-être que l'emballage qui rend cet argent racontable. Il fait le lien entre le geste matériel et le public, il ne le remplace pas.
Et le silence politique de Swift, lui, n'est pas non plus le degré zéro de la posture. On aime opposer la parole au mutisme comme on oppose le courage à la lâcheté, mais le silence de quelqu'un qui a bâti un empire sur le fait de ne fâcher personne est lui-même une stratégie de marque, au même titre que la déclaration de Rodrigo en est une autre. Il n'y a peut-être plus de case vide, apolitique, disponible pour une popstar de cette taille. Il n'y a que des publics différents à ne pas perdre. Avec des exigences spécifiques.
Ce qui frappe, dans le cas Rodrigo, c'est moins le courage que la synchronisation. Le Lilith Fair de Sarah McLachlan, dans les années 90 (même matrice, un festival de femmes), avec une cause féministe, une programmation pensée pour prouver qu'un plateau de chanteuses pouvait tenir une salle. On répétait alors à McLachlan que deux artistes féminines à la suite ne marchaient pas commercialement. Trente ans plus tard, McLachlan est invitée sur la scène de Rodrigo pour un duo, presque comme une réparation. Le contenu politique n'a pas vraiment bougé entre les deux festivals. Ce qui a changé, c'est que le geste est devenu récupérable. Packagé en héritage riot grrrl assumé, sponsorisé par une filiale de Live Nation, célébré plutôt que ringardisé. Ce n'est pas que Rodrigo ait inventé un courage que Swift n'aurait pas. C'est que le marché a fini par trouver comment vendre ce qu'il snobait il y a vingt-cinq ans.
Il y a aussi ce que son propre corps a traversé. Robes courtes, coupes baby doll, silhouette d'ado éternelle. L'esthétique kinderwhore, héritée du riot grrrl et de Courtney Love avant elle, pensée à l'origine pour détourner les codes de la féminité, pas pour les servir. Rodrigo en a hérité un torrent de bad buzz: ces robes ont été lues par certains comme un appel, une forme de pédophilie formelle, sans toujours voir le courant artistique dont elles descendent. Cette méconnaissance n'est pas un accident: elle est le produit d'un régime d'information où l'image est vue, jugée et rangée avant d'avoir été comprise (un régime dont Rodrigo elle-même, en tant que produit des réseaux, a subi les effets). Le même vestiaire, lu hier comme un danger, sert aujourd'hui de caution à un discours sur la protection des vulnérables. Que sa musique devienne de plus en plus alternative ne me pose d'ailleurs aucun souci (ça évoque presque une nostalgie 90s, cette époque où l'industrie se nourrissait justement d'une culture et d'une esthétique bien précises). Mais la question reste entière. Prend-elle soin que ces références soient comprises dans leur fond, ou les laisse-t-elle glisser vers le slogan, cette pente si familière aux cultures nées sur les réseaux dont elle fut victime? Elle fait découvrir Bikini Kill à des adolescentes qui n'en avaient jamais entendu parler, elle sert de pont entre les Cure et une génération née bien après leurs morceaux. Être un vecteur, très bien. Mais un vecteur ouvre-t-il vraiment une porte sur les enjeux d'une culture, ou seulement sur son esthétique?
Il existe pourtant un autre modèle, presque à contre-courant de celui-ci: Dolly Parton. Elle n'a jamais été silencieuse. Elle a pris des positions très nettes sur les droits LGBTQ+, sur le racisme, sur l'éducation, dans un milieu, la country, où se taire rapportait bien plus qu'aujourd'hui. Mais elle est passée par un autre registre: l'autodérision, la blague, le refus du sérieux frontal, plutôt que le post ou la robe-symbole. Et surtout, des décennies à financer l'alphabétisation d'enfants dans le monde entier via son Imagination Library. L'acte, chez elle, a toujours pesé plus lourd que le mot. Pas besoin d'un sous-titre quand la fondation elle-même fait le travail de signaler la position.
Il y a aujourd'hui une dérive qu'on regarde rarement en face. Demander à un artiste d'être la porte d'entrée politique de toute une génération, puis s'arrêter au seuil. Une conscience politique ne naît pas entre une pub de crème hydratante et un clip tourné au château de Versailles. Elle se construit avec des textes, des militants, des historiens, du temps, des gens dont c'est le métier, justement, et qui ne remplissent jamais un stade. L'artiste peut ouvrir la porte. Elle ne peut pas se substituer à ce qu'il y a derrière. Le risque, si on s'arrête au seuil, c'est une génération qui hérite du réflexe moral sans la charpente qui va avec : savoir désigner ce qui est acceptable ou non, exceller à punir, mais ne jamais avoir eu à construire l'argumentaire qui justifierait la sentence. La gen Z n'a peut-être jamais été aussi vive à sanctionner. A-t-elle pour autant une conscience politique, ou seulement un réflexe de tribunal calqué sur le rythme d'un scroll?
Reste la question du public, qui est peut-être la vraie question. Pourquoi avons-nous besoin qu'une chanteuse pop le dise à voix haute. Le tweet Gaza, la robe, la phrase au Popcast, rien de tout ça ne fait bouger une frontière, ne libère un otage, ne rouvre un hôpital. Ce que ça fait, c'est nous donner un reçu. La preuve qu'on peut continuer d'écouter la chanson sans avoir à se demander qui on écoute. Le geste politique, chez la popstar, n'a peut-être jamais eu vocation à changer la donne. Il a vocation à nous absoudre, nous, de continuer à consommer en paix.
Je ne reprocherai jamais à une artiste de s'engager. Le problème n'est pas là. Le problème, c'est nous: la rapidité de la transmission de l'information, la logique des réseaux, le marketing nous ont finalement trop peu armés pour aller chercher ailleurs de quoi nous construire une conscience politique, préférant l'attendre d'une popstar qui nous la livre déjà digérée. Exiger d'une artiste qu'elle nous rassure n'est pas une attente légitime. C'est une commodité déguisée en vigilance.
Peut-être que notre erreur est d'avoir laissé la politique devenir la propriété de la pop, faute d'avoir voulu aller la chercher nous-mêmes. Taylor Swift paye dorénavant du foncier à New York. On devrait s'en contenter.
are you crazy my dear?
Je viens d'écouter une interview de Joy Sorman sur le processus d'écriture de son nouveau livre, La Vie brute, et je sens venir le moment où je vais encore acheter un bouquin alors que j'en ai déjà une pile qui me fixe avec un mépris pas possible. La Vie brute raconte donc l'année que Sorman a passée auprès d'Irène Gérard, une artiste dite « brute », recluse dans les Ardennes. Forcément, ça m'intéresse. J'ai toujours eu un truc avec l'art brut, son histoire, ses artistes, et surtout cette zone bizarre où l'art croise la folie, la psychiatrie et la marginalité. D'ailleurs, avant d'aller plus loin, j'en ajoute une pour mes non-Parisiens: si vous passez par la capitale, allez à la Halle Saint Pierre. C'est le meilleur endroit pour se rappeler que l'histoire de l'art est aussi pleine de gens qui n'ont jamais demandé à y entrer. L'histoire, d'ailleurs, est complètement folle (sans mauvais jeu de mots). Bien avant que Dubuffet ne baptise tout ça art brut en 1945, des psychiatres traînaient déjà autour des productions de leurs patients. Walter Morgenthaler avait épluché l'œuvre d'Adolf Wölfli, interné à la clinique de la Waldau. Hans Prinzhorn, lui, avait monté une collection monstre de travaux de patients psychiatriques avant de sortir, en 1922, Expressions de la folie. Et Dubuffet est allé fouiller les hôpitaux psychiatriques suisses, à la recherche de ce qui se fabriquait complètement en dehors du monde de l'art.
Ce qui me fascine, c'est ce basculement. Pendant des décennies, ces dessins, ces peintures, ces sculptures ont été regardés comme des symptômes. On voyait la folie avant de voir l'œuvre. Et puis quelqu'un a regardé autrement, et ce qui traînait dans les chambres et les ateliers d'hôpitaux psychiatriques a commencé à migrer vers les musées. La création est sortie de l'asile pour finir, doucement, sous vitrine. Il y a un truc assez comique à voir l'institution artistique venir récupérer dans ses collections exactement ce qui avait été fabriqué pour lui échapper.
Bon, après, il faut se méfier du fantasme génie = fou (et inversement), sans doute l'idée la plus fatigante de toute l'histoire de l'art. Mais ce moment où on ne sait plus trop ce qu'on regarde (une œuvre, un symptôme, une obsession, une nécessité) ça, ça me passionne. Et surtout, qui a décidé qu'il fallait trancher? C'est sans doute pour ça que La Vie brute m'attire. Sorman n'a pas l'air de raconter juste une artiste et ce qu'elle fabrique, elle essaie de comprendre ce que ça fait, d'être en face de quelqu'un qui ne tourne pas tout à fait avec les mêmes codes que nous. Ça me paraît nettement plus intéressant que le sempiternel fantasme de l'artiste hors norme. Parce qu'au fond, l'art brut parle peut-être moins de ceux qui sont dehors que de notre obsession, à nous, à savoir où poser la frontière.
Et puis j'aime bien l'idée d'un art qui n'a pas reçu le mémo.
but i'm a star
J'ai passé ma journée de télétravail à regarder mes films d'amour favoris, à savoir le saint tryptique She Came To Me, Watching Detectives et Safety Not Guaranteed donc il est tout à fait normal qu'à 17h25, je me branche sur X car trop d'amour, c'est absolument inhumain, il me faut du sang et Mia Goth qui hurle, hache à la main.
Moment douceur, en somme. J'aime mon moi qui se branche sur des films à regarder. Je crois que ça n'est pas tellement les films en eux-mêmes, qui me réconfortent, mais le fait de regarder des histoires, dans un contexte spécifique: un fauteuil confortable, une glace au yahourt et des chips. Il y a quelque chose de très enfantin là-dedans. Je suis assez primaire quand il s'agit de cinéma. Je n'ai pas besoin que ça m'ouvre les yeux sur quoi que ce soit. Ce qui me suffit, c'est juste de rire ou de pleurer. Il faut que ça me procure quelque chose, que je le sente avant de le formaliser. Le contenu avant le contenant. Et dieu seul sait que j'aime une belle image (et Mia Goth maculée de sang).
Le fauteuil est cramé à l'endroit exact où je pose mes fesses, on appelle ça de la patine, moi j'appelle ça un pacte. La glace fond dans le pot, personne ne pleure pour elle. Je regarde des histoires d'amour comme d'autres font une cure thermale: allongée, muette, en attendant que le sentiment remonte à la surface tout seul.
Trois films, zéro culture, une thèse jamais écrite sur pourquoi le mec de Watching the Detectives ressemble à mon ex qui collectionnait les vinyles sans platine. Je ne suis pas venue chercher du sens, le sens peut aller se rhabiller, moi je veux juste choper un sentiment au vol et le regarder mourir en direct, façon puceron sous loupe un jour d'été.
Et à 17h25 pile, sonnerie d'usine, je repose la cuillère et je vais chercher Mia Goth, parce que trois love stories d'affilée sans un minimum de tronçonneuse, ça déséquilibre l'organisme. C'est pas de la violence, c'est de l'hygiène.
sweetness, I was only joking when I said I'd like to smash every tooth in your head

Je ne sais pas pourquoi mais cette photo a clairement une petite vibe de lundi matin.
Je deviens une rubrique lifestyle à moi toute seule.
the weeping song of a reluctant messiah
Sinon, j'ai commandé un nouveau livre et j'ai terriblement hâte de le lire: The Genesis of Misery par Neon Wang, et ça raconte apparemment l'histoire de Misery Nomaki, qui iel entend des voix et jure qu'iel n'est pas l'élu·e. Au final, iel se retrouverait quand même à la tête d'une révolte spatiale de type croisade sainte parce que personne ne l'écoute jamais quand iel dit non. Donc comme visiblement il risque d'y avoir des cristaux psychiques et une guerre civile interstellaire, je me suis dit: j'ai aimé Dune, j'aimerais ce Dune Drag Race.
Sur ce, on se retrouve un peu plus tard pour de nouvelles aventures, j'ai le clebard à aller promener (elle vient de se réveiller) (et elle me regarde avec cet air menaçant "c'est un nouveau tapis?" qui en dit long)(j'aime mon nouveau tapis).
like a version
Dolly Parton est morte. Tim Curry est mort. Yayoi Kusama est morte. J'ai repris le travail avant-hier. Personne ne m'a demandé si j'étais prête. J'ai mangé une boîte entière de ptasie mleczko devant la saison Red Tide d'American Horror Story. Je crois aussi avoir croisé Hayao Miyazaki rue de Rennes. On s'est arrêtés. On s'est regardés. Il m'a souri comme si j'étais un second rôle dans un de ses films. J'ai vu Louis Garrel dans la foulée. Ça n'a rien d'étonnant, je le croise tellement souvent que je suis intimement convaincue qu'il me suit depuis mon arrivée à Paris. J'ai vu La Fin d'Oak Street. J'ai hâte de voir l'adaptation d'East of Eden, et un peu peur aussi, parce que les bons livres survivent rarement au format. J'aime beaucoup le nouveau titre de Jennie, Fallen Angel. Je l'ai mis en boucle sans me demander pourquoi. Je n'ai toujours pas écrit ma liste de courses. J'ai envie de me refaire une frange comme Tove Lo quand elle a repris Good 4 U d'Olivia Rodrigo, cette frange-là précisément, celle qui dit "je viens de traverser quelque chose et j'ai décidé que ça se verrait".
Ça fait beaucoup, pour une note de vendredi.


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