more to know about me [the scream edition]



J'ai un truc en ce moment à regarder sur les réseaux sociaux des vidéos de montagnes russes alors que cette saloperie me terrifie. Donc je me suis dis, pourquoi pas faire un top 10 des choses qui m'enterrent.

# tout ce qui m'élève vers le haut, j'ai le vertige du ciel, même le regarder me suffit
# les cabines d’essayage avec rideau qui ne ferme pas complètement
# les trottoirs étroits quand quelqu’un arrive en face et qu’il faut choisir un côté
# les restaurants où il faut partager les plats
# les miroirs dans les ascenseurs (je refuse d’élaborer)
# les gens qui disent "je t’observe depuis tout à l’heure"
# les mails avec "URGENT" en majuscules dans l’objet
# les gens qui disent "on se capte vite" et qui le pensent
# les photos prises sans prévenir
# les guêpes, les abeilles, tout ce qui pique en fait

I'm still here I think I'm still here the mail comes in my name the mirror has my face

 

Je dois admettre que j’aime bien la nouvelle moi qui est en réalité la moi avant que je ne devienne l’ancienne moi. Ce qui est une phrase absolument imbuvable à dire à voix haute mais qui a le mérite d’être vraie. Se retrouver, c’est un soulagement. Pas le genre de soulagement spectaculaire qu’on voit dans les films. Pas de larmes sur fond musical, pas de coucher de soleil symbolique, pas de zoom lent sur un visage qui sourit enfin. Non. C’est plus discret que ça. C’est le genre de soulagement qui ressemble à enlever des chaussures trop serrées qu’on portait depuis tellement longtemps qu’on avait oublié que les pieds pouvaient ne pas faire mal.

Ça a quelque chose de très doux en goût. De l’ordre d’un déjeuner fancy au bord de mer (pas le bord de mer gris et venteux où on mange un sandwich en plastique en regardant un chien mouillé courir après une mouette). Non. Le bord de mer où la nappe est blanche, où quelqu’un a mis une fleur dans un vase alors que c’est complètement inutile et c’est exactement pour ça que c’est bien, où le poisson est si frais qu’il n’a pas besoin d’être autre chose que lui-même. Un endroit où personne ne regarde son téléphone parce que la réalité, pour une fois, gagne haut la main contre le scroll infini.

Oui, mon nouveau moi (qui est l’ancien moi, on a établi que c’était compliqué) a toujours eu une passion secrète pour le luxe. Pas le luxe clinquant, pas le luxe qui se porte autour du cou pour qu’on le voie depuis l’autre bout du restaurant. Le luxe silencieux. Celui qui se glisse dans les détails: le poids d’un verre bien fait, le son d’une porte qui se ferme sans claquer, un café qui arrive exactement à la bonne température comme si quelqu’un avait calculé ça pour toi spécifiquement. Le luxe qui dit: ici, on a réfléchi. Ici, quelqu’un a pris la peine.

Mon côté anarchiste caviar. Parce que oui, les deux coexistent très bien, merci de poser la question. On peut trouver le système profondément absurde et quand même apprécier que le beurre soit à température ambiante. On peut vouloir renverser la table et prendre le temps de choisir la bonne table avant de la renverser.

Alors voilà. Je suis de retour. Ou plutôt, j’étais déjà là, j’avais juste égaré mes propres coordonnées GPS pendant un moment. Ce qui arrive. Ce qui arrive même aux gens qui ont une très bonne mémoire et un sens de l’orientation que leurs amis trouvent franchement agaçant. On se perd. Puis on commande quelque chose de déraisonnablement bon au bord de l’eau, et l’adresse se remet à exister.

there's a specific exhaustion in other people's urgency

Je suis une très mauvaise chanteuse. Je n’aime pas ma voix, je ne l’ai jamais aimée. Il me disait qu’on aurait pu en faire quelque chose. Je n’y ai jamais cru et je maintiens. Je préférais sa voix, à elle. C'était ce qu'il y avait de plus logique, de plus palpable. Elle méritait que je fasse un truc à sa hauteur. J'aurais aimé qu'on soit tous moins cons et qu'on fasse ce qu'il y avait à faire.

On a monté un groupe, il y a longtemps. Un truc qui sentait pas vraiment le garage, qui sentait les adultes en devenir qui se prenaient pour des sous Nada Surf. C’est un peu con. C’est exactement ce qu’il fallait être à cet âge-là.

J’ai composé Mild parce que ça m’appelait. En vrai, il y a eu d'autres. J’y ai joué de la batterie parce que c’est plus dans mes cordes, dans tous les sens du terme. Le groupe s’appelait Fairfax. Fairfax est mort avant d’avoir vécu. On était trop dépressifs pour en faire quelque chose de viable. Quelques années plus tard je me dis qu’on avait plutôt le bon feeling.

Cet après-midi j’écrivais de nouveaux textes et j’ai repensé à cette chanson. Je me suis dit autant que ça ressorte. Autant que ça traîne quelque part sur un fond d’internet, entre deux algorithmes qui ne sauront pas quoi en faire. C’est tout ce que je voulais au fond. Retrouver trace de quelque chose dont je pouvais être fière. Peux-être que je posterai les autres. Je n'en sais rien.

Mais finalement j’ai réussi. C’est suffisant. C’est même bien. Juste parce que ça existe.

you've got your eyes looking for something


Bien évidemment que ce samedi fut doux. J’ai passé ma journée à courir à droite à gauche, ce rythme un peu frénétique et inutile qui donne l’impression d’exister pleinement même quand le seul rendez-vous concret de la journée c’est à 15h. Vous voyez l’idée. Se fabriquer une densité. Faire comme si.

J’avais foutu dans les oreilles un vieux disque de Fugazi. Je me suis remise au discman, parce que pour moi c’est comme ça qu’on écoute un album, vraiment. Pas en fond sonore, pas en shuffle, pas entre deux notifications. Tout seul, à longueur de journée, avec le son qui rentre par les oreilles et qui sort nulle part. Le discman c’est un engagement. Une déclaration d’intention. On dit: là, maintenant, je suis là pour ça.

Il y a aussi le nouveau Pretty Reckless qui tourne en boucle depuis quelques jours. Il a quelque chose qui donne envie de prendre la route sans destination précise et de regarder dans le rétroviseur les choses qu’on laisse derrière, les mauvaises comme les bonnes, sans trop faire la différence. Ce genre de disque qui ne vous demande pas comment vous allez mais qui sait déjà la réponse.

Le soir est tombé sans que je m’en rende compte. C’est ça les bonnes journées, elles passent sans prévenir, sans laisser le temps de vérifier si on les a bien utilisées. J’ai pas de bilan à faire. J’ai couru, j’ai écouté, j’ai écrit. Le discman est sur la table, les piles sont mortes, et quelque part Taylor Momsen regarde la route dans un rétroviseur imaginaire. C’est suffisant pour un samedi.

coco câline


Vendredi je vais voir Julien Doré. Deuxième fois. Et y a toujours ce truc, cette espèce d’euphorie légèrement irrationnelle qui commence la veille et qui ne s’explique pas vraiment. Enfin si. Ça s’explique peut-être par les cheveux. Les hommes blonds à cheveux longs, c’est ma kryptonite, j’ai rien demandé, c’est comme ça.

Bonne journée par ailleurs puisque Melissa Auf Der Maur sort un bouquin. Even the Good Girls Will Cry. Je me souviens de son blog, je lisais ça et je pensais « mais qu’elle sorte un livre, putain, qu’elle sorte un livre ». Bah voilà. C’est fait. C’est ce qu’on méritait.

Assez contente de moi également, puisque j'ai fini deux articles ce soir. J'avais l'inspiration pour le Saint Tropez de Pécas et la froideur de Valérie Kaprisky au soleil. On reprend doucement.

Good night, sweeties!

tonight there isn't any light under your door


Je me sens comme un meuble en ce moment. Un meuble moche et encombrant. J'ai finalisé mon article sur un mashup Deftones x Britney Spears et je vais sans doute commencer un truc sur Saint-Tropez (parce que c'est bientôt les vacances) (enfin non mais on se comprend). Je suis un meuble qui a besoin de soleil.

Je suis très contente de moi car j'ai fini ce week end trois manuscrits qui trainaient dans mes tiroirs. Enfin, terminé, c'est un grand mot. On va dire qu'ils ont dorénavant pris forme, avec un début, une continuité et surtout, surtout, une fin. Au milieu, on va réagencer un peu tout ça, histoire que ça tienne mieux debout. Je ne sais pas ce que je vais en faire, mais je sais qu'ils sont là. Et ça me suffit amplement.

hurlevent n’est pas sacré (et c’est tant mieux)


Je vais être claire: ce texte n’est pas une critique du film. Pas vraiment. C’est une critique de ce qu’on attend d’un film comme ça, de ce qu’on exige, de cette espèce de police invisible de la fidélité. Parce qu’apparemment, adapter un classique aujourd’hui, c’est marcher sur des œufs posés sur un cercueil.

Le problème, ce n’est pas que le film prenne des libertés. Le problème, c’est qu’on ne supporte plus qu’il en prenne. Comme s’il existait une vérité pure, figée, intouchable. Comme si l’auteur avait laissé derrière lui un mode d’emploi. Comme si adapter, c’était illustrer. Sagement. Proprement. Mortellement. Mais qui peut dire, honnêtement, ce qu’aurait voulu Emily Brontë? Personne.

Peut-être qu’elle aurait adoré voir Jacob Elordi se tordre de douleur sur le corps froid de Margot Robbie. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça juste. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça enfin à la hauteur de la violence qu’elle avait écrite. Peut-être qu’elle aurait adoré cette jupe en vinyle rouge. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça obscène. Ou peut-être qu’elle aurait trouvé ça vivant. On n’en sait rien. Et c’est précisément ça, le point.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est que son roman n’est pas une histoire d’amour propre. Ce n’est pas une romance gothique avec du vent dans les rideaux. C’est une histoire de désir, de possession, de destruction. Mais comme on était au XIXe siècle, on a parlé de fantômes. Parce que parler de cul, c’était plus compliqué. Et c’est là que le film devient intéressant. Parce qu’il comprend un truc que beaucoup d’adaptations ratent: les fantômes, c’est du langage codé.

Quand Cathy est aspirée sous le lit, quand une main attrape sa cheville dans l’ombre, quand Heathcliff devient une présence presque démoniaque mais dans des gestes minuscules, presque banals… ce n’est pas du surnaturel. C’est du désir qui fait peur. Et ça, c’est du cinéma.

Visuellement, d’ailleurs, le film est irréprochable. Vraiment. Il y a des scènes qui m’ont coupé le souffle, des images qui parlent directement à la partie la plus théâtrale de mon cerveau. Et je persiste: le casting était le bon. Je le pensais avant même de voir le film, j’avais écrit un article là-dessus. La vision de la réalisatrice me paraissait évidente, presque logique.

Et surtout Cathy. Le choix de son âge est brillant, parce que ça change tout. On arrête avec la petite héroïne romantique un peu hystérique, on est face à une femme. Une femme qui désire, qui choisit, qui manipule aussi, et qui se détruit en toute conscience. Parce que personne n’est propre dans cette histoire. Nelly est cruelle, Isabella est cruelle, Cathy est cruelle. La cruauté, la manipulation, ça n’appartient à aucun sexe. C’est une affaire d’époque, une affaire de cadre, une affaire de survie.

Et le film le dit dès le début. Avec cette scène du pendu, traversé par une dernière trique, et autour, cette énergie presque indécente, presque animale, où la vie reprend le dessus coûte que coûte, à niquer dans tous les coins de ruelles boueuses. Les corps, la pulsion, le vivant qui refuse de se taire, même face à la mort. C’est violent, dérangeant, mais c’est juste. Une époque où l’on condamne en public et où, dans le même mouvement, tout déborde.

Et Cathy appartient à ce monde-là. Elle n’est pas une victime. C’est une force. Une force qui dévore et qui se dévore elle-même.

Et moi, j’ai toujours été plus intéressée par sa psyché que par les fantômes qui traînent après sa mort. Donc non, ça ne m’a pas dérangée qu’on n’explore pas l’après. Parce que le vrai sujet, il est avant: sa chute, et celle d’Heathcliff.

Heathcliff, justement. Le film fait un truc très malin avec lui. Le flashback enfantin, celui que je déteste presque à la fin, fait quand même quelque chose d’important: il le réhumanise. Il rappelle que ce monstre, ce type obsédé, violent, destructeur, c’est un enfant qu’on a humilié, battu, écrasé. Quelqu’un construit dans la violence. Et ça, c’est juste.

Mais voilà. Le problème, c’est la fin. Tout le film construit une montée, une tension, une espèce de logique implacable vers quelque chose de noir, de brutal. Et au lieu de finir sur Heathcliff qui sombre vraiment dans la rage et le désespoir après la mort de Cathy, on adoucit. On ajoute une note presque tendre, presque réparatrice. Et là, pour moi, ça casse quelque chose. Parce que Hurlevent, normalement, ça ne console pas. Ça ne répare rien. Ça ne sauve personne. Ça détruit.

Mais au fond, même ça, je ne suis pas sûre de vouloir le reprocher. Parce que le vrai sujet est ailleurs. Pourquoi est-ce qu’on attend d’une adaptation qu’elle respecte une noirceur précise ? Pourquoi est-ce qu’on veut figer une œuvre dans une seule interprétation? Pourquoi est-ce qu’on refuse qu’un réalisateur dise: et si on regardait ça autrement?

Peut-être qu’Emily Brontë aurait adoré qu’on arrête de parler de vent et qu’on parle enfin de désir. Peut-être qu’elle aurait été soulagée qu’on comprenne, même un peu, que l’humanité d’Heathcliff a été dévorée par la société. Peut-être qu’elle aurait ouvert TikTok, si elle l’avait eu dans la lande, et qu’elle aurait mis #traumabonding sous chaque scène entre Cathy et Heathcliff. Ou peut-être pas. Mais encore une fois, on n’en sait rien.

Alors peut-être qu’il faudrait arrêter de vouloir être fidèle. Et commencer à être vivant.

electric lips on endless legs, chaotic fury on breathless heels


Dans une autre vie, j’aimais aller dans un bar à Amiens pour boire des bières et jouer aux fléchettes. Je pensais à ça cet après-midi en tricotant un bonnet pour Francette. Je me suis dis que je pourrais y retourner un peu plus souvent, à Paris. Pour boire des bières, jouer aux fléchettes et tricoter des trucs pour Francette. Je crois que c’est ça, être punk en 2026. Back to basics, mais avec l’âme d’une clubbeuse du troisième âge.

Donc dans cet élan de retour aux fondamentaux, j’ai commencé Film Club cet après-midi (ok, ça n’a rien à voir mais j’avais envie de vou en parler) (restez un peu, vous allez comprendre).

Six épisodes. BBC Three. Aimee Lou Wood qui co-écrit et joue dedans, ce qui est déjà une raison suffisante. Elle interprète Evie, agoraphobe et cinéphile, qui organise chaque semaine une soirée ciné dans le garage de sa mère avec son meilleur ami Noa. Et quand Noa annonce qu’il déménage à Bristol, les deux sont forcés d’admettre que ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre dépasse légèrement le cadre de l’amitié. Légèrement.

C’est le genre de prémisse qu’on a vue mille fois. Sauf que là ça fonctionne. Parce que Aimee Lou Wood a cette capacité rare à être complètement attachante sans jamais être mièvre, à jouer l’embarras émotionnel sans que tu aies envie de regarder ailleurs. Et parce que la série fait quelque chose d’assez malin: Evie et Noa communiquent presque exclusivement en citations de films plutôt qu’en se disant les vraies choses. Parce que les vraies choses sont trop compliquées, trop exposées, trop risquées. Les références culturelles comme langue maternelle. Comme armure. Comme façon d’être intime sans avoir à l’admettre.

Je connais ce truc. Je le connais très bien.

L’art du désir inexprimé, de la tension qui s’accumule sans jamais se résoudre, ce truc que le cinéma et les séries ont complètement abandonné au profit du passage à l’acte immédiat et de la communication saine et adulte. Bah Film Club le remet au centre. Et franchement ça fait du bien. Parce qu’il y a quelque chose de profondément humain dans ces sentiments qui n’osent pas encore dire leur nom, dans ces deux personnes qui savent très bien ce qui se passe et qui font semblant que non parce que tant que c’est pas dit c’est encore intact.

J’ai tricoté pendant les deux premiers épisodes. Francette dormait sur mes pieds. C’était exactement la bonne façon de vivre son dimanche. Il manquait juste un bar et des bières.


Punk, je vous dis.

what you want


Dimanche matin. Matcha, écran, cerveau encore en mode veille prolongée. Je voulais juste scroller deux minutes, le genre de deux minutes qui durent quarante-cinq et pendant lesquelles tu fais semblant d’être productive. Et puis une phrase sur ce texte Substack m’a attrapée par le col et a dit non, toi tu restes là.

C’est con comme ça commence, les trucs qui te restent.

L’idée de l’article est simple et un peu brillante, ce qui est souvent la meilleure combinaison. Les écrivains font presque toujours la même erreur. La violence, ils la traitent comme un concert de métal, tout à fond, boum crash sang chaos, le volume à fond pour que t’aies bien compris que c’est grave. Et pour le sexe, tout d’un coup, ils deviennent pudiques comme si leur mère lisait par-dessus leur épaule. Les lumières s’éteignent. Fondu au noir. La phrase devient prudente, polie, presque administrative.

Ce qui donne ce résultat assez bizarre. La violence devient du bruit. Le désir devient un silence poli. Et l’article disait, avec une insolence tranquille que j’ai beaucoup appréciée: et si on faisait l’inverse? Écrire la violence comme on écrit le sexe. Lentement. Avec de la tension. Avec ce moment suspendu où deux personnes sont dans la même pièce et où l’air change de densité avant même que quoi que ce soit arrive. Et écrire le sexe comme on écrit la violence. Avec du pouvoir. Des conséquences. Ce sentiment que quelque chose va se briser et que les deux personnes le savent déjà.

Je ne sais pas si c’est ma Vénus en Scorpion qui parle (probablement) mais cette idée me paraît d’une justesse absolue.

Parce que la violence la plus troublante, ce n’est presque jamais le coup. C’est ce qui se passe dans les cinq secondes avant. Une main posée sur une nuque un tout petit peu trop longtemps. Un regard qui insiste une seconde de trop. Quelqu’un qui avance d’un pas dans ta direction sans raison apparente. L’air qui se comprime. Personne ne bouge vraiment mais tout le monde dans la pièce a reçu le message cinq sur cinq. C’est physique. C’est presque chimique. Et c’est exactement, trait pour trait, la mécanique du désir.

Les deux fonctionnent pareil. L’approche. La tension. Le moment où tu sais mais où rien s’est encore passé.

C’est pour ça que je pensais à Heathcliff depuis le réveil. Lui et Catherine Earnshaw, ce n’est pas une romance. Enfin si, sur le papier. Mais dans les faits c’est plutôt deux personnes qui se reconnaissent trop bien pour être tranquilles ensemble et qui ne savent pas quoi faire de ça. Comme tenir quelque chose de brûlant dans les mains. Tu ne peux pas le garder, tu ne peux pas le lâcher, alors tu restes là, les mains qui crament, à faire semblant que c’est supportable.

Chez Emily Brontë l’amour n’est jamais propre. Jamais tranquille. Ce n’est pas le genre d’amour qui s’installe dans un appartement cosy avec des plantes et un chat. C’est un truc météorologique, une tempête qui rentre par la fenêtre et emporte les meubles, et quand c’est fini tu retrouves tout sens dessus dessous et tu ne sais même plus si t’as envie que ça recommence ou pas. Probablement les deux.

Et c’est peut-être pour ça que ce livre respire encore aujourd’hui alors qu’il a deux siècles de retard sur nous. Il ne range rien. Il ne met pas d’étiquettes. Le désir et la rage et la domination et l’attachement morbide, tout ça circule dans la même pièce sans qu’on te dise où regarder. Nous aujourd’hui, on adore classer. Violence là-bas dans sa boîte. Romance ici dans la sienne. Tout bien séparé comme des allergènes sur une carte de restaurant. Mais les histoires qui restent, celles qui te réveillent à 3h du matin trois ans après les avoir lues, elles ne fonctionnent pas comme ça. Elles sont floues. Elles débordent. Elles ne te laissent pas savoir exactement ce que tu as ressenti.

Ce qui rend une scène inoubliable, ce n’est pas le moment où quelque chose arrive. C’est le moment où quelque chose pourrait arriver. Ce couloir de dix secondes entre l’avant et l’après. La respiration qui change. Les corps qui recalculent la distance. Le moment où un personnage avance d’un centimètre de trop et où tout le monde dans la salle de cinéma retient son souffle sans s’être concerté.

Pas l’impact. L’approche.

C’est pour ça que certaines scènes te poursuivent des années et que d’autres disparaissent avant même que le générique soit fini. Ce n’est pas une question de budget ou de mise en scène spectaculaire. C’est une question de proximité. Deux corps dans une pièce. L’air entre eux. Ce centimètre de trop.

Tout ça un dimanche matin avec un matcha qui refroidissait.

Les idées les plus dérangeantes arrivent toujours dans les moments les plus banals. Elles s’installent à côté de toi sans frapper, elles posent leurs affaires, et elles commencent à réarranger les meubles dans ta tête tranquillement pendant que toi t’essaies juste de finir ton thé.

Et tout d’un coup tu repenses au film vu la veille et tu comprends que c’était peut-être pas du tout une histoire d’amour gothique, parce que le gothique, c’est juste le mot qu’on utilise pour ne pas parler de cul.

C’était juste deux personnes qui se regardaient avec beaucoup trop d’intensité pour que ça finisse autrement que mal.

Et qui le savaient depuis le début.

you’re so funny be my valentine this april fools’ day


Non, rien, je voulais juste poster cette photo d'Elle Fanning.

Je pars manger, il y a Hurlevent ce soir.

music for a sushi restaurant

 

Il y a des livres qu’on lit tranquillement. Et il y a les livres qu’on évite. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils savent trop de choses sur toi.

Sylvia de Leonard Michaels, c’était son livre. Le sien. Celui qu’il m’avait mis entre les mains avec ce petit sourire de quelqu’un qui te tend quelque chose d’important sans vouloir avoir l’air d’y tenir trop. Tu connais ce geste. Pas le geste de quelqu’un qui te recommande un livre. Le geste de quelqu’un qui te tend un morceau de lui-même et qui regarde si tu vas le prendre.

Je l’avais pris. Je l’avais pas ouvert.

Pendant longtemps.

Parce que je comprenais, quelque part, ce qu’il y avait dedans. Pas l’histoire, les mots, les scènes. Mais ce qu’il voulait que je trouve. Ce qu’il attendait peut-être que je comprenne en le lisant. Une prise de conscience. Sur nous. Sur ce qui vivait dans la même pièce que notre amour sans qu’on sache vraiment comment l’appeler. J’avais compris ça et j’avais choisi de pas regarder. L’évitement comme art de vivre. Comme technique de survie. Comme façon de garder les choses debout encore un peu.

Et puis il n’a plus été là pour me demander si je l’avais lu.

Alors je l’ai ouvert.


L’histoire est simple. Tellement simple que ça fait presque peur. Un écrivain rencontre une femme. Elle s’appelle Sylvia. Ils tombent amoureux, ils se marient, et ensuite tout commence à glisser, lentement, comme un verre posé trop près du bord d’une table. Sylvia est brillante, drôle, magnétique, et en même temps imprévisible d’une façon qui épuise et fascine en même temps. Le genre de personne qui éclaire une pièce et qui peut mettre le feu aux rideaux sans prévenir, et qui reste lumineuse dans les deux cas.

Michaels raconte ça sans arrondir les angles. Sans maquillage, sans morale, sans ce filtre habituel qui rend les histoires d’amour plus présentables qu’elles l’étaient vraiment. Il fouille dans une boîte pleine de photos un peu brûlées et il les pose là, sur la table, une par une. L’amour, la fatigue, la peur, les disputes absurdes, les moments où tu regardes la personne en face et tu la reconnais plus. La maladie mentale de Sylvia traverse tout le livre comme une météo instable. Parfois le ciel est bleu, parfois tout devient violent très vite, et tu sais plus très bien comment t’y préparer.

Ce qui est troublant c’est qu’il se pose ni en victime ni en juge. Elle reste entière. Lumineuse et impossible. On comprend pourquoi il est tombé amoureux et on comprend pourquoi cette histoire pouvait pas tenir droit. Les deux choses vraies en même temps, sans résolution.

En lisant ça, je pensais à lui. Évidemment.

Je pensais à ce qu’il avait voulu me dire en me donnant ce livre. Si c’était une façon de nommer quelque chose qu’on nommait pas. Si c’était un message glissé entre les pages pour quelqu’un qui aurait le courage de les tourner. J’avais pas eu ce courage-là. J’avais fait ce que je sais faire le mieux, regarder ailleurs, attendre que ça passe, maintenir les choses debout par la seule force de l’évitement.

Ce que j’ai trouvé dans Sylvia, c’est pas des réponses. C’est pire que des réponses. C’est des questions posées avec tellement de précision que tu peux plus faire semblant de pas les entendre.

L’amour et le chaos qui vivent dans la même pièce. Et personne qui sait vraiment comment les séparer.

Il savait. Il me l’avait tendu comme on tend une clé. J’avais gardé la clé dans ma poche sans chercher la serrure. 

Je l’ai trouvée trop tard. Mais je l’ai trouvée.