W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
this is not the blueprint I was promised
Sinon, je suis allée voir l'Odyssée de Nolan et sans surprise, j'ai détesté. Après, celles et ceux qui me connaissent savent que je considère Nolan comme l'un des pires réalisateurs de sa génération mais maintenant, j'ai de supers arguments (oui, c'est comme ça, c'est mon blog, je fais ce que je veux, vous allez rester assis et pas broncher quand j'explique pourquoi Nolan c'est nul). J'ai toujours eu un problème avec son cinéma, je le dis depuis des années, mais là j'ai enfin mis un mot dessus. Après, je vais démarrer en disant qu'il y a quelques plans qui tiennent, deux trois trucs bien foutus, si ça peut calmer le jeu. Mais il y a un truc qui me crispe à chaque fois que je me fous devant un de ses films, et c'est l'Odyssée m'a donné la réponse.
Nolan fait de l'émotionnel comme un HPI mal dégrossi. Vous voyez le genre, celui qui rationalise tout, qui ne repère jamais l'émotion chez les autres en temps réel, et qui finit par te taper sur le crâne façon réconfort parce qu'on lui a soufflé "bon là quand même t'as été un peu loin". Bah en fait, chez Nolan c'est un peu la même histoire. Quand il veut aller vers le sentiment, il faut d'abord qu'il le dissèque, qu'il l'étiquette, au cas où on n'aurait pas compris qu'il s'agissait de rage, de tristesse, ou juste de joie. Il y a une scène dans Interstellar où l'amour est littéralement présenté comme une force mesurable, quantifiable, avant qu'on ait le droit de le ressentir. C'est ça, en un plan. L'émotion qui doit d'abord passer un examen. C'est tellement masculin que ça en devient ridicule (oui, en plus je suis misandre, vous allez faire quoi?) (je dis ça parce que j'ai toujours pas digéré l'épisode où Ulysse sermonne Circée comme si c'était une gamine).
En fait, quelque part, ça explique pourquoi il dirige aussi mal ses acteurs. Il ne sait pas où ça doit commencer à s'émouvoir, ni où ça doit s'arrêter. Ceux qui survivent chez lui, je pense à Cillian Murphy par exemple, ce sont ceux qui jouent contre l'architecture du film, qui gardent un truc opaque, pas expliqué. Les autres récitent, diagnostiquent leur propre personnage plutôt que de l'habiter.
Alors le confier à Homère, c'était le pire choix possible. L'Odyssée c'est un texte où la ruse et le chagrin cohabitent dans la même phrase. Où Ulysse pleure et manipule en même temps sans que personne ait besoin de te dire lequel est vrai. Un texte qui vit dans le flou du sentiment. Et Nolan, qui a besoin de tout bien expliquer pendant trois plombes avant de le montrer, n'avait tout simplement pas les outils pour ça.
La prochaine fois, confiez la réalisation d'un projet de ce type à Phoebe Waller-Bridge. Au moins, on se serait bien marré.
dolphins dream of traffic jams
Chaleur à la con. Vraiment, si j'entends encore quelqu'un critiquer l'automne et l'hiver, je lui arrache la tête et je m'en fais un ballon de football. J'ai passé la journée d'hier à comater devant le travail que j'avais à faire. C'est drôle comme ce goût de fin du monde remet pas mal de choses en perspective, du type "à quoi bon se faire chier à écrire des mails?" alors qu'on brûle littéralement à l'intérieur comme à l'extérieur.
Je pense que je vais quand même essayer d'utiliser ce temps pour faire au moins quelque chose d'utile, comme écouter des disques. Ne me demandez pas de boucler le dernier numéro de mon fanzine ni de faire une note pour le Bad Girls Book Club. Je le ferai quand il fera un temps de Russie.
Je me rappelle également que je dois garder la petite des voisins ce week end, juste parce qu'elle a envie de passer du temps avec Francette plutôt que chez ses grands-parents (ce qui est cohérent, qui n'a pas envie de passer du temps avec Francette) (oui c'est vrai, vous ne vous en rendez pas compte, un jour je ferai une note en mode "Vogue, A Day With An Icon" et vous comprendrez). J'ai aussi eu pour ordre (oui, pour ordre, plus c'est petit, plus ça sait où ça va) de lui faire des knackis à bouffer alors que j'avais prévu un domac mais apparemment c'est pas ce qui fait rêver un gamin de nos jours. Je me demande où sont les étudiants en école de commerce, sortez ce concept de restauration rapide à base de saucisses et de frites, avec bières à volonté pour les parents (ou pour toute personne en charge de la surveillance du gamin) (on est des millenials, il faudra penser à de vrais adultes pour nous surveiller). Ca s'appellerait Knack & Chill et le gamin, lui, repartirait avec un jouet en plastique qui fait le bruit d’un coup de sifflet toutes les trois secondes, histoire que tout le monde subisse son repas dans les mêmes conditions qu’un match de foot sous 40°C.
Je crois qu'il est temps que j'aille à l'ombre.
sorry I'm late, I was being dramatic
J'ai une playlist qui s'appelle "Albums à écouter attentivement". Elle contient cent quatre-vingt-dix-sept albums. Je crois que je n'en ai écouté aucun attentivement. Je les ai écoutés en faisant la vaisselle, en marchant, en répondant à des mails, c'est-à-dire jamais, puisque écouter un truc "attentivement" en faisant autre chose, c'est une contradiction dans les termes que je me raconte depuis genre six ans.
Cent quatre-vingt-dix-sept albums qui attendent que je devienne quelqu'un d'assez concentré pour les mériter.
Voilà. On va parler de ça.
Pas du scroll. Pas de "vous ne faites plus rien, bande de zombies affalés sur vos téléphones". Ça, c'est le sermon que tout le monde te fait depuis 2015 et honnêtement, tout le monde s'en fout, parce que tout le monde sait déjà qu'il perd son temps. Ce n'est pas un scoop. La vraie question, ce n'est pas pourquoi on scrolle. C'est pourquoi ça nous fait un bien fou d'acheter des chaussures de running qu'on ne mettra jamais.
J'ai un carnet Moleskine vierge depuis trois ans. Vierge. Zéro page. Je l'ai acheté un jour de crise existentielle légère, dans une papeterie, en me disant "cette fois je vais écrire". Il est toujours dans mon sac. Il pèse. Il me suit partout comme une dette. Et le truc dingue, c'est que même vide, même jamais ouvert, ce carnet me rassure. Il est la preuve matérielle que quelque part, dans une timeline parallèle, il existe une version de moi qui tient un journal tous les soirs à la bougie. Cette version-là n'existe nulle part sauf dans mon sac, sous forme d'un objet à 14 euros.
On ne vit pas nos vies. On les collectionne en pièces détachées.
Les chaussures de running. Les platines vinyles qui prennent la poussière. Les carnets achetés en solde à minuit un soir de flemme aiguë. Les PDF qu'on enregistre au lieu de les lire, "pour plus tard", alors que "plus tard" est un mensonge qu'on se raconte depuis qu'on a un ordinateur. La watchlist Letterboxd qui grossit trois fois plus vite que la liste des films vus. Les recettes Pinterest épinglées, jamais cuisinées.
Chaque objet acheté, chaque lien sauvegardé, c'est une prophétie qu'on se fait à soi-même: un jour, je serai cette personne-là.
Pauvre conne.
Le truc, c'est que cette personne-là n'arrive jamais. Et le plus fou, c'est qu'on ne s'en fout pas tant que ça. On préfère parfois la promesse à la chose. Le carnet vierge est plus parfait que n'importe quel carnet rempli, parce qu'un carnet rempli, ça contient forcément des trucs ratés, des phrases nulles, des jours où t'as rien écrit d'intéressant. Le carnet vide, lui, contient un potentiel infini. Il n'a pas encore déçu.
C'est ça le vrai crime de notre époque, à mon avis. Pas qu'on scrolle trop. C'est qu'on a rendu la potentialité plus confortable que l'expérience. Posséder les accessoires d'une vie procure une satisfaction chimique quasi identique à celle de vivre cette vie, sauf que ça ne prend aucun risque, aucun échec, aucun dimanche pluvieux où le running, en vrai, c'est chiant et tes genoux font mal.
Je suis pas en train de te faire la morale, hein. J'ai autant de tabs ouverts que toi. Genre littéralement, en ce moment, j'ai 43 onglets ouverts sur mon ordinateur, et je sais que dans le tas il y a un article sur "comment apprendre le morse" que j'ai ouvert en septembre. On est en juillet. Le morse attend toujours. Il attendra encore longtemps, je pense, vu la tendresse toute particulière que j'ai pour ne jamais fermer un onglet par peur de perdre "l'accès" à une version de moi qui saurait envoyer un SOS en morse le jour où la civilisation s'effondre.
On ne lit plus. On performe le fait d'être quelqu'un qui lit. On empile les livres, on les photographie sur l'étagère avec la lumière parfaite, on capture l'image d'une bibliothèque qui raconte "voici quelqu'un de cultivé, de posé, qui prend le temps", et on n'a pas ouvert la moitié des bouquins. Acheter un livre et lire un livre, ce sont deux passions complètement différentes chez moi. La première me file une montée immédiate, là, en caisse, quand je paye. La deuxième demande de la discipline, du temps, et l'acceptation que le bouquin sera peut-être décevant. Devine laquelle je pratique le plus souvent.
Pareil pour la bouffe. J'ai un tableau Pinterest qui s'appelle "Recettes du dimanche", cent douze épingles, zéro casserole sortie du placard pour l'occasion. Ce tableau ne sert à rien niveau nutrition. Par contre niveau identité, il est extrêmement rentable. Il me confirme que je suis le genre de personne qui pourrait cuisiner un truc de dingue si elle voulait. Je n'ai jamais voulu, en fait. Mais "pourrait" suffit largement à calmer l'angoisse du dimanche soir. Et ça marche avec n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Des milliers et des milliers de moi, toujours le meilleur de moi-même, allant de la taxidermiste accomplie à l'élève assidue de yodel tyrolien.
Alors ouais, on accumule les vies possibles comme d'autres accumulent des figurines. Une étagère entière de "moi que je pourrais être". Celle qui court, celle qui lit, celle qui prépare l'apocalypse, celle qui écoute de la musique attentivement dans un vrai fauteuil avec un vrai casque et pas en fond sonore pendant qu'elle répond à des mails. Toutes ces versions existent sous forme d'objets achetés et jamais activés, comme une armée de doublures qui n'entreront jamais en scène.
Et le pire, c'est que je crois qu'on préfère ça, au fond. Parce qu'une vie qu'on vit vraiment, ça s'use, ça déçoit, ça se salit, ça finit par ne plus ressembler à la photo Pinterest. Alors qu'une vie qu'on garde au stade de potentiel, elle, reste intacte pour toujours. Increvable. Toujours aussi belle dans sa boîte fermée.
we were never the opening act
Il y a un truc qui m'a fait tiquer avec la nouvelle série de pochettes de Music Fashion Film de Charli XCX. Pas le fait qu'elle y mette des hommes. Ça, je le comprends parfaitement. Pendant cinquante ans, l'industrie musicale a traité le corps des femmes comme une extension gratuite du marketing. Visages, jambes, silhouettes allongées sur un capot de bagnole ou plaquées contre un mur blanc, qu'elles aient ou non un rapport avec le disque, qu'elles soient ou non les artistes. Elles étaient là parce que le désir, ça se monétise.
Alors oui, voir des hommes prendre cette place, ça fait un léger court-circuit. C'est malin, c'est drôle, et ça a l'élégance de toutes les bonnes inversions. On comprend la blague avant même d'avoir fini la phrase.
Mais à force de regarder ces pochettes, une question m'a piquée. Pourquoi eux? Pourquoi toujours des hommes déjà célèbres? Acteurs, musiciens, réalisateurs, déjà photographiés mille fois, déjà invités partout, déjà suffisamment identifiables pour déclencher cent articles du type "avez-vous reconnu l'homme sur la nouvelle pochette de Charli XCX ?"
Sauf qu'à bien y regarder, le sujet n'est pas le genre. Le sujet, c'est le stock.
Ce projet, c'est de la gestion de portefeuille. On prend un actif (la célébrité masculine, jusque-là sous-exploitée dans ce registre précis) et on le fait entrer en bourse. On ne redistribue rien. On ouvre une nouvelle ligne de crédit sur un capital qui existait déjà ailleurs. Ce mec-là avait déjà de la valeur, on lui en ajoute ici, sur ce marché-là aussi. Le vrai renversement, ce serait de faire entrer en bourse un actif qui n'a jamais eu de valeur marchande. Et structurellement, personne n'a intérêt à faire ça. Pas même sous couvert d'ironie.
On parle de représentation comme si ça consistait à remplacer une catégorie par une autre. Une femme par un homme. Un mannequin blanc par un mannequin noir. On échange les pièces, on ne touche jamais au plateau. On change les meubles de place dans la même pièce, avec le même propriétaire, le même bail.
Le problème, ce n'est pas qui est regardé. C'est qui a le droit de l'être, et ce droit-là n'a jamais rien eu de naturel. Il a toujours été distribué. Avec ces mêmes questions. Par qui, avec quel argent, pour vendre quoi.
J'aurais trouvé le projet infiniment plus radical si Charli avait photographié les femmes qui fabriquent littéralement cette industrie sans jamais apparaître dessus. Les costumières dont les pièces deviennent des tendances avant même d'être créditées. Les ingénieures du son qui rendent un album écoutable et dont personne ne retient le nom au générique. Les monteuses qui donnent son rythme à un clip sans jamais recevoir le crédit qu'on réserve au réalisateur.
Les vraies fantômes de la pop culture. Celles qui font tourner la machine depuis l'intérieur du mur.
Une pochette d'album, c'est une drôle de machine. Elle ne montre pas seulement quelqu'un. Elle décide qui existe. Le problème n'est peut-être pas celui de la représentation, mais celui de la fabrication de la valeur. Une image ne se contente pas de refléter une célébrité. Elle la consolide, elle l'augmente, elle lui fait prendre de la valeur. La couverture n'est pas une récompense. C'est un investissement. Plus un visage, plus un concept est visible, plus il devient rentable. Plus il devient rentable, plus il est visible. Le système ne reproduit pas seulement des inégalités. Il fabrique les conditions de leur reproduction.
Le féminisme culturel se trompe souvent de cible. On imagine que la victoire, c'est de déplacer le projecteur. La vraie affaire serait peut-être de démonter la salle entière. Les câbles, les gradateurs, le mec en cabine qui décide quand est-ce qu'on allume et sur qui.
Les contre-cultures ont pourtant déjà essayé de casser cette logique. Pas toujours parfaitement, mais suffisamment pour qu'on oublie aujourd'hui à quel point leur fonctionnement était différent. Dans les zines riot grrrl des années 90, certaines signaient de leur vrai nom, d'autres d'un pseudonyme, d'autres encore pas du tout. Et cette hésitation n'avait rien d'anecdotique. Elle disait déjà quelque chose. Le nom propre n'était plus automatiquement la finalité du travail. Il ne s'agissait pas de fabriquer une figure centrale autour de laquelle tout allait graviter, mais de produire un espace où plusieurs voix pouvaient coexister sans être obligées de se transformer en marque personnelle.
Cette logique a aujourd'hui quasiment disparu. Nous sommes entrés dans une économie où chacun est sommé de devenir identifiable. L'artiste, bien sûr, mais aussi le journaliste, le styliste, le critique, le photographe, le militant. Il faut un visage, un nom, une identité graphique, une présence sur Instagram, une newsletter, une marque de soi. Même les espaces qui prétendent résister aux industries culturelles finissent souvent par reproduire leurs réflexes. Au bout de quelques années, un collectif accouche presque toujours d'une figure centrale. Quelqu'un devient "le fondateur", "la voix", "le cerveau", comme si le récit avait besoin d'un héros pour rester racontable.
La différence la plus profonde avec l'industrie culturelle tient peut-être à ça. Le problème n'est pas seulement qu'elle rend certaines personnes invisibles, c'est qu'elle transforme systématiquement le travail collectif en histoire individuelle. Un disque devient l'œuvre d'une star. Un film devient celui d'un réalisateur. Une collection devient celle d'un directeur artistique. Toute la chaîne de fabrication disparaît derrière un seul nom, parce qu'un nom se vend mieux qu'une organisation.
Le mythe du génie solitaire n'est pas qu'une fiction romantique. C'est un modèle économique. Une personne est plus facile à raconter qu'un collectif, plus facile à photographier, plus facile à transformer en marque, en campagne publicitaire, en produit dérivé. L'industrie ne célèbre pas le génie parce qu'il existe. Elle fabrique des génies parce qu'ils sont plus rentables que les groupes.
Décider qui est sur l'image, ce n'est qu'une moitié du pouvoir. L'autre moitié, plus discrète, consiste à décider qui reste hors champ, et à faire en sorte que cette absence ne se remarque même pas. On ne cherche même plus le nom de la monteuse. On ne se pose même plus la question. Et c'est précisément quand une question a cessé de se poser qu'un rapport de force a fini par gagner.
La célébrité est devenue une matière première qu'on recycle en boucle. On fait circuler les mêmes visages comme une monnaie d'échange entre industries. Musique, cinéma, mode se refilent les mêmes vingt personnes depuis dix ans. Le décor change. Le système reste étonnamment intact.
Alors oui, je comprends l'idée de Charli XCX. Elle est cohérente, elle est maligne, elle connaît les codes de la culture visuelle mieux que presque n'importe qui en ce moment. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il existait un geste encore plus radical, un geste que même la culture la plus subversive de la pop mainstream ne s'autorise jamais, parce qu'il ne fait vendre personne. Ne plus photographier les gens que tout le monde connaît déjà.
Photographier celles sans qui personne ne serait connu.
rock music fashion

vous me manquez, vidéoclubs
J'ai lu un article sur les vidéoclubs américains hier (un mec qui a claqué 1200 balles pour reconstruire un Blockbuster dans sa cave, rien que ça) et ça m'a foutu un coup de nostalgie que je n'attendais pas.
Il y avait donc un vidéoclub en bas de chez moi quand j'étais gamine. Rien d'extraordinaire, une devanture un peu miteuse, l'odeur de moquette et de plastique chauffé, les néons qui grésillaient légèrement. Mais je donnerais tout le fric nécessaire pour revoir un truc similaire revenir à la charge. Pas juste par sentimentalisme facile, mais parce qu'il y avait quelque chose là-dedans que Netflix n'a jamais su recréer (attention sortez vos mouchoirs en tissu) (oui on a dit qu'on était dans les années 90): la rencontre.
(Vas-y, c'est le moment de sentir les larmes monter).
Comme chez les disquaires (je vous ai déjà bassinés avec ça, les vendeurs qui me gardaient des CD sous le coude, tout ça), il y avait cette chorégraphie sociale complètement absurde et complètement magique qui consistait donc à croiser le regard d'un inconnu devant un rayon avec des choix aussi géniaux que pourris. Se demander furtivement ce qu'il allait louer. Juger silencieusement s'il repartait avec trois comédies romantiques et un Ken Loach (allez savoir pourquoi). Parfois, le mec derrière le comptoir te conseillait quelque chose que t'aurais jamais choisi toi-même, et il avait raison, et ça devenait ton film culte.
Internet nous a donné l'infini. Toutes les possibilités, à toute heure, sans sortir de chez soi, sans croiser personne. Mais il nous a piqué cette friction minuscule et essentielle: le hasard d'être humain au même endroit qu'un autre humain, en même temps, pour la même raison bête (choisir un film un mardi soir).
On a optimisé la commodité. On a supprimé l'attente, le trajet, la conversation forcée à la caisse. Et on a perdu, sans vraiment s'en rendre compte, ce truc tout con. La possibilité qu'un inconnu (allez, j'acceptais le mansplaining quand ça venait d'un passionné de films de séries z en 1993, il avait que ça le pauvre) te tende une VHS et change ta soirée.
RIP les moquettes tachées, les boîtiers écornés, et les mecs bizarres qui connaissaient tout de Cassavetes en travaillant au smic.
the kind of trouble that looks good in photographs
Hier, journée plutôt pas mal même si j'avais un mal de crâne pas possible. Je me suis enfilée un porridge lait de soja banane, yahourt grec fruits rouges et chocolat noir et ça avait fini par se dissiper. En fait, j'étais partie pour me faire la version de la princesse Diana, mais comme je n'avais pas d'orange, je me suis rabattue sur ce que j'avais au fond des tiroirs. J'ai bouffé avec Jéhanne au café du coin puis on s'est affalées devant Love is Blind Habibi avec des glaces sous le coude tandis que Francette gueulait après les passants (elle développe son main character de commère du coin). On a aussi remis au point nos séances d'été ciné (à savoir deux films sur un après-midi avec supplément frites et hot dog) (j'adore manger devant un grand écran) et il faut que je pense à reprendre mes séances de yoga. Je me tâte aussi pour voir si je ne peux pas prendre de façon sérieuse et officielle des cours de batterie. Parce qu'au final, c'est très bien d'être autodidacte mais tu prends aussi de mauvaises habitudes (et j'ai envie de faire les choses bien) (quand je vous le disais que je devenais raisonnable).
daffy duck
Parfois, je me dis que je devrais tout claquer pour devenir le leader suprême d'un groupe de canards. Peut-être parce que j'ai trop pris le soleil ces derniers jours, allez savoir, ou juste parce que je pense trop à la mer que je vais voir vendredi. En prenant de l'âge, je me rends compte que je suis de plus en plus taillée pour une vie qui consiste à jardiner, lire et peindre dans une jolie véranda en fer forgé. Après, vous allez me dire que ça n'a rien de bien original et que don't be ridiculous Andrea, everybody wants this. Je pense que vous ne connaissez pas mes collègues.
C'est un peu mon rant, mais plus je vieillis, plus je regarde les gens parler de carrière avec une bonne envie de dégueuler. Ils prononcent les mots "mobilité", "évolution" ou "prise de responsabilités" avec ce regard légèrement humide qui me fait penser qu'ils viennent d'assister à une apparition mariale entre la machine à café et l'imprimante. Moi, je les observe comme on regarde quelqu'un commander une pizza à l'ananas. Je respecte le choix, je ne comprends juste pas le projet.
Chacun voit midi à sa porte, évidemment. Mais j'ai beau retourner la question dans tous les sens, je n'arrive toujours pas à comprendre comment une existence peut culminer devant un tableau Excel ou une réunion intitulée Point stratégique T3. Peut-être que le problème vient de moi. J'ai toujours eu plus d'admiration pour quelqu'un qui fait pousser des tomates incroyables que pour quelqu'un qui optimise un reporting.
Ce qui me fascine surtout, c'est cette dissociation parfaite. Cette capacité à prendre des décisions qui rendent la vie objectivement plus compliquée à des milliers de personnes, puis à aller dormir comme un bébé dans un hôtel cinq étoiles. Il doit exister un abonnement Premium au sommeil que je ne connais pas. Et puis même, être riche sur cette planète pour acheter exactement les mêmes fraises sans goût que tout le monde, mais servies dans une assiette plus chère, c'est un véritable scam (rien que pour ça, je préfère être dans la moyenne) (je sais que je suis prise pour une conne, donc autant que ça soit à moindre coût).
Donc tout ça pour dire que je trouve cette espèce de culte de la réussite terriblement dépassé. Voire cringe. Mais pas le cringe comme vous et moi. Le vrai cringe. Celui où ta boîte pense être une série HBO alors qu'en réalité, on est sur une vieille production AB avec des intrigues autour d'un comité de pilotage et un personnage secondaire qui répond à tous les mails par "Bien cordialement". Pendant ce temps-là, moi, je continue de penser qu'il y a peut-être davantage de grandeur à devenir le leader suprême d'un groupe de canards. Ou à arroser des tomates dans une véranda. Au moins, eux ne me demanderont jamais un point d'avancement (ils n'en n'auront pas besoin, ils l'auront d'office) (car ils sont merveilleux).
mona lisa smile
I used to lick cream off strawberries in the summer
C'est un peu la même musique pour un artiste new yorkais. Je pensais à ça en lisant la note de Matoo sur Fran Lebowitz (qui respecte totalement le moodboard). Je pourrais y rajouter Elizabeth Olsen qui laisse tomber sa bouffe sur le sol et la ramasse parce que moins de trois secondes par terre ou encore Kristen Stewart qui fume une clope en interview comme si c'était un métier à part entière, avec ce genre d'ennui appliqué qui prend visiblement plus de travail que d'avoir l'air investi. Il y a une continuité là-dedans que je n'arrive pas à nommer autrement que "les gens qui ont arrêté d'essayer de nous convaincre de quoi que ce soit et qui, du coup, deviennent la seule chose crédible dans un monde entièrement fait de pitchs". C'est peut-être ça, le fil (oui, encore ce mot, je sais, je devrais varier, mais parfois un mot fait exactement le travail qu'on lui demande et il faut juste le laisser tranquille).
I fought in a war and I left my friends behind me
Le truc qui se passe quand on vient d'un patelin où se sont déroulées les batailles de la Somme, c'est qu'on se retrouve avec des étés qui ressemblent à un épisode d'Outlander. Il y a des kilts partout, des cornemuses en bande-son, des Néo-Zélandais qui kiffent visiblement l'ambiance attablés aux terrasses des cafés, et des Canadiens ravis de nous parler français avec des expressions québécoises que personne ne comprend. Je crois que c'est pour ça que j'ai pris l'habitude de rester en juillet. Pas tellement pour revoir la famille ou les copains. Plutôt pour cette espèce de bulle anglo-saxonne complètement improbable qui apparaît tous les ans au milieu de la Picardie. Après, il y a un truc que je n'ai jamais vraiment compris. Pourquoi est-ce qu'on adore rejouer les guerres, mais toujours en leur retirant précisément ce qui faisait qu'elles étaient des guerres? Les uniformes sont impeccables, les véhicules brillent, les gens sourient, les enfants montent dans les jeeps pour les photos. C'est comme si on avait gardé toute l'esthétique et jeté le carnage à la poubelle. Mais je comprends aussi pourquoi on le fait. Personne n'a envie d'assister à une reconstitution fidèle. Ce serait probablement la pire idée de sortie de l'été.










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