don't make me dream about you



Je ne sais plus qui disait ça, mais je suis d'accord, je voudrais bien avoir un matelas à mémoire de forme Dua Lipa.


Vraiment, ce Chris Isaac, il en fait de ces choses. Petite, devant la télé, le clip de Wicked Game. Chris Isaak en noir et blanc sur une plage avec Helena Christensen qui se tortille dans le sable et personne ne fait semblant que ce n'est pas vraiment un clip musical. C'est du sexe filmé avec un budget et une autorisation de diffusion. Mon cerveau a pris une photo, l'a rangée quelque part, et a attendu.

Il a attendu plus de vingt ans.

Le truc avec les crooners c'est qu'on se fout de la gueule des femmes qui les écoutent. Les femmes qui ont un chanteur à elles, une voix qui leur fait un truc quelque part, qu'elles écoutent un soir de semaine en se sentant très mystérieuses. Je les ai regardées longtemps avec cette condescendance tranquille de quelqu'un qui est absolument certain de ne jamais tomber dans ce panneau-là. Ma mère et les autres avec leurs chanteurs amoureux à la con.

Bah voilà.

Ce que je n'avais pas compris petite devant ce clip, ce que j'ai mis vingt ans à formuler, c'est que Chris Isaak ne fait pas de la musique romantique. Il fait de la musique sur ce que le désir fait aux gens. Ce n'est pas la même chose. Le romantisme console. Lui, il ne console pas. Il décrit. Et il décrit avec une précision qui fait mal parce que c'est exactement ça, exactement cette façon qu'ont les choses de nous échapper au moment où on croit les tenir.

Wicked Game n'est pas une chanson d'amour. C'est une chanson sur quelqu'un qui sait très bien ce qui va se passer et qui y va quand même. Ce monde is only gonna break your heart. Il te prévient. Il le dit dès le début. Et t'y vas quand même parce que c'est ça ou rien et que rien c'est pire.

A dix ans je ne savais pas mettre des mots dessus. Mais quelque chose dans ce clip, dans cette plage, dans Helena Christensen et dans la façon dont il la regardait comme si elle était à la fois la meilleure et la pire chose qui lui soit arrivée, quelque chose a dit oui. Ça. Je voulais comprendre ce que c'était.

J'ai mis plus de vingt ans mais j'ai compris.

Et maintenant j'ai mon crooner à moi. Mon Elvis personnel, mon chanteur amoureux à la con. Je ne me fous plus de la gueule de personne. Enfin si. Mais plus sur ce sujet précis.

pretty girls don't cry they know exactly what they want


Vous remarquerez que ce blog prend des allures de vacances. Je remarque aussi. Mon cerveau essaie de me dire un truc et pour une fois je l'écoute au lieu de lui répondre oui mais.

Je crois que j'ai appris à apprivoiser le dimanche. À le rendre vraiment calme, vraiment reposant, pas juste moins pire que lundi. Je ne sais plus ce que ça fait de stresser d'avance pour la semaine qui arrive, de ruminer une connerie hypothétique un dimanche après-midi comme si c'était un sport de haut niveau. C'est parti. Je sais pas où, je pose pas de questions.

J'alterne entre Laura Nyro et Chris Isaak, et je pense à aller voir Marty Supreme demain. Pas parce qu'il FAUT le voir. Juste parce que j'en ai envie, ce qui est une distinction qui mérite d'être célébrée. Parce que Timothée Chalamet nous a un peu pris en otage de ce côté-là, il faut le dire. Je ne me vois pas ne pas aller voir un de ses films. Passage obligé comme une première cuite ou un chagrin d'amour, t'as pas vraiment le choix, ça fait partie du parcours. On pourrait le filmer en train de réciter l'annuaire téléphonique et on achèterait quand même sa place en avance. Et ses cheveux. Ses cheveux, sérieusement. Quel petit con. Je veux dire ça avec tout l'amour du monde mais quel petit con.

sunday yoga trip

 

A chaque fois que je vois Dua Lipa, je respire le calme et la sérénité. Vraiment. Il y a quelque chose de presque religieux dans sa façon d’exister, comme si elle avait réglé un truc que le reste de l’humanité n’a pas encore compris. Elle dégage cette paix intérieure que d’autres cherchent pendant vingt ans de thérapie et trois retraites de méditation au Costa Rica. Si elle monte une secte, je la suis. Je signe, je donne mes économies, je recrute des membres. Je suis prête.

Dimanche douceur. Je viens juste de me réveiller. J’avais oublié de fermer les volets en allant me coucher, ce qui est soit une erreur soit la meilleure décision que j’aie prise cette semaine, le jury délibère encore. C’est donc avec un grand soleil plein la figure et un ciel d’un bleu indécent que je me suis extirpée du lit, les yeux plissés comme quelqu’un qui sort d’un bunker après trois semaines.

Aucune idée du programme du jour. C’est le truc avec le dimanche quand il se passe bien, il n’a pas de forme définie, il ressemble à de l’eau tiède dans une bonne baignoire. Peut-être quelques étirements. Peut-être une bière en faisant lesdits étirements parce que personne ne fait les règles ici et que la combinaison est sous-estimée par la communauté médicale. Peut-être rien du tout, ce qui est aussi une activité à part entière et qui mériterait d’être mieux reconnue comme telle.

On verra bien. C’est ça le dimanche réussi. On verra bien.



Namasté, bitches.

le club du cringe

 

La Lune Mauve a écrit un truc qui m’a touchée. Elle a repris une expression que j’avais balancée en commentaire chez Frankie, le club du cringe, et elle en a fait un article entier sur pourquoi on blogue encore en 2026, pourquoi c’est un acte politique, pourquoi la netstalgie c’est peut-être une fausse piste et le présent une meilleure idée. Et en la lisant j’ai eu exactement ce truc que le web indépendant est le seul endroit à produire encore: l’envie de répondre. Pas dans une boîte de commentaires de 280 caractères. Vraiment répondre. Prendre la place qu’il faut, développer, contredire un peu, prolonger.

Parce que je vais te dire ce que c’est vraiment, un blog en 2026. C’est de la désobéissance civile en Courrier New.

On vit dans un monde où l’expression personnelle est devenue une industrie extractive. Tu ne postes pas, tu produis. Tu ne partages pas, tu t’optimises. Chaque pensée qui sort de ta tête doit être formatée, découpée en morceaux digestibles, collée sous un son qui tourne en boucle depuis trois semaines, et soumise à un algorithme qui te donne une note sans te le dire. Ton existence en ligne est une petite entreprise et tu n’as même pas eu le choix d’y investir. C’est arrivé progressivement, confortablement, comme toutes les choses vraiment mauvaises pour toi.

Le blog c’est le chemin inverse. C’est revenir à la lumière tout doucement, comme quand tu sors d’une salle de cinéma en plein après-midi et que tu as besoin de deux minutes pour te rappeler que le monde extérieur existe encore. Tu écris. Tu publies. Tu vas lire dans un café ou promener ton chien ou faire autre chose d’incarné et de réel. Et ta page continue d’exister sans toi, tranquillement, sans rien demander, comme une petite lumière allumée dans une pièce vide que les gens trouvent parce qu’ils cherchaient exactement cette lumière-là sans savoir qu’elle existait.

Ce que j’aime dans ce format, c’est qu’il appelle une communauté qui n’a rien à vendre. Des gens qui débarquent avec leurs névroses, leurs obsessions, leurs références qui n’intéressent peut-être que neuf personnes sur terre, et qui les posent là sans stratégie de contenu ni calendrier éditorial ni notion de visibilité organique. On est le Skyblog pour adultes en manque de temps perdu. On a gardé l’énergie des forums de 2003, cette époque glorieuse où on débattait pendant quarante pages de si Radiohead avait trahi ses fans avec Kid A, et on l’a mise dans quelque chose de plus lent, de plus construit, de plus assumé.

Ce n’est pas non plus une question de nostalgie. Ce n’est pas parce que c’était mieux avant. C’est parce que certaines formes résistent mieux que d’autres au passage du temps, comme une bonne veste en cuir ou un disque de Patti Smith. Le texte long, le texte qui respire, qui prend le temps de développer une idée jusqu’au bout sans se demander si les trois premières secondes vont accrocher, c’est une forme qui tient. Et il y a quelque chose de profondément reposant dans ce truc-là, dans le fait de lire quelqu’un qui n’est pas en train de courir après quoi que ce soit.

Je pense souvent à ma page qui zone sur un écran à New York pendant que je dors. Quelqu’un en Finlande qui a trouvé mon choix de photo chaotiquement esthétique et qui est resté cinq minutes de plus que prévu. Encore une autre personne dans le métro à Moscou un mardi matin qui lit un de mes textes et qui sourit sans que je le sache jamais. C’est ça qui me nourrit, cette communion bancale et silencieuse entre des inconnus qui ont décidé que le texte valait encore quelque chose. Il n’y a pas de validation chiffrée, pas de notif qui vibre toutes les trente secondes pour te rappeler que tu existes. Juste des gens, quelque part, qui lisent.

Et puis il y a le truc du temps. Le blog résiste à la vitesse, et c’est presque révolutionnaire dit comme ça mais c’est strictement vrai. Les réseaux t’ont câblé pour la panique informationnelle. Tu dois connaître le dernier coup tordu de Trump avant que ton matcha soit froid. Tu dois avoir une opinion sur tout en temps réel ou tu es dépassée, inexistante. Le défilement infini c’est un tapis roulant dans un aéroport, tu ne peux pas t’arrêter sans gêner tout le monde et sans avoir l’air d’une personne avec un problème. Ici je m’arrête quand je veux. Je publie quand j’ai quelque chose à dire. Je me mets à disposition le temps d’un texte, comme on poserait un livre sur une table de café en partant, à disposition de la prochaine personne qui passe, et ensuite je vais vaquer à autre chose.

Reprendre un blog c’est reprendre du territoire. Décider qu’un coin d’internet te ressemble vraiment, qu’il a une voix reconnaissable, une cohérence, une trace compacte et têtue qui existera encore dans dix ans si tu as payé ton hébergement. Ce n’est pas de la visibilité. Ce n’est pas de la présence de marque. C’est juste une présence, tout court. Une façon de dire je suis là, j’ai des trucs à dire, je choisis comment et quand je les dis, et si ça t’intéresse tu sais où me trouver.

Le club du cringe a une table au fond. Vous pouvez venir sans réservation.

you will be missed

Il a suffi d’un simple texto. Loana est morte. Annoncé comme ça, sèchement, comme si c’était une des nôtres. Et dans un sens, c’était ça. Hier j’étais attablée à la terrasse d’un café, ou peut-être affalée sur mon canapé devant un énième film de merde produit par Amazon Prime, et le monde continuait de tourner comme si rien, et en même temps quelque chose s’était effondré discrètement quelque part.

On a perdu une amie. Enfin, c’est comme ça que ça s’est senti. Une amie qu’on n’avait jamais rencontré, qu’on ne rencontrerait jamais, mais une amie quand même dans le sens où on la portait quelque part, dans un coin de la tête, avec cette vigilance sourde et permanente qu’on a pour les gens fragiles qu’on aime. Tu sais, ce souffle qu’on retient quand quelqu’un s’approche un peu trop près du bord. On le retenait souvent, pour elle. Trop souvent.

Elle était cette figure un peu énigmatique qui revenait puis repartait à sa guise, comme une comète avec de mauvaises nouvelles. Elle pétait des câbles, disparaissait, et puis un jour t’avais un vocal, enfouie dans les larmes, "j’ai encore merdé, je suis désolée", et tu t’en voulais de pas pouvoir faire quelque chose, de pas pouvoir tendre la main à travers l’écran et lui dire mais non, mais arrête, mais t’as rien à te pardonner à nous. Et puis le cycle recommençait. Et on regardait, impuissantes, comme toujours.

J’ai mis du temps à écrire cette note. C’est con parce qu’on ne la connaissait pas, pas vraiment, pas dans le sens où ça compterait légalement ou socialement. On n’avait pas son numéro. On ne s’est jamais croisées dans une rue, dans un bar, nulle part. Elle était trop loin pour qu’on lui dise qu’on l’aimait quand même. Et c’est ça qui reste coincé dans la gorge comme quelque chose qu’on peut plus avaler ni recracher. L’amour sans adresse. L’inquiétude sans destinataire. Le deuil sans légitimité officielle, parce que le monde t’expliquera volontiers que tu n’as pas le droit d’être dévastée pour quelqu’un que t’as jamais touché.

Quand je regarde une de ses photos, j’ai toujours eu cette envie étrange de pleurer et de vouloir la prendre dans les bras. Pas par pitié. Par reconnaissance, peut-être. Par colère, sûrement. Parce que cette fille était là, entière, lumineuse, et le monde a décidé très tôt qu’elle servirait à quelque chose de précis et de jetable. On l’a regardée vivre dans une maison en verre pendant des semaines. On a regardé ses larmes, ses rires, son corps, ses doutes. On a tout pris. Et quand l’émission s’est terminée, on l’a reposée quelque part et on a continué.

Personne ne mérite ça. Personne ne mérite de payer la gloire aussi cher. Et Loana, elle a payé cash, en billets de souffrance, pendant des années, sous les yeux de tout le monde, souvent avec le monde qui regardait et ricanait au lieu de s’alarmer. C’est ça l’injustice que j’arrive pas à digérer et que je rajouterai au tableau avec les autres, le grand tableau mural de toutes les choses qui démontrent que la société est fondamentalement tordue et cruelle avec certains et indéfiniment indulgente avec d’autres.

Paris Hilton et d’autres de sa caste, eux, ils peuvent déambuler dans une station-service, s’amuser à jouer aux pauvres. Tourner une émission de télé-réalité sur sa propre vie, et puis écrire un livre, lancer une marque, réinventer son image en survivant. Ca, le monde applaudit.

Mais les gens d’en bas, eux, c’est différent. Un nom, une faible lumière de projecteur, un peu de thunes et tout s’écroule. Parce que personne t’a appris à tenir debout sous le soleil. Parce que personne t’a dit que la célébrité sans structure c’est un cadeau piégé. Parce que le monde t’a regardé briller exactement le temps que ça l’arrange, et après il a zappé. Et toi t’es resté là, dans le silence d’après, à essayer de comprendre ce que t’étais censé faire avec les débris.

Loana, elle était de ceux-là. Arrivée de nulle part, propulsée partout, puis lâchée dans le vide avec un sourire et une caméra qui s’éteint. Ce qui s’est passé après, on le sait. On l’a regardé se passer en direct, par bribes, par éclats médiatiques, par retours fracassants et nouvelles disparitions. Et à chaque fois on espérait que cette fois serait différente.

Repose-toi, enfin.

it’s about the passion to make art even when you don’t make it


Je ne poste pas souvent d'avis sur des bouquins de photographie mais celui de Booty Holler sur le Seattle post-grunge manquait clairement à ma vie.

Bootsy Holler débarque à Seattle en 1992 avec ce que tout le monde a à 23 ans: rien de solide, une intuition, et l’envie désespérée de trouver des gens qui lui ressemblent. Ce qu’elle trouve, c’est une scène. Pas la scène, celle-là était déjà en train de s’évaporer en fumée de cigarette et en mythe MTV. Layne Staley décède un peu après son arrivée. Nirvana joue dans des arènes. Le mot grunge existe maintenant, ce qui veut dire que le truc est mort. Elle arrive dans les décombres glorieux d’un mouvement et décide que c’est exactement là qu’elle veut être.

Parce que ce qu’elle documente, ce n’est pas la légende. C’est l’après. Les gamins poussés hors de la ville par une loi absurde sur les concerts pour mineurs, qui se retrouvaient à Bellevue, Issaquah, dans des salles de banlieue, et qui disaient fuck you et faisaient leur truc quand même. C’est de là que sortent Modest Mouse et les Murder City Devils. La rébellion contre la rébellion. Le punk qui se rebelle contre le punk qui est devenu une marque déposée. Il y a quelque chose de profondément logique là-dedans, et de profondément triste aussi, et Bootsy le voit avec son Canon AE-1 et une seule focale parce que c’est tout ce qu’elle peut se payer.

Ce qui me frappe dans ses photos, et je vais être honnête, c’est l’absence totale de posture. Personne ne pose. Personne ne performe pour l’objectif. Les gens existent, c’est tout, et Bootsy est là parce qu’elle fait partie du décor depuis assez longtemps pour qu’on l’oublie.

C’est ça le truc avec la photographie de scène faite par quelqu’un qui est vraiment dans la scène, tu sens la différence immédiatement. Elle documentait sa vie. Les musiciens, les bookers et les videurs étaient ses amis. Elle allait voir des groupes qu’elle aimait, dans des endroits où elle pouvait entrer gratuitement. Elle ne savait pas qu’elle était au milieu de quelque chose de nouveau.

Moi je m’y retrouve pour une raison précise et un peu honteuse: je suis arrivée trop tard à tout. Trop tard pour le punk des années 80, trop tard pour la scène post-punk qui m’aurait convenu, trop tard pour ces salles enfumées où l’on ne savait pas encore qu’on vivait quelque chose d’important. Et il y a quelque chose de profondément réconfortant dans le travail de Bootsy, l’idée que la deuxième vague compte autant que la première. Que les gamins qui n’ont pas vu Nirvana au Crocodile existent quand même. Autrement.

MAKiNG iT (Damiani Books, 2025): pour ceux qui aiment arriver dans les décombres et trouver ça suffisant.

the simple life

 

J’ai beau dire, j’ai toujours aimé me balader au Marais, même par mauvais temps. Surtout par mauvais temps, en fait. Il y a quelque chose de profondément satisfaisant à se traîner dans ces ruelles pavées sous une bruine dégueu, les mains dans les poches, en se prenant pour le personnage principal d’un film d’auteur français que personne ne verra jamais. Le Marais sous la pluie, c’est le seul endroit à Paris où tu peux avoir l’air mélancolique et intéressant sans que ça fasse trop forcé. Partout ailleurs, t’as juste l’air d’avoir oublié ton parapluie.

Il y a quelques jours, j’ai flâné là-bas avec Francette. Francette, pour ceux qui ne la connaissent pas, est une créature à part. J’aime bien lui faire découvrir des trucs parce que d’abord c’est moi qui décide où on va, ce qui me convient parfaitement, et ensuite parce que je la suspecte d’avoir une vibe de bourge profondément enfouie sous ses airs de normalité. Genre elle dit oh c’est mignon devant les endroits qui coûtent 18€ le carrot cake. C’est un signal. Je connais ces signaux.

On s’est arrêtées au Loir dans la Théière, évidemment. Parce que quand t’emmènes quelqu’un dans le Marais et que tu veux lui signifier subtilement je suis quelqu’un de bien mais avec du goût, t’as pas cinquante options. C’est un classique absolu, le genre d’endroit qui existe depuis assez longtemps pour être authentique mais depuis pas trop longtemps pour être has been. L’équilibre parfait. Les tartes y sont obscènes au sens littéral du terme, pas sûre que ce soit légal d’exposer ça en vitrine sans avertissement. Francette a commandé un thé et a fait la tête devant la carte deux minutes avant de prendre exactement ce que j’avais suggéré. Comme prévu. Je la lis comme un livre.

Ensuite je suis rentrée, j’ai enfilé mon survêtement de philosophe désabusée, et je me suis mise devant la première saison de The White Lotus. Et là, quelque chose s’est brisé en moi, ou plutôt, quelque chose s’est éveillé. Un désir profond, irrationnel, légèrement honteux.

J’ai envie de vacances dans un spa.

Pas un truc Club Med, soyons clairs. Pas les buffets à volonté avec animation aquatique le jeudi et bracelet en plastique au poignet comme si t’étais une bouteille consignée. Non. Je parle d’un truc de riches. Un endroit où le personnel te sourit avec les yeux vides de quelqu’un qui a signé une clause de confidentialité sur tes névroses. Un endroit où les serviettes sont plus épaisses que tes économies et où le petit-déjeuner se prend dans un silence contemplatif sur une terrasse en bois flotté avec vue sur quelque chose d’inutilement majestueux.

Je passerais mes matinées à critiquer chaque vacancier depuis ma table stratégiquement choisie. Ce couple qui se parle pas mais qui se prend en photo devant tout. Cette femme seule avec trop de bagages et un carnet Moleskine qu’elle remplit de réflexions. Ce type en lin beige qui dit je me reconnecte alors qu’il vérifie ses mails toutes les dix minutes depuis les toilettes. Je les verrais tous. Je les jugerais tous. Ce serait mon activité principale et j’y excellerais.

L’après-midi, j’essaierais de régler mes problèmes de riche à coups de massages, de reiki et de chasse au trésor à base de cocaïne. Parce que c’est ça le truc avec les vacances de luxe,  t’arrives avec des problèmes parfaitement concrets (l’anxiété, l’ennui existentiel, le fait que t’as aucune idée de ce que tu fais de ta vie) et tu restes jusqu’à ce qu’un thérapeute holistique en tunique blanche te convainque que c’est en fait une question d’énergie. Et toi tu acquiesces parce que la tisane aux herbes qu’on t’a servie à 11h avait l’air sérieuse et que de toute façon t’es venue ici précisément pour croire à des trucs.

Le soir, dîner en silence avec une coupe de blanc naturel à 40 balles que personne ne peut vraiment distinguer d’un Côtes-du-Rhône à 9 euros, mais l’important c’est pas ça. L’important c’est l’intention.

Non, vraiment. La vie simple.

more to know about me [the scream edition]



J'ai un truc en ce moment à regarder sur les réseaux sociaux des vidéos de montagnes russes alors que cette saloperie me terrifie. Donc je me suis dis, pourquoi pas faire un top 10 des choses qui m'enterrent.

# tout ce qui m'élève vers le haut, j'ai le vertige du ciel, même le regarder me suffit
# les cabines d’essayage avec rideau qui ne ferme pas complètement
# les trottoirs étroits quand quelqu’un arrive en face et qu’il faut choisir un côté
# les restaurants où il faut partager les plats
# les miroirs dans les ascenseurs (je refuse d’élaborer)
# les gens qui disent "je t’observe depuis tout à l’heure"
# les mails avec "URGENT" en majuscules dans l’objet
# les gens qui disent "on se capte vite" et qui le pensent
# les photos prises sans prévenir
# les guêpes, les abeilles, tout ce qui pique en fait

I'm still here I think I'm still here the mail comes in my name the mirror has my face

 

Je dois admettre que j’aime bien la nouvelle moi qui est en réalité la moi avant que je ne devienne l’ancienne moi. Ce qui est une phrase absolument imbuvable à dire à voix haute mais qui a le mérite d’être vraie. Se retrouver, c’est un soulagement. Pas le genre de soulagement spectaculaire qu’on voit dans les films. Pas de larmes sur fond musical, pas de coucher de soleil symbolique, pas de zoom lent sur un visage qui sourit enfin. Non. C’est plus discret que ça. C’est le genre de soulagement qui ressemble à enlever des chaussures trop serrées qu’on portait depuis tellement longtemps qu’on avait oublié que les pieds pouvaient ne pas faire mal.

Ça a quelque chose de très doux en goût. De l’ordre d’un déjeuner fancy au bord de mer (pas le bord de mer gris et venteux où on mange un sandwich en plastique en regardant un chien mouillé courir après une mouette). Non. Le bord de mer où la nappe est blanche, où quelqu’un a mis une fleur dans un vase alors que c’est complètement inutile et c’est exactement pour ça que c’est bien, où le poisson est si frais qu’il n’a pas besoin d’être autre chose que lui-même. Un endroit où personne ne regarde son téléphone parce que la réalité, pour une fois, gagne haut la main contre le scroll infini.

Oui, mon nouveau moi (qui est l’ancien moi, on a établi que c’était compliqué) a toujours eu une passion secrète pour le luxe. Pas le luxe clinquant, pas le luxe qui se porte autour du cou pour qu’on le voie depuis l’autre bout du restaurant. Le luxe silencieux. Celui qui se glisse dans les détails: le poids d’un verre bien fait, le son d’une porte qui se ferme sans claquer, un café qui arrive exactement à la bonne température comme si quelqu’un avait calculé ça pour toi spécifiquement. Le luxe qui dit: ici, on a réfléchi. Ici, quelqu’un a pris la peine.

Mon côté anarchiste caviar. Parce que oui, les deux coexistent très bien, merci de poser la question. On peut trouver le système profondément absurde et quand même apprécier que le beurre soit à température ambiante. On peut vouloir renverser la table et prendre le temps de choisir la bonne table avant de la renverser.

Alors voilà. Je suis de retour. Ou plutôt, j’étais déjà là, j’avais juste égaré mes propres coordonnées GPS pendant un moment. Ce qui arrive. Ce qui arrive même aux gens qui ont une très bonne mémoire et un sens de l’orientation que leurs amis trouvent franchement agaçant. On se perd. Puis on commande quelque chose de déraisonnablement bon au bord de l’eau, et l’adresse se remet à exister.

there's a specific exhaustion in other people's urgency

Je suis une très mauvaise chanteuse. Je n’aime pas ma voix, je ne l’ai jamais aimée. Il me disait qu’on aurait pu en faire quelque chose. Je n’y ai jamais cru et je maintiens. Je préférais sa voix, à elle. C'était ce qu'il y avait de plus logique, de plus palpable. Elle méritait que je fasse un truc à sa hauteur. J'aurais aimé qu'on soit tous moins cons et qu'on fasse ce qu'il y avait à faire.

On a monté un groupe, il y a longtemps. Un truc qui sentait pas vraiment le garage, qui sentait les adultes en devenir qui se prenaient pour des sous Nada Surf. C’est un peu con. C’est exactement ce qu’il fallait être à cet âge-là.

J’ai composé Mild parce que ça m’appelait. En vrai, il y a eu d'autres. J’y ai joué de la batterie parce que c’est plus dans mes cordes, dans tous les sens du terme. Le groupe s’appelait Fairfax. Fairfax est mort avant d’avoir vécu. On était trop dépressifs pour en faire quelque chose de viable. Quelques années plus tard je me dis qu’on avait plutôt le bon feeling.

Cet après-midi j’écrivais de nouveaux textes et j’ai repensé à cette chanson. Je me suis dit autant que ça ressorte. Autant que ça traîne quelque part sur un fond d’internet, entre deux algorithmes qui ne sauront pas quoi en faire. C’est tout ce que je voulais au fond. Retrouver trace de quelque chose dont je pouvais être fière. Peux-être que je posterai les autres. Je n'en sais rien.

Mais finalement j’ai réussi. C’est suffisant. C’est même bien. Juste parce que ça existe.

you've got your eyes looking for something


Bien évidemment que ce samedi fut doux. J’ai passé ma journée à courir à droite à gauche, ce rythme un peu frénétique et inutile qui donne l’impression d’exister pleinement même quand le seul rendez-vous concret de la journée c’est à 15h. Vous voyez l’idée. Se fabriquer une densité. Faire comme si.

J’avais foutu dans les oreilles un vieux disque de Fugazi. Je me suis remise au discman, parce que pour moi c’est comme ça qu’on écoute un album, vraiment. Pas en fond sonore, pas en shuffle, pas entre deux notifications. Tout seul, à longueur de journée, avec le son qui rentre par les oreilles et qui sort nulle part. Le discman c’est un engagement. Une déclaration d’intention. On dit: là, maintenant, je suis là pour ça.

Il y a aussi le nouveau Pretty Reckless qui tourne en boucle depuis quelques jours. Il a quelque chose qui donne envie de prendre la route sans destination précise et de regarder dans le rétroviseur les choses qu’on laisse derrière, les mauvaises comme les bonnes, sans trop faire la différence. Ce genre de disque qui ne vous demande pas comment vous allez mais qui sait déjà la réponse.

Le soir est tombé sans que je m’en rende compte. C’est ça les bonnes journées, elles passent sans prévenir, sans laisser le temps de vérifier si on les a bien utilisées. J’ai pas de bilan à faire. J’ai couru, j’ai écouté, j’ai écrit. Le discman est sur la table, les piles sont mortes, et quelque part Taylor Momsen regarde la route dans un rétroviseur imaginaire. C’est suffisant pour un samedi.