W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
ça coûte cher d'avoir l'air cheap
Le corps de Dolly Parton n'a jamais été un accident. Perruques platine montées comme des architectures. Taille corsetée jusqu'à l'invraisemblance. Silicone assumé, strass jusque sur les guitares. Rien là-dedans n'appartient au hasard, ni à l'insécurité. C'est une fabrication, au sens littéral. Quelque chose qu'on construit, pièce par pièce, avec une intention. Elle a raconté avoir modelé très jeune son image sur celle de la femme du coin qu'on traitait de traînée dans sa communauté des Great Smoky Mountains. Pas une actrice, pas un magazine, une femme réelle et méprisée dont l'excès lui semblait être la version la plus glamour de la féminité disponible autour d'elle. Elle a pris ce mépris et l'a agrandi jusqu'à en faire une esthétique planétaire. Ça, chez la plupart des gens, s'appelle du camp, à condition de le faire à distance, avec un clin d'œil. Chez elle, il n'y a jamais eu de distance. C'était sérieux. Entretenu. Professionnel. Un métier à plein temps. Rendre visible, exagérée, indiscutable, une féminité de classe populaire que le bon goût préfère généralement invisibiliser.
On regarde les seins, les cils, le platine. On ne regarde presque jamais les mains. Celles qui ont écrit plusieurs milliers de chansons, ni le calcul très froid derrière chaque apparition publique. Elle a construit une persona si excessive, si évidemment fabriquée, que personne n'a jamais vraiment cherché ce qu'il y avait dessous. Une ruse d'une efficacité rare: se rendre hyper-visible pour devenir illisible. La bimbo protège la stratège. Le cheap protège le capital.
Parce qu'il y a un capital. Et un empire construit dessus. Peu d'artistes de sa génération ont gardé un contrôle aussi total sur leur propre production. L'histoire fondatrice, on la raconte souvent, on ne la prend presque jamais au sérieux pour ce qu'elle dit vraiment. Celle d'I Will Always Love You. Quand l'entourage d'Elvis Presley lui fait comprendre qu'il faut céder la moitié des droits d'édition pour qu'il l'enregistre, elle refuse. Pas par fierté d'autrice. Ou pas seulement. Par calcul. Elle sait exactement ce que vaut une chanson qu'elle a écrite seule, un soir, pour dire au revoir à un partenaire professionnel. Des années plus tard, la version de Whitney Houston fait de ce refus une des décisions les plus rentables de l'histoire de la musique. On raconte souvent l'épisode comme une anecdote touchante sur l'intégrité artistique. C'est surtout la preuve qu'elle a toujours su ce qu'elle possédait, et qu'elle n'a jamais laissé personne, pas Elvis, pas son management, pas l'industrie du disque de Nashville dans les années soixante-dix, pas franchement encline à laisser une femme garder la main sur son propre catalogue, le lui prendre.
Cette maîtrise économique s'est doublée d'une maîtrise politique d'une prudence presque chirurgicale. Dolly Parton n'a jamais dit pour qui elle votait. Jamais. Dans un pays où la moindre prise de parole publique se lit immédiatement à travers une grille partisane, dans un genre musical, la country, historiquement codé conservateur, elle a fait de son silence une règle en soi. Elle a souvent insisté. Pas d'étiquette, pas de camp, indépendante. On peut y voir de la lâcheté commerciale, l'art de ne fâcher personne pour vendre à tout le monde. On peut aussi y voir autre chose. La manière dont ce flou soigneusement entretenu lui a permis de faire, dans les faits, des choses très situées. Financer la recherche vaccinale de Vanderbilt en pleine pandémie, sans en tirer la moindre com politique. Écrire Rainbowland avec sa filleule Miley Cyrus, chanson explicitement queer-friendly, tout en continuant de vendre des billets à Dollywood à un public du Tennessee profond, largement conservateur. Refuser, en 2021, qu'une statue d'elle soit érigée devant le Capitole de l'État, au motif que, « compte tenu de tout ce qui se passe dans le monde », ce n'était pas le moment de la mettre sur un piédestal (en précisant qu'elle pourrait très bien être fière d'une telle statue des années plus tard, ou après sa mort, si les Tennessiens le souhaitaient toujours). Ce n'était pas de la neutralité. C'était une stratégie d'infiltration par le charme. Elle a fini icône queer assumée sans jamais avoir eu à prononcer le mot en meeting.
Et puis il y a l'éducation. Là, elle a fait plus, à l'échelle, que la plupart des politiques publiques dont on discute pendant des heures sans jamais les voter. L'Imagination Library, lancée dans les années quatre-vingt-dix en mémoire de son père illettré, envoie chaque mois un livre gratuit à des millions d'enfants, de la naissance à cinq ans, dans plusieurs pays. Pas une fondation-vitrine. Pas un gala annuel, chèque géant, photo de la star. Une logistique réelle, continue, pensée pour durer au-delà d'elle. Ce qui reste peut-être la définition la plus honnête de la générosité: celle qui ne dépend pas de la présence de celle qui l'a initiée.
C'est là, je crois, que se loge une éthique de la richesse assez singulière chez elle. Une fortune considérable, amassée sans jamais la performer comme un trophée. Pas de yacht revendiqué comme identité, pas de flexing calculé pour la presse people. L'argent, chez Dolly Parton, a toujours semblé avoir une direction plutôt qu'une forme. Vers Dollywood, qui a profondément transformé l'économie touristique de sa région natale. Vers les livres envoyés aux enfants. Vers l'économie locale, plutôt que vers la fuite vers de plus beaux codes postaux. Elle a décliné, à plusieurs reprises, la Médaille présidentielle de la Liberté (deux fois sous Trump, une fois sous Biden). Les deux premières, elle a invoqué un mari malade, puis le Covid. La troisième, elle a craint que le geste soit lu comme une prise de position politique. Une richesse qui construit plutôt qu'elle n'expose. Qui redistribue plutôt qu'elle n'accumule pour le seul plaisir du chiffre. On pourrait appeler ça de la philanthropie stratégique, un habile vernis progressiste posé sur une fortune bâtie, par ailleurs, sur les mécanismes très classiques du capitalisme culturel américain. Et ce serait sans doute en partie vrai. Mais cinquante ans de cohérence, l'absence quasi totale de scandale financier ou de fondation-écran, la logistique réelle derrière chaque promesse. A un moment, ça finit par ressembler à autre chose qu'un calcul d'image.
Le personnage qu'elle a construit, la blonde généreuse et un peu bête, toute en paillettes et en rires trop forts, est devenu l'une des couvertures les plus efficaces de l'histoire du divertissement américain. Elle a caché derrière lui l'une des femmes les plus méthodiques de son industrie. Une autrice qui écrit, dans la même décennie, un hymne au travail précaire des employées de bureau, 9 to 5, l'un des textes les plus francs jamais écrits sur l'exploitation salariale ordinaire, celle des femmes qui tapent, classent, servent le café sans jamais monter dans la hiérarchie, et une chanson d'amour devenue l'un des plus gros succès commerciaux de tous les temps. Une femme d'affaires qui construit un parc d'attractions, deux hôtels, plusieurs restaurants, dans une région que personne ne pariait comme destination touristique. Une stratège politique qui n'a jamais eu besoin d'un parti pour peser sur les représentations.
Le cheap, chez elle, n'a donc jamais été une esthétique par défaut, une absence de moyens qui se serait imposée à elle. C'était un choix. Entretenu à grands frais, littéralement. Coiffeurs, couturiers, chirurgiens, stylistes, des décennies de travail continu pour maintenir intacte une apparence volontairement lue comme facile, gratuite, sans valeur. Le paradoxe tenait tout entier dans cette phrase qu'elle répétait en interview comme une blague, et qu'on aurait dû prendre pour ce qu'elle était: une déclaration de méthode. Ça coûte cher d'avoir l'air cheap. Il fallait l'entendre à la lettre.
grandma cried when I pierced my nose
Valise à préparer, retour à Paris demain, ce qui me laisse un goût plutôt égal. Enfin non, pas égal. Un goût accepté. Après, je pense aussi que je suis très contente de retrouver mon canapé qui m'a coûté une blinde. Ce n'est pas que je n'aime plus Paris, mais je n'ai plus ce sparkle à chaque fois que je passe à côté d'un joli immeuble. Je voudrais bien retrouver ça, mon amour de la grande ville (disons les choses, le cottagecore n'est agréable que dans le Devonshire).
you're the reason I now read both my horoscope and the terms and conditions
J'ai toujours voulu un cheval. Pas pour le monter, hein, même si j'ai fait de l'équitation pendant quelques années et que je sais techniquement dans quel sens on met une selle. Non, juste pour l'idée de me balader dans la rue avec, comme si je promenais un chihuahua, sauf que le chihuahua fait 600 kilos et qu'il faut fermer la boulangerie le temps qu'il passe devant. J'ai eu cette idée à quatre ans, à un âge où les autres enfants voulaient être princesse ou pompier, et moi je voulais déjà gérer un animal de la taille d'une voiture en centre-ville, donc ne venez pas me parler de logistique, les gens qui parlent de logistique ne sont jamais invités aux bonnes fêtes. Et de toute façon Kat Dennings dans 2 Broke Girls a prouvé que c'était jouable à Williamsburg, donc le débat est clos, on passe à autre chose.
J'ai décidé de rouvrir mon carnet à idées, celui où je laisse traîner tous les sujets que j'aimerais traiter un jour, façon cimetière d'éléphants mais pour mes pensées les plus stupides. C'est drôle, parce que je me suis rendu compte qu'il y en avait plusieurs que j'avais déjà rayés, ce qui veut dire que j'ai eu, à un moment de ma vie, assez de rigueur pour trier des idées, information qui m'a moi-même beaucoup surprise. Ça méritait un croissant avec un chocolat chaud, donc j'ai mangé un croissant avec un chocolat chaud (non, vraiment, on est le 22 août, j'ai décrété la fin de l'été unilatéralement et personne n'a le droit de contester). Je suis aussi retombée sur ce creative thinking journal acheté chez Flying Tiger, dans un pur élan d'optimisme de vacances, que je comptais remplir religieusement pendant mes congés et qui est resté vierge comme au premier jour, parce que c'était soit ça, soit je ne terminais jamais le site ni le podcast (oui, il est fini, laissez-moi juste rassembler le peu de force qu'il me reste pour assumer d'entendre ma propre voix, ce qui reste, de tout ce que j'ai vécu cette année, l'exercice le plus traumatisant). Je me demande si je ne ferais pas une update de temps en temps ici de ce que je raconte dans ce journal, histoire qu'on rigole un peu ensemble (par exemple : qu'est-ce que je ferais pendant une journée si j'étais invisible, question à laquelle j'ai déjà, évidemment, une réponse bien trop détaillée). J'ai ÉNORMÉMENT d'idées, dans le sens où j'ai un carnet plein de titres sans un seul paragraphe derrière, ce qui techniquement ne compte pas comme des idées mais plutôt comme des promesses que je me fais à moi-même et que je ne tiens jamais.
Sur ce, je vous laisse, j'ai des écoutes en retard de Snack Wars, et contrairement au journal Flying Tiger, ça, au moins, je le termine toujours.
bookstore
Premier jour de règles, orage dehors, moi sous un plaid. La météo et mon utérus s'étaient visiblement passé le mot. J'ai mangé une tarte pomme de terre-feta comme si elle allait me sauver, bu une tisane de thym par pur réflexe de grand-mère intérieure, et enchaîné Beignets de tomates vertes puis Le patchwork de la vie, mon film d'automne officiel. Septembre sans courtepointe, c'est un peu comme Noël sans engueulade familiale. Théoriquement possible, mais on n'y croit pas vraiment.
Je voulais aussi vous dire merci pour tout ce qui a tourné autour du Bad Girls Book Club ces derniers temps. Les retours, les liens depuis vos blogs, les partages. Ce projet a en fait dix ans, il a d'abord existé sur Canalblog, plateforme qui a fini par tout saborder sans prévenir personne, et la vie s'est chargée du reste pendant un moment. Il a fini en pause, un peu comme ces séries qu'on dit vouloir reprendre "un jour". Mais ce détour forcé m'a surtout donné le temps d'y repenser sans la pression, et de lui reconstruire une colonne vertébrale un peu différente. Wait and see.
all the bad decisions we made in leather pants

Bon. Les news s'empilent dans un coin de mon cerveau comme du linge sale, et je culpabilise un peu de ne jamais vous en parler vraiment. Genre : je suis allée voir le nouveau Araki, et c'est ce matin, devant mes tartines de cottage cheese, que j'ai réalisé que je ne vous avais toujours rien dit. Dramatique. Le monde entier retient son souffle pour savoir ce que j'ai pensé d'un film sorti il y a un mois. Toutes mes excuses à la communauté internationale, je sais que vous avez souffert.
Bon bah écoutez, c'était très bien. Oui, un mois de retard, mais sincère, la review. Ça valait le coup d'attendre, tenez-vous bien. Plus sérieusement. Araki n'a plus rien à prouver à personne, et pourtant le voilà qui retrouve un peu son goût pour le sexe et les personnages complètement cramés. Bonne nouvelle pour un mec dont le cinéma entier tient dans la question «et si ces gens allaient encore un peu plus mal?». Les critiques, elles, sont divisées façon bataille de polochons. Certains trouvent ça trop sage, d'autres sont ravis qu'Araki revienne foutre le bordel dans le cinéma contemporain. Moi j'ai passé un super moment, ce qui est probablement la seule info qui compte dans ce paragraphe, gardez ça.
Et Olivia Wilde? Formidable, on va pas y aller par quatre chemins. Même Florence Pugh a dû l'admettre, ce qui est ma façon très subtile de faire vivre encore un peu le beef de la promo de Don't Worry Darling dans un texte qui, à la base, parle d'autre chose. J'y pense au moins une fois par jour, ce qui est beaucoup trop pour un événement qui n'a aucune, mais alors aucune incidence sur ma vie. Faut bien un hobby.
Sinon la rentrée arrive, donc forcément, sorties de livres. J'en mets trois de côté parce que j'essaie d'être raisonnable et de finir ceux qui attendent déjà (oui, j'ai décidé de devenir quelqu'un qui termine ses livres). Pour l'instant je suis surtout quelqu'un qui a pris une décision. C'est un début. Le triptyque en question, chez Le Gospel Éditions. Les Quelques unes d'Amélie Hamad, Châteaux de cartes de Marie Delta, et Déchirer le brouillard de Pauline Le Gall. J'en reparlerai sûrement sur le Bad Girls Book Club, mais autant vous le dire tout de suite: commandez-les les yeux fermés. Sauf celui de Pauline Le Gall, pas encore, il faudra patienter un peu, visiblement.
Et sinon je suis en train de quitter mentalement l'ambiance août pour basculer direct en mode septembre. Aucune idée du moment exact où c'est arrivé. Y'a quatre jours j'étais encore en terrasse imaginaire, verre à la main, et là d'un coup j'ai envie de pizza, de plaid et de pluie. Peut-être parce qu'il pleut depuis trois jours, cela dit. J'aime la pluie et l'humidité, venez me faire un procès si ça vous chante.
J'ai aussi repris Interview with the Vampire en cours de route, parce que les meilleures adaptations de vampires sont celles avec des concerts de rock et des pantalons de cuir. Règle que je viens d'inventer à l'instant mais qui me semble solide comme du béton. Je veux des vampires qui traînent des problèmes de famille depuis trois siècles, des gens qui regardent par la fenêtre avec une intensité complètement disproportionnée, et une bande-son qui donne envie de prendre de très mauvaises décisions.
Bref. Pour cette rentrée qui n'en est pas encore vraiment une, entre la pluie, les pizzas, les vampires en pantalon de cuir et mes tartines de cottage cheese, j'ai au moins une bande-son. C'est déjà pas mal.
music music music (again)
Pourquoi faire de longues notes quand on peut juste regarder des vidéos sur Youtube? (Mention spéciale pour Troye Sivan qui nous offre l'hymne girlhood par excellence sur fond d'un Beck version 90s) (I feel seen).
hope you'd like it
adela n'est pas à L.A.
J'écoute Ain't in L.A. d'Adela, je regarde le clip, et une idée revient, une de celles qu'on remet à plus tard depuis des années faute d'avoir assez de munitions pour la défendre. Même dans la pop la plus jetable, une culture qui a grandi sous contrôle garde quelque chose que la pop occidentale a perdu, ou n'a jamais eu, un fond critique, un sens qui résiste, même dans le plus débile. Little Big, le groupe russe qui devait représenter la Russie l'année où le covid a fait sauter le concours. Verka Serduchka, ukrainienne, et cette manie de ne jamais faire une chanson qui ne dise que ce qu'elle dit.
Je le dis tout de suite: ce n'est pas un article sur Adela. Adela est la porte, pas la pièce. J'y reviens à la fin, une fois que j'aurai fait le tour de la maison.
L'intuition était bonne, la carte était fausse. Adela est slovaque, donc slave, mais la généalogie qui m'intéresse ne tient pas debout comme identité slave. Elle tient comme post-communisme, ce qui n'est pas la même chose et englobe des pays qui n'ont rien de slave du tout, l'Albanie en tête. Une langue n'explique rien. Un régime, si. Enfin, pas le régime en soi, plutôt ce qu'il a fait à l'État, aux médias, à la censure, au folklore, à l'école. C'est ce rapport-là qui survit une fois le régime tombé, pas le régime lui-même.
L'URSS n'a jamais laissé la culture au hasard. Il y a une préhistoire au mot kultura, du côté des intellectuels du XIXe siècle qui voulaient déjà "apporter l'illumination aux masses". La ligne qui va de là aux années 1930 n'est pas droite, mais le régime soviétique récupère le mot au moment où des millions de paysans débarquent en ville sans mode d'emploi. La kulturnost devient une politique: hygiène, bonnes manières, alphabétisation, un peu d'idéologie en prime. Elle transforme des pratiques jugées bourgeoises (le théâtre, la littérature, le vernis social) en devoirs civiques. Être cultivé cesse d'être une preuve de classe pour devenir une preuve de dignité soviétique. Si on suit cette hypothèse jusqu'au bout: la culture n'est plus un supplément d'âme qu'on se permet ou pas, elle est obligatoire, surveillée. Et c'est peut-être précisément pour ça qu'elle compte encore.
La Yougoslavie de Tito joue une autre partition. Passeport qui permet de sortir, autogestion, une tolérance que le bloc soviétique n'a jamais connue. Dans les années 70 et 80, l'État organise lui-même les concerts new wave via ses organisations de jeunesse, et la critique sociale dans les paroles passe pour une critique amicale plutôt qu'un crime. Deux magazines, Polet à Zagreb et Džuboks à Belgrade, une émission télé, Rokenroler. Azra, Idoli, Električni Orgazam.
À Sarajevo, en 1983, ça devient plus précis. Le Novi Primitivizam, porté par Zabranjeno Pušenje et Nele Karajlić, mélange rock, sketchs et absurde façon Monty Python, en piochant dans l'argot de mahala et les emprunts turcs que la télévision officielle snobait. Leur devise résume tout. Ce qui n'est pas à nous, on le veut, ce qui est à nous, on ne l'a pas. Un slogan communiste retourné contre lui-même. La marge de tolérance a une limite précise. En 1984, une blague de Karajlić sur la mort du Maréchal leur vaut interrogatoires, concerts annulés, radios fermées. On peut se moquer de tout, sauf du corps sacré. Les historiens ne sont toujours pas d'accord sur ce que ça a été. Mouvement d'émancipation culturelle pour l'écrivain Miljenko Jergović. Entreprise structurellement anti-islamique pour le critique Muhidin Džanko. Un reproche qui n'a rien d'anecdotique dans une ville qui allait plus tard connaître le siège. Les deux lectures ne s'annulent pas. L'une n'efface pas l'autre.
La Yougoslavie laisse une marge, même étroite. Assez pour une blague, pas pour un règne. L'Albanie d'Enver Hoxha resserre ce qui en reste presque à rien. Rupture avec l'URSS, rupture avec la Chine, athéisme inscrit dans la constitution de 1976, alphabétisation de masse sous contrôle total. Pas de New Primitives albanais, pas de scène équivalente, aucun interstice où glisser une blague sur le Maréchal local. Mais l'habitude de coder ne meurt pas pour autant, elle change de médium et rétrécit : Ismaïl Kadare écrit sous Hoxha en déplaçant tout ailleurs. Le Palais des rêves se passe sous l'Empire ottoman. La Pyramide, en Égypte antique. Le Grand Hiver et Le Concert parlent de la rupture avec Khrouchtchev puis avec la Chine sans jamais le dire de face. Le contrôle ne tue pas l'habitude, il la pousse ailleurs. Vers un espace plus étroit, plus risqué, tenu par un seul homme à la fois toléré, primé et surveillé par le régime qu'il contournait.
Ce qui sort de ces trois écoles, aujourd'hui, prend deux formes.
La première continue l'ironie. Verka Serduchka, qui représente l'Ukraine, improvise "lasha tumbai" à l'Eurovision 2007 en prétendant que ça veut dire milkshake en mongol. L'ambassade de Mongolie dément, parle de charabia, pendant que la moitié des Russes l'entendent comme Russia, goodbye. The Guardian appellera ça, des années après, la meilleure chanson jamais perdante de l'histoire du concours (des parlementaires ukrainiens, eux, parlent de vulgarité). Les deux ont raison. Little Big, en 2020, ne code plus rien du tout. Uno est de l'absurde pur, poussé jusqu'à la caricature du format lui-même, et c'est très bien aussi. Tout n'a pas besoin d'être un message. Sinon on finit par en fabriquer un partout, y compris là où il n'y en a pas.
Alors peut-être que la vraie question n'est pas de savoir si la pop post-communiste est plus intelligente que la pop occidentale. Ce serait retomber dans la même essentialisation, juste avec un autre mot. La question, c'est plutôt: est-ce qu'une culture qui a longtemps appris à lire entre les lignes continue de le faire une fois que les lignes ont disparu.
La seconde forme ne rit pas du tout. Dua Lipa n'est pas slave. Kosovare albanaise, ce qui déborde largement le cadre, et c'est tant mieux, ça confirme que le fil n'est pas ethnique. Son père jouait dans un groupe kosovar, Oda, avant de fonder avec elle le Sunny Hill Festival à Pristina en 2018, pour "changer la rhétorique", dit-elle, sur un pays qu'on ne voit encore qu'à travers la guerre. Je ne sais pas si Service95 et son book club sont la conséquence directe de cette histoire familiale (ce serait une ligne trop nette à tracer). Ce qui se répète, ce n'est pas une psychologie, c'est une structure, et elle ressemble étrangement à la kulturnost. Là où l'URSS transformait la culture en preuve de dignité citoyenne, une famille transforme ici la culture en preuve de dignité nationale, puis, une génération plus tard, en capital personnel. Le festival répare l'image d'un pays. Le book club répare, ou construit, celle d'une popstar. Se moquer de ça (elle veut jouer les intellos) c'est refuser de voir que la culture, dans cette histoire-là comme dans celle de l'URSS, n'a jamais été neutre. Elle a toujours servi quelque chose, à quelqu'un.
Reste la question que je ne sais pas trancher, celle qui a fait traîner cet article des années. Est-ce que cette différence, l'ironie chez les uns, le sérieux chez les autres, vient vraiment d'un régime politique disparu depuis trente ans, ou est-ce que je suis en train de romantiser une identité culturelle comme argument marketing, parce que ça fait une bonne histoire et que la pop en a toujours eu besoin, une histoire, n'importe laquelle.
Adela n'est pas à L.A. Enfin si. Elle y vit, elle a signé chez Capitol, elle a couru après ce fantasme depuis l'enfance. "Américanisée" par ses propres mots, jamais vraiment nourrie par la scène slovaque. C'est peut-être ça, la vraie troisième chose, à côté de l'ironie et du legs institutionnel. Une enfant du post-communisme qui atteint enfin le fantasme occidental, et qui écrit depuis l'intérieur que "les meilleures" sont restées ailleurs. Pas une fuite ratée. Un constat, fait depuis la place qu'elle a mis vingt ans à vouloir. Et la chanson elle-même le confirme, sans le vouloir. Elle est née d'une photo de sa mère à dix-huit ans, posant devant un mur de posters de pop occidentale, que son grand-père faisait entrer en contrebande depuis l'Allemagne, du temps de la Tchécoslovaquie communiste. Le fantasme qu'Adela finit par trouver creux, sa famille le faisait déjà passer en douce trente ans plus tôt. Elle vient de quelque part où on ne pouvait pas dire n'importe quoi n'importe comment, et ça s'entend encore, même chez quelqu'un qui a mis vingt ans à vouloir s'en échapper.
Ou alors c'est moi qui entends ce que je veux entendre, ce qui est aussi une possibilité, et probablement la plus post-communiste de toutes. Chercher un sens caché même là où il n'y en a peut-être pas.
nobody drives like this anymore

La créatrice de Derry Girls a un nouveau projet. Ça s'appelle Wildwood, ça se passe à l'été 2000, direction New Jersey, mode Jersey Shore period-accurate. Un groupe d'étudiantes irlandaises larguées dans la nature comme des animaux relâchés dans la savane sans GPS. La description officielle: "no money, no visas, no plan, no clue." Aucun argent, aucun visa, aucun plan, aucune idée de ce qu'elles foutent là. Le CV parfait pour à peu près n'importe quel métier créatif en 2026.
Sinon, journée calme, dans la mesure où "calme" veut dire j'ai fait quinze trucs et je m'en souviens à moitié. Levée, séance de luminothérapie, Rosario Dawson qui me lit Artemis dans les oreilles (cette femme pourrait me lire la notice d'un aspirateur, je signerais quand même). Porridge banane-fraise-noix de coco, noix, chocolat noir à 95%, parce que le 99% c'est mon Everest et je campe encore à la base. Nouvelle sculpture sur argile (enough les vide-poches) j'ai eu une révélation cette nuit, une ligne d'objets un peu moins "cadeau de CP à la fête des pères" et un peu plus "on a enfin compris ce qu'est le goût". Un peu de collage aussi, en regardant ENFIN la dernière saison d'American Horror Story (sorry not sorry, je regarderais Kim Kardashian jouer la comédie même filmée à l'iPhone dans un parking).
J'ai fini la journée en accueillant une pote pour un thé, uniquement parce qu'elle a lu ici que j'avais du PG Tea planqué pour lui faire un London Fog (on ne vient jamais me voir, je vis au fin fond du 15eme, un arrondissement qu'on ne visite qu'en cas de force majeure ou de rendez-vous chez le dentiste) (et moi-même je ne me déplace pour personne parce que tout le monde vit au fin fond d'un arrondissement, et celui-là n'est jamais le mien) (mais là, pour mon PG Tea et mon lait vanille, apparemment on traverse tout Paris en métro, en pleine canicule, en pyjama, comme en pèlerinage) (j'adore cette vibe, on dirait une secte, mais avec de meilleures infusions).
what if
Si j’étais un animal, je serais un corbeau.
Si j’étais un objet, je serais une Arriflex 16SR.
Si j’étais une série télé, je serais The Haunting of Bly Manor.
Si j’étais un plat, je serais une soupe cheddar et pommes de terre
Si j’étais un pays, je serais l'Ecosse.
Si j’étais un livre, je serais La maison dans laquelle de Mariam Petrosyan.
Si j’étais chanteur, je serais Florece Welch.
Si j’étais compositeur, je serais Gorecki (pour la Symphonie n°3).
Si j’étais écrivaine… je serais Dorota Maslowska.
Si j’étais une héroïne, je serais Black Widow.
Si j’étais un héros, je serais Bucky Barnes.
Si j’étais une toile, je serais Le Pandemonium de John Martin.
Si j’étais une sculpture, je serais une sculpture de Berlinde De Bruyckere (je n'ai pas le titre mais je vous la poste ici).
Si j’étais une chanson, je serais Stephanie Says, du Velvet Underground.
Si j’étais un film, je serais The Night of The Hunter de Charles Laughton.
Si j’étais un lieu, je serais une forêt.
Si j’étais une couleur je serais le british racing green.

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