sorry I'm late, I was being dramatic


J'ai une playlist qui s'appelle "Albums à écouter attentivement". Elle contient cent quatre-vingt-dix-sept albums. Je crois que je n'en ai écouté aucun attentivement. Je les ai écoutés en faisant la vaisselle, en marchant, en répondant à des mails, c'est-à-dire jamais, puisque écouter un truc "attentivement" en faisant autre chose, c'est une contradiction dans les termes que je me raconte depuis genre six ans.

Cent quatre-vingt-dix-sept albums qui attendent que je devienne quelqu'un d'assez concentré pour les mériter.

Voilà. On va parler de ça.

Pas du scroll. Pas de "vous ne faites plus rien, bande de zombies affalés sur vos téléphones". Ça, c'est le sermon que tout le monde te fait depuis 2015 et honnêtement, tout le monde s'en fout, parce que tout le monde sait déjà qu'il perd son temps. Ce n'est pas un scoop. La vraie question, ce n'est pas pourquoi on scrolle. C'est pourquoi ça nous fait un bien fou d'acheter des chaussures de running qu'on ne mettra jamais.

J'ai un carnet Moleskine vierge depuis trois ans. Vierge. Zéro page. Je l'ai acheté un jour de crise existentielle légère, dans une papeterie, en me disant "cette fois je vais écrire". Il est toujours dans mon sac. Il pèse. Il me suit partout comme une dette. Et le truc dingue, c'est que même vide, même jamais ouvert, ce carnet me rassure. Il est la preuve matérielle que quelque part, dans une timeline parallèle, il existe une version de moi qui tient un journal tous les soirs à la bougie. Cette version-là n'existe nulle part sauf dans mon sac, sous forme d'un objet à 14 euros.

On ne vit pas nos vies. On les collectionne en pièces détachées.

Les chaussures de running. Les platines vinyles qui prennent la poussière. Les carnets achetés en solde à minuit un soir de flemme aiguë. Les PDF qu'on enregistre au lieu de les lire, "pour plus tard", alors que "plus tard" est un mensonge qu'on se raconte depuis qu'on a un ordinateur. La watchlist Letterboxd qui grossit trois fois plus vite que la liste des films vus. Les recettes Pinterest épinglées, jamais cuisinées.

Chaque objet acheté, chaque lien sauvegardé, c'est une prophétie qu'on se fait à soi-même: un jour, je serai cette personne-là.

Pauvre conne.

Le truc, c'est que cette personne-là n'arrive jamais. Et le plus fou, c'est qu'on ne s'en fout pas tant que ça. On préfère parfois la promesse à la chose. Le carnet vierge est plus parfait que n'importe quel carnet rempli, parce qu'un carnet rempli, ça contient forcément des trucs ratés, des phrases nulles, des jours où t'as rien écrit d'intéressant. Le carnet vide, lui, contient un potentiel infini. Il n'a pas encore déçu.

C'est ça le vrai crime de notre époque, à mon avis. Pas qu'on scrolle trop. C'est qu'on a rendu la potentialité plus confortable que l'expérience. Posséder les accessoires d'une vie procure une satisfaction chimique quasi identique à celle de vivre cette vie, sauf que ça ne prend aucun risque, aucun échec, aucun dimanche pluvieux où le running, en vrai, c'est chiant et tes genoux font mal.

Je suis pas en train de te faire la morale, hein. J'ai autant de tabs ouverts que toi. Genre littéralement, en ce moment, j'ai 43 onglets ouverts sur mon ordinateur, et je sais que dans le tas il y a un article sur "comment apprendre le morse" que j'ai ouvert en septembre. On est en juillet. Le morse attend toujours. Il attendra encore longtemps, je pense, vu la tendresse toute particulière que j'ai pour ne jamais fermer un onglet par peur de perdre "l'accès" à une version de moi qui saurait envoyer un SOS en morse le jour où la civilisation s'effondre.

On ne lit plus. On performe le fait d'être quelqu'un qui lit. On empile les livres, on les photographie sur l'étagère avec la lumière parfaite, on capture l'image d'une bibliothèque qui raconte "voici quelqu'un de cultivé, de posé, qui prend le temps", et on n'a pas ouvert la moitié des bouquins. Acheter un livre et lire un livre, ce sont deux passions complètement différentes chez moi. La première me file une montée immédiate, là, en caisse, quand je paye. La deuxième demande de la discipline, du temps, et l'acceptation que le bouquin sera peut-être décevant. Devine laquelle je pratique le plus souvent.

Pareil pour la bouffe. J'ai un tableau Pinterest qui s'appelle "Recettes du dimanche", cent douze épingles, zéro casserole sortie du placard pour l'occasion. Ce tableau ne sert à rien niveau nutrition. Par contre niveau identité, il est extrêmement rentable. Il me confirme que je suis le genre de personne qui pourrait cuisiner un truc de dingue si elle voulait. Je n'ai jamais voulu, en fait. Mais "pourrait" suffit largement à calmer l'angoisse du dimanche soir. Et ça marche avec n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Des milliers et des milliers de moi, toujours le meilleur de moi-même, allant de la taxidermiste accomplie à l'élève assidue de yodel tyrolien. 

Alors ouais, on accumule les vies possibles comme d'autres accumulent des figurines. Une étagère entière de "moi que je pourrais être". Celle qui court, celle qui lit, celle qui prépare l'apocalypse, celle qui écoute de la musique attentivement dans un vrai fauteuil avec un vrai casque et pas en fond sonore pendant qu'elle répond à des mails. Toutes ces versions existent sous forme d'objets achetés et jamais activés, comme une armée de doublures qui n'entreront jamais en scène.

Et le pire, c'est que je crois qu'on préfère ça, au fond. Parce qu'une vie qu'on vit vraiment, ça s'use, ça déçoit, ça se salit, ça finit par ne plus ressembler à la photo Pinterest. Alors qu'une vie qu'on garde au stade de potentiel, elle, reste intacte pour toujours. Increvable. Toujours aussi belle dans sa boîte fermée.

we were never the opening act


Il y a un truc qui m'a fait tiquer avec la nouvelle série de pochettes de Music Fashion Film de Charli XCX. Pas le fait qu'elle y mette des hommes. Ça, je le comprends parfaitement. Pendant cinquante ans, l'industrie musicale a traité le corps des femmes comme une extension gratuite du marketing. Visages, jambes, silhouettes allongées sur un capot de bagnole ou plaquées contre un mur blanc, qu'elles aient ou non un rapport avec le disque, qu'elles soient ou non les artistes. Elles étaient là parce que le désir, ça se monétise.

Alors oui, voir des hommes prendre cette place, ça fait un léger court-circuit. C'est malin, c'est drôle, et ça a l'élégance de toutes les bonnes inversions. On comprend la blague avant même d'avoir fini la phrase.

Mais à force de regarder ces pochettes, une question m'a piquée. Pourquoi eux? Pourquoi toujours des hommes déjà célèbres? Acteurs, musiciens, réalisateurs, déjà photographiés mille fois, déjà invités partout, déjà suffisamment identifiables pour déclencher cent articles du type "avez-vous reconnu l'homme sur la nouvelle pochette de Charli XCX ?"

Sauf qu'à bien y regarder, le sujet n'est pas le genre. Le sujet, c'est le stock.

Ce projet, c'est de la gestion de portefeuille. On prend un actif (la célébrité masculine, jusque-là sous-exploitée dans ce registre précis) et on le fait entrer en bourse. On ne redistribue rien. On ouvre une nouvelle ligne de crédit sur un capital qui existait déjà ailleurs. Ce mec-là avait déjà de la valeur, on lui en ajoute ici, sur ce marché-là aussi. Le vrai renversement, ce serait de faire entrer en bourse un actif qui n'a jamais eu de valeur marchande. Et structurellement, personne n'a intérêt à faire ça. Pas même sous couvert d'ironie.

On parle de représentation comme si ça consistait à remplacer une catégorie par une autre. Une femme par un homme. Un mannequin blanc par un mannequin noir. On échange les pièces, on ne touche jamais au plateau. On change les meubles de place dans la même pièce, avec le même propriétaire, le même bail.

Le problème, ce n'est pas qui est regardé. C'est qui a le droit de l'être, et ce droit-là n'a jamais rien eu de naturel. Il a toujours été distribué. Avec ces mêmes questions. Par qui, avec quel argent, pour vendre quoi.

J'aurais trouvé le projet infiniment plus radical si Charli avait photographié les femmes qui fabriquent littéralement cette industrie sans jamais apparaître dessus. Les costumières dont les pièces deviennent des tendances avant même d'être créditées. Les ingénieures du son qui rendent un album écoutable et dont personne ne retient le nom au générique. Les monteuses qui donnent son rythme à un clip sans jamais recevoir le crédit qu'on réserve au réalisateur.

Les vraies fantômes de la pop culture. Celles qui font tourner la machine depuis l'intérieur du mur.

Une pochette d'album, c'est une drôle de machine. Elle ne montre pas seulement quelqu'un. Elle décide qui existe. Le problème n'est peut-être pas celui de la représentation, mais celui de la fabrication de la valeur. Une image ne se contente pas de refléter une célébrité. Elle la consolide, elle l'augmente, elle lui fait prendre de la valeur. La couverture n'est pas une récompense. C'est un investissement. Plus un visage, plus un concept est visible, plus il devient rentable. Plus il devient rentable, plus il est visible. Le système ne reproduit pas seulement des inégalités. Il fabrique les conditions de leur reproduction.

Le féminisme culturel se trompe souvent de cible. On imagine que la victoire, c'est de déplacer le projecteur. La vraie affaire serait peut-être de démonter la salle entière. Les câbles, les gradateurs, le mec en cabine qui décide quand est-ce qu'on allume et sur qui.

Les contre-cultures ont pourtant déjà essayé de casser cette logique. Pas toujours parfaitement, mais suffisamment pour qu'on oublie aujourd'hui à quel point leur fonctionnement était différent. Dans les zines riot grrrl des années 90, certaines signaient de leur vrai nom, d'autres d'un pseudonyme, d'autres encore pas du tout. Et cette hésitation n'avait rien d'anecdotique. Elle disait déjà quelque chose. Le nom propre n'était plus automatiquement la finalité du travail. Il ne s'agissait pas de fabriquer une figure centrale autour de laquelle tout allait graviter, mais de produire un espace où plusieurs voix pouvaient coexister sans être obligées de se transformer en marque personnelle.

Cette logique a aujourd'hui quasiment disparu. Nous sommes entrés dans une économie où chacun est sommé de devenir identifiable. L'artiste, bien sûr, mais aussi le journaliste, le styliste, le critique, le photographe, le militant. Il faut un visage, un nom, une identité graphique, une présence sur Instagram, une newsletter, une marque de soi. Même les espaces qui prétendent résister aux industries culturelles finissent souvent par reproduire leurs réflexes. Au bout de quelques années, un collectif accouche presque toujours d'une figure centrale. Quelqu'un devient "le fondateur", "la voix", "le cerveau", comme si le récit avait besoin d'un héros pour rester racontable.

La différence la plus profonde avec l'industrie culturelle tient peut-être à ça. Le problème n'est pas seulement qu'elle rend certaines personnes invisibles, c'est qu'elle transforme systématiquement le travail collectif en histoire individuelle. Un disque devient l'œuvre d'une star. Un film devient celui d'un réalisateur. Une collection devient celle d'un directeur artistique. Toute la chaîne de fabrication disparaît derrière un seul nom, parce qu'un nom se vend mieux qu'une organisation.

Le mythe du génie solitaire n'est pas qu'une fiction romantique. C'est un modèle économique. Une personne est plus facile à raconter qu'un collectif, plus facile à photographier, plus facile à transformer en marque, en campagne publicitaire, en produit dérivé. L'industrie ne célèbre pas le génie parce qu'il existe. Elle fabrique des génies parce qu'ils sont plus rentables que les groupes.

Décider qui est sur l'image, ce n'est qu'une moitié du pouvoir. L'autre moitié, plus discrète, consiste à décider qui reste hors champ, et à faire en sorte que cette absence ne se remarque même pas. On ne cherche même plus le nom de la monteuse. On ne se pose même plus la question. Et c'est précisément quand une question a cessé de se poser qu'un rapport de force a fini par gagner.

La célébrité est devenue une matière première qu'on recycle en boucle. On fait circuler les mêmes visages comme une monnaie d'échange entre industries. Musique, cinéma, mode se refilent les mêmes vingt personnes depuis dix ans. Le décor change. Le système reste étonnamment intact.

Alors oui, je comprends l'idée de Charli XCX. Elle est cohérente, elle est maligne, elle connaît les codes de la culture visuelle mieux que presque n'importe qui en ce moment. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il existait un geste encore plus radical, un geste que même la culture la plus subversive de la pop mainstream ne s'autorise jamais, parce qu'il ne fait vendre personne. Ne plus photographier les gens que tout le monde connaît déjà.

Photographier celles sans qui personne ne serait connu.

rock music fashion

 

Putain d'allergies à la con. Ca se barre et ça revient comme un ex trauma par sa première petite copine en maternelle. Pour ne pas sombrer dans la folie (il y a de quoi sombrer dans la folie de se faire bouffer le nez par du sperme d'arbre), j'ai essayé de penser à autre chose, du type aller voir une projo de Stand By Me parce que c'est le film parfait d'été avec Now and Then. Ca me rend un peu nostalgique de mes propres étés à zoner dans le parc à côté de chez moi avec ma bande de copines, époque pré adolescence. On n'allait pas chercher de cadavres pour un peu de gloriole (quoique, on aurait très bien pu le faire vu que trois d'entre nous sont devenues par la suite des gothiques) (c'est d'ailleurs à ce moment que nos chemins se sont séparés, on souriait trop et on s'habillait beaucoup trop à la mode) (oui, à un moment de ma vie, j'ai été une queen bee, ça a duré deux ans et puis j'ai arrêté de sourire et d'aimer la vie et je suis devenue Kat Stratford) (best decision ever).



Sinon, je commence à nourrir une obsession malsaine pour les visuels de la nouvelle era de Charli XCX (oui, encore elle, elle est un peu l'ambassadrice de ce blog, une source d'inspiration inépuisable pour moi). Après, j'avoue avoir une lecture pas supra angélique sur l'idée (vous me connaissez, vous savez qu'on va prendre le contre pied du contre pied). Je prépare d'ailleurs un article à ce sujet parce que ça me travaille cette histoire. Do better, Charli.



J'ai flâné dans un magasin vintage (mon sport favoris) et je suis tombée sur deux livres de Fantômette que je n'avais pas. Est-ce que je suis la plus heureuse des petites filles? Il me manque une glace au yahourt avec chantilly et supplément smarties et je pense qu'on est bon.

A plus les enfants!

vous me manquez, vidéoclubs


J'ai lu un article sur les vidéoclubs américains hier (un mec qui a claqué 1200 balles pour reconstruire un Blockbuster dans sa cave, rien que ça) et ça m'a foutu un coup de nostalgie que je n'attendais pas.

Il y avait donc un vidéoclub en bas de chez moi quand j'étais gamine. Rien d'extraordinaire, une devanture un peu miteuse, l'odeur de moquette et de plastique chauffé, les néons qui grésillaient légèrement. Mais je donnerais tout le fric nécessaire pour revoir un truc similaire revenir à la charge. Pas juste par sentimentalisme facile, mais parce qu'il y avait quelque chose là-dedans que Netflix n'a jamais su recréer (attention sortez vos mouchoirs en tissu) (oui on a dit qu'on était dans les années 90): la rencontre.

(Vas-y, c'est le moment de sentir les larmes monter).

Comme chez les disquaires (je vous ai déjà bassinés avec ça, les vendeurs qui me gardaient des CD sous le coude, tout ça), il y avait cette chorégraphie sociale complètement absurde et complètement magique qui consistait donc à croiser le regard d'un inconnu devant un rayon avec des choix aussi géniaux que pourris. Se demander furtivement ce qu'il allait louer. Juger silencieusement s'il repartait avec trois comédies romantiques et un Ken Loach (allez savoir pourquoi). Parfois, le mec derrière le comptoir te conseillait quelque chose que t'aurais jamais choisi toi-même, et il avait raison, et ça devenait ton film culte.

Internet nous a donné l'infini. Toutes les possibilités, à toute heure, sans sortir de chez soi, sans croiser personne. Mais il nous a piqué cette friction minuscule et essentielle: le hasard d'être humain au même endroit qu'un autre humain, en même temps, pour la même raison bête (choisir un film un mardi soir).

On a optimisé la commodité. On a supprimé l'attente, le trajet, la conversation forcée à la caisse. Et on a perdu, sans vraiment s'en rendre compte, ce truc tout con. La possibilité qu'un inconnu (allez, j'acceptais le mansplaining quand ça venait d'un passionné de films de séries z en 1993, il avait que ça le pauvre) te tende une VHS et change ta soirée.

RIP les moquettes tachées, les boîtiers écornés, et les mecs bizarres qui connaissaient tout de Cassavetes en travaillant au smic.

the kind of trouble that looks good in photographs


J'ai regardé le final de Good Omens (die Neiman Marcus, die) (mais love David Tennant, love) et je me suis fait la réflexion que si Jésus redémarquait sur terre pour nous faire une multiplication des parts de pizza, je me proposerais direct pour rédiger une partie du nouveau nouveau testament. C'est un peu le problème des religions et des sectes (à savoir des religions qui n'ont pas réussi), c'est que si c'est bien géré, ça pourrait avoir une gueule assez cool. Donc autant vous dire que ça me fait chier de penser ça parce qu'à part les statuettes et les jolis décos de cathédrales, je déteste ça. C'est pas tant que je ne crois pas en quelque chose de supérieur (il y a forcément un truc supérieur, une entitée un peu cinglé qui a visiblement du mal à fixer son projet de science) mais s'il devait pondre un nouveau mioche, ou juste ramener une version du christ millénial de Williamsburg qui ne s'est toujours pas remis de la fermeture de son Urban Outfitters, ça serait difficile de rivaliser avec ce qui existe depuis l'invention du dieu unique (bring back les dieux alcolos et autres baiseurs en tout cas fanas de faire pondre des bâtards par des humaines pour les envoyer ensuite tuer des monstres à trois têtes). 

Hier, journée plutôt pas mal même si j'avais un mal de crâne pas possible. Je me suis enfilée un porridge lait de soja banane, yahourt grec fruits rouges et chocolat noir et ça avait fini par se dissiper. En fait, j'étais partie pour me faire la version de la princesse Diana, mais comme je n'avais pas d'orange, je me suis rabattue sur ce que j'avais au fond des tiroirs. J'ai bouffé avec Jéhanne au café du coin puis on s'est affalées devant Love is Blind Habibi avec des glaces sous le coude tandis que Francette gueulait après les passants (elle développe son main character de commère du coin). On a aussi remis au point nos séances d'été ciné (à savoir deux films sur un après-midi avec supplément frites et hot dog) (j'adore manger devant un grand écran) et il faut que je pense à reprendre mes séances de yoga. Je me tâte aussi pour voir si je ne peux pas prendre de façon sérieuse et officielle des cours de batterie. Parce qu'au final, c'est très bien d'être autodidacte mais tu prends aussi de mauvaises habitudes (et j'ai envie de faire les choses bien) (quand je vous le disais que je devenais raisonnable).

daffy duck

 

Parfois, je me dis que je devrais tout claquer pour devenir le leader suprême d'un groupe de canards. Peut-être parce que j'ai trop pris le soleil ces derniers jours, allez savoir, ou juste parce que je pense trop à la mer que je vais voir vendredi. En prenant de l'âge, je me rends compte que je suis de plus en plus taillée pour une vie qui consiste à jardiner, lire et peindre dans une jolie véranda en fer forgé. Après, vous allez me dire que ça n'a rien de bien original et que don't be ridiculous Andrea, everybody wants this. Je pense que vous ne connaissez pas mes collègues.

C'est un peu mon rant, mais plus je vieillis, plus je regarde les gens parler de carrière avec une bonne envie de dégueuler. Ils prononcent les mots "mobilité", "évolution" ou "prise de responsabilités" avec ce regard légèrement humide qui me fait penser qu'ils viennent d'assister à une apparition mariale entre la machine à café et l'imprimante. Moi, je les observe comme on regarde quelqu'un commander une pizza à l'ananas. Je respecte le choix, je ne comprends juste pas le projet.

Chacun voit midi à sa porte, évidemment. Mais j'ai beau retourner la question dans tous les sens, je n'arrive toujours pas à comprendre comment une existence peut culminer devant un tableau Excel ou une réunion intitulée Point stratégique T3. Peut-être que le problème vient de moi. J'ai toujours eu plus d'admiration pour quelqu'un qui fait pousser des tomates incroyables que pour quelqu'un qui optimise un reporting.

Ce qui me fascine surtout, c'est cette dissociation parfaite. Cette capacité à prendre des décisions qui rendent la vie objectivement plus compliquée à des milliers de personnes, puis à aller dormir comme un bébé dans un hôtel cinq étoiles. Il doit exister un abonnement Premium au sommeil que je ne connais pas. Et puis même, être riche sur cette planète pour acheter exactement les mêmes fraises sans goût que tout le monde, mais servies dans une assiette plus chère, c'est un véritable scam (rien que pour ça, je préfère être dans la moyenne) (je sais que je suis prise pour une conne, donc autant que ça soit à moindre coût).

Donc tout ça pour dire que je trouve cette espèce de culte de la réussite terriblement dépassé. Voire cringe. Mais pas le cringe comme vous et moi. Le vrai cringe. Celui où ta boîte pense être une série HBO alors qu'en réalité, on est sur une vieille production AB avec des intrigues autour d'un comité de pilotage et un personnage secondaire qui répond à tous les mails par "Bien cordialement". Pendant ce temps-là, moi, je continue de penser qu'il y a peut-être davantage de grandeur à devenir le leader suprême d'un groupe de canards. Ou à arroser des tomates dans une véranda. Au moins, eux ne me demanderont jamais un point d'avancement (ils n'en n'auront pas besoin, ils l'auront d'office) (car ils sont merveilleux).


En attendant, je me fais un masque en sirotant un matcha fait maison (tout aussi dégueulasse, mais beaucoup, beaucoup moins cher que dans coffee shop).

mona lisa smile


Il en faut finalement assez peu pour me contenter. Journée tranquille à me faire un masque en sirotant un bubble tea myrille pêche, tandis que Francette a pioncé comme jamais. J'ai une montagne de nail art à faire également, parce que très envie d'avoir les ongles tranchants comme un coupe papier (god bless la mauvaise qualité des faux ongles dans des magasins à deux balles).

Faites moi penser aussi à jeter mon dévolu sur un nouveau livre. Je manque de nouveaux livres (les autres qui pourrissent sur ue pile sans avoir été ouvert ça ne compte pas, merci).

I used to lick cream off strawberries in the summer

 

Il y a des vibes qui me font immédiatement me sentir terriblement bien. Vous savez, comme quand vous devez faire un truc hyper chiant et que tout s'aligne parfaitement. En ce moment, c'est un mélange d'Olivia Cooke sur un vélo en plein Londres avec la lecture de Numéro New York et Wink Wink de Charli XCX dans les oreilles. Je sais pas pourquoi, mais ça s'emboite parfaitement. Peut-être parce que ça m'évoque cet espèce d'équilibre qui sied parfaitement à mon teint cadavérique, à savoir rouler en vélo cargo pour aller chercher ses légumes en pensant à mon prochain article sur pourquoi Charli XCX réussit à chaque fois ses sorties albums (spoiler alert: elle en a rien à foutre de notre avis) (et honnêtement, je suis toujours là quand il s'agit d'encourager des jeunes avec des inner grandpa qui a tout vu tout vécu et qui vraiment, n'en a rien, mais alors rien à branler de ce qu'on raconte) (et puis c'est une compétence beaucoup plus rare qu'on ne le pense, et qui demande, paradoxalement, un travail de fond assez énorme. Passer sa vie à ne pas quémander l'approbation, ça prend de l'énergie. Beaucoup plus que d'en avoir besoin).

C'est un peu la même musique pour un artiste new yorkais. Je pensais à ça en lisant la note de Matoo sur Fran Lebowitz (qui respecte totalement le moodboard). Je pourrais y rajouter Elizabeth Olsen qui laisse tomber sa bouffe sur le sol et la ramasse parce que moins de trois secondes par terre ou encore Kristen Stewart qui fume une clope en interview comme si c'était un métier à part entière, avec ce genre d'ennui appliqué qui prend visiblement plus de travail que d'avoir l'air investi. Il y a une continuité là-dedans que je n'arrive pas à nommer autrement que "les gens qui ont arrêté d'essayer de nous convaincre de quoi que ce soit et qui, du coup, deviennent la seule chose crédible dans un monde entièrement fait de pitchs". C'est peut-être ça, le fil (oui, encore ce mot, je sais, je devrais varier, mais parfois un mot fait exactement le travail qu'on lui demande et il faut juste le laisser tranquille).



Et puis j'en rajoute une pour ce titre des Sugarbabes. On devrait plus se souvenir des Sugababes.

I fought in a war and I left my friends behind me

 

Le truc qui se passe quand on vient d'un patelin où se sont déroulées les batailles de la Somme, c'est qu'on se retrouve avec des étés qui ressemblent à un épisode d'Outlander. Il y a des kilts partout, des cornemuses en bande-son, des Néo-Zélandais qui kiffent visiblement l'ambiance attablés aux terrasses des cafés, et des Canadiens ravis de nous parler français avec des expressions québécoises que personne ne comprend. Je crois que c'est pour ça que j'ai pris l'habitude de rester en juillet. Pas tellement pour revoir la famille ou les copains. Plutôt pour cette espèce de bulle anglo-saxonne complètement improbable qui apparaît tous les ans au milieu de la Picardie. Après, il y a un truc que je n'ai jamais vraiment compris. Pourquoi est-ce qu'on adore rejouer les guerres, mais toujours en leur retirant précisément ce qui faisait qu'elles étaient des guerres? Les uniformes sont impeccables, les véhicules brillent, les gens sourient, les enfants montent dans les jeeps pour les photos. C'est comme si on avait gardé toute l'esthétique et jeté le carnage à la poubelle. Mais je comprends aussi pourquoi on le fait. Personne n'a envie d'assister à une reconstitution fidèle. Ce serait probablement la pire idée de sortie de l'été.

le nouveau disque de madonna m'a rappelé pourquoi je suis millennial


Je pensais écrire une critique du nouveau disque de Madonna. Un truc assez simple, finalement. Dire que Stuart Price est un génie, que certaines productions donnent envie de jeter la moitié de la pop actuelle par la fenêtre, glisser une remarque un peu injuste sur Charli XCX parce que c'est toujours agréable de se faire des ennemis sur Internet, et rentrer me coucher avec le sentiment du devoir accompli.

Sauf qu'il y a un problème. Enfin non, plusieurs, mais il y en a un qui me travaille depuis hier soir, quelque part entre Danceteria et le moment où je me suis rendu compte que j'avais complètement arrêté d'écouter pour commencer à réfléchir, ce qui est une très mauvaise habitude quand on parle de musique. Ce disque ne me donne pas envie de parler de Madonna. Il me donne envie de parler des millennials. Je sais que ça ressemble à ces dissertations qui commencent par "Nous verrons dans une première partie..." mais laissez-moi deux minutes, je vous promets qu'il y a un rapport.

Parce que ce que j'ai ressenti en l'écoutant n'avait rien à voir avec la nostalgie. Enfin si, un peu, mais pas celle que tout le monde imagine. Ce n'était pas ce petit frisson fabriqué à base de souvenirs de lycée, de premiers amours et de vieux clips passés sur MTV. C'était quelque chose de beaucoup plus étrange. J'avais l'impression de reconnaître une manière de fabriquer la pop. Prenez le morceau avec Stromae. Elle aurait pu se contenter d'un featuring décoratif, un nom qui coche une case streaming. Au lieu de ça, elle lui laisse de la place, elle le fait respirer dans le titre au lieu de le poser dessus. Même chose avec Sabrina Carpenter sur Bring Your Love, où on sent moins une chanteuse en train de passer le flambeau qu'une bâtisseuse qui accueille quelqu'un dans une maison qu'elle a mis vingt ans à construire, sans jamais raser une pièce pour faire de la place à la nouvelle génération. Ce disque considère encore qu'une chanson est un espace dans lequel on peut se promener plutôt qu'une succession de moments suffisamment accrocheurs pour empêcher l'auditeur d'aller vérifier ses notifications.

Et je me suis surprise à penser une chose que je ne pensais plus pouvoir dire à propos d'un disque de Madonna: tiens, la voilà de retour. Puis je me suis immédiatement corrigée. Justement non. Elle n'est pas "de retour". Elle a repris le fil.

Je crois qu'on raconte très mal la carrière de Madonna depuis une quinzaine d'années. On répète qu'elle a passé son temps à courir derrière les tendances, derrière les plus jeunes, comme si son obsession avait toujours été de parler la langue de la génération suivante. C'est devenu une sorte de réflexe critique. Dès qu'un artiste vieillit, on cherche les traces de chirurgie culturelle. Qui imite-t-il? Qui copie-t-il? Qui essaie-t-il de séduire?

Et puis arrive ce disque, qui fait exactement l'inverse. Il ne cherche pas à prouver qu'il est contemporain. Il agit comme si la question ne se posait même pas. Stuart Price parlait, à propos de ce projet, d'un continuum. L'idée que les chansons, les clips, les images et les performances devaient se répondre comme les pièces d'un même geste, quitte à devoir ensuite adapter ça au format streaming, qui déteste justement tout ce qui ressemble à une continuité. C'est exactement ça, l'inverse d'un artiste qui court après une époque. Une époque qui doit, elle, s'adapter au format de quelqu'un qui n'a jamais changé de grammaire. Le disque parle avec son propre vocabulaire, et c'est pour cette raison qu'il sonne plus vivant que quantité de productions beaucoup plus jeunes, beaucoup plus connectées, beaucoup plus conscientes d'elles-mêmes.

A ce moment-là, je me suis souvenue d'un truc auquel je pense souvent en regardant la mode actuelle. Il y a quelques jours, j'écrivais que les Gen Z avaient une manière presque spectaculaire de changer d'identité. Une semaine clean girl, la suivante indie sleaze, puis office siren, puis je ne sais quel autre mot inventé un mardi après-midi sur Pinterest. Je regardais ça avec une vraie admiration, d'ailleurs. Il faut une énergie considérable pour se réincarner aussi souvent. Nous, les millennials, avons toujours été beaucoup moins doués pour ça. Nous ne remplaçons pas les choses, nous les trafiquons. Nous gardons un vieux perfecto pendant quinze ans et c'est le reste qui bouge autour. Un jean devient plus large, une chaussure change de silhouette, un manteau prend un peu d'ampleur, et soudain quelqu'un nous explique que nous sommes revenus à la mode alors que nous n'avons, littéralement, jamais quitté nos vêtements.

Je crois que Madonna fonctionne exactement de cette manière. On a souvent parlé de ses métamorphoses comme si elles étaient comparables à celles de David Bowie. Je ne suis plus très sûre que ce soit vrai. Bowie fabriquait des personnages. Il changeait d'univers comme on change de décor au théâtre. Ziggy Stardust n'était pas le Thin White Duke, et c'était précisément le principe. Madonna, elle, n'a jamais cessé d'être Madonna. Elle absorbait la house, le disco, le trip-hop, le R&B, l'électronique, exactement comme quelqu'un qui déménage ses meubles dans un appartement différent. Les murs changeaient, la lumière aussi, mais il y avait toujours cette drôle de sensation de reconnaître la manière dont elle habitait l'espace.

J'ai commencé à me demander si les vraies lignes de fracture entre les générations n'étaient pas ailleurs que dans les sujets qu'elles abordent. Peut-être qu'elles résident dans leur manière de construire une identité. Les boomers avaient un goût extraordinaire pour les grands emballages culturels. Chaque mouvement possédait son uniforme, son manifeste, son esthétique parfaitement identifiable. Le glam ressemblait au glam, le punk ressemblait au punk, le disco ressemblait au disco. Tout était extraordinairement lisible. Je trouve d'ailleurs que la Gen Z, paradoxalement, fonctionne souvent de la même manière. Les étiquettes sont infiniment plus nombreuses, les esthétiques durent parfois trois semaines au lieu de dix ans, mais le mécanisme reste le même. Chaque look arrive déjà avec son nom, son moodboard, sa playlist, sa palette de couleurs, son maquillage et probablement le type exact de tasse dans laquelle il convient de boire son matcha.

Entre les deux générations d'emballages parfaitement refermés, il y a eu une génération étrange, qui n'a jamais vraiment su à quel clan appartenir: la Gen X. Ni tout à fait dans le grand récit collectif des boomers, ni encore dans la logique de flux perpétuel qui allait suivre, elle a grandi dans une sorte d'interstice, avec le grunge d'un côté, qui refusait justement l'idée même d'uniforme en la retournant contre elle-même (s'habiller comme si on s'en fichait devenant, malgré soi, un code aussi strict qu'un autre) et de l'autre une culture jetable naissante, celle du zapping, de la chaîne câblée, du fanzine photocopié qu'on abandonne au numéro suivant. C'est une génération qui a inventé l'ironie comme distance de sécurité avant même que quiconque en fasse une esthétique commercialisable, et c'est peut-être elle, plus que les millennials, qui a le mieux compris qu'on pouvait détester le name dropping sans détester ce qu'il nommait. Nous avons hérité de cette méfiance sans avoir vécu sa radicalité initiale. Nous, on est arrivés après, avec le confort du chien de manchon là où eux avaient encore l'agressivité du chat de gouttière.

Nous avons grandi au moment où tout commençait à se mélanger. Les blogs nous envoyaient de Martin Margiela à une interview de Sofia Coppola avant de nous faire découvrir un groupe suédois dont plus personne ne se souvient aujourd'hui. Internet ressemblait encore à une immense brocante où les références s'accumulaient sans demander leur carte d'identité. On ne choisissait pas une esthétique. On en empruntait plusieurs. On bricolait. On ajoutait. On retirait. On avançait sans avoir le sentiment de devoir annoncer à chaque fois une nouvelle version de soi-même.

C'est probablement pour ça que ce disque me touche autant. Pas parce qu'il me rappelle mon adolescence. Pas parce qu'il ressemble à Confessions on a Dance Floor, même s'il en est la suite directe et assumée. Mais parce qu'il me rappelle une manière de penser la création qui me semble avoir un peu disparu. Cette idée qu'on peut évoluer sans effacer, qu'on peut ajouter des couches au lieu de repartir d'une page blanche, qu'on peut changer profondément tout en restant reconnaissable.

On dit souvent que les millennials sont la génération de la nostalgie. Je commence à croire que c'est exactement l'inverse. La nostalgie consiste à vouloir revenir en arrière. Nous, je crois que nous n'avons simplement jamais accepté l'idée qu'il fallait tout recommencer pour prouver qu'on avait changé. On n'a rien gardé par attachement au passé. On a juste refusé de traiter chaque nouvelle version de nous-mêmes comme une table rase.

Finalement, le nouvel album de Madonna ne m'a pas rappelé mon enfance. Il m'a rappelé quelque chose de beaucoup plus précieux. Une époque où l'on croyait encore que grandir consistait à devenir une version plus riche de soi-même, et pas nécessairement quelqu'un d'autre.

california here we come

 

Pardon mais il n’y a que moi qui reste exprès dans des endroits froids juste pour ressentir quelque chose, genre la chair de poule comme preuve matérielle que je suis encore vivante? Je crois que mon corps a développé une stratégie de survie contre la canicule: emmagasiner du froid comme on remplirait une caisse d’archives, sauf que c’est une caisse émotionnelle, planquée quelque part entre le sternum et un souvenir mal rangé. Une sorte de puits sans fond de désespoir, installé dans un cœur et une âme oubliés dans un freezer industriel.

Je reviens de Lille où j’ai acheté un t-shirt de Christina Aguilera et, objectivement, ça m’a rendu très heureuse. C’est la couverture de Stripped, évidemment. Sans doute le meilleur album pop des années 2000, mais surtout un album qui n’a jamais cherché à être le meilleur (et c'est exactement pour ça que je l'aime). Il y a des disques comme ça qui te tiennent compagnie sans te juger. J’ai une tendresse profonde pour les numéros 2 de la pop. Christina Aguilera, les All Saints. Celles qui n’ont pas forcément gagné la guerre du récit officiel, mais qui ont laissé des traces beaucoup plus intéressantes que les victoires. Je crois que j’ai fini par aimer les œuvres qui tiennent dans cet endroit-là. .

Je suis allée voir Jim Queen et Supergirl. Et sans savoir exactement pourquoi, ça m’a fait du bien de voir des personnages comme ça. Des personnages qui picolent, qui sont vulgos, qui improvisent leur propre logique en temps réel, qui ne cherchent pas à être impeccables ni même forcément cohérents. Des personnages qui échouent un peu à être des modèles, et qui, justement pour ça, respirent. Il y a quelque chose de reposant dans ces figures-là. Comme si, pendant une heure ou deux, on arrêtait de nous demander d’être nets, performants, alignés. Comme si on pouvait juste dériver avec eux, sans but précis.