adela n'est pas à L.A.


J'écoute Ain't in L.A. d'Adela, je regarde le clip, et une idée revient, une de celles qu'on remet à plus tard depuis des années faute d'avoir assez de munitions pour la défendre. Même dans la pop la plus jetable, une culture qui a grandi sous contrôle garde quelque chose que la pop occidentale a perdu, ou n'a jamais eu, un fond critique, un sens qui résiste, même dans le plus débile. Little Big, le groupe russe qui devait représenter la Russie l'année où le covid a fait sauter le concours. Verka Serduchka, ukrainienne, et cette manie de ne jamais faire une chanson qui ne dise que ce qu'elle dit.

Je le dis tout de suite: ce n'est pas un article sur Adela. Adela est la porte, pas la pièce. J'y reviens à la fin, une fois que j'aurai fait le tour de la maison.

L'intuition était bonne, la carte était fausse. Adela est slovaque, donc slave, mais la généalogie qui m'intéresse ne tient pas debout comme identité slave. Elle tient comme post-communisme, ce qui n'est pas la même chose et englobe des pays qui n'ont rien de slave du tout, l'Albanie en tête. Une langue n'explique rien. Un régime, si. Enfin, pas le régime en soi, plutôt ce qu'il a fait à l'État, aux médias, à la censure, au folklore, à l'école. C'est ce rapport-là qui survit une fois le régime tombé, pas le régime lui-même.

L'URSS n'a jamais laissé la culture au hasard. Il y a une préhistoire au mot kultura, du côté des intellectuels du XIXe siècle qui voulaient déjà "apporter l'illumination aux masses". La ligne qui va de là aux années 1930 n'est pas droite, mais le régime soviétique récupère le mot au moment où des millions de paysans débarquent en ville sans mode d'emploi. La kulturnost devient une politique: hygiène, bonnes manières, alphabétisation, un peu d'idéologie en prime. Elle transforme des pratiques jugées bourgeoises (le théâtre, la littérature, le vernis social) en devoirs civiques. Être cultivé cesse d'être une preuve de classe pour devenir une preuve de dignité soviétique. Si on suit cette hypothèse jusqu'au bout: la culture n'est plus un supplément d'âme qu'on se permet ou pas, elle est obligatoire, surveillée. Et c'est peut-être précisément pour ça qu'elle compte encore.

La Yougoslavie de Tito joue une autre partition. Passeport qui permet de sortir, autogestion, une tolérance que le bloc soviétique n'a jamais connue. Dans les années 70 et 80, l'État organise lui-même les concerts new wave via ses organisations de jeunesse, et la critique sociale dans les paroles passe pour une critique amicale plutôt qu'un crime. Deux magazines, Polet à Zagreb et Džuboks à Belgrade, une émission télé, Rokenroler. Azra, Idoli, Električni Orgazam.

À Sarajevo, en 1983, ça devient plus précis. Le Novi Primitivizam, porté par Zabranjeno Pušenje et Nele Karajlić, mélange rock, sketchs et absurde façon Monty Python, en piochant dans l'argot de mahala et les emprunts turcs que la télévision officielle snobait. Leur devise résume tout. Ce qui n'est pas à nous, on le veut, ce qui est à nous, on ne l'a pas. Un slogan communiste retourné contre lui-même. La marge de tolérance a une limite précise. En 1984, une blague de Karajlić sur la mort du Maréchal leur vaut interrogatoires, concerts annulés, radios fermées. On peut se moquer de tout, sauf du corps sacré. Les historiens ne sont toujours pas d'accord sur ce que ça a été. Mouvement d'émancipation culturelle pour l'écrivain Miljenko Jergović. Entreprise structurellement anti-islamique pour le critique Muhidin Džanko. Un reproche qui n'a rien d'anecdotique dans une ville qui allait plus tard connaître le siège. Les deux lectures ne s'annulent pas. L'une n'efface pas l'autre.

La Yougoslavie laisse une marge, même étroite. Assez pour une blague, pas pour un règne. L'Albanie d'Enver Hoxha resserre ce qui en reste presque à rien. Rupture avec l'URSS, rupture avec la Chine, athéisme inscrit dans la constitution de 1976, alphabétisation de masse sous contrôle total. Pas de New Primitives albanais, pas de scène équivalente, aucun interstice où glisser une blague sur le Maréchal local. Mais l'habitude de coder ne meurt pas pour autant, elle change de médium et rétrécit : Ismaïl Kadare écrit sous Hoxha en déplaçant tout ailleurs. Le Palais des rêves se passe sous l'Empire ottoman. La Pyramide, en Égypte antique. Le Grand Hiver et Le Concert parlent de la rupture avec Khrouchtchev puis avec la Chine sans jamais le dire de face. Le contrôle ne tue pas l'habitude, il la pousse ailleurs. Vers un espace plus étroit, plus risqué, tenu par un seul homme à la fois toléré, primé et surveillé par le régime qu'il contournait.

Ce qui sort de ces trois écoles, aujourd'hui, prend deux formes.

La première continue l'ironie. Verka Serduchka, qui représente l'Ukraine, improvise "lasha tumbai" à l'Eurovision 2007 en prétendant que ça veut dire milkshake en mongol. L'ambassade de Mongolie dément, parle de charabia, pendant que la moitié des Russes l'entendent comme Russia, goodbye. The Guardian appellera ça, des années après, la meilleure chanson jamais perdante de l'histoire du concours (des parlementaires ukrainiens, eux, parlent de vulgarité). Les deux ont raison. Little Big, en 2020, ne code plus rien du tout. Uno est de l'absurde pur, poussé jusqu'à la caricature du format lui-même, et c'est très bien aussi. Tout n'a pas besoin d'être un message. Sinon on finit par en fabriquer un partout, y compris là où il n'y en a pas.

Alors peut-être que la vraie question n'est pas de savoir si la pop post-communiste est plus intelligente que la pop occidentale. Ce serait retomber dans la même essentialisation, juste avec un autre mot. La question, c'est plutôt: est-ce qu'une culture qui a longtemps appris à lire entre les lignes continue de le faire une fois que les lignes ont disparu.

La seconde forme ne rit pas du tout. Dua Lipa n'est pas slave. Kosovare albanaise, ce qui déborde largement le cadre, et c'est tant mieux, ça confirme que le fil n'est pas ethnique. Son père jouait dans un groupe kosovar, Oda, avant de fonder avec elle le Sunny Hill Festival à Pristina en 2018, pour "changer la rhétorique", dit-elle, sur un pays qu'on ne voit encore qu'à travers la guerre. Je ne sais pas si Service95 et son book club sont la conséquence directe de cette histoire familiale (ce serait une ligne trop nette à tracer). Ce qui se répète, ce n'est pas une psychologie, c'est une structure, et elle ressemble étrangement à la kulturnost. Là où l'URSS transformait la culture en preuve de dignité citoyenne, une famille transforme ici la culture en preuve de dignité nationale, puis, une génération plus tard, en capital personnel. Le festival répare l'image d'un pays. Le book club répare, ou construit, celle d'une popstar. Se moquer de ça (elle veut jouer les intellos) c'est refuser de voir que la culture, dans cette histoire-là comme dans celle de l'URSS, n'a jamais été neutre. Elle a toujours servi quelque chose, à quelqu'un.

Reste la question que je ne sais pas trancher, celle qui a fait traîner cet article des années. Est-ce que cette différence, l'ironie chez les uns, le sérieux chez les autres, vient vraiment d'un régime politique disparu depuis trente ans, ou est-ce que je suis en train de romantiser une identité culturelle comme argument marketing, parce que ça fait une bonne histoire et que la pop en a toujours eu besoin, une histoire, n'importe laquelle.

Adela n'est pas à L.A. Enfin si. Elle y vit, elle a signé chez Capitol, elle a couru après ce fantasme depuis l'enfance. "Américanisée" par ses propres mots, jamais vraiment nourrie par la scène slovaque. C'est peut-être ça, la vraie troisième chose, à côté de l'ironie et du legs institutionnel. Une enfant du post-communisme qui atteint enfin le fantasme occidental, et qui écrit depuis l'intérieur que "les meilleures" sont restées ailleurs. Pas une fuite ratée. Un constat, fait depuis la place qu'elle a mis vingt ans à vouloir. Et la chanson elle-même le confirme, sans le vouloir. Elle est née d'une photo de sa mère à dix-huit ans, posant devant un mur de posters de pop occidentale, que son grand-père faisait entrer en contrebande depuis l'Allemagne, du temps de la Tchécoslovaquie communiste. Le fantasme qu'Adela finit par trouver creux, sa famille le faisait déjà passer en douce trente ans plus tôt. Elle vient de quelque part où on ne pouvait pas dire n'importe quoi n'importe comment, et ça s'entend encore, même chez quelqu'un qui a mis vingt ans à vouloir s'en échapper.

Ou alors c'est moi qui entends ce que je veux entendre, ce qui est aussi une possibilité, et probablement la plus post-communiste de toutes. Chercher un sens caché même là où il n'y en a peut-être pas.

nobody drives like this anymore


La créatrice de Derry Girls a un nouveau projet. Ça s'appelle Wildwood, ça se passe à l'été 2000, direction New Jersey, mode Jersey Shore period-accurate. Un groupe d'étudiantes irlandaises larguées dans la nature comme des animaux relâchés dans la savane sans GPS. La description officielle: "no money, no visas, no plan, no clue." Aucun argent, aucun visa, aucun plan, aucune idée de ce qu'elles foutent là. Le CV parfait pour à peu près n'importe quel métier créatif en 2026.

Sinon, journée calme, dans la mesure où "calme" veut dire j'ai fait quinze trucs et je m'en souviens à moitié. Levée, séance de luminothérapie, Rosario Dawson qui me lit Artemis dans les oreilles (cette femme pourrait me lire la notice d'un aspirateur, je signerais quand même). Porridge banane-fraise-noix de coco, noix, chocolat noir à 95%, parce que le 99% c'est mon Everest et je campe encore à la base. Nouvelle sculpture sur argile (enough les vide-poches) j'ai eu une révélation cette nuit, une ligne d'objets un peu moins "cadeau de CP à la fête des pères" et un peu plus "on a enfin compris ce qu'est le goût". Un peu de collage aussi, en regardant ENFIN la dernière saison d'American Horror Story (sorry not sorry, je regarderais Kim Kardashian jouer la comédie même filmée à l'iPhone dans un parking).

J'ai fini la journée en accueillant une pote pour un thé, uniquement parce qu'elle a lu ici que j'avais du PG Tea planqué pour lui faire un London Fog (on ne vient jamais me voir, je vis au fin fond du 15eme, un arrondissement qu'on ne visite qu'en cas de force majeure ou de rendez-vous chez le dentiste) (et moi-même je ne me déplace pour personne parce que tout le monde vit au fin fond d'un arrondissement, et celui-là n'est jamais le mien) (mais là, pour mon PG Tea et mon lait vanille, apparemment on traverse tout Paris en métro, en pleine canicule, en pyjama, comme en pèlerinage) (j'adore cette vibe, on dirait une secte, mais avec de meilleures infusions).

what if

 

Oui, je sais. Moi, moi, moi. En même temps, c'est mon blog, je ne vais pas parler du voisin. Ca faisait longtemps que je n'avais pas fait un questionnaire. J'ai piqué l'idée chez Carnet Orange. Donc voici mon Si j’étais (note à moi-même: en parler peut-être aussi à mon psy).

Si j’étais un animal, je serais un corbeau.
Si j’étais un objet, je serais une Arriflex 16SR.
Si j’étais une série télé, je serais The Haunting of Bly Manor.
Si j’étais un plat, je serais une soupe cheddar et pommes de terre
Si j’étais un pays, je serais l'Ecosse.
Si j’étais un livre, je serais La maison dans laquelle de Mariam Petrosyan.
Si j’étais chanteur, je serais Florece Welch.
Si j’étais compositeur, je serais Gorecki (pour la Symphonie n°3).
Si j’étais écrivaine… je serais Dorota Maslowska.
Si j’étais une héroïne, je serais Black Widow.
Si j’étais un héros, je serais Bucky Barnes.
Si j’étais une toile, je serais Le Pandemonium de John Martin.
Si j’étais une sculpture,
je serais une sculpture de Berlinde De Bruyckere (je n'ai pas le titre mais je vous la poste ici).
Si j’étais une chanson, je serais Stephanie Says, du Velvet Underground.
Si j’étais un film, je serais The Night of The Hunter de Charles Laughton.
Si j’étais un lieu, je serais une forêt.
Si j’étais une couleur je serais le british racing green.

total eclipse of the heart

Kéfir citron, thé PG Tips, framboises. Voilà le triptyque qui a fait office de petit-déjeuner, déjeuner et goûter, parce qu'à un moment de la matinée j'ai arrêté de compter les repas et laissé le frigo décider à ma place.

J'ai passé les heures suivantes à comater entre ma salle de bain et mon salon, en boucle fermée, façon jeu vidéo mal optimisé où le personnage ne peut visiter que deux pièces sur toute la carte. Motif : la flemme abyssale de quitter Paris pendant la canicule. Prendre un train un jour pareil, c'est accepter de devenir soi-même la vapeur d'eau qu'on essaie de fuir. Résultat, des douches à la camomille depuis 7h, à peu près toutes les heures, parce que l'idée de coller à mes propres draps m'exaspère au point de renoncer à toute dignité domestique. Je ne me douche plus pour être propre. Je me douche pour ne pas devenir un ragoût.

Sinon, mes lunettes pour l'éclipse sont restées chez ma mère. Donc pas de soleil noir cet après-midi, juste moi, ma flemme, et l'astre qui va faire son numéro sans témoin de mon côté. Ceci dit, j'ai déjà eu celle de 99, en vraie, avec les vraies lunettes, celles gratos, avec prévention et tout le bordel, alors je m'en remets. Et il en reste une en 2081. Statistiquement c'est bon, on se refait ça tranquillement, j'aurai 96 ans, un âge tout à fait raisonnable pour lever la tête vers le ciel une dernière fois. Sauf si d'ici là on a fini calcinés par une canicule devenue permanente, ou réduits en batterie humaine par des data centers.

Bref. Kéfir, framboises, PG Tips, et un plan sur cinquante-cinq ans. La routine, quoi.

le club du cringe PART II


Hier, j'ai écrit une note où je vous demandais de laisser des commentaires. Pas des commentaires stratégiques, pas des commentaires pour l'algorithme puisqu'il y en a pas ici, juste des commentaires pour le plaisir de dire "je suis passée, j'ai lu, ça m'a fait quelque chose". Et pendant que je finissais de l'écrire je suis tombée sur le texte de La Lune Mauve sur les liens qu'on se fait tourner entre blogs, les petites notes, le fait de citer les gens qu'on lit. Ce qui m'a évidemment ramenée à mon propre texte sur le club du cringe, où je racontais pourquoi on s'obstine encore à tenir un blog en 2026. Et en repensant aux trois en même temps, je me suis rendu compte qu'il manquait un morceau. On avait causé de publier, on avait causé de partager, et on avait complètement zappé la case la plus évidente: commenter.

C'est quelque chose à laquelle je pense beaucoup, surtout depuis que je suis sur Substack. Juste parce que le bazar fonctionne comme ça. Si tu veux être vu, tu dois interagir. Mais attention, interagir vraiment. Pas juste: "wow trop beau". Non. Faut que ça vienne des tripes, faut que ça raconte, faut que ça soit vécu jusqu'à dans l'os, même si c'est bancal. C'est une visite où tu dois prendre ton temps, seulement pour que ça prenne sens. Parce qu'un commentaire, c'est le genre de truc qu'on est en train de se soigneusement désapprendre à faire. Le like, lui, c'est un signe de tête dans un couloir. Quelque chose qu'on fait sans s'arrêter, pour ne pas avoir l'air malpoli, et surtout pour ne pas avoir à ralentir. Le commentaire, c'est le genre de personne qui te bloque le passage dans ce même couloir pour te demander comment va ta mère. C'est-à-dire une personne qui a décidé, à un moment précis, que tu comptais plus que son propre emploi du temps.

Ça n'a l'air de rien, mais c'est exactement le réflexe qu'on a fini par perdre en quinze ans. On s'est fait dresser comme des chiens de Pavlov version émoji. Quelqu'un publie, tu réagis, la cloche sonne, tu passes au post suivant. À aucun moment on t'a demandé si t'avais lu le texte en entier. D'ailleurs personne ne l'a lu en entier, c'est même statistiquement documenté, il existe des études entières sur le pourcentage de gens qui partagent un article sans avoir dépassé le titre, et si tu es en train de lire cette phrase-là tu fais déjà partie d'une minorité qui mérite une médaille en chocolat.

Le commentaire, contrairement au like, ne peut pas mentir sur son alibi. Tu ne peux pas commenter intelligemment un texte que t'as pas lu (enfin si, tu peux, les internets en sont pleins, mais ça se repère à trois kilomètres, un peu comme un mec qui te cite Camus sans jamais l'avoir ouvert). Le commentaire a une dette envers le texte. Il faut d'abord l'avoir traversé pour avoir le droit d'y répondre. C'est une politesse d'un autre temps. Sauf que dans notre époque de politesse en voie de disparition, ça devient presque un acte de résistance de rester poli.

Et je sais très bien pourquoi vous hésitez, parce que je fais pareil ailleurs. On a peur de dire un truc bête, de mal formuler, de laisser une trace écrite d'une pensée pas totalement aboutie sous le nom de quelqu'un qu'on ne connaît pas vraiment. Sauf que c'est exactement l'inverse de la peur qu'on avait à l'époque Skyblog ou 20six ou je ne sais quoi d'autre, où on lâchait des "trop bien ta song" et des cœurs en Wingdings sans aucune retenue parce que personne n'attendait de nous qu'on soit brillants. On a troqué cette spontanéité contre une nouvelle forme de pudeur bizarre où on préfère ne rien dire plutôt que dire un truc imparfait, alors même qu'on est censés avoir gagné en maturité entre-temps. C'est un comble. Plus on vieillit, plus on a de choses à dire, et moins on ose les écrire en bas d'une page.

Je trouve que j'ai raté le coche, entre le texte de La Lune Mauve et le mien. Elle parlait de faire tourner des liens entre blogs, de citer les gens qu'on lit, de bâtir une espèce de toile discrète où chacun renvoie vers chacun. Moi je parlais de la table au fond, du fait qu'on avait le droit de s'y asseoir sans réservation. Sauf qu'un lien, ça pointe vers un texte, pas vers une personne en train de le lire. Et une table, si personne n'y parle, c'est juste du mobilier. Le commentaire, c'est le seul des trois gestes qui s'adresse réellement à quelqu'un, en direct, sans détour par un troisième texte. On peut faire tourner des liens toute la journée et ne jamais dire un mot à celle qui a écrit l'un d'eux.

Et je sais très bien ce qu'on va m'opposer. Que tout le monde n'a pas trois heures devant soi pour disserter en commentaire, que le like a au moins le mérite d'exister, de dire "je suis passée, j'ai vu, ça compte pour quelque chose". Très bien. Mais ce n'est pas une histoire de mérite, un like n'est pas un commentaire raté, c'est juste un geste différent qui construit une chose différente. Le like ferme la boucle instantanément. T'as vu, t'as tapé, terminé, rien ne se passe après. Le commentaire l'ouvre. Quelqu'un te répond, tu réponds à la réponse, un lien en entraîne un autre, et sept semaines plus tard une inconnue écrit un texte entier à partir d'une phrase que t'avais balancée un peu par hasard un soir, sans penser une seconde qu'elle survivrait à la nuit.

Ce qui est en train de se passer, là, précisément, avec ma propre note. Je l'ai écrite en pensant demander un truc de politesse et en fait je demandais l'inverse exact de ce réflexe-là. Si quelqu'un me répond en commentaire, je n'ai aucune idée de ce que ça produira ensuite, et c'est exactement le point. Les réseaux sociaux savent répéter (le repost, le duo, la blague qui tourne en boucle jusqu'à ce que plus personne ne se souvienne de qui l'a dite en premier), mais ils ne savent absolument pas faire grandir quelque chose en le faisant passer entre des mains différentes.

Alors oui, ça prend du temps, et alors. Il faut lire avant de répondre, parfois relire, parfois laisser une idée mariner trois jours avant de trouver la bonne façon de la dire au lieu de vomir une réaction à chaud qu'on regrettera dans une heure. Mais c'est cette lenteur-là, précisément, qui fait que le résultat tient debout une fois qu'on arrête de le regarder. Une conversation qui met trois semaines à se répondre laisse une trace. Une conversation qui prend trois secondes laisse un chiffre, et un chiffre, ça ne se relit jamais.

Parce que le vrai problème, il est là. On nous a gavés à l'instantané, à remplir un feed en continu, trois minutes par-ci, huit secondes par-là, et on a fini par croire que ralentir c'était devenir improductif, comme si exister en ligne devait se mesurer en rendement. Sauf qu'on s'en fout d'être productif ici. Ce n'est même précisément pas le sujet. Un commentaire qui prend vingt minutes à écrire (ou une note qui prend un après-midi à être rédiger même combat) n'a rien produit au sens où on l'entend d'habitude, aucune preuve à exhiber, et c'est justement pour ça qu'il vaut quelque chose. Il existe uniquement parce que quelqu'un a choisi de perdre du temps pour une personne précise, sans que ça lui rapporte rien de mesurable. C'est un luxe qu'on s'autorise à peu près plus nulle part ailleurs.

Donc voilà, je le redis, en moins creux cette fois: laissez des commentaires partout où vous pouvez. Ratés, courts, mal formulés, hors sujet, ça n'a aucune importance. Dites que vous préférez les longs articles ou que vous voulez un top 3 de chips favorites, dites que vous n'êtes pas d'accord, dites juste "j'étais là". Personne ne vous demandera votre carte de membre, mais si vous vous asseyez à cette table, sachez qu'on vous répondra, il y aura assez de bouffe pour tout le monde.

babar's midlife crisis starring barbie as the plot twist

 

Tout d'abord (truc très con mais qui mérite qu'on le fasse, surtout quand on tient un blog), je tenais à remercier toutes celles et ceux qui viennent régulièrement ici. Je vois que vous vous baladez sur mes pages et vu le nombre qui défile, j'ai très envie de savoir un peu qui vous êtes. Je ne vais pas être en mode "lâchez des coms" à l'époque Skyblog mais vraiment, n'hésitez pas. Pour n'importe quel retour. Ce que vous voulez voir plus souvent sur ce blog, si vous préférez des longs articles ou que je vous fasse un top 3 de mes chips favorites (spoiler:  y'aura du vinaigre dedans) (les voyages scolaires en Angleterre). Ou alors si vous n'êtes pas d'accord avec ce que je raconte ou si vous voulez rebondir sur mes élucubrations parce que les vôtres sont pires que les miennes. Même seulement pour me montrer votre joli blog (parce que j'ai envie de lire vos blogs) (et honnêtement, laisser un com, je me demande si ce n'est peut-être pas ça, le cringe ultime dont on a tous besoin en ce moment). Accepter de venir échanger vraiment, là où sur les réseaux on attend surtout une réaction, ou plutôt une validation. Ici, aucune validation. On n'est tous et toutes au Mcdo. Venez comme vous êtes. Je sors même le Twister.


Sinon, flash info, le canapé est ENFIN monté (et mon cul est ravi) (par contre mon dos, beaucoup moins) (vu que je suis une pince, j'ai juste demandé la livraison et pas le montage, parce que montrer des meubles avec des notices ça me rappelle mon kink, les jouets Kinder). Donc pour la peine, je me suis pris un BK végé, ma glace d'amour au yaourt Picard et le British Vogue (je veux travailler au British Vogue). Oui, je suis dans ma période "rêver debout du métier passion", peut-être parce que je travaille sérieusement à faire d'autre chose de ma vie que je vendre des choses, peut-être juste revenir aux roots, ou enfin terminer ce que j'ai commencé il y a dix ans (même si en vérité les jeunes, le métier passion n'existe pas, ne tombez pas dans ce scam, c'est l'arnaque la plus élégamment emballée du capitalisme tardif: on t'explique depuis tes douze ans qu'il existe quelque part un métier qui épouse parfaitement ce que tu es, et que si tu bosses assez tu vas finir par l'atteindre, sauf que dans la vraie vie c'est souvent un métier normal, avec des mails chiants et un manager qui dit "synergie" sans rire et pardon Jean-Michel, mais personne n'est passionné par ton manque flagrant de leadership) (ou plutôt de ton incompétence, à un moment disons les termes).

Je crois que c'est la quarantaine qui tape à la porte, j'en ai juste marre qu'on me fasse chier avec des conneries qui ne matchent pas mes valeurs (comme dirait un psy du travail). Je veux juste fabriquer des choses, transmettre des machins et faire découvrir ce qui mérite d'être découvert. Comme quand j'avais 5 ans et que je demandais à mon père qu'il me ramène du taf des feuilles pour que j'édite mes propres histoires (j'ai sorti de très beaux fanzines à 5 ans, ça parlait d'une romance entre Barbie et Babar car tout le monde a le droit à l'amour) (et en fait cette gamine de 5 ans, avec ses feuilles volées et son agrafeuse, elle avait déjà tout compris: un objet éditorial de A à Z, un angle qui n'avait peur de rien niveau logistique, Barbie fait 29 centimètres, Babar en fait 3 mètres, et surtout aucune raison de le faire à part le plaisir de le faire exister) (trente-cinq ans plus tard j'ai juste remplacé les feuilles volées par un blog et Babar par Ariana Grande, ne me contrariez pas, l'élan est identique) (en voilà un beau sujet de fight).


Sur ces belles paroles, je retourne à mon site. Promis, il sera dispo la semaine prochaine. En attendant, je pense que je vais juste m'enrouler sur le canapé avec Francette dans les bras, mon British Vogue posé en équilibre instable sur mes genoux, et laisser mon dos me pardonner tranquillement d'avoir été une pince jusqu'au bout.

yes, and?


J'ai lu un texte qui disait à peu près ça: voir Ariana Grande aussi maigre, dans son dernier clip, Petal, mettait à mal des principes féministes. J'ai refermé l'onglet, et je n'ai pas pu m'empêcher de penser. De quels principes on parle, au juste.

Parce qu'il y a une scène, dans ce clip, qui devrait être celle dont tout le monde parle. Et ce n'est pas celle dont tout le monde parle. Un décor figé, esthétique années cinquante, une brochette d'hommes en costume qui la regardent, qui la jaugent, qui répètent en boucle qu'elle n'est pas assez. Pas assez jolie, pas assez authentique, pas assez comme avant, pas assez "Pepper", cette version d'elle qu'ils préféraient et qu'ils réclament comme un produit qu'on aurait discontinué sans les prévenir. À la fin, elle attrape une tronçonneuse et elle leur tranche la tête. Le sang gicle sur elle, sur les murs, sur le décor pastel, et personne, absolument personne dans les commentaires, ne parle de cette scène-là.

Avant d'aller plus loin, il faut s'arrêter là, vraiment, sur ce que ça fait de voir ça, avant même de savoir ce que ça veut dire. Le bruit d'abord. Ce grondement mécanique, sale, qui accroche l'oreille avant que l'œil ait eu le temps de comprendre ce qui se prépare. Puis le mouvement, brusque, sans élégance, sans chorégraphie de vengeance où chaque geste serait beau. Ça tranche mal, en vrai, avec de la résistance, avec un temps de retard entre le geste et la chute. Et je remarque, en l'écrivant, que j'ai failli glisser directement vers l'interprétation, comme tout le monde, dire "c'est un symbole", sans jamais m'arrêter sur ce que ce geste fait, physiquement, à celle qui le pose. Est-ce que je me serais autorisée à le lire comme un geste violent, brutalement violent, si c'était un homme qui tranchait des têtes de femmes à l'écran? Probablement, sans hésiter. Alors pourquoi cette hésitation, chez moi, à le nommer comme ça pour elle? Peut-être qu'on n'a pas l'habitude de voir une femme se salir les mains sans que ce soit immédiatement récupéré, digéré, transformé en discours propre. Elle ne se contente pas de dire non. Elle se salit en le disant.

Tout le monde parle de son corps. Moi la première, avant même d'avoir compris quoi que ce soit au reste. J'ai vu qu'elle avait changé, et ça ne sert à rien de faire comme si ce n'était pas vrai, ou comme si je ne l'avais pas vu en premier, avant la chanson, avant le sang, avant la tronçonneuse. Alors autant me le demander pour de vrai, plutôt que de sauter directement à l'indignation de façade. Et alors? Qu'est-ce que ça me fait, à moi, qui ne suis personne dans sa vie, qui ne la croiserai jamais, qui n'ai aucun droit sur elle? Pourquoi ce changement-là, précisément, me dérange autant? Je n'ai pas de réponse propre à donner tout de suite. Juste une intuition qui ne me lâche pas. Quelque chose comme la peur de perdre quelqu'un qu'on n'a jamais vraiment eu, la panique de voir une image se fissurer alors qu'on n'avait pas conscience de s'y être autant attachée. Il y a un deuil minuscule là-dedans, presque ridicule à énoncer à voix haute Le deuil d'une version d'elle qui n'a jamais existé que dans ma tête, fabriquée à partir de clips, jamais rencontrée, jamais vérifiée.

Le clip nous met déjà en face de ça, d'ailleurs, avant même qu'on l'analyse. Les hommes en costume, ce n'est pas "Hollywood" au sens abstrait qu'on agite pour se dédouaner. C'est nous. C'est moi qui écris ce texte en ayant regardé son corps avant sa chanson. On reproduit, chacun à notre manière, le geste que la chanson dénonce. On s'installe, sans le vouloir, à la même table que ces hommes-là, avec le même verdict prêt à tomber. Et il faut le dire clairement, sans détour, parce que tourner autour ne rend service à personne : quand elle se retire de la vie publique, son équipe de communication pointe le public, l'accuse de body shaming, comme si l'histoire se résumait à ça. Des internautes cruels, un corps qu'on aurait simplement trop commenté. C'est une version pratique des faits, qui a l'avantage de ne mettre en cause personne d'autre. Mais la racine est plus complexe que ça, et cette chanson, cette tronçonneuse, ce décor années cinquante le disent très bien eux-mêmes. Ce n'est pas le public, seul, qui a construit ce qu'on regarde aujourd'hui avec inquiétude. C'est un métier entier, année après année, qui a exigé qu'elle reste identique à une idée d'elle qu'on ne voulait jamais voir vieillir, changer, faiblir. Réduire ça à du body shaming, c'est déjà rater le sujet.

Alors j'ai essayé un truc, en écrivant ces lignes. Fermer les yeux. Arrêter de regarder le clip, la silhouette, le costume, la tronçonneuse elle-même, et juste écouter ce qu'elle dit. Ce que j'entends, débarrassé de l'image, c'est une fatigue. Pas une fatigue physique qu'on pourrait mesurer sur une photo volée, une fatigue plus sourde, celle d'avoir incarné une vie qui n'était pas tout à fait la sienne, année après année. Elle est dans l'arrangement lui-même, dans ce refus presque provocant de la montée en puissance qu'on attendrait d'un refrain pareil, pas d'explosion, pas de chœur qui vient soulever le morceau vers un triomphe facile, juste une ligne qui reste basse, qui refuse de se dépasser elle-même. Elle est dans le souffle qu'on entend avant certaines phrases, ce souffle qu'un mixage plus lisse aurait gommé et qu'on a laissé là, presque comme une preuve. J'entends aussi une colère qui ne crie jamais, qui reste basse, presque polie, ce qui la rend plus inquiétante qu'un cri franc. Et j'entends, en dessous de tout ça, quelque chose comme une tristesse qui refuse d'être une plainte, qui refuse le rôle de victime qu'on voudrait bien lui tendre en échange d'un peu de compassion facile.

Voilà le vrai sujet, je crois. Pas ce qu'on voit d'elle. Ce qu'elle dit.

Je crois, que se trouve le vrai centre de tout ça, plus que dans le regard qu'on pose sur elle. Son corps n'est pas un sujet de conversation. Il est une preuve. La trace visible d'une pression qui s'exerce ailleurs, depuis des années, sur un temps beaucoup plus long que celui d'un clip. Regarder ce corps et y voir un problème à commenter, c'est regarder une cicatrice et débattre de sa forme sans jamais se demander d'où vient la blessure. C'est confondre le symptôme et la maladie, l'indice et l'affaire elle-même. Ce que ce corps raconte, en creux, c'est le temps, l'usure, ce que ça coûte de rester visible sans interruption dans un métier qui ne pardonne jamais le déclin, jamais la pause, jamais le simple fait de traverser quelque chose.

Et c'est là, avec ça dans les oreilles, que je repense au texte du début, celui sur les principes féministes mis à mal. Qu'un profond malaise s'installe devant une image violente, on peut l'entendre, personne n'a à s'excuser de ressentir ça. Mais poser ce malaise comme une conclusion critique, face à une femme qui vient de mettre en scène, avec une précision chirurgicale, un sujet réel et énorme de l'industrie musicale, ça manque quelque chose d'essentiel. Ça revient à dire, sans le vouloir "tu vas mal, on le voit bien, mais range-toi hors du cadre, cette douleur-là dérange trop pour rester en pleine lumière". Aubrey Gordon a un mot pour ça depuis longtemps, le concern trolling. Cette manière de déguiser un jugement en inquiétude pour continuer à commenter un corps sans en avoir l'air. Et il y a une critique encore plus ancienne, portée notamment par bell hooks, contre un féminisme qui finit par centrer le ressenti de celle qui parle plutôt que la structure qui fait mal. Ce n'est donc pas une lubie de ma part. C'est une faille que le mouvement connaît depuis des années, et qu'il continue, apparemment, à reproduire.

Il faudrait aussi dire, au moins une fois, sans s'y attarder trop longtemps parce que ce n'est pas à moi de le faire. Elle a traversé, en public, des choses qu'on ne devrait traverser qu'en privé, avec le droit de s'effondrer sans caméra. Je ne vais pas m'en servir comme preuve. Je le pose juste là, en passant.

Alors la question que je me posais au début, où est la frontière entre s'inquiéter et juger un corps, je crois maintenant que c'est une fausse question. Elle suppose qu'il existe, quelque part, un bon regard, une façon propre de regarder un corps qui change sans lui faire de mal. Je ne crois plus que ce regard-là existe. Regarder, c'est déjà évaluer. La seule sortie, en fait, c'est de ne plus regarder son corps du tout. Fermer les yeux. Écouter. Lire. Voir autre chose.

C'est peut-être ça, le vrai scandale de ce clip. Pas le sang. Pas la tronçonneuse. Le fait qu'une femme ait dû aller jusque-là pour qu'on daigne, enfin, écouter ce qu'elle a à dire plutôt que ce qu'elle a l'air d'être devenue.

something happened on the way to heaven

 

Phil Collins serait entre la vie et la mort.

Je crois que j'ai besoin d'un hug.

we used to dance badly in kitchens that weren't ours



Tout le monde se trompe sur Léna Situations. Pas sur son talent (on ne sait même pas de quoi on parle quand on dit ça) mais sur ce qu'elle fait, vraiment, depuis des années. Les gens croient qu'elle vend sa vie. C'est faux. Elle vend quelque chose de beaucoup plus rare et beaucoup plus inquiétant: l'absence de fin.

Il faut comprendre la mécanique. Mister V, pour prendre le contraste le plus net, et le plus en adéquation avec son niveau de notoriété de l'influence, construit des objets. Un sketch commence, se déploie, s'achève. On peut le revoir, le citer, le partager. Il existe hors de lui, hors du moment où on l'a regardé pour la première fois. C'est une architecture temporelle classique. Un début, un milieu, une fin. Et c'est précisément pour ça qu'on peut l'aimer. Parce qu'on sait où il s'arrête. Parce qu'il nous laisse reprendre notre souffle.

Léna Situations, elle, n'a jamais construit un seul objet. Elle a construit un flux. Et le flux, par définition, ne s'arrête jamais. Il n'a pas de fin, pas de début, pas d'articulation qui permette de dire "voilà, c'est terminé, on peut en parler comme d'une chose close". Regardez ses vlogs d'été . C n'est pas un récit, c'est une matière première. Une matière qui ne demande qu'à être prolongée. Le génie du truc, si on peut parler de génie, c'est d'avoir rendu l'absence d'événement (et ne me parlez pas de sa rupture avec Seb la Frite, c'est justement ça, une absence d'événement) plus addictive que n'importe quel événement.

Le problème, c'est ce qui arrive quand l'absence d'événement devient le contrat. Et que ce contrat, personne ne l'a jamais signé.

Je n'ai pas d'hostilité particulière envers elle, soyons clairs. Elle a réussi un coup formidable. Transformer le temps vide en spectacle, et ce spectacle en empire commercial. Les leggings à quatre-vingts euros, les émissions sur les plateformes, les partenariats. Tout ça, c'est la monnaie du flux. Le flux permet de vendre des objets, mais les objets ne sont que le carburant qui permet au flux de continuer. C'est un système auto-entretenu, une machinerie dont la seule finalité est de tourner encore un jour de plus. Un robinet qu'on ne peut pas fermer sans que toute la plomberie s'effondre. Et on ne ferme pas un robinet quand vingt millions de personnes boivent à sa source.

Sauf que le robinet, à force de couler, finit par ne plus rien donner d'autre que de l'eau. Et l'eau, à un moment, ça lasse. Pas tout de suite, non. Mais quand on boit tous les jours au même endroit, on finit par oublier qu'il y a d'autres goûts. On finit par ne plus savoir ce qu'on attendait, au départ, en ouvrant le robinet.

Et puis il y a eu les deux fois où elle a essayé de sortir du flux pour de vrai. L'hôtel. Les fringues. Les livres. Des tentatives, pour une fois, de fabriquer un objet. Un lieu qui existe même quand elle ne filme pas, un vêtement qui tient debout même sans elle dedans. Sur le papier, c'est le mouvement inverse de tout ce qu'elle fait d'habitude, presque une promesse. Regardez, il y a autre chose que la présence. Et le résultat, tout le monde l'a vu au même moment, et tout le monde a sorti le même mot. Mahfouf. Trop chargé, trop dans la démonstration, du bling qui veut jouer dans la cour du luxe sans en avoir la matière. Ce n'est pas une histoire de mauvais goût, ce serait trop simple. C'est plutôt que dès qu'elle essaie de fabriquer un objet réel, avec une durée de vie à lui, en dehors d'elle, ça sonne creux. Le talent, c'est justement ce qui tient quand la caméra s'éteint. Et ce qu'elle a construit, apparemment, ne tient pas sans elle dedans pour le porter.

L'effacement progressif de la distinction entre le montré et le vécu, voilà ce qui compte vraiment ici. Chez Léna, tout est montré. Tout, sauf ce qui ferait événement. Pas une opinion tranchée, pas une colère, pas une contradiction qui aurait échappé par accident au montage. Le montré se vide de sa substance à force d'être montré. Trop de lumière, comme on dit, finit par cramer l'image. On ne voit plus rien, ou plutôt on ne voit que l'écran. Et l'écran, c'est elle. Sauf qu'elle, on ne la connaît pas. On connaît l'idée qu'on se fait d'elle. On connaît le personnage que le flux a construit. Mais le personnage, c'est justement ce qui ne connaît jamais de fin. Et sans fin, pas de vérité.

Mister V a un hors-champ. On sait qu'il existe. Ça nourrit le personnage, ça donne de l'épaisseur. Léna, je ne sais même pas si elle a un hors-champ. Ou plutôt je sais qu'elle en a un, comme tout le monde, mais qu'elle a réussi à le rendre invisible. À faire croire que le flux est la totalité. Et c'est peut-être sa plus grande performance. Faire oublier qu'il y a quelque chose derrière la caméra. Quelqu'un. Avec des vraies failles, de vrais doutes, de vrais jours sans. Et pas du storytelling d'une douleur. Peut-être existante, hein. Mais pas suffisante pour qu'on s'en émeuve véritablement. Léna Situations tend un miroir depuis des années, mais est-ce qu'aujourd'hui, on se voit vraiment dedans?

Il y a aussi ça, qu'on ne dit pas assez: le flux se vend comme du partage entre amies, les hauts et les bas, la vraie vie, sans filtre. Sauf qu'on ne l'a jamais vue traverser un vrai bas, un de ceux qui ressemblent à ce que traverse la majorité des gens qui la regardent. On la voit à l'Île de Ré, petit pull, lumière parfaite, pendant que dehors les gens crèvent de chaud dans un appartement sans clim et n'arrivent pas à boucler la fin du mois. Ce n'est pas du partage, ça. Le partage suppose une symétrie, même minime. Ici il n'y a que la mise en scène d'une proximité qui n'existe dans aucun sens. Kenza, sur son blog (oui, je ressors les momies des blogs d'influence des années 2010), s'était fait allumer un jour pour ça. Trop de voyages montrés, disait-on, et elle avait eu l'honnêteté, ou l'inconscience, de répondre frontalement, dans une vidéo, qu'elle se fatiguait à faire rêver les gens et que ce travail-là méritait d'être respecté. Les miettes aux gueux. Au moins c'était dit, posé, assumé comme un rapport de force plutôt que comme de l'amitié. Chez Léna Situations, la même dynamique ne se formule jamais aussi crûment. Elle continue d'appeler ça du partage. C'est là, je crois, que le mot juste devient gaslighting. Faire croire à quelqu'un qui n'a pas les moyens de partir en vacances qu'il assiste, en la regardant, à un moment d'intimité entre amies.

Alors l'Accor Arena. La salle complète en une heure. Des milliers de gens qui viennent voir...quoi? Pas un spectacle, pas un numéro, pas une performance qu'on pourra rejouer ailleurs dans dix ans. Une présence. La matérialisation d'un lien qui, jusque-là, ne tenait qu'à distance. On ne vient pas voir une artiste. On vient vérifier que l'artiste existe vraiment. On vient toucher du doigt ce qui n'était qu'une image. C'est une traduction spatiale du flux, rien de plus. Mais en quoi c'est un adieu? En quoi c'est une sortie?

C'est tout l'inverse, en réalité. Une sortie, ça suppose qu'on a quelque chose à quitter. Mais quand le flux est permanent, il n'y a rien à quitter. Il n'y a que le vide qu'on remplit avec la prochaine story, le prochain vlog, le prochain placement de produit. L'Accor Arena, c'est juste un autre lieu où le flux se déploie. Un écran plus grand. Une intimité de masse. Mais la nature du contrat reste la même. On est là, elle est là, et on attend qu'il se passe quelque chose. Sauf que le quelque chose, c'est justement qu'il ne se passe rien. Et que ça nous suffit.

Il y a même un livre, autoédité, qui vend ça sans détour. Pour l'idée, développez votre potentiel et vous irez au Met Gala comme moi. Sauf que non. La vie ne marche pas comme ça, et le mensonge n'est même pas dans l'exagération, il est dans la grammaire du truc. Il y a des élues. Pas des gens qui, à force de discipline personnelle, finissent statistiquement par accéder à ce genre de vie. Des élues, presque au sens religieux, un tirage dont les règles échappent largement au mérite qu'on prétend vendre en librairie. Et la vraie question n'a jamais été comment devient-on élue. Mais élue pour quoi, au juste. Élue pour représenter quoi, aux yeux de qui, en échange de quoi?

La question qui me reste, et je ne la résoudrai pas ici, c'est ce qui arrive le jour où le robinet se ferme. Pas parce qu'elle l'a décidé, mais parce qu'elle n'aura plus le choix. La fatigue, l'usure, le désir d'autre chose, le podcast qui n'intéresse plus personne, les livres qui prennent la poussière (ce qui arrivera inévitablement à toute personne normalement constituée après des années à être son propre décor). Qu'est-ce qu'il reste quand on retire le flux? Une vie, probablement. Une vie ordinaire, qu'on ne filme plus, qu'on ne montre plus. Mais le public, lui, aura-t-il le droit de la regarder encore? Le contrat implicite disait "reste la même, pour toujours". Personne ne l'a dit à voix haute. Personne ne l'a jamais écrit. Et pourtant, chaque like, chaque vue, chaque place de concert vendue en une heure le répète. Tu nous appartiens. On a besoin que tu sois toujours là. On a besoin que tu ne changes jamais. On a besoin que tu ne te poses pas la question de ce qui vient après.

Il y a peut-être quelque chose de plus large là-dedans, qui déborde largement son cas personnel, une sorte d'apanage des femmes qui exercent ce métier-là. L'impossibilité de s'extirper du regard. Pour générer des vues, il faut se raconter soi, en continu, pas exister ailleurs, avec un métier qui resterait un métier et une histoire personnelle qui resterait personnelle. J'ai du mal à imaginer le public accepter une Léna Situations connue qui se contenterait d'interviewer des célébrités sans jamais reparler d'elle entre deux questions. Je l'imagine encore moins au cinéma, ou dans n'importe quel métier qui exige, paradoxalement, un effacement de soi pour exister à l'écran. Est-ce que c'est même là qu'on l'attend? Je n'en suis pas sûre, même si je pense qu'elle y sera, d'une manière ou d'une autre. Parce qu'il faut bien continuer le flux. Autrement.

Une popstar change d'ère, ressort un disque cinq ans après, et tout le monde applaudit. Un acteur joue un contre-emploi, on salue la reconversion. Léna Situations, elle, n'a rien à quoi se reconvertir. Elle n'a jamais rien fait d'autre que d'être présente. Et la présence, ça ne se reconvertit pas. Ça continue, ou ça disparaît.

Disparaître, pour quelqu'un qui a bâti son empire sur la permanence du visible, c'est une petite mort symbolique qu'aucune reconversion ne rattrape. On ne sait pas si elle le sait. On ne sait pas si elle y a pensé, une fois, en rallumant la caméra un matin de plus.

Et personne ne lui a jamais demandé si elle en avait envie.

everyone at this wedding is my ex except the DJ


Est-ce que je me lasse des fesses de Florence Pugh? Certainement pas. C'est l'été, laissez-moi profiter avant qu'on ne crame complètement.

J'ai lancé Thor: Love and Thunder cet après-midi, sans raison précise, et il s'est passé un truc. Ce film a la vibe exacte d'une croisière en Méditerranée animée par Alain Chabat. Je ne pourrais pas l'expliquer, mais je me sens juste en phase avec le Queen Mary 2. Le kitsch qui assume, les blagues qui arrivent une seconde trop tôt, le cocktail sans alcool sur le pont supérieur pendant qu'on annonce le loto des familles. Voilà. C'est tout. Certaines vérités ne demandent pas de démonstration, juste qu'on les laisse passer.

bowling for soup

 

Bien évidemment que je suis une putain d'enthousiaste. Nous sommes le 1er août, ce qui signifie que dans deux mois, je démarre ma déco d'Halloween et dans trois, mon sapin de Noel. Là, je crois que c'est bon, le soleil m'a bien soulé. Je suis sortie ce matin de mon cours de yoga et c'est limite si je ne me suis pas retrouvée cramée au troisième degré. Enough ice cream, j'ai besoin d'une soupe patates cheddar de chez Picard RIGHT NOW. 

I am so chic

Pause blog, je pars au ciné. Le film est presque secondaire, l'important c'est la note que je vais lui coller sur Letterboxd dans deux heures avec l'aplomb d'une critique qui a fait Cannes.

Venez me suivre là-bas d'ailleurs. J'adore faire des listes. C'est presque cliniquement inquiétant, cette envie de tout classer, tout hiérarchiser, décider qu'un film mérite trois étoiles et demie et pas quatre, avec l'autorité tranquille d'un juge de seconde zone. D'autres listes arrivent bientôt, promis. Enfin, bientôt au sens large, disons dans la semaine, parce qu'un canapé débarque et va bouffer tout mon temps libre.

Et pas n'importe quel canapé, hein. Un canapé d'angle, bien grand, bien velours vert, bien bourgeois. Le genre de meuble qui entre dans une pièce et prend immédiatement le pouvoir. Il ne demande pas la permission. Il s'installe. Et moi je vais devoir ranger, déplacer, réorganiser tout mon salon pour lui faire une place à sa hauteur, parce que c'est ça, aimer posséder quelque chose: sacrifier son espace vital sans discuter.