Ouais, je n'ai toujours pas fait mon retour sur Hurlevent. Et alors? Allez vous faire foutre.
Non, attendez. Revenez. Je veux que vous sachiez pourquoi. Pas parce que j'étais occupée à faire des choses importantes, aucun d'entre nous ne fait des choses importantes, on se raconte juste des histoires pour ne pas s'ouvrir les veines au Bureau de Poste. Non. Je n'ai pas pu voir ce film parce que l'existence m'a regardé dans les yeux et décidé, sur base de rien, que j'avais trop l'air d'apprécier quelque chose. Et ça, l'existence ne pardonne pas.
L'univers a un algorithme. Il détecte le moindre désir sincère et il t'envoie une obligation administrative dessus, comme un chien qui pisse sur ta maison.
Résultat: 19h. Pyjama. Moi.
Pas le 19h glamour. Pas le 19h "je rentre d'une journée intense mais structurée, je mérite un verre de vin et une conversation adulte". Non. Le 19h d'urgence, le 19h de capitulation totale, le 19h où tu portes le pyjama le plus miteux que t'aies jamais possédé comme une armure contre tout ce qui a un formulaire à remplir. Les yeux qui brûlent. Le cerveau en mode écran de chargement. Et la liste. La putain de liste.
Vous savez ce que c'est, la liste? C'est un document vivant. Un être conscient. Il te regarde. Il sait. Il a mémorisé tous tes échecs de la semaine et il te les présente avec une politesse administrative qui est, cliniquement, une forme de torture psychologique. Chaque case non cochée est un petit doigt levé dans ta direction. Chaque rappel qui sonne c'est l'univers qui ricane en ouvrant une bière que toi tu n'as pas le temps de boire.
Les gens équilibrés envoient des mails en souriant. Moi j'appuie sur "envoyer" comme si je désamorçais une bombe en ayant bu trois vodkas et perdu mes lunettes.
Et le meilleur, attendez, je savoure, le meilleur c'est que même mon temps libre a signé un contrat de sous-traitance avec la productivité. Vouloir regarder un film c'est "une sortie culturelle à planifier". Vouloir manger des Kinder Pingui c'est "une décision alimentaire à justifier". Vouloir s'allonger sur le parquet et contempler le plafond comme un animal blessé c'est désormais "une pratique de pleine conscience non optimisée". Tout est récupéré. Tout est transformé. La rébellion elle-même a un agenda Google.
Quelqu'un me rende mon adolescence. Sérieusement. Je la veux. Avec la grasse mat et l'inconscience et l'absence totale de paperasse. Je paierais en Kinder Pingui. J'ai des stocks.
En attendant je bois mon thé froid, froid parce que j'ai oublié qu'il existait, comme j'oublie tout ce qui est censé me faire du bien, et je me dis que Hurlevent est encore là. Qui attend. Qui n'a pas de rendez-vous. Qui n'a pas de liste.
Qui respire, lui.
Et cette pensée seule me donne envie d'incendier un agenda et de danser sur les cendres en pyjama.
Ce sera mon objectif de la semaine.
Je ne le cocherai probablement pas.
Il m’arrive de penser que Jane Campion et Kelly Reichardt travaillent dans une zone que beaucoup préfèrent contourner: celle où il ne se passe rien d’exploitable. Pas d’événement majeur, pas de bascule spectaculaire, pas de grande scène cathartique prête à être citée. Juste des corps dans un paysage, des pensées qui ne trouvent pas toujours leur formulation, des désirs qui ne débouchent sur aucune victoire claire.
Je ne regarde pas Jane Campion et Kelly Reichardt pour apprendre quoi que ce soit. Je les regarde pour vérifier une intuition. Tout ne mérite pas d’être dramatisé.
Elles me rappellent qu’une vie peut être dense sans être bruyante. Qu’une décision peut être irréversible sans être théâtrale. Que le désir n’a pas besoin d’être romantisé pour être dangereux.
Vous voyez, si j'étais réalisatrice, je voudrais être de cette trempe là. Ce qui m’intéresse chez elles, ce n’est pas “la place des femmes dans le cinéma”. C’est leur manière de filmer le pouvoir sans le nommer. Le pouvoir minuscule. Celui qu’on exerce en se taisant. En restant. En ne cédant pas. En laissant l’autre parler jusqu’à ce qu’il se révèle tout seul.
Elles filment des rapports de force qui ne ressemblent pas à des rapports de force. Personne ne lève la voix. Personne ne prononce de grande phrase définitive. Et pourtant tout se joue là, dans une posture, dans un regard trop long, dans une phrase anodine qui contient une menace polie.
Il y a chez Campion quelque chose d’organique, presque embarrassant. Le désir n’est jamais propre. Il est tordu, déplacé, mal orienté. Il ne rend pas les gens plus beaux. Il les rend plus nus que prévu. Reichardt, elle, travaille autrement. Elle installe les êtres dans un espace qui les dépasse et elle attend. Elle ne les pousse pas à agir. Elle les laisse se mesurer au vide. Et parfois ils ne font rien. Et c’est précisément ce rien qui devient révélateur.
Je crois que ce que j’aime, c’est qu’elles ne fabriquent pas de trajectoire. Elles observent des états. Des états prolongés. Une tension qui ne cherche pas à se résoudre. Comme si la résolution était une facilité.
Le monde adore les récits où l’on dépasse quelque chose. Elles semblent dire: et si on ne dépassait rien? Et si on restait avec l’inconfort? Et si la lucidité n’amenait pas forcément la paix?
Ce n’est pas un cinéma qui console. Ce n’est pas non plus un cinéma qui accuse. Il est beaucoup plus dérangeant que ça. Il ne prend pas position à notre place. Il ne nous dit pas qui aimer. Il ne nous dit pas qui condamner. Il nous laisse face à des êtres complexes, et il ne simplifie rien.
Peut-être que mon attachement vient de là. Je me méfie des récits trop bien construits. Des personnages qui apprennent la bonne leçon au bon moment. Des arcs narratifs qui ressemblent à des tutoriels de développement personnel. Campion et Reichardt ne réparent pas leurs personnages. Elles les laissent avec leurs angles morts.
Je pense que quelque part, elles me rassurent.


















