nobody told us the apocalypse would look this photogenic


Le problème du Met Gala, ce n’est pas que les gens s’habillent mal. Le problème du Met Gala, c’est que tout le monde veut être une image avant d’être une personne.

Et ce sont deux métiers très différents.

Cette année, le thème tournait autour de cette idée : Fashion is art. Très bien. Magnifique slogan. Absolument personne contre l’art. Concept validé collectivement par l’humanité depuis plusieurs siècles. Mais ce qui m’a frappée en regardant les silhouettes défiler, c’est à quel point beaucoup ont pris le thème au pied de la lettre. Comme des élèves appliqués de première année d’école de mode qui auraient entendu “art” et immédiatement pensé : peinture. sculpture. référence visible. citation. musée. validation culturelle immédiate.

Donc on a vu des gens transformés en cadres ambulants. 
Des robes qui criaient “comprenez-vous ma référence?” avec l’énergie désespérée d’un étudiant en philo qui place Foucault dans une conversation Tinder. Et le pire, c’est que plus le vêtement semblait vouloir prouver qu’il était artistique, moins il l’était.

Parce qu’un vêtement n’est pas une œuvre d’art parce qu’il ressemble à une œuvre d’art. 
Un vêtement devient une œuvre d’art au moment où quelqu’un le traverse. C’est une question de corps. De présence. De mémoire. D’attitude. Presque de biologie.

La mode est probablement l’art le plus vivant qui existe et les gens passent leur temps à essayer de la momifier. 
C’est fascinant. Un tableau peut survivre seul dans une pièce pendant quatre cents ans. Une robe, non. Une robe a besoin d’un corps. D’une démarche. D’une façon de se tenir. Même l’ennui de quelqu’un finit par modifier un vêtement. La fatigue aussi. Une mauvaise posture. Une main dans une poche. Une cigarette à 3h du matin. Le vêtement absorbe tout. C’est un art parasitaire. Il a besoin d’un humain pour fonctionner. Et c’est pour ça que certaines silhouettes techniquement parfaites restent complètement mortes. Parce qu’elles sont pensées uniquement pour la photographie. Pas pour être habitées.

Le Met Gala est devenu une compétition mondiale de screenshots. Les looks sont désormais conçus pour être compris en une demi-seconde sur Twitter, TikTok ou Instagram. Il faut que la référence soit visible immédiatement sinon les gens paniquent. Il faut que ça fonctionne en miniature sur un écran fissuré dans un métro.

Donc les vêtements deviennent littéraux. 
Et l’art littéral est souvent un peu chiant.

Ce qui m’intéresse, ce sont les vêtements qui résistent légèrement. Ceux qui demandent un deuxième regard. Ceux qui produisent une micro-confusion dans le cerveau. Une espèce de délai perceptif. Le moment où l’œil doit recalculer. 
C’est exactement pour ça que tout le monde qui s’est offusqué du travail de Chanel cette année m’a épuisée.

Le look de Bhavitha Mandava était précisément intéressant parce qu’il ne hurlait pas son intelligence. 
Sa silhouette reprenait presque exactement celle qu’elle portait lorsqu’elle a ouvert le défilé Pre-Fall 2026 de Chanel à New York, devenant ce jour-là la première mannequin indienne à inaugurer un show Chanel. Et soudain, la tenue cessait d’être juste “une tenue Chanel”. Elle devenait autobiographique.


Ce n’était plus un vêtement. 
C’était une archive personnelle portée sur un corps vivant. Et ça, pour moi, c’est infiniment plus proche de l’art qu’une robe qui essaye de ressembler à un tableau de musée.

Même l’illusion denim de son pantalon était brillante dans sa simplicité. Parce qu’un vêtement qui oblige quelqu’un à regarder deux fois pour comprendre ce qu’il voit remplit déjà une fonction artistique essentielle. Perturber légèrement la perception du réel.

L’art ne sert pas forcément à être beau. 
L’art sert parfois juste à déplacer l’œil de deux centimètres.

Et puis il y a un autre truc qui me fascine dans les réactions autour de la mode aujourd’hui. Cette obsession de la valeur monétaire comme preuve de pertinence esthétique. 
Les gens regardent certaines femmes extrêmement riches comme s’il existait une corrélation naturelle entre fortune et style. Alors qu’en réalité, l’argent achète exactement l’inverse du style.

L’argent achète:

les archives,
les ateliers,
les pierres,
les broderies,
les robes rares,
les invitations,
les fittings,
les équipes,
les chirurgies,
les photographes,
les visibilités artificielles.

Mais il n’achète pas:

une allure,
une obsession,
une étrangeté,
une histoire intérieure,
un regard,
une tension.

Le style est presque cruel parce qu’il reste profondément démocratique dans son fonctionnement. On peut être milliardaire et produire du vide absolu. On peut porter une robe qui coûte le prix d’un appartement parisien et ressembler malgré tout à une publicité pour eau minérale premium.

Et inversement, quelqu’un peut porter un simple pantalon avec une attitude tellement précise que tout devient soudain mémorable.

Parce que la mode n’est pas une accumulation d’objets.

C’est une combustion.

Et je crois que c’est précisément ce qui manque parfois au Met Gala aujourd’hui. Le feu. Pas le spectacle. Le feu, c’est autre chose. Le feu, c’est quand quelqu’un porte un vêtement au lieu d’être porté par lui.

La différence paraît minuscule.

En réalité, c’est toute l’histoire de la mode.

rock music de charli XCX, ou l'art de la résurrection sans cercueil


Je l'ai écouté trois fois de suite sans comprendre pourquoi je ne l'arrêtais pas.

C'est ça, le truc. Ce morceau ne te demande pas ton avis. Il t'attrape par le col, te secoue, et repose la question plus tard, beaucoup plus tard, quand tu es déjà en train de bouger quelque chose que tu pensais avoir perdu quelque part entre 2018 et une pandémie. Une certaine façon d'occuper l'espace. Une certaine façon d'exister avec du bruit autour.

Rock Music. Le titre est presque de la provocation pure. Parce qu'il n'y a pas de rock là-dedans, pas au sens où un journaliste aux cheveux gras rangerait une pochette dans un bac. Pas de riff éraillé, pas de chorus en distorsion, pas de batterie qui claque. Et pourtant il y a du rock partout dans ce morceau, comme il y a de l'eau partout dans une noyade. C'est que le rock ne s'est jamais défini par ses instruments. C'est une posture. Une physiologie. Quelque chose qui se passe dans les jambes avant d'arriver aux oreilles.

Ce que Charli a fait, c'est une opération presque chirurgicale. Comme si elle avait prélevé l'ADN d'un vieux Nirvana ou d'un Pixies sans la moindre nostalgie clinquante, retiré toute la kératine, toute la testostérone de scène, tout l'attirail symbolique, et réinjecté l'essentiel dans une structure électronique d'une précision presque froide. Le corps sans le costume. L'élan sans le décorum. Et c'est précisément cette nudité-là qui surprend. Parce qu'on attendait la référence, et on reçoit la chose à laquelle la référence faisait semblant de renvoyer.

Le clip ne fait pas semblant d'autre chose. Il empile les archétypes avec une désinvolture presque agressive: le noir et blanc sale, la fumée, les gosses perdus dans leur propre jeunesse, la montagne de clopes en fond comme un cliché de liberté mal taillé. Sur le papier, c'est un catalogue de tout ce qu'on n'est plus censé faire. Et pourtant, et pourtant, ça ne sonne jamais faux. Parce que le clip ne cherche pas à produire de l'originalité. Il cherche à produire un effet. Une réaction physique. Il vise quelque chose qui s'était paumé dans la mémoire corporelle depuis longtemps, quelque chose que tu reconnaîtrais les yeux fermés si quelqu'un te mettait les doigts dessus. Cette espèce de nostalgie musculaire, irrationnelle, qui n'est pas la nostalgie d'une époque mais d'un état. L'état où tu t'en fichais d'être ridicule.

Et c'est peut-être ça qui me touche le plus. Le morceau ne t'invite pas à voyager dans le passé. Il t'invite à réoccuper ton propre corps dans le présent.

On sort d'une longue période de musique pop hyper consciente d'elle-même, méta jusqu'à la moelle, ironique au carré, autocitée et auto-commentée en temps réel, comme si chaque son craignait d'arriver sans mode d'emploi. Même l'urgence était réfléchie. Même la spontanéité avait un brief. Et dans ce contexte, quelque chose d'aussi frontal, d'aussi peu architectural, d'aussi peu soucieux de sa propre lisibilité passe comme un caillou dans une vitre. Non pas violemment, mais avec une simplicité qui est presque choquante.

Le morceau donne envie de courir. Pas vers quelque chose, pas pour quelque chose. Courir pour sentir ses poumons réclamer de l'air. Danser mal dans une cuisine trop petite. Inviter des gens qu'on aime pour aucune raison valable. Ces désirs-là sont des émotions profondément sous-estimées, presque méprisées culturellement, comme si l'art n'avait le droit de provoquer que des sentiments complexes, des pensées stratifiées, des émotions dignes d'une légende de photo. Mais parfois, la chose la plus radicale qu'une œuvre puisse faire, c'est de te réinjecter du courant. Te dire. T'es vivant, bouge-toi, et il y a quelque chose de paradoxalement neuf dans cette brutalité-là.

L'ancien punk avait la rage pour carburant et la destruction pour programme. Une certaine beauté nihiliste, un goût mordant pour l'effondrement. Ce punk sans punk, lui, est réparateur. Presque bienveillant dans son agression. Il secoue pour réveiller, pas pour détruire. L'énergie qu'il génère ne cherche pas à exploser quelque chose. Ca cherche plutôt à rallumer quelque chose. C'est une différence d'intention totale, et elle change tout à la façon dont le corps répond.

Ce qui me frappe, en dernier lieu, c'est que Charli XCX ne fait pas semblant d'être cool. Elle ne pose pas. Ce morceau n'est pas le résultat d'un positionnement artistique ou d'un pivot marketing calculé, il ressemble à quelqu'un qui a trouvé une fréquence qui lui ressemble et a appuyé sur record. Et c'est ça, au fond, le truc le plus rock qu'on puisse faire en 2026 (comme on aimait dire en 2010): ne pas chercher à avoir l'air de quelque chose.

Juste exister. Fort.

monday through sunday I can turn a dance floor into a runway


Je pensais à cette citation en regardant le soleil s'être fait la malle environ cent fois cette semaine. C'est pas comme si mai était de nature un mois pourrie mais on va pas se mentir que ça n'a absolument pas aidé. Après, je dis ça aussi parce que je suis allée voir Die My Love (ce qui n'était en fait absolument pas une idée à suivre) et que j'ai regardé la collection Gucci (oui j'ai du retard, je pense que je vais essayée d'être plus sage et de mieux suivre le calendrier et vous présenter mes favoris) (oui, j'ai envie de renouer avec ma passion profonde, à savoir chier sur des fringues hors de prix) (en même temps, la matière est là, difficile de passer à côté).

Sinon, rien de spécial. A part que j'ai beaucoup pensé aussi au thème du Met Gala, but in a academic way, que j'ai mangé un super hot dog végé et que Charli XCX rentre dans sa nouvelle era (il était temps que quelqu'un s'occupe de faire revenir le crack pour l'été après le brat summer, ça a beaucoup manqué l'année dernière).

Bon week end sweeties.

there’s a party in my head but nobody knows the address


Je lisais une interview de Marion Cotillard.

Pourquoi elle? Aucune idée. Pas de raison particulière. Juste ce truc qu'on fait tous. Traîner sur Internet, cliquer machinalement, lire entre deux mails, entre deux vides. Le titre était là, j'ai cliqué. Voilà.

Et là, au détour d'une question sur le maquillage, parce que forcément, un jour, on finit par parler du maquillage, c'est la loi du genre, elle sort cette phrase:

"Se maquiller, c'est se déguiser, pas se cacher."

J'ai relu une fois. Puis deux. J'ai attendu que ça fasse tilt. Que quelque chose se passe dans ma tête ou dans mon ventre. Rien.

Ou plutôt si. Un truc arrive. Une petite musique. Comme un balancement entre déguiser et cacher, juste ce qu'il faut pour que ça paraisse profond. Ça brille, c'est propre, ça a l'air de vouloir dire quelque chose mais sans jamais franchir la ligne rouge. Une phrase-écran. Indolore. Photogénique. Le genre de formule qu'on balance en story Instagram sans que personne vienne te demander "mais c'est quoi le putain de rapport?"

Et franchement, on ne peut pas en vouloir à Marion Cotillard. Elle répond à une commande. C'est son boulot, à ce moment précis. Elle est là pour ça. Faire joli avec les mots.

Parce que quelqu'un, quelque part, un journaliste un peu fatigué, un attaché de presse survitaminé, toute une industrie de l'image, quoi, a décidé un jour que l'artiste ne pouvait plus juste faire son taf. Faire des films, ce n'est plus assez. Chanter, jouer, peindre, danser.Trop léger. Il faut parler de ce qu'on fait. Et commenter le commentaire. Et mettre tout ça en altitude, une altitude tellement élevée, tellement brumeuse, que plus personne n'oserait lever la main pour dire: "Euh, je comprends rien, mais surtout, j'ai l'impression qu'il y a rien à comprendre."

La profondeur par opacité. L'intelligence par évaporation. Ça marche à tous les coups.

Alors ils apprennent la langue. Pas la vraie. Une langue officielle de la pensée artistique. Reconnaissable dès les trois premiers mots. Les formules antithétiques, les concepts en mousse, les vérités qui résonnent comme un gong en carton. "C'est à la fois fragile et puissant." "Le vide est un plein." "Se maquiller, c'est se déguiser, pas se cacher." Dis ça d'une voix calme, avec un léger sourire mystérieux, et tout le monde applaudira.

Mais dire "J'en sais rien", "Ça m'amusait sur le moment", "C'est un peu con mais c'est comme ça", ça, c'est mort. Trop simple. Trop humain. La simplicité est devenue suspecte. Elle signalerait un manque de tenue intellectuelle, une absence de hauteur, presque une faute de goût. Une faute professionnelle, même.

Résultat des courses: à force de tout sur-signifier, on vide tout. Le discours gonfle comme un baudruche. L'œuvre, elle, rétrécit. On ne regarde plus ce qui est fait, le film, la chanson, la gueule du tableau. On traque ce qui est dit autour. Et parfois, souvent, on finit par confondre les deux. On juge le film à l'aune de l'interview. On évalue le peintre sur sa capacité à raconter des salades conceptuelles. Le making-of émotionnel devient plus important que l'objet lui-même.

C'est là que je deviens un peu véner.

Parce qu'il y aurait quelque chose de carrément politique, presque punk, à réhabiliter la bêtise discursive des artistes. Pas l'anti-intellectualisme de comptoir. Le genre qui dit "de toute façon les intellectuels, tous des branleurs". Non. Juste l'honnêteté. L'humilité de dire: certaines personnes sont géniales avec leurs mains, leur voix, leur corps en mouvement, leur regard sur le monde, et assez médiocres, voire nulles, quand il s'agit de mettre des mots sur tout ça.

Et alors? C'est pas une tare. C'est même souvent un signe. Le signe que le geste est premier. Que le truc important résiste à la langue. Que l'œuvre tient encore debout sans avoir besoin de béquilles intellectuelles, sans sous-titres explicatifs.

Mais on n'entend plus ça. On entend du "se déguiser, pas se cacher". Du lisse, du calibré, du suffisamment vague pour ne jamais froisser personne, et surtout pas la carrière. Parce que le vrai danger, c'est pas d'être faux. C'est d'être repérable. C'est de se mouiller un peu, de dire un truc un peu bancal mais vrai, un truc qui pourrait être retourné contre toi en interview un jour.

La phrase de Cotillard, dans son genre, c'est un chef-d'œuvre d'adaptation. C'est le son que fait quelqu'un qu'on a dressé à ne jamais se taire, mais à ne jamais rien dire de travers non plus. Une beauté liquide. Et derrière, l'usine à formules tourne encore, prête à nous sortir demain "Porter un manteau, c'est s'envelopper, pas se cacher." "Prendre le métro, c'est se déplacer, pas se perdre."

On étouffe, un peu, non ?

Alors parfois, juste parfois, j'aimerais qu'un artiste regarde le journaliste droit dans les yeux et lâche: "Ecoute, je me maquille parce que j'aime bien, ça me fait une belle gueule et puis ça me détend. C'est tout. La prochaine question." Ça nous changerait. Ça nous ferait peut-être même du bien. Du respirable.

I left the radio on just to hear someone lie to me softly


Ce qui est profondément pénible avec la phase lutéale, ce n’est pas juste l’inconfort, le ventre gonflé ou la fatigue molle, ça, à la limite, on pourrait encaisser. Non. C’est ce truc beaucoup plus insidieux. L’impression que le sol se dérobe sous tes pieds pour absolument n’importe quoi. Une phrase banale devient une attaque. Un silence devient un rejet. Une journée normale devient une épreuve. Tu passes ton temps à réajuster ton équilibre comme si tu marchais sur un tapis roulant mal réglé. Et ça épuise. Vraiment. C’est un bruit de fond, constant. Un caillou dans la godasse, mais genre un caillou intelligent, qui change de place exprès pour que tu ne t’habitues jamais.

Alors évidemment, t’as toujours un mec (souvent très gainé, très sûr de lui, avec une gourde en inox et une passion pour les douches froides), qui va te dire que tu te cherches des excuses. Que tout est dans le mindset. Que si tu voulais vraiment, tu pourrais transformer ça en opportunité de croissance personnelle. Et là, franchement, j’ai envie de lui dire: mais croissance de quoi? De qui? À quel moment on a décidé que chaque inconfort devait devenir un TED Talk?

Parce que le fond du problème, ce n’est même pas de trouver des excuses. C’est juste une requête très simple, presque modeste. Est-ce que je peux avoir, de temps en temps, une seule putain de bonne journée? Une journée où rien ne gratte, rien ne déborde, rien ne vrille. En quoi c’est une demande déraisonnable? Pourquoi ce passage obligé par une espèce de mini chemin de croix mensuel? J’ai l’air de vouloir expier quelque chose? J’ai signé où?

Et puis cette idée qu’il faudrait accepter, embrasser, transcender. Non. A un moment, on a le droit de dire que c’est pénible, point. Sans en faire une quête initiatique. Sans convoquer des métaphores grandiloquentes. Juste reconnaître que ton propre corps décide, pendant quelques jours, de te mettre en mode version bêta instable, et que toi tu dois continuer à répondre à des mails, être aimable, prendre des décisions, faire semblant d’être une personne cohérente.

Après, soyons honnêtes, il y a aussi un certain alignement cosmique assez drôle. Cette phase tombe souvent au moment où ton énergie baisse… et, comme par hasard, le calendrier social te propose des échappatoires. Les ponts de mai, les jours fériés, cette espèce de flottement collectif où plus personne ne fait semblant d’être productif. Là, pour une fois, le corps et le monde extérieur se mettent d’accord. Ralentis. N’insiste pas. Ne force rien. Fais le strict minimum syndical, et encore, si vraiment t’as la foi.

Donc très bien. Suivons le mouvement. Ne rien foutre devient presque un acte d’intelligence stratégique.

De toute façon, on va tous mourir.

Ce n’est pas du nihilisme.

C’est juste le SPM qui parle, avec un sens aigu du timing.

the party ended hours ago and I'm still explaining myself


Je regardais Euphoria et Hunter Schafer est apparue à l'écran et j'ai eu cette pensée très sobre: putain, c'est une déesse. Non, vraiment. Je pense même que c'est comme ça que la religion a été inventée. Un de nos ancêtres a croisé quelqu'un qui lui ressemblait exactement, et il s'est dit que ça ne pouvait pas venir de la terre. Logique imparable. Elle a ce truc des femmes fatales des années 30, ce magnétisme qui donne envie de fumer des cigarettes dans un appartement sombre et de prendre de mauvaises décisions. Je veux la voir dans un film noir, Hollywood dorée, ombres expressionnistes, le tout. Je ne demande plus grand-chose à la vie, mais qu'on m'accorde ça avant que je crève.

Nouvelle semaine. J'ai un nombre indécent de trucs en cours et une capacité de concentration qui, disons-le, ne plaide pas en ma faveur. J'avais décidé, dans un élan d'optimisme qui ne me ressemble pas, de me foutre des horaires pour être sûre de tout faire et de ne rien remettre au lendemain. Sauf que j'avais oublié un détail d'importance : je suis capable de transformer une heure en un truc élastique et théoriquement infini. Résultat, l'heure ne finit jamais, et ce que je devais y caser non plus. Je suis à deux doigts de tester la méthode qui consiste à mettre ses fringues à l'envers et marcher à reculons pour rebooter son système neuronal. Oui, ça existe, oui, j'y ai pensé sérieusement.

A la place, j'ai eu l'idée lumineuse de relancer Girls. Premier épisode. Je ne sais pas ce que j'espérais exactement, peut-être la confirmation que Lena Dunham était bien une voix de sa génération. Ce qu'elle est. Juste pas nécessairement la meilleure. Et franchement, vous avez vécu ça comment, vous, à l'époque? Vous regardiez ces filles être absolument toxiques et vous les aimiez quand même, alors que vous étiez très probablement en train de cancel des potes pour exactement les mêmes raisons. Les années 2010, c'était un niveau de dissonance cognitive qu'on n'a pas encore vraiment soldé.

Sauf Jessa. Jessa, toi, je t'aime dans tous tes travers. Tu es la seule qui assume le chaos au lieu de faire semblant de le gérer.


Sinon, j'ai enfin écouté un peu de nouveauté et je ne peux vous conseiller que l'album Carve, de Kathryn Mohr. Je trouve qu'elle est parfaite si vous aimez marcher dans la rue en détestant la vie alors qu'il fait un soleil de plomb. Peut-être que je reviendrai bientôt avec une note sur mes dernières lectures (ça fait longtemps qu'on a pas parlé livre ici) (mais c'est aussi parce que je prépare mon podcast) (oui, un podcast, vous ne rêvez pas) (après, j'espère que vous n'êtes pas pressé) (je vais marcher à reculons, ça va peut-être me foutre un coup de pied au cul).

I kept the parts you didn’t want


Je crois que je détourne complètement les shootings de mode, et je ne suis même pas certaine que ce soit récupérable. Ils sont censés produire du désir, orienter le regard, fabriquer une envie assez précise, presque disciplinée. Mais chez moi, ça dévie immédiatement. Je ne regarde pas les vêtements, ou alors de façon périphérique, comme un décor qu’on oublierait en sortant d’un film. Je ne retiens ni les marques, ni les pièces, ni même les silhouettes au sens commercial du terme.

Ce que je regarde, en réalité, c’est ce que l’image fait en moi, et surtout ce qu’elle autorise.

Très vite, le shooting cesse d’être une vitrine pour devenir une zone de projection. Une surface instable, presque active, sur laquelle viennent se déposer des choses que je ne formule pas ailleurs. Je ne me demande pas si c’est beau, encore moins si c’est réussi. Je me demande pourquoi ça accroche, pourquoi ça insiste, pourquoi ça revient même après coup, comme une pensée qui refuse de se laisser classer. Et souvent, ce qui me retient n’est pas agréable.

C’est un détail minuscule, presque déplacé. Une dureté dans un regard, une façon d’être absente sans disparaître, une tension dans le corps qui n’a rien de séduisant au sens classique. Ce sont des signes faibles, mais ils ouvrent quelque chose de beaucoup plus large. Parce qu’à cet endroit précis, je ne regarde plus vraiment l’image. Je me reconnais dans une version de moi que je ne mets pas en circulation.

Des versions plus fermées, plus tranchées, parfois même un peu inhospitalières.



Et c’est là que ça devient inconfortable, parce que ce que j’admire n’est pas toujours ce que je voudrais devenir. Il y a une confusion assez nette entre l’esthétique et l’éthique, entre ce qui est beau et ce qui est vivable. Certaines images rendent désirables des états qui, dans la réalité, seraient peut-être solitaires, voire un peu durs. Comme si la beauté ne servait pas seulement à embellir, mais à rendre fréquentable ce qui, autrement, resterait à distance.

Une froideur peut devenir une ligne. Un retrait peut passer pour de la maîtrise. Une forme d’indifférence peut presque ressembler à de la puissance.

Et je me rends compte que ce glissement me fascine.

Les shootings de mode ne vendent pas seulement des objets, ils proposent des manières d’être au monde, souvent très construites, très contrôlées, parfois presque inhumaines dans leur précision. Et moi, je ne les consomme pas, je les teste intérieurement. Je les laisse entrer juste assez loin pour voir ce qu’ils déplacent, ce qu’ils révèlent, ce qu’ils dérangent.

C’est une expérience mentale, mais aussi presque morale.



J’essaie des postures, des distances, des formes de présence, comme on essaierait des rôles, sauf qu’ici, il n’y a pas de scène, pas de public, juste un face-à-face assez silencieux avec ce que l’image réveille. Et parfois, ce que ça réveille n’est pas particulièrement flatteur. C’est plus sec, plus ambigu, moins aimable. Mais c’est aussi plus précis.

Je sais très bien que je ne serai jamais ces silhouettes-là, et au fond, ce n’est pas une limite, c’est une condition. Parce que ce qui compte, ce n’est pas l’identification, c’est la tension. Cet endroit où l’image ne coïncide pas tout à fait avec moi, mais où elle ne m’est pas non plus étrangère. Où quelque chose résiste, mais où quelque chose insiste encore plus. Comme une hypothèse sur moi-même que je ne peux pas complètement vérifier.

Au fond, je ne regarde pas la mode pour me projeter dans une version améliorée de ma vie. Je la regarde comme un outil un peu détourné, presque clandestin, pour explorer des zones de moi qui ne passent pas toujours par le langage. Et si ces images me marquent, ce n’est pas parce qu’elles sont belles.

C’est parce qu’elles me mettent face à des formes de vérité que je ne choisis pas entièrement.

I left my shoes on just in case I had to run


Je me rends compte d’un truc un peu gênant. Je ne vais presque plus au cinéma. Pas moins qu’avant, non. Presque plus du tout. Ce n’est même pas une décision, c’est une érosion. Un glissement discret vers autre chose, ou vers rien, ce qui est encore plus inquiétant.

J’y ai pensé aujourd’hui parce que c’est mon demi-anniversaire. Oui, ça existe. C’est une date parfaitement inutile, donc absolument idéale pour faire un bilan. Pas un vrai bilan sérieux avec tableaux Excel et objectifs SMART, plutôt une autopsie douce, sans gants. Et le verdict est assez sec: ces derniers mois ont une densité discutable. Rien de franchement catastrophique, rien de mémorable non plus. Une sorte de zone tampon entre deux choses qui n’arrivent pas.

Le cinéma, dans tout ça, devient un bon indicateur. Avant, j’y allais pour voir, pour ressentir, pour sortir avec quelque chose, une image, une phrase, une humeur. Maintenant, j’y pense comme on pense à quelqu’un qu’on ne rappelle jamais. Pas de conflit, pas de rupture officielle. Juste une disparition progressive. Comme si je n’avais plus vraiment envie de me laisser happer pendant deux heures dans une salle noire, à heure fixe, avec des inconnus. Comme si mon attention était devenue trop fragmentée, trop méfiante. Ou trop paresseuse.

Même chose côté musique, d’ailleurs. J’écoute encore, évidemment. Mais je n’explore plus vraiment. Les nouveautés me passent un peu au-dessus, comme des trains que je regarde filer sans monter dedans. Je reste sur des vieux trucs. Des valeurs sûres, ou plutôt des refuges. Des morceaux déjà digérés, déjà intégrés, qui ne demandent aucun effort. C’est confortable, mais ça dit quelque chose. Peut-être une forme de fatigue. Ou de saturation.

J’ai quand même fait un léger détour par Olivia Rodrigo. Pas par conviction profonde, soyons honnête. Plutôt par curiosité géographique. Son clip navigue entre Londres et Paris, et ça, ça m’a accrochée. J’ai toujours eu un faible pour l’Eurostar. Il y a quelque chose d’absurde et de parfait dans cette idée: disparaître sous la mer pour réapparaître ailleurs, propre, coiffée, presque transformée. Une transition nette. Une illusion de maîtrise.


La version avec Versailles, en revanche, me laisse plus froide. Trop décorative, peut-être. Trop consciente d’elle-même. Comme si le lieu écrasait le reste. Alors que Londres-Paris, c’est autre chose. C’est un mouvement. Une ligne. Une promesse de passage.

Et au fond, c’est peut-être ça qui manque depuis quelques mois. La sensation de passage. D’un état à un autre. D’un point A à un point B, même approximatif. Là, j’ai plutôt l’impression de tourner en rond dans une zone intermédiaire, sans vraie direction, sans vraie rupture.

Ce n’est pas dramatique. Ce n’est même pas vraiment triste. C’est juste…plat. Et le plus troublant, c’est que je m’en accommode assez bien.

Mais bon. Demi-anniversaire oblige, on peut au moins faire semblant de noter ça quelque part, comme une observation clinique. Moins de films, moins de nouveautés, plus de repli. A voir si c’est une phase, ou le début d’un nouveau standard.

there’s a crack in the room and it sounds like my name

 

Il y a, dans le lâcher-prise, quelque chose de profondément louche. Pas doux, pas apaisant. Louche. Comme ces silences trop propres après une dispute, où tu sais que personne n’a gagné mais que tout le monde a décidé de faire semblant. Le corps se détend, oui. Mais il y a une arrière-pensée. Une petite voix qui murmure: "tu abandonnes ou tu comprends enfin?" Et la réponse ne vient pas.

La journée a démarré de travers, sans panache. Rien de spectaculaire. Pire. Une inertie grise, compacte, administrative. Et ce rêve. Encore un. Un homme que j’aime bien, catégorie dangereuse, celle des gens qui ne font pas de bruit mais qui déplacent des plaques tectoniques entières, me dit qu’il m’a aimée. Avant. Passé archivé. Dossier clôturé. Il n’y a pas de scène, pas de drame, pas de violons. Juste une information. Froide, nette, irréfutable. Il m’aimait. Il ne m’aime plus. Entre les deux, manifestement, j’étais occupée ailleurs. Ou nulle part.

C’est ça, le point. Pas le rejet. Pas la perte. Le décalage.

Arriver hors synchronisation. Toujours.

Pas en retard de cinq minutes, ça, c’est socialement récupérable. Non. En retard d’une saison entière. Arriver quand les choses ont déjà muté, quand les décisions ont été prises, quand les sentiments ont changé de propriétaire. Comme entrer dans une pièce et comprendre immédiatement que la conversation importante vient d’avoir lieu, juste avant toi. Il reste des miettes, des regards évités, et cette sensation très précise. Tu n’étais pas prévue.

Je pourrais en faire une ligne claire, presque élégante.
Spécialité désynchronisation chronique.
Niveau expert. Expérience solide. Résultats constants.

L’avance, elle, a quelque chose de clinique. Elle observe, elle prend la température, elle mesure. Elle installe le décor avant même que les acteurs n’arrivent. Elle a le luxe de l’anticipation. Moi, non. Moi, je suis du côté du rattrapage impossible. J’interviens quand tout est déjà écrit, quand les marges de manœuvre ont été consommées. Je ne participe pas, je constate.

Et le plus absurde, c’est que ce n’est même pas un problème de capacité. Ce n’est pas que je ne peux pas arriver à l’heure. C’est que je ne le fais pas. Comme si une partie de moi sabotait méthodiquement toute tentative d’alignement. Comme si être dans le bon tempo relevait d’une imposture que je refuse d’endosser. Alors je reste à côté. Toujours légèrement à côté. Suffisamment pour que ça ne fonctionne pas. Pas assez pour que ce soit franchement tragique. Une erreur de calibration.

Je ne suis pas rongée par les remords, ce serait trop noble, presque flatteur. Les remords impliquent une faute, une action, un choix assumé. Moi, je collectionne autre chose. Les regrets. Plus ternes. Plus diffus. Ça ne brûle pas, ça s’accumule. Ça se dépose, couche après couche, comme du calcaire dans les tuyaux.

Un bocal, oui. Un bocal à regrets. Bien fermé, bien rangé, parfaitement inutile.

On devrait industrialiser ça. Sérieusement. Les vendre en libre-service, entre les paquets de cigarettes et les jeux à gratter. Avec un packaging sobre, presque chic.

Regrets: édition classique.
Effets secondaires: ruminations nocturnes, scénarios alternatifs, dialogues jamais tenus.
Posologie: illimitée, malheureusement.

Ce serait honnête, au moins. Plus que tout le reste.

Et puis il y avait Elfrida. Toujours les vieilles femmes pour poser des hypothèses que personne n’a envie d’entendre. Elle disait, sans ironie, sans pathos, que si je ne bougeais pas, ce n’était peut-être pas un défaut. Que ce n’était pas forcément de la peur ou de la paresse. Que c’était peut-être…une position juste.

Pas juste au sens moral. Juste au sens précis.

Que s’agiter dans tous les sens ne garantit rien, sinon de participer au bruit général. Que rester, parfois, ce n’est pas subir. C’est refuser de jouer une partition qui ne t’appartient pas. Arrêter de se comporter comme si tout était urgent, comme si tout dépendait de toi, comme si rater un timing équivalait à rater sa vie.

Je ne vais pas faire semblant. Cette idée m’agace encore. Elle a quelque chose de trop propre, presque provocant. Parce qu’elle implique que le problème n’est pas forcément le retard. Ni même le raté. Mais le regard posé dessus. Que ce que j’appelle arriver trop tard pourrait être, vu d’un autre angle, une manière extrêmement rigoureuse d’éviter ce qui ne devait pas être vécu. Et ça, c’est difficile à avaler. Parce que ça retire une chose essentielle. L’illusion qu’il y avait une bonne version de l’histoire, quelque part, à portée de main, et que je l’ai manquée.

Peut-être qu’il n’y avait rien à rattraper.

Peut-être que je ne suis pas en retard.

Peut-être que je suis exactement, froidement, précisément, à l’endroit où tout échoue juste assez pour ressembler à une trajectoire.

every day I work so hard bringing home my hard earned pay

 

Bien évidemment que la vie est une fête. Enfin, je dis surtout ça parce que j'ai acheté du saumon fumé et le saumon fumé, je le réserve toujours pour de très grandes occasions, comme par exemple le fait de n'avoir tué aucun de mes collègues. 

Merci de me féliciter.

i started a war

 

Je hais les quinquas en concert. Je pensais ça au concert de Vanessa Paradis. Vraiment. Le pire public jamais conçu par l’ennui et le mauvais vin. Les gamins, passe encore: ils découvrent tout, ils vivent chaque note comme une révélation divine, ils hurlent, ils pleurent, ils font des pogos pathétiques mais sincères. C’est mignon. C’est la jeunesse qui bosse, laissez-les suer.

Mais les quinquas…putain. Vous mettez quoi dans votre café le matin? Du venin de guêpe mélancolique? Du ressentiment en granulés? Parce que dès qu’on ose leur dire "excusez-moi, vous êtes sur mon pied" , ils vous regardent comme si vous veniez de les insulter sur mille générations. Pardon monseigneur, j'ignorais que j'étais sur votre bout de territoire, c'était donc ça l'odeur d'urine.

Il y avait cette vidéo assez drôle qui disait que la génération X avait été élevée par des rats génétiquement modifiés dans des égouts nucléaires. Et moi, je pense que c’est un compliment. En réalité, ce sont juste les premiers humains à avoir affronté la drogue, le sexe et les responsabilités sans jamais apprendre à gérer aucun des trois. Résultat: des ados de 55 ans, immatures, instables, et qui font la gueule parce que le groupe joue un tout petit peu plus fort que sur l’album original.




Mais nous, les millenials, franchement, c’est pas pareil. C’est même l’inverse. On ne va même plus aux concerts, déjà, parce qu’il y a trop de monde et que les bouchons d’oreille universels ne sont pas en solde.

Nous, le monde, on ne l’a pas pris comme une attaque personnelle. On l’a pris comme un Happy Meal. Un Happy Meal éternel. Tu vois le truc? Le jouet en plastique, il est déjà cassé avant même d’ouvrir la boîte. Les frites, elles sont molles, mais c’est pas grave, parce qu’on a lu que les frites molles, c’est meilleur pour l’intestin. Et la boisson, c’est un jus de pomme décevant. Mais on fait la queue avec le sourire. Pourquoi? Parce qu’on ne sait plus faire la gueule. On a oublié. C’est la quarantaine. On a les jambes lourdes et mal au dos.

Justin Bieber a chanté à Coachella. Et moi, je ne te cache pas, je n’ai même pas haussé un sourcil. J’étais occupé à gonfler la roue arrière de mon vélo cargo. Tu connais le vélo cargo? C’est un vélo qui pèse le poids d’un petit rhinocéros, dans lequel tu mets en vrac tes deux enfants qui ne veulent pas mettre leurs chaussures, un panier d’amour en osier avec des patates douces bio (mais elles pourrissent, elles pourrissent toujours), une couverture en laine de mérinos qui a coûté un rein, et un flacon d’huile essentielle de lavande pour les moments de crise. Et tu pédales. Tu pédales en te disant que l’apocalypse, elle va bien finir par arriver. Et quand elle arrivera, toi, t’auras ton vélo cargo. Et tes gourdes. Tu seras prêt. Sauf que l’apocalypse, elle n’arrive jamais. Elle est en retard. Comme le RER B un jour de grève.

Alors du coup, tu fais des après-midi art thérapie chez Babette. Babette, elle a 75 ans, elle porte des chaussures en cuir de scarabée recyclé, et elle était psychomotricienne dans les années 90 (ça veut dire qu’elle a vu des gens nus pleurer sur des tapis). Aujourd’hui, elle nous emmène en forêt avec son Yorkshire Pimousse. Pimousse, c’est une boule de nerfs qui tremble comme une feuille de salade dans une essoreuse électrique. Babette nous dit: "Accueillez votre colère, les enfants." Mais nous, on n’a pas de colère. On a les jambes lourdes. Et on a mal au dos. On a mal au dos depuis qu’on a 35 ans. Et puis aussi, on a une collection de leggings. Pas des leggings normaux, non. Des leggings avec des motifs caméléon, des motifs fractale psychédélique, des motifs "je suis une panthère mais je vais me coucher à 21h30." Et des chaussures de randonnée à 250 euros. Sauf qu'on ne randonne jamais. On va chercher le pain. Mais on est équipés pour gravir l’Himalaya. Parce que c’est ça, être millenial: préparer l’Himalaya, mais ne jamais quitter la cuisine.

On a arrêté de boire. Je ne te dis pas qu’on ne boit jamais, si, on boit du kombucha, qui a un goût de chaussette fermentée mais c’est bon pour le microbiote. Par contre on ne vomit plus nos repas dans des soirées. Maintenant, on vomit nos repas en regardant des tutos danse-pilates-yoga sur Instagram. Des gens qui se filment dans leur salon en parlant de flow et de non-jugement de la hanche. Toi, t’es là, dans ton canapé, avec un bol de brocolis Lidl. Des brocolis. Tu ne manges que ça. Parce que soit des vegan soit t'es au chômage. Alors tu manges des brocolis vapeur, sans rien, et tu pleures doucement sur ta recherche d'emploi / ton poste actuel. Tu envoies un sms à Babette. Babette te répond un smiley cœur. Pimousse aboie sur une ombre.

Bref. Nous, les millenials, on n’est pas amers. On est résignés avec accessoires. On a transformé le syndrome de l’imposteur en philosophie de vie, le mal de dos en signe extérieur de richesse, et l’angoisse climatique en prétexte pour acheter des chaussures trop chères. On n’a même plus besoin d’aller en soirée. On a Babette. On a Pimousse. On a nos brocolis. Et on se dit que, franchement, l’apocalypse, si elle pouvait arriver un mercredi après la livraison du drive, ce serait pratique. Parce que le mercredi, on a art thérapie. Et on ne va quand même pas rater ça.



(C'est faux, tout ce qui vient avant 1980, on vous emmerde).