W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
walk on the wild side
I love you mom
J’aurais aimé avoir un frère et une sœur.
Pas des amis. Parce que les amis, c’est une invention géniale, mais c’est une invention. Ca se construit, ça s’entretient, ça peut se défaire. La fratrie, non. La fratrie, c’est un accident géologique. Un truc qui vous tombe dessus avant même que vous ayez votre mot à dire. Et c’est précisément cette violence douce que je voulais. Cette obligation partagée. Ce contrat qu’on n’a pas signé mais qu’on ne peut pas déchirer.
Quand j’étais môme, ce n’était vraiment pas l’idée des amis qui me branchait. Les copains, c’est bien, mais ce n’est pas ça. Ca ne remplace pas ce truc précis que j’avais dans la tête et que je n’arrivais pas vraiment à articuler, mais que je ressentais avec une clarté absolue. Non, moi, c’était la fratrie. L’idée de la fratrie. Ce concept un peu flou et lumineux que je portais avec moi comme une conviction profonde et totalement irrationnelle. Une espèce de religion domestique sans dieu ni livre sacré.
Ce qui est drôle (objectivement drôle, pas subjectivement), c’est que mes parents avaient des frères et des sœurs. Et que l’exemple concret que ça m’a donné a toujours été, comment dire, dysfonctionnel serait un euphémisme poli. Disons que les relations fraternelles dans ma famille élargie n’auraient pas fourni le matériau idéal pour une campagne publicitaire sur les joies de la vie en tribu. On était plus dans le silence radio pendant trois ans pour une histoire de vase hérité. Et pourtant. Je m’en foutais complètement. J’avais envie d’y croire quand même, avec cette capacité qu’ont les enfants de regarder la réalité droit dans les yeux et de décider qu’elle a tort. La réalité, pour un enfant, ce n’est pas ce qui est, c’est ce qui résiste.
Je le répétais beaucoup à ma mère quand j’étais petite. Avec insistance. Avec cette énergie de lobbyiste en herbe qui ne lâche pas son dossier. Et avec le recul, et la connaissance de certains dossiers que j’ai acquise depuis, notamment le dossier faire un enfant ne garantit pas qu’il s’entende avec l’autre, je regrette amèrement de lui avoir fait chier avec ça. Sincèrement. Du fond du cœur. Désolée maman, je n’avais pas toutes les informations. Je ne savais pas que la fratrie, dans la vraie vie, c’est souvent juste deux solitudes qui partagent le même micro-ondes.
Mais voilà, j’avais idéalisé la chose. Massivement. Avec un talent, qui, je dois le reconnaître, ne m’a pas quittée depuis. L’idéalisation, c’est mon carburant et mon moteur. C’est aussi ce qui fait que je pleure devant des pubs pour des yaourts.
Dans ma tête, avoir un frère ou une sœur, c’était une chose très précise. C’était avoir quelqu’un à disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour faire absolument tous les plans les plus débiles du monde. Pas les beaux plans, pas les plans ambitieux, pas les projets qu’on présente fièrement à des gens pour qu’ils nous admirent. Non. Les plans débiles. Ceux dont on n’est pas fier mais qu’on fait quand même parce que l’autre est là et qu’il ne jugera pas, parce qu’il est aussi débile que soi et que c’est exactement pour ça qu’on l’aime. La débilité partagée, c’est le vrai ciment. Pas les grandes valeurs.
C’est envoyer des textos constamment pour cracher sur les autres membres de la famille. Pas méchamment (enfin si, un peu méchamment) mais avec cet humour particulier qu’on ne peut avoir qu’avec quelqu’un qui a les mêmes références, le même vécu, les mêmes souvenirs traumatisants du réveillon de 2009 dont on ne parle jamais officiellement mais dont on sait tous les deux exactement ce qu’il s’est passé. Le réveillon où l’oncle a dit ça. Où la tante a fait cette tête. Où le gâteau s’est retrouvé par terre. Le texto envoyé depuis les toilettes pendant le repas de famille parce que sinon on ne tiendra pas. Le texto envoyé à 23h qui dit juste "tu te souviens de tonton au mariage de cousine Martine?" et l’autre répond "je ne dors jamais" et c’est tout, c’est suffisant, c’est parfait. Parce que le "je ne dors jamais", dans une fratrie, ça ne veut pas dire qu’on ne dort pas. Ça veut dire: "Je suis là. Je veille. Je garde la mémoire".
C’est aller chez l’un et chez l’autre pour piquer dans le frigo parce qu’on n’a pas envie de faire ses courses. Cette flemme viscérale et assumée qui est en réalité une forme de lien affectif déguisé. La flemme, quand on y réfléchit, c’est une preuve d’intimité. On ne prend pas la peine de faire semblant. Débarquer sans prévenir, ouvrir le frigo avec l’aisance de quelqu’un qui est chez soi parce qu’on est chez soi, manger debout devant la porte ouverte du réfrigérateur en commentant ce qu’on y trouve avec un mélange de critique gastronomique et de tendresse totale. "T’as encore acheté ce fromage infect". "Ferme mon frigo". "T’as pas de jambon?" "Va faire tes courses". Rester quand même deux heures. Parce que le fond du problème, ce n’est jamais le jambon. C’est la lumière jaune du frigo à 23h et la certitude que l’autre ne va pas te foutre dehors.
C’est arriver trois plombes en avance chez les parents pour faire des vidéos TikTok au lieu d’aider pour le repas de Noël. Etre convoqués pour éplucher des légumes et se retrouver affalés sur le canapé du salon à filmer des conneries avec le filtre qui vieillit ou celui qui transforme en personnage de dessin animé, pendant que la mère appelle depuis la cuisine avec une voix qui monte d’un demi-ton à chaque fois. Poster la vidéo. Obtenir deux cents vues. Se regarder avec la fierté tranquille de gens qui ont accompli quelque chose d’important. Parce que oui, faire une vidéo débile à deux, c’est important. C’est une façon de dire: "Nous, on existe ensemble. Et c’est plus fort que la dinde".
C’est critiquer les choix de vie des uns et des autres avec une franchise qu’on ne s’autoriserait avec personne d’autre au monde. Sérieusement, ce mec? Sérieusement, ce boulot? Sérieusement, cet appartement. Et l’autre qui répond du tac au tac parce qu’il n’a pas non plus sa langue dans sa poche et qu’il a des opinions très arrêtées sur tes propres choix de vie, tes propres mecs, ton propre appartement et notamment tes plinthes. Se foutre de nos gueules respectives avec une précision chirurgicale, viser exactement là où ça fait un peu mal mais pas trop, savoir exactement jusqu’où on peut aller parce qu’on se connaît depuis toujours, parce qu’on a grandi dans la même maison avec les mêmes névroses familiales et qu’on a développé ensemble une cartographie très précise de nos points faibles respectifs. Cette cartographie, c’est une arme et une preuve d’amour. On ne la donne à personne.
Tout ça pour finalement s’adorer à 4h du matin. C’est ça le truc. C’est ça que j’avais compris d’instinct à sept ans sans pouvoir le formuler. La dispute qui se dissout dans le rire, la vacherie qui se transforme en déclaration d’amour maladroite, ce moment très précis à 4h du matin où on est tous les deux épuisés et un peu ivres et qu’on dit des trucs vrais parce qu’on n’a plus l’énergie de faire semblant. T’es chiante mais je t’aime. Toi aussi t’es chiant. Je sais. S’écrouler de fatigue côte à côte comme quand on était petits. C’est ce moment-là, la fratrie. Pas les cadeaux de Noël. Pas les photos de vacances. C’est 4h du matin, la tête qui tourne, et l’autre qui est encore là.
Il n’y a jamais de trucs négatifs dans cette version. Je sais. C’est de l’idéalisation pure, j’en suis consciente, j’ai une psy pour ça et elle me le dirait si je le lui soumettais, elle me dirait sans doute que je fantasme une symbiose qui n’existe pas, que la vraie fratrie, c’est aussi des guerres de territoire, des préférences parentales, des comptes qui ne s’équilibrent jamais. Mais voilà ce que je pense. On a le droit de garder certaines idéalisations intactes. Pas toutes. Pas les dangereuses. Pas celles qui nous empêchent de voir les gens tels qu’ils sont. Mais celle-là, cette image d’une fratrie imaginaire et parfaite qui n’existe nulle part et certainement pas dans ma famille élargie, je n’ai pas envie de la déconstruire. Elle ne fait de mal à personne. Elle est juste là, douce et un peu floue, comme une photo légèrement surexposée d’une vie parallèle que je n’ai pas vécue mais qui me tient chaud quand même. Un peu comme un poêle qu’on allume en hiver sans savoir si le bois tiendra jusqu’au matin.
J’ai fini par trouver des gens qui remplissent certaines cases. Des amis qui piochent dans mon frigo sans demander, qui m’envoient des textos depuis les toilettes des dîners de famille, qui savent exactement où appuyer pour que ça fasse mal et qui le font quand même parce que c’est leur façon de dire "je te vois". Mais ça n’est pas pareil. Ca ne le sera jamais. Ils n’ont pas les mêmes références, ils n’étaient pas là pour le réveillon de 2009, ils ne savent pas ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là. Ils n’ont pas le code source. Ils ont juste le binaire exécutable.
please stop being so messy it hurts
Journée un peu difficile, contente que ce soit fini. J'ai finalement craqué et je me suis foutue sur un abonnement HBO Max parce que je trouve que ça fait parti des trucs d'adultes qu'il faut aimer dans la vie, comme le vin et les huitres (je n'aime ni le vin ni les huitres mais j'y travaille).
Sinon, Kiddo est revenue (rebienvenue Kiddo). Parce qu'il faut bien avoir un peu de bonnes nouvelles à annoncer de temps en temps.
(Ne cherchez pas, cette note ne sera pas plus longue pour le moment, attendez la prochaine, j'ai une lessive qui tourne).
namaste bitches - PART II
Ma journée yoga est toujours une bonne journée. Toujours. Sans exception. Avec une régularité qui frise le miracle statistique et qui mériterait franchement une étude sérieuse, des gens en blouse blanche, un budget conséquent, les grands moyens.
Je ne sais pas exactement pourquoi ça marche comme ça. Ma théorie, que j'ai développée dans ma tête pendant plusieurs séances de chien tête en bas donc elle est solide, c'est que l'univers a fini par piger que ce moment-là il est sacré. Pas sacré au sens encens-et-mantras-face-au-soleil-levant, quoique. Sacré au sens où l'univers, qui est globalement une entité peu fiable et d'une mauvaise foi assez spectaculaire la plupart du temps, a quand même eu la décence de noter dans son agenda que le jour yoga, on ne touche pas. On fournit. On donne. On met le paquet pour que je puisse enrouler mon corps dans des positions que la physique newtonienne n'aurait franchement pas anticipées et que mon squelette accueille avec une résignation qui me touche beaucoup.
J'aime vraiment beaucoup le yoga. Profondément. Avec une sincérité qui me surprend moi-même parce que je ne suis pas du genre à m'emballer pour les trucs qui demandent de la patience, du silence, de respirer par le nez. Et pourtant me voilà.
J'avais commencé pendant le Covid, comme beaucoup de gens coincés entre quatre murs avec leurs propres pensées pour seule compagnie qui ont réalisé qu'il fallait soit faire quelque chose de son corps soit devenir cliniquement fou. J'ai choisi le yoga plutôt qu'apprendre à faire du pain au levain et je maintiens que c'était la décision la plus sage de cette période. Le levain ça ne pardonne pas. Le yoga ça a de la mémoire mais pas de rancune.
Et j'ai gardé la pratique. Ce qui pour moi représente une performance en soi parce que j'ai aussi commencé la course à pied, la méditation guidée, le journaling du matin et l'espagnol. Ces quatre projets coulent désormais ensemble au fond d'un lac intérieur avec des pierres attachées aux pieds. Le yoga lui est resté. Allez comprendre.
Ca ne veut pas dire que c'est un but en soi hein. Je ne suis pas en train de vous vendre une enlightenment de supermarché. La preuve, ce matin encore un type a voulu faire son malin. Le genre de mec qu'on sent arriver à trois mètres, qui a besoin d'attention et qui choisit pour ça la technique du commentaire de trop, balancé avec ce petit sourire en coin censé être de l'humour mais qui n'est que de la provocation mal habillée, mal rasée, qui pue un peu la testostérone de comptoir. Et évidemment j'ai répondu à l'appel. Serviette de yoga encore dans la main, chevilles encore en train de récupérer, j'ai remis ce monsieur à sa place de la façon la plus directe et la plus hostile qui soit. Parce que je suis une bagarreuse dans l'âme, c'est constitutif, c'est gravé quelque part dans l'ADN, on ne retire pas ça avec des salutations au soleil aussi bien exécutées soient-elles. On travaille avec, pas contre.
Et c'est là que ça devient intéressant.
J'ai décidé d'arrêter les conneries. Les miennes, celles que je me faisais à moi-même. Cette habitude qu'on développe sans s'en rendre compte de baisser le volume, de ne pas oser parler trop fort, de s'excuser d'occuper l'espace, d'exister avec un peu trop d'intensité pour le confort ambiant. De se faire petite, et j'ai pas besoin qu'on m'aide là-dessus, je fais moins d'1m60, la nature s'en est chargée sans me demander mon avis.
Ce truc qu'on appelle pudiquement ne pas avoir la santé mentale d'être moins calme, c'est souvent juste du rétrécissement volontaire. Un mécanisme de survie qui devient à un moment une prison de confort où on se cogne les coudes mais où on finit par trouver que c'est pas si mal, que ça pourrait être pire, que c'est correct. C'est très mal.
J'ai compris que ma santé mentale, la vraie, celle qui ne s'effondre pas au premier courant d'air, c'était de nourrir les vagues. Pas les aplatir, pas les gérer, pas les contenir dans des formes acceptables pour les amateurs de mer étale. Les nourrir, histoire qu'elles montent haut, qu'elles soient visibles, qu'elles en imposent, qu'elles fassent un peu peur si nécessaire. Parce que je fais moins d'1m60, j'ai pas trente-six moyens de montrer que j'existe, je ne suis pas encore au stade de baisser mon falzar pour pisser sur le territoire à la manière des grands mammifères dominants, quoique l'effet de surprise ne serait pas négligeable et le rapport coût-bénéfice mériterait d'être étudié sérieusement. Donc les vagues c'est mon infrastructure. Ce qui fait que j'occupe l'espace autrement qu'en m'excusant d'y être.
Tout ça pour dire que oui le yoga m'a apaisée, il a poncé quelques aspérités, huilé quelques rouages, rendu le silence moins hostile. Mais ce qu'il m'a surtout donné c'est la force de mener les combats nécessaires. Ceux vers l'extérieur quand un type fait son chihuahua-qui-ne-se-sait-pas-chihuahua à 9h du matin. Et surtout ceux vers l'intérieur, nettement plus épuisants et nettement moins spectaculaires, pour maintenir un statu quo avec moi-même. Cet équilibre précaire négocié chaque jour entre la bagarreuse et celle qui respire, entre le namaste sincère et le va te faire foutre tout aussi sincère.
Les deux coexistent. Les deux sont nécessaires. Les deux sont moi. Personne n'a dit que j'étais simple, hein.
in heaven lost my taste for hell
J'ai Help I'm Alive de Metric en boucle dans le crâne depuis ce matin et franchement c'est pas la pire façon de commencer une journée. Emily Haines, où t'es passée, qu'est-ce que tu deviens, est-ce que tu vas bien, ces questions que je pose dans le vide avec la certitude absolue qu'elles n'atteindront jamais leur destinataire, comme la plupart de mes conversations importantes.
Il y a des groupes qui restent soudés à une époque avec une précision chirurgicale. Pas ancrés dans leur temps comme on dit poliment, non, coulés dans le béton, façon scène de crime. Metric, c'est ça. Un moment hermétiquement scellé, une capsule temporelle qui, quand elle s'ouvre, te libère une bouffée d'air chargée d'une énergie très particulière. Celle de sortir d'un sommeil profond et légèrement coupable, d'attraper la première hache qui traîne, de chausser des lunettes de soleil, et de fixer l'horizon avec le sentiment absolument injustifié mais terriblement jouissif que tout est encore possible. Je range Help I'm Alive exactement au même endroit que Spitting Off The Edge of the World des Yeah Yeah Yeahs. Même tiroir, même vibration, même sensation d'être à la fois la survivante et celle qui met le feu.
Donc. J'ai trouvé cette photo des Spice Girls par hasard sur Pinterest et ça a déclenché, comme souvent, une petite avalanche intérieure.
J'aime beaucoup Pinterest. C'est un endroit qui nourrit simultanément mon monde intérieur et ma nostalgie dévorante, deux locataires qui cohabitent chez moi depuis toujours et qui, contrairement à ce qu'on pourrait craindre, ne se disputent presque jamais le loyer. Pinterest, c'est aussi l'art de tomber sur des clichés dont on ignorait l'existence et qui, pourtant, semblent avoir toujours occupé un recoin de soi. La mémoire d'une vie parallèle. Le grenier d'une maison qu'on n'a jamais habitée mais qu'on reconnaît.
La photo des Spice Girls m'a envoyée directement dans un fantasme très précis: j'aurais adoré tenir un blog à dix ans.
Pas un blog timide, hein. Un blog total. Un blog qui aurait été mon œuvre, mon manifeste, mon territoire souverain dans un monde qui n'avait pas encore compris à quel point j'avais raison sur tout. J'y aurais foutu des photos des All Saints, de Carolyn Bessette-Kennedy et de DiCaprio à toutes les sauces et sans la moindre once de honte (parce que le goût, à dix ans, c'est de la conviction pure, non diluée par l'ironie). Le design aurait été calqué sur Romeo + Juliet de Baz Luhrmann, évidemment, avec des polices dorées sur fond sombre et peut-être des petites étoiles animées si j'avais été vraiment inspirée ce jour-là.
J'aurais raconté à quel point ma mère ne comprend rien à la mode, et que mes baskets portées avec un jean trop large, c'est pas un accident vestimentaire, c'est l'avenir (spoiler: c'était l'avenir, j'avais raison et je le dis sans triomphalisme excessif mais quand même). J'aurais posté mes propres photographies avec une désinvolture absolue, parce que c'est bien connu, les enfants n'ont pas encore développé cette merveilleuse capacité de l'adulte à se regarder de l'extérieur et à trouver ça insupportable.
Et j'aurais plombé tout le monde avec mes projets. Mes projets super excitants, détaillés, structurés, assortis d'un calendrier et probablement d'une playlist thématique. J'aurais expliqué comment je vois l'avenir (brillant, brillant, brillant) avec l'autorité tranquille de quelqu'un qui n't a pas encore appris à avoir peur.
Là-dessus, il y a un truc qui circule, je ne sais plus qui l'a dit, une de ces phrases qu'on absorbe par osmose culturelle et dont la paternité disparaît, selon laquelle l'enfant intérieur serait une arnaque. Une invention de l'ego pour nous ramener sur les berges de nos propres échecs, une régression déguisée en thérapie, un retour en enfance maquillé en sagesse.
Moi, je ne suis pas d'accord. Et je pèse mes désaccords.
Parce que mon enfant intérieur à moi, il n'avait pas d'ego. Zéro. Pas même l'ébauche d'un. Juste de l'élan (ce mot que j'aime énormément parce qu'il contient à la fois le mouvement et l'absence de calcul) et un putain de plan d'action pour absolument tout. Une playlist pour chaque fête. Et présente à chaque fête, d'ailleurs (ce qui, rétrospectivement, mérite d'être noté entre parenthèses, parce qu'on était pas censée être asociale) (et pourtant, qui suis-je à la fin ?).
Mon enfant intérieur pourrait dynamiter mon ego actuel sans même lever les yeux de son agenda surchargé. Et c'est exactement ce qu'il devrait faire.
Ma psy a bien résumé la situation, je crois. Elle fait ça avec une économie de mots qui force le respect: il faut juste se trouver. Comme Charli XCX s'est trouvée en écrivant Brat. Cette façon qu'elle a eue de décider que sa propre fréquence était la bonne et de ne plus s'excuser de la diffuser à plein volume. (Oui, j'ai une super psy. J'allais pas prendre n'importe qui. C'est le seul domaine où je fais vraiment attention au casting.)
Ou alors, option B, moins conventionnelle mais pas dénuée d'un certain charme opératoire, invoquer un démon. Un rituel bien mené, une invocation sérieuse, et sur un malentendu, ça pourrait ramener à la vie le cadavre de mon propre brat intérieur.
Hache en main. Lunettes sur le nez. Horizon plein de promesses.
Help I'm Alive en fond sonore, évidemment.
it’s only the beginning and I already need a spa
Il y a quelques années, presque une autre vie, Alie m’a dit qu’elle m’imaginait mariée à une rock star. Le genre de phrase qu’on te lance comme une prophétie Ikea, déjà montée dans la tête des autres. On devait vivre en Angleterre, évidemment, parce que le rock sans humidité ça n’existe pas, dans une grande maison un peu vide, un peu froide, avec un atelier pour moi. Parce que c’était logique. Je bossais en galerie, j’étais maigre comme une obsession, donc forcément j’allais finir artiste contemporaine ou une connerie du genre, à faire des trucs silencieux avec des titres trop longs.
A l’époque, j’ai presque gobé le truc. Ces projections qu’on te colle dessus comme des étiquettes prix, tu finis par les intégrer, tu marches avec sans trop regarder. Tu te dis ok, pourquoi pas, ça a l’air d’avoir du sens vu de l’extérieur. Sauf que la vie, visiblement, n’est pas un moodboard figé. J’ai pris de la bouteille, des détours, des baffes élégantes et d’autres beaucoup moins. Et oui, j’ai aussi pris des hanches, et franchement tant mieux, ça me donne une meilleure assise pour encaisser.
Avec un peu de recul, je me dis que j’ai eu un moment de lucidité assez rare en refusant cette demande en mariage. Parce que finir au bout du rouleau, très peu pour moi. Mais si ça doit arriver, je préfère que ce soit de mon fait. Que ce soit mon chantier, mon crash, ma pièce ratée accrochée trop haut. Pas être un détail dans la narration de quelqu’un d’autre, pas être la note de bas de page dans une vie où le mec regarde sa guitare comme si elle allait lui répondre.
Et bizarrement, j’aime bien là où ça va. Ce n’est pas droit, ce n’est pas propre, ça ne coche aucune case Linkedin, mais c’est vivant. Ça me rapproche lentement d’un archétype très précis que je commence à embrasser avec une tendresse un peu inquiétante: la tante drôle et légèrement psychotique. Celle qui fait encore de l’art, mais entre deux sessions spa qui coûtent un rein, trois siestes sonores avec des bruits de forêt (ou Chuck des Sum 41, au choix), et une quantité franchement abusive de brunchs et de matcha. Celle qui a toujours une anecdote un peu trop personnelle et un regard un peu trop fixe.
(non, vraiment, quel disque)
Et puis là, on a la semaine Coachella. J’ai voulu regarder le line-up, par réflexe, comme on ouvre un frigo vide en espérant un miracle. Et rien. Pas d’excitation, pas de curiosité, juste une espèce de silence intérieur. Avant, Coachella, ce n’était même pas la musique. C’était les looks. C’était observer des gens très beaux essayer d’avoir l’air détaché dans un décor poussiéreux, avec des bottes impossibles et des lunettes qui crient ne me regarde pas tout en suppliant le contraire. Une sorte de défilé sous perfusion d’ego, et ça me suffisait.
Maintenant, même ça ne prend plus. Tout a déjà été vu, digéré, recyclé, reposté. Il n’y a plus de surprise, juste des variations sur un thème fatigué. Peut-être que l’algorithme a tout aplati. Peut-être que j’ai changé. Peut-être les deux, ce qui est encore pire.
Et puis surtout, il y a un problème de fond: tu ne peux pas passer après la performance de l'année dernière de Lana Del Rey. Ce n'est juste pas possible. Cest comme vouloir parler après quelqu’un qui vient de pleurer parfaitement. Genre, non. Assieds-toi. Bois de l’eau. Revois tes ambitions à la baisse.
Parfois, le vrai luxe, c’est de savoir quand s’arrêter. Et moi, visiblement, j’ai choisi l’option inverse: continuer, mais autrement. Un peu de travers, un peu trop, mais au moins à ma manière. Danser comme Lea Seydoux dans un joli film français plutôt que dans le désert durant un week end hors de prix que tout le monde aura oublié le mois prochain.
don't rain on my parade
Il y a ce regard dans la bande-annonce de Mile End Kicks qui m'a poussé à rembobiner le bordel trois fois. Pas parce qu’il est spectaculaire. Justement l’inverse. Barbie Ferreira est posée quelque part, un endroit sans âme qui pourrait exister dans n’importe quelle ville où on s’ennuie avec style. Elle pourrait dire à chaque fois un truc basique sur le fait d’écrire sur la musique, alors qu’au fond on voit bien qu'elle n’a jamais vraiment eu quelque chose d’urgent à dire. Juste ce besoin de remplir. De compter. De faire des lignes. D’exister en métrique. C'est ce regard là qui fait que je veux voir ce film. Parce qu'il m'a rappelé une ancienne version de moi. Une ancienne version où je me suis dis: tiens, et si c'était pas le moment de faire la paix.
Parce que oui, j’ai été cette fille-là. Pas exactement elle, évidemment, pas le même pays, pas les mêmes références, pas les mêmes vêtements un peu trop étudiés pour avoir l’air négligés. Mais la même dérive. La même gravité autour des objets cool comme si ça suffisait à fabriquer une trajectoire.
Cette façon de croire qu’être proche des bonnes choses, c’était déjà en faire partie. De se lever le matin avec une sorte de mini-mission auto-déclarée: aujourd’hui je construis quelque chose, alors qu’en réalité on empilait des signes. Des attitudes. Des fragments de personnalité empruntés. On ne construisait rien, on décorait le vide. On faisait du design d’intérieur pour une carrière qui n’existait pas encore.
Je n’ai jamais été journaliste musicale. Enfin si, mais pas comme j'aurais voulu.. Mais j’ai traîné dans ces zones floues, art, mode, contenus, marges semi-lumineuses, où tout le monde parle la même langue un peu gonflée. On n’est pas en retard, on est en décalage. On n’est pas paumé, on est en transition. On n’est pas instable, on est en recherche. C’est du lexique de coaching appliqué à des existences qui refusent de se dire qu’elles flottent. Des mots comme des pansements esthétiques sur des trous qui ne veulent pas cicatriser.
La vérité, c’est que je voulais être vue. Pas entendue. Et ça, c’est une nuance violente. Être entendue suppose qu’il y a quelque chose derrière, une densité, un noyau, un truc qui mérite d’être donné. Être vue, c’est beaucoup plus simple et beaucoup plus vide. Il suffit d’être là, bien placée, bien éclairée, bien cadrée. J’étais très forte pour ça. Pour l’occupation de l’espace, pour la présence sans contenu, pour la silhouette avec intention. Beaucoup moins pour le fond. Beaucoup moins pour le sens.
On appartient à une génération étrange, milléniale, post-tout, biberonnée aux slogans optimistes et aux injonctions contradictoires. Génération Happy Meal spirituel: tu peux tout devenir, il suffit d’y croire, mais dépêche-toi quand même, mais sois original, mais sois rentable, mais reste authentique. Personne ne nous a vraiment dit que vouloir compter et avoir du poids réel dans le monde, ce n’était pas la même mécanique. On a confondu intensité et substance. Lumière et masse. Visibilité et impact. On a appris à briller très tôt, sans jamais vraiment apprendre à peser.
Je ne sais pas si le film est bon. Je ne sais pas si Barbie Ferreira s’en sort, si son personnage traverse quelque chose ou si tout ça reste une jolie surface bien filmée, un peu mélancolique, un peu stylée, calibrée pour que l’on s’y reconnaisse sans trop se blesser. Mais je sais que j’irai le voir. Un matin. Un de ces matins où on fait semblant d’avoir un agenda alors qu’on cherche juste un endroit où exister sans trop se regarder.
Salle presque vide, café trop sucré, croissant tiède, lumière qui ne juge pas. Et pas pour faire un retour sur moi-même, pas pour exhumer une version passée comme un dossier sentimental. Elle n’est pas perdue, cette version. Elle est juste transformée, dissoute, réinjectée ailleurs.
J’y vais pour vérifier un truc plus embarrassant et plus simple: est-ce qu’il reste, sous toutes ces mauvaises raisons d’avoir écrit, d’avoir voulu, d’avoir occupé, quelque chose qui ne soit pas une posture? Quelque chose de têtu, d’un peu inutile, qui aurait survécu malgré tout. Pas l’ambition. Pas la stratégie. Juste ce mouvement idiot et sincère qui fait qu’on écrit quand même, qu’on regarde quand même, qu’on insiste sans autorisation. Et qui, parfois, ressemble vaguement à une forme de vie.
there's a time to f*** and a time to crave
J'ai mal aux dents. Pas le genre de mal aux dents discret qui te rappelle poliment que t'as pas raté un rendez-vous chez le dentiste. Le genre de douleur qui s'installe comme un colocataire non désiré, qui prend toute la place, qui mange ta nourriture, qui te regarde dormir. La douleur dentaire c'est une des grandes injustices de l'existence parce qu'elle est à la fois insupportable et complètement ridicule à expliquer aux autres. T'as mal aux dents. C'est pas une guerre, c'est pas un deuil, c'est pas quelque chose qui justifie qu'on t'apporte une soupe et qu'on te tienne la main. Et pourtant tu veux juste caner. Tu veux t'allonger par terre et attendre que quelqu'un vienne t'identifier.
Donc à part me plaindre, je n'ai rien fait cette semaine. Enfin si, j'ai joué aux fléchettes et j'ai gagné, ce qui est peut-être la seule chose qui m'a maintenue en vie. Il y a quelque chose de profondément satisfaisant dans le fait de lancer un objet pointu avec précision quand tu souffres. Une forme de catharsis low-cost. Je recommande à tout le monde, surtout en période de crise dentaire, de découvrir qu'on est meilleur aux fléchettes qu'on pensait. Ça ne remet pas les dents en état mais ça remet le moral à peu près à la verticale.
J'ai aussi des envies de blind test en ce moment. C'est une pulsion qui revient périodiquement, comme les épisodes de grippe ou l'envie soudaine de réorganiser ses placards. Jéhanne me parle tout le temps de ses victoires et j'ai compris que ce qu'elle me vend sans le savoir ce n'est pas du divertissement, c'est de la thérapie. Parce que le blind test c'est un des rares endroits dans la vie adulte où les compétences qu'on a développées par accident deviennent des super-pouvoirs. Connaître l'intégralité du catalogue de tubes pourris des années 80 parce qu'on traînait dans la cuisine de sa mère pendant qu'elle faisait la vaisselle, c'est inutile dans à peu près tous les contextes sauf celui-là. Et là c'est une arme de destruction massive. Je veux cette victoire. J'en ai besoin. C'est mon truc, ça, d'ailleurs. Toujours partante pour être une meilleure version de moi-même, surtout quand ça implique d'écraser des gens sur des questions de Patrick Sébastien.
Sinon, toujours en attente de la nouvelle saison d'Euphoria. Le machin traine tellement à sortir que j'ai eu le temps de sombrer dans la drogue et d'en sortir. Ce qui est quand même un arc narratif personnel assez complet pour une période d'attente entre deux saisons. HBO sait probablement quelque chose qu'on ne sait pas. Peut-être que la saison 3 sort dans un format réalité augmentée directement dans notre cortex et qu'ils attendent juste que la technologie suive. Peut-être qu'ils finissent les décors à la main. Peut-être que Sam Levinson a eu une autre idée de génie à trois heures du matin et qu'ils ont tout recommencé. Dans tous les cas j'attends et je vieillis et la douleur dentaire continue.
Après, la vraie raison pour laquelle j'ai hâte c'est Alexa Demie. Pas le show, pas les twists, pas savoir ce qui arrive à Rue. Alexa Demie. Je ne sais pas exactement ce qu'elle était censée devenir quand elle a débarqué dans Euphoria mais je crois qu'elle est devenue quelque chose qui n'avait pas de case prévue. Une icône c'est un mot qu'on utilise trop et mal mais là je crois qu'il s'applique vraiment, pas parce qu'elle joue bien, pas parce qu'elle est belle, mais parce qu'elle existe d'une façon qui dépasse complètement le cadre du rôle. Je ne sais pas comment elle fait ça. Je soupçonne que c'est inné et que ce n'est pas enseignable et que ça rend jaloux tout le monde qui essaie très fort de rayonner sans y arriver.
Je commence à m'endormir. Les cachets commencent à faire effet et ma dent se tait enfin, provisoirement, le temps que la chimie fasse son travail. C'est ça aussi la vie adulte. Pas la sagesse, pas la sérénité, juste l'ibuprofène qui finit par gagner. Bonne nuit.
I hope you die
the drama
Je pensais regarder une histoire d'amour un peu stylée, un peu triste, avec Zendaya qui te regarde comme si elle savait déjà que ça allait mal finir. J'étais prête pour une intensité émotionnelle classique, le genre que tu encaisses, que tu digères, et puis tu passes à autre chose.
Sauf que The Drama n'a absolument rien de classique. Au début, presque tu te détends. Tu crois comprendre: deux personnes, une relation, des tensions, des non-dits. Terrain connu. Je me suis même surprise à projeter des morceaux de moi dedans, des vieux réflexes, des trucs que je pensais avoir réglés. Et puis le film te trahit. Pas subtilement, pas joliment. Il te lâche une vérité au visage et il te regarde te débrouiller avec.
A partir de là, ça bascule vraiment. Ce n'est plus une histoire de couple, c'est une question beaucoup plus dérangeante: jusqu'où tu peux aimer quelqu'un quand tu apprends quelque chose sur lui que t'aurais préféré ne jamais savoir. Pas une trahison classique, pas un truc qu'on a des mots pour gérer. Quelque chose qui te force à te demander ce que t'aurais fait, toi, à sa place. Et franchement, je n'avais pas envie de répondre à ça un mardi soir. Zendaya est dérangeante de justesse. Elle ne cherche jamais à se faire aimer, elle ne t'aide pas à l'excuser, elle existe juste, et c'est à toi de décider ce que tu fais de ça. Et le film fait pareil. Il ne donne aucune morale, aucune solution, aucun petit pansement émotionnel à la fin. Juste toi, ton malaise, et cette question qui reste coincée quelque part.
Ce que j'ai trouvé presque violent, c'est la manière dont le film joue avec toi. Il te fait croire à une structure familière, presque confortable, pour mieux tout casser derrière. Comme certaines relations, d'ailleurs. Celles où tu penses savoir où tu mets les pieds, jusqu'au moment où tu réalises que tu n'as rien compris. À un moment, j'ai eu envie de fuir, pas parce que c'était dur émotionnellement, mais parce que ça devenait moralement inconfortable. Tu te demandes de quel côté tu es censée être, et en fait il n'y en a pas. C'est peut-être ça, le truc le plus honnête du film. Il refuse de te dire quoi penser et il refuse même de te laisser tranquille.
Visuellement, c'est froid, presque clinique par moments, comme si les sentiments étaient disséqués sous néon. Ça m'a rappelé ces phases où tu observes ta propre vie à distance, où tu sens que quelque chose cloche mais tu n'arrives pas encore à mettre des mots dessus. Sauf qu'ici, les mots arrivent, et tu aurais presque préféré qu'ils restent cachés.
A la fin, je n'ai pas ressenti de catharsis, pas de soulagement, juste un silence un peu lourd et une pensée pas très confortable. On parle souvent d'aimer quelqu'un pour ce qu'il est vraiment, mais on ne parle jamais de ce que ça implique quand ce qu'il est dépasse ce que tu es capable d'accepter. The Drama ce n'est pas un film que tu regardes pour te sentir compris, c'est un film qui te met face à tes propres limites, et je ne suis pas sûre d'avoir aimé ça, mais je sais que je ne vais pas l'oublier.
run for the hills
Il y a des matins qui nécessitent l'écoute accrue de Taylor Swift et de Blink 182. Ok, c'est grand écart mais vous savez ma passion pour les étirements depuis le temps. Je trouve qu'il y a une énergie un peu similaire. Un peu déconne, un peu bonne humeur. Un truc qui boost sur tous les terrains de ta personne. L'humour et l'élan. Je préfère avoir ça comme diesel maintenant plutôt que la colère. La colère, ça use, ça donne une sale peau, ça stocke les mauvaises graisses. Blink 182 (et même Sum 41 ou Bowling For Soup), c'est la white girl dance par excellence. Je peux pas l'expliquer, c'est ce que je ressens jusqu'au fin fond de mes doigts de pieds.
Ce que j'aime dans ce genre de musique, c'est qu'elle ne te demande rien. Pas d'introspection, pas de bilan, pas de regarder en face quelque chose que tu n'as pas forcément envie de regarder en face à huit heures du matin. Elle te prend juste par la main et elle dit on y va. C'est con et c'est parfait. La colère, j'ai essayé longtemps, comme carburant. Ça marche, personne va dire le contraire, ça fait avancer, ça fait même aller vite. Mais le problème de la colère comme diesel c'est que t'arrives à destination complètement cramée et avec une tête de quelqu'un qui a passé dix ans à conduire de nuit sous la pluie. Taylor Swift et Blink 182 t'amènent au même endroit mais t'as l'air d'avoir passé un bon moment.
Jolie matinée, je suis sortie tôt ce matin pour prendre un peu l'air. Il faisait froid mais j'ai fini par ne plus y prêter attention. Je me suis posée au bord du lac. J'avais amené avec moi un chai tea latte dans un thermos, ce qui représente à la fois le summum de l'organisation personnelle et l'aveu d'un deuil profond. Le grand drame de ma vie c'est que des coffee shops n'ouvrent pas à sept heures comme aux USA au lieu de se le préparer. Je fais partie de la génération des gamins qu'on ruine, laissez nous dépenser sept euros pour un truc qu'on peut faire chez soi pendant qu'on prend soin de son âme dans un parc en regardant des canards sur une étendue d'eau, merde à la fin. Après, c'est peut-être juste mon côté blondasse de Los Angeles qui parle.
Les canards au bord du lac à sept heures du matin c'est une société qui fonctionne, soit dit en passant. Personne la ramène, tout le monde vaque à ses occupations, il y a une hiérarchie claire et personne passe son temps à la remettre en question. J'ai regardé ça un bon moment en buvant mon chai et j'ai pensé que j'avais beaucoup à apprendre des canards.
Je pense de plus en plus à me refoutre en arrêt maladie. Je repense beaucoup à la sensation que j'ai éprouvée l'année dernière, à la même période. Comment ça m'a refoutu sur les rails. Pas que je quitte la route, mais j'ai un sentiment d'inachevé. Que je n'ai pas pu aller jusqu'où j'aurais dû aller. Que toutes les portes n'ont pas été totalement bien défoncées. Se poser, prendre le temps. Du temps de qualité. On ne réalise pas le luxe que c'est.
Le truc avec l'arrêt maladie c'est que dans notre tête ça reste associé à quelque chose qui va pas. Alors que des fois c'est juste reconnaître que tu as besoin d'espace pour finir ce que tu as commencé à l'intérieur. Que le chantier n'est pas terminé. Que tu as arraché du papier peint moche mais que tu n'as pas encore eu le temps de bricoler derrière. Et que si tu repars au boulot maintenant tu vas juste remettre une armoire devant le mur pour pas le voir. Moi je veux peindre le mur. Je veux même choisir la couleur cette fois.










.jpg)


