W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
burn the swimming pool
Il y a quelque chose de fascinant dans la manière dont la dernière saison d’Euphoria a été reçue. Les gens regardent des images littéralement monstrueuses, des trucs qui devraient leur sauter à la gueule, et ils continuent malgré tout à les interpréter au premier degré. Comme si le public contemporain avait perdu la pilule du second degré. Comme s’il était devenu incapable de reconnaître une satire quand elle lui fait face, quand elle lui crache à la figure, quand elle lui dit "c’est toi que je regarde, connard".
Prenez la scène de Sydney Sweeney traversant Hollywood en mode Godzilla. Le monde entier s'est emballé alors que l'épisode n'est passé que lundi. Trop kitsch. Trop vulgaire. Trop ridicule. Trop "masculine fantasy". Trop "Sam Levinson qui se branle encore devant ses propres obsessions visuelles". Peut-être. Mais peut-être aussi que le grotesque, justement, c’est le sujet. Pas un défaut de fabrication. Le sujet.
Parce qu’il ne faut pas voir cette scène comme une glorification. Il faut la voir comme une catastrophe. Une explosion. Le fantasme qui sort du crâne pour dévaster la ville.
Cassie Howard, interprétée donc par la très controversée Sydney Sweeney, n’y apparaît pas comme une déesse. Non. Elle apparaît comme un fantasme devenu incontrôlable. Une projection collective qui a tellement gonflé, tellement grossi, tellement pris de place dans les têtes, qu’elle finit par écraser physiquement le monde autour d’elle. Les buildings, les voitures, les gens. Tout y passe. Et au milieu de tout ça, il y a ce pauvre type. Pantalon sur les chevilles. Réduit à une espèce de larve sexuelle grotesque. Littéralement écrasé sous des seins géants. L’image est tellement absurde qu’elle en devient presque drôle. Sauf que ce n’est pas drôle. C’est parfaitement humiliant. Parfaitement humiliant pour les hommes qui fétichisent ce genre d’image. Levinson ne leur offre pas un porno. Il leur offre une exécution publique.
Le désir masculin devient un cartoon obscène. Une pulsion infantile incapable de se contrôler elle-même. Le fantasme prend vie, mais pas pour te caresser. Pour t’aplatir. Pour te rappeler que tu n’es rien à côté de ce que tu as inventé. Et c’est là que la scène devient intéressante, vraiment intéressante, parce qu’elle touche à quelque chose de profondément contemporain.
Sydney Sweeney n’existe plus vraiment comme actrice aux yeux du public. Elle est devenue une surface de projection géante. Un mur d’écran sur lequel tout le monde balance ses petits discours. Blonde américaine. Bombe sexuelle. Icône conservatrice. Victime du male gaze. Reine anti-woke. Fantasme républicain. Symbole d’une Amérique décadente. Tout le monde parle d’elle comme d’un concept idéologique. Plus personne ne parle réellement d’elle comme d’une interprète. Personne ne dit "tiens, elle a bien joué dans cette scène". On dit "elle valide quoi? elle dénonce quoi? elle porte quelle cause de merde sur ses épaules ce matin?"
C’est sans doute ce que rappelle Levinson, avec une ironie assez perverse, presque cruelle. Au fond, Sydney Sweeney n’est qu’une actrice dans un décor. Une fille qui apprend ses lignes et qui essaye de ne pas éternuer pendant la prise. Le vrai sujet, ce n’est pas elle. Le vrai sujet, c’est nous. Notre besoin maladif de transformer les célébrités en terrains de guerre culturelle. Notre obsession à vouloir lire une morale politique dans chaque poitrine, chaque robe, chaque interview, chaque mouvement de sourcil. Le public est incapable de regarder une femme sans immédiatement lui coller un manifeste idéologique sur le front. C’est épuisant. C’est un truc de flic, en fait. Tu montres une photo, on te demande son casier judiciaire. Vous découvrez seulement maintenant l'hypocrisie de l'Amérique raciste et puritaine?
C'est d'ailleurs ce qui rend Euphoria cette année particulièrement retorse: Levinson semble avoir construit la série en sachant exactement ce que le public ferait de ses acteurs dehors. Et dedans, il filme des personnages qui font la même chose à eux-mêmes. Nate Jacobs en est l'exemple le plus propre. Une autre case qui ne va pas. Ou plutôt ce qu’il reste de Nate Jacobs une fois les néons du lycée éteints. Jacob Elordi est très bon pour ça. Constamment sur le fil. C'est un peu son fond de commerce.
C’est probablement ce qui dérange le plus certaines personnes. Nate n’est plus vraiment le monstre mythologique qu’il était dans les premières saisons. Le manipulateur absolu. Le prédateur froid. La masculinité toxique personnifiée avec un corps de rêve et une psychose de serial killer. Les spectateurs voulaient continuer à voir ça. Sauf qu’on n’est plus au lycée. On est dans le réel. Et dans le réel, beaucoup de types comme Nate deviennent juste…médiocres. Des hommes qui ne possèdent plus la puissance fantasmatique qu’ils avaient à 17 ans, mais qui continuent malgré tout à jouer le rôle qu’on leur a appris. Ça craque de partout. Les coutures sautent. La virilité devient un costume trop petit.
Et c’est là que la série devient presque triste, plutôt que choquante. Parce que Nate n’est même plus dangereux au sens romantique du terme. Il devient banal. Un type quelconque. Un homme qui envoie sa femme à l’abattoir émotionnel uniquement pour préserver l’illusion d’une réussite sociale. Une maison. Un mariage. Une image propre. Une masculinité performée jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’os, jusqu’au ridicule d'un orteil qu'on découpe pendant que Sweeney chiale dans sa robe blanche.
Sa femme veut des fleurs pour son mariage. Quelque chose de beau, de théâtral, de sentimental, de presque cliché. Lui se bat contre ça avec une violence absurde, comme si ces fleurs représentaient quelque chose qu’il méprise profondément. Sauf qu’évidemment, le drame, c'est que Nate Jacobs est une composition florale, tout comme Cassie.
Tout chez lui est décoratif. Toute sa personnalité repose sur l’image. Sur la manière dont il est perçu. Viril. Désirable. Dominant. Successful. Il méprise chez sa femme son besoin de mise en scène romantique alors que lui-même vit dans une mise en scène permanente. Il déteste l’artifice parce qu’il est artificiel. Il déteste la vulnérabilité parce qu’il est terrifié par la sienne. Il déteste les performances émotionnelles alors que toute sa vie est une performance. Il n'y a qu'à voir leur ouverture de bal. The show must go on, même quand le malaise s'écrase sur leurs visages (sans parler de la pauvreté galopante heurte les rêves fumés de Cassie) (vraiment, une pub magnifique pour ne jamais se marier).
La haine qu’il projette sur elle ressemble alors surtout à une haine de lui-même. Sam Levinson semble dire quelque chose d’assez cruel sur la masculinité contemporaine: beaucoup d’hommes élevés dans la performance virile deviennent incapables de reconnaître qu’ils participent exactement au même théâtre émotionnel que les femmes qu’ils méprisent. Les fleurs du mariage et les fantasmes de domination masculine appartiennent au même système. Même obsession de l’image. Même besoin maladif de validation. Même peur panique du vide.
Au fond, le personnage de Maddie Perez, interprétée par Alexa Demie, est ce qu'il y a de plus vrai dans tout ce bordel. Parce qu’avec elle, Euphoria cesse presque complètement de parler de jeunesse pour commencer à montrer les dessous beaucoup plus crasseux du monde adulte. Un monde où les frontières entre relation, opportunité, séduction et exploitation deviennent impossibles à distinguer.
Maddy ne ressemble plus à une amie ni à une simple figure de pouvoir social. Elle tient davantage de l’intermédiaire. Pas tout à fait agente, pas tout à fait proxénète non plus, mais quelque part entre les deux. Une personne qui comprend instinctivement comment fonctionne cette industrie et ce qu’elle attend des femmes et des hommes en perpétuelle faim. Et c’est probablement là que la série devient la plus cynique. Elle abandonne complètement l’idée romantique de la réussite.
On ne parle plus d’art. Plus de création. Plus de vocation. Tout ça semble avoir disparu du paysage. Même Jules, qui incarnait encore une forme de poésie ou de rapport artistique au monde, paraît appartenir à une autre version de la série. Ici, il ne reste plus que soi-même comme matière exploitable.
Son corps. Son image. Sa capacité à rester désirable suffisamment longtemps pour transformer ça en argent, en statut ou en accès.
Sam Levinson filme cette mécanique de manière assez brutale. Il n'invente même pas la poudre tellement tout s'apparente aux sept péchés capitaux. Mais même ça, on n'est même plus foutu de le disséquer. La réussite qui ne s’acquiert plus par le talent mais avec les dents serrées, les faux ongles, les humiliations absorbées et les compromis qu’on finit par appeler des opportunités. J'aime danser, dira Kitty.
C’est ce qui rend cette saison aussi étrange et presque étouffante. Tout le monde continue à sourire, à sortir, à baiser, à faire du biz, alors que le décor semble déjà en train de pourrir derrière eux. Comme si accepter l’horreur devenait simplement une condition pour rester dans la lumière un peu plus longtemps.
Au fond, Euphoria ressemble maintenant moins à une chronique adolescente qu’à une autopsie du regard contemporain. Une dissection de la manière dont on regarde. Personne n’existe réellement dans cet univers. Les femmes deviennent des fantasmes géants, des projections monumentales, des Godzilla de pacotille bouffées par leur propre luxure. Les hommes deviennent des caricatures de pouvoir qui s’effondrent dès qu’on enlève le décor, dès qu’on éteint la lumière, dès qu’on les laisse seuls avec une chambre vide et leur reflet dans une vitre. Et le public, le public continue de regarder tout ça en croyant parler des personnages. Les juger. Les analyser. Les condamner ou les absoudre. Mais il parle surtout de lui-même. Comme toujours. Comme un gars qui regarde un miroir et qui jure qu’il voit juste un voisin.
your hoodie smells like nothing
J’ai ressenti cette fatigue très spécifique qu’on éprouve quand on comprend soudainement, en direct, au milieu d’une après-midi déjà trop longue, que la course effrénée à la pureté militante a fini par accoucher d’un monstre. Son propre conservatisme. Une version jeune, tendance, bien coiffée, avec des filtres sur les photos, mais un conservatisme quand même. Un retour du puritanisme par la petite porte de l’empathie algorithmique.
C’est un truc assez vertigineux quand on y pense. Tu passes ton temps à dénoncer le patriarcat, les violences systémiques, les micro-agressions, et un matin tu te réveilles en train de dire qu’une robe à volants sur une femme de vingt ans est moralement suspecte. Tu as traversé tout le spectre politique pour atterrir exactement à la même case que ta grand-mère catholique qui trouvait que les jupes trop courtes, c’était provocant. Seulement ta grand-mère, elle, elle assumait son conservatisme. Toi, tu l’appelles éthique féministe et tu postes ça en story avec un cœur violet.
Ce n’est plus regarder des vêtements, aujourd’hui. C’est les passer aux rayons X comme un colis suspect à l’aéroport. Les gens scannent une silhouette en tulle comme on inspecte un appareil électronique en zone sensible. Ils cherchent immédiatement le problème potentiel, le symbole litigieux, l’intention cachée derrière le nœud satin, le traumatisme dissimulé sous la manche bouffante. On ne voit plus une robe, on voit une preuve. On ne voit plus une jeune femme, on voit un indicateur de risque à cocher sur une grille. Parfois, le soir, on se retourne dans son lit et on se demande si son propre pyjama à petits ours n’est pas en train de témoigner contre soi, parce qu’il y a des ours, et les ours c’est enfantin, et l’enfantin chez une adulte c’est suspicieux.
Le plus étrange, c’est que cette hypervigilance se présente souvent comme une conscience critique avancée, une sensibilité aiguë aux rapports de domination, une manière de ne plus jamais se faire avoir. Sauf qu’elle produit exactement l’inverse. Une lecture extraordinairement littérale du monde. Une traduction en langage de notaire, sans métaphore, sans épaisseur, sans humour, sans droit à la contradiction. Robe courte à volants égale enfance. Enfance égale vulnérabilité. Vulnérabilité égale danger. Danger égale coupable par association d’idée. Le cerveau contemporain adore ces petits chemins de randonnée morale tout fléchés, sans orties, sans boue, sans risque de se perdre dans un détour de pensée. On range la signification dans le bon tiroir du classement Éthique, on tire la poignée, on colle une étiquette problématique, et on passe à la story suivante avec la satisfaction du devoir accompli.
Sauf que la mode n’a jamais été un tiroir de classement. Ce n’est pas un meuble. La mode, c’est précisément l’endroit où les symboles commencent à coucher ensemble de manière catastrophique, à se refiler des maladies, à se tromper d’adresse, à faire des petits hybrides qu’on n’oserait pas présenter au dîner de famille. Une robe baby doll n’a jamais seulement parlé d’innocence. Sinon Courtney Love aurait eu l’air d’une enfant égarée après l'explosion d'une usine de chamallows. Et ce n’est pas ce qu’on voit quand on regarde Courtney Love. On voit une femme qui a mis une robe de petite fille, des chaussures de fille facile, du rouge à lèvres de clown en dépression, et des yeux qui ont déjà traversé le mur du son du chaos émotionnel sans attacher leur ceinture. Toute son esthétique reposait sur cette collision magnifique entre le mignon, le sordide, le fragile, le sexuel, le grotesque et le presque mort. Et dans les années 90, roulements de tambours, ça avait même un nom, le kinderwhore. Une reine de beauté retrouvée dans un caniveau humide derrière un bar de Portland, la couronne de travers, un mégot collé à la joue. Tu ne peux pas regarder ça et sortir ton formulaire "est ce que c’est approprié?" Tu regardes et tu te dis "ça tient debout dans un équilibre improbable, comme un empilement de vaisselle sale prêt à s’effondrer, mais en attendant c’est la plus belle chose que j’ai vue de la semaine."
Le problème aujourd’hui, c’est que collectivement, on semble avoir perdu la capacité de soutenir cette ambiguïté. Ca veut des images propres, désinfectées, avec une étiquette de vertu collée dessus comme un certificat de conformité. Porter du girly, du régressif, du théâtral, c’est immédiatement se jeter dans la gueule du loup du regard masculin, sans distance, sans ironie, sans reprise de pouvoir. Comme si une femme ne pouvait pas jouer avec la corde sans se faire pendre. C’est une vision incroyablement pauvre, et surtout profondément conservatrice. Parce que le conservatisme, au fond, c’est quoi. C’est la peur du trouble. La peur que les choses ne soient pas à leur place. La peur qu’une robe ne veuille pas dire une seule chose. La peur que quelqu’un puisse regarder une image et ne pas savoir immédiatement s’il doit l’approuver ou la condamner.
Mais la mode, depuis toujours, fonctionne comme une contrebande de symboles. Elle vole, elle détourne, elle exagère, elle sexualise, elle abîme puis recoud les morceaux avec du mauvais goût et des cigarettes presque éteintes. Madonna prenait le catholicisme pour le transformer en spectacle fétichiste sous néons et fausse dévotion. Le punk arrachait les vêtements de la casse sociale pour en faire une armure portable pour ados désœuvrés. Le glam rock faisait ressembler des hommes à des extraterrestres bisexuels tombés sur Terre, et personne à l’époque n’a levé la main pour demander "oui mais est ce que c’est un exemple sain pour la jeunesse?". On s'est juste contenté donné un budget à Nicolas Roeg et une DA. Parce qu’on comprenait encore qu’une image peut être plusieurs choses, que le travail du spectateur c’est de tenir cette complexité sans s’écrouler dans un jugement binaire comme une vieille tente. On savait que la mode n’était pas une lettre au procureur. C’était un terrain vague, parfois un terrain de guerre, souvent une connerie magnifique, mais jamais un formulaire à cocher.
Aujourd’hui, on dirait que beaucoup veulent que les vêtements se comportent comme des notices de sécurité. Utilisation claire, message identifiable, risques allergiques listés. Tout doit être immédiatement traduisible, moralement stable, psychologiquement aseptisé. Le fantasme d’un monde où plus personne ne pourrait être mal compris, mal regardé, mal lu, parce que tout serait déjà pré-décodé par un algorithme de vertu.
Sauf que les grandes esthétiques ne sont presque jamais aseptisées. Elles sont troubles, excessives, un peu bêtes parfois. Elles sentent le parfum bon marché, le sexe qui va mal finir, les chambres d’hôtel dont on n’a pas ouvert les rideaux depuis deux jours, les lendemains de soirée où tout le monde a trop bu. Elles vivent précisément dans cet endroit inconfortable où plusieurs significations cohabitent en se disputant la couverture, où l’image tient debout parce qu’elle refuse de trancher comme un arbitre fatigué.
Et je crois qu’internet, surtout dans ses versions jeunes et anxieuses, supporte de moins en moins cet endroit là. Parce qu’internet adore les catégories propres comme un dressing suédois. Victime, empowerment, féministe, problématique, iconique, cancelled. Les gens veulent des étiquettes immédiatement lisibles, comme les petits drapeaux sur les buffets en libre service. Sans cruauté. Sans ambiguïté. Sans risque.
Or les femmes pop les plus intéressantes ont toujours été profondément illisibles. Britney Spears ressemblait à la fois à une poupée américaine toute propre et à une catastrophe nerveuse programmée. Madonna avait l’air d’une nonne en guerre contre le Vatican avec un corset de torture et un complexe de dieu de stade olympique. Même Lana Del Rey passe son temps à brouiller les pistes entre féminité rétro, soumission consentie, glamour défraîchi et chaos émotionnel, sans jamais expliquer où commence le jeu et où finit la femme. Et c’est très bien comme ça.
Heureusement. Parce qu’une image devient intéressante précisément au moment où elle cesse d’être proprement résolue. L’image la plus forte, c’est celle qui te laisse avec une sensation bizarre, un truc qui gratte un peu sous la peau comme une étiquette qu’on n’arrive pas à enlever, et que tu n’as pas besoin de nommer tout de suite.
Sinon ce n’est plus de la mode. C’est un uniforme scolaire. Un code vestimentaire pour colonie de vacances version tribunal populaire. Et franchement, je n’ai plus l’énergie. C’est ça aussi la fatigue. Pas seulement la fatigue de voir ces débats tourner en boucle comme une machine à laver le linge sale. La fatigue de devoir encore dire qu’une image peut être plusieurs choses, que les femmes qui portent des mini shorts en dentelle ne sont ni des victimes ni des preuves ni des héroïnes, mais simplement des femmes qui ont peut-être trop chaud ou envie d’être belles d’une façon qu’on ne valide pas à la douane morale.
Je vais me faire un thé. Ou un truc plus fort. Et je vais laisser Olivia Rodrigo avec ses volants. Parce qu’au fond, c’est peut-être ce qu’on devrait faire plus souvent. Fermer sa bouche un instant. Et se souvenir que la beauté, parfois, elle n’a pas de case. Elle a juste une robe courte et des volants, et elle s’en fout de ton procès.
nobody prays in california
Et j'ai réalisé que je n'avais pas de réponse simple. Pas parce que la question est compliquée, mais parce qu'elle touche à quelque chose qui n'existe presque plus.
Nos jeunes découvrent Madonna de manière fragmentée. Des gifs. Des looks recyclés sur Pinterest. Des commentaires sur ses chirurgies. Une entité pop préexistante dont ils voient surtout la fin avant d'avoir compris le début. Ce qui crée une perception très étrange, comme si on entrait dans un roman par la dernière page et qu'on essayait de reconstituer l'histoire à rebours. On voit le monument. On ne voit plus la construction.
Or Madonna, c'est presque uniquement la construction qui est intéressante.
Parce qu'elle n'était pas juste talentueuse. Le monde a toujours été rempli de gens talentueux qui disparaissent. Elle avait autre chose, une volonté monstrueuse de se fabriquer elle-même, de s'architecturer comme on bâtit quelque chose qui doit durer malgré les tremblements de terre. Et pour comprendre ça, il faut comprendre le monde dans lequel elle l'a fait. Un monde construit sur des codes rigides, des frontières symboliques claires, des sous-cultures qui existaient physiquement, des territoires où les vêtements signifiaient quelque chose de précis, où la religion, le sexe, le glamour, le queer, le catholicisme avaient encore des bords nets. Tu pouvais te construire contre quelque chose. Tu pouvais provoquer clairement. Tu pouvais détourner des signes que tout le monde comprenait immédiatement parce que tout le monde les avait intégrés de la même façon.
Madonna s'est fabriquée comme une œuvre de guerre dans ce paysage. Et derrière la machine, on a toujours senti l'enfant. La petite fille catholique. La mère morte trop tôt. Le besoin pathologique de contrôle. La peur de disparaître. La fascination pour la sexualité comme pouvoir, pour le corps comme territoire politique. Tout chez elle semble relié à une angoisse primitive extrêmement visible : ne jamais être effacée. Et c'est cette angoisse là, transformée en énergie créatrice permanente, qui a produit quelque chose d'aussi dense, d'aussi identifiable, d'aussi difficile à épuiser.
Aujourd'hui, beaucoup de ces frontières ont explosé.
Ce que je crois, c'est que beaucoup de jeunes artistes aujourd'hui se retrouvent face à une difficulté structurelle réelle : comment construire une identité forte dans un monde où tous les codes sont immédiatement recyclés, consommés, ironisés puis abandonnés ? Comment s'enfermer dans quelque chose quand l'enfermement est perçu comme une rigidité, quand la fluidité est devenue la valeur dominante, quand changer d'esthétique tous les six mois ressemble moins à une trahison qu'à une adaptation nécessaire?
Madonna appartenait à une génération qui croyait encore qu'on pouvait devenir une version définitive de soi-même à travers l'art, le style, la provocation, la discipline. Pas définitive au sens figé. Définitive au sens habité. Elle croyait qu'on pouvait construire un monde entier autour de soi et y rester assez longtemps pour que les autres s'y installent aussi.
Et je pense que c'est ça, au fond, qui fascine et déroute en même temps les plus jeunes quand ils tombent dessus. Elle ne ressemble pas à une présence. Elle ressemble à une architecture. Quelque chose qui a été pensé pour tenir debout sous le poids du temps, pas pour être consommé rapidement et remplacé.
Dans un paysage culturel où presque tout est conçu pour durer le temps d'un scroll, ça ressemble à quelque chose d'extraterrestre.
Et peut-être que c'est exactement ce que c'est.
all the pretty horses go nowhere
Internet adore cette histoire parce qu'elle est rassurante. Elle permet de croire que tout succès féminin est explicable rationnellement, qu'il existe forcément une architecture cachée derrière toute femme qui devient culturellement importante. Une usine secrète. Une manipulation. Une stratégie parfaitement froide qui rendrait le phénomène digestible, classable, désamorcé.
Le problème, c'est que cette théorie s'effondre dès qu'on regarde les faits plus de cinq minutes.
Si les producteurs étaient aussi omniscients qu'internet le prétend, il n'existerait aucun échec de nepo baby. Or la culture contemporaine est remplie d'enfants de célébrités que tout le monde regarde avec une politesse légèrement embarrassée. Oui, Maya Hawke chante. La réaction collective ressemble surtout à un ah oui, c'est vrai poli, sans haine, sans d'obsession, seulement un vide bienveillant. Et c'est fascinant, ce vide. Parce que si avoir un père puissant suffisait à fabriquer une icône, tous les nepo babies deviendraient des divinités pop générationnelles. Or la plupart restent coincés dans un purgatoire culturel très étrange. Suffisamment visibles pour exister médiatiquement, pas assez magnétiques pour produire une véritable obsession collective.
Ce qui signifie une chose simple. La visibilité peut être fabriquée. Le désir culturel profond, non.
Internet refuse cette idée parce qu'elle est intellectuellement humiliante. Les gens préfèrent croire qu'ils ont été manipulés plutôt qu'accepter qu'ils aient développé spontanément une fascination émotionnelle pour quelqu'un. Au fond, le terme industry plant parle peut-être moins des artistes que du public lui-même. Il dit: je refuse de croire que des millions de personnes aient pu aimer ça sincèrement.
Et ce soupçon devient particulièrement violent quand il concerne des femmes, ou des gays, ou n'importe qui dont le désir est historiquement considéré comme moins sérieux, plus manipulable, plus suspect. Parce qu'une femme qui contrôle son image devient immédiatement suspecte. Trop construite: fake. Pas assez: amateur. Trop référencée: calculée. Cohérente: marketing. Incohérente: faux chaos marketé. Elle doit accomplir un miracle psychologique impossible, sembler spontanée tout en étant parfaitement maîtrisée, intelligente mais surprise de sa propre intelligence, populaire sans avoir l'air de le vouloir. Une sorte de Madone de l'algorithme.
Ce qui est épuisant à observer, c'est qu'on ne pose jamais cette question-là dans l'autre sens.
David Bowie a passé des décennies à construire des personas entiers, des identités fictives habitées jusqu'à l'os, des images fabriquées avec une précision presque industrielle. Ziggy Stardust n'est pas sorti d'un rêve spontané, c'était une opération artistique et commerciale délibérée, un personnage conçu pour produire exactement un certain type de désir. Personne n'a jamais appelé ça de la manipulation. On a appelé ça de l'art, du génie. Lou Reed, Iggy Pop, Kurt Cobain, tous ont cultivé des personas avec un soin maniaque, tous ont été portés par des labels, des managers, des machinations industrielles parfaitement réelles. Et l'histoire a retenu la vision, pas la mécanique. Parce que leur public, majoritairement masculin ou perçu comme légitime culturellement, n'avait pas à se justifier d'aimer quelque chose. Son désir allait de soi.
Le désir de ce qui sort du carcan de la masculinité acceptable, lui, doit toujours se défendre.
Il est présumé naïf. Présumé fabriqué. Présumé qu'on lui a vendu quelque chose qu'il n'aurait pas pu trouver tout seul.
Le cas de Lana Del Rey est peut-être le plus révélateur de tout ça.
Parce que Lana Del Rey est objectivement une très mauvaise industry plant. Avant Video Games, elle existait déjà sous d'autres noms, avec d'autres projets, dans une relative indifférence générale. Ce qui est l'inverse exact du fantasme de la star fabriquée en laboratoire. Et rien chez elle ne fonctionne comme une machine pop classique. Des lives inégaux, des chansons postées gratuitement, des sorties pas toujours stratégiques, des interviews flottantes, des apparitions publiques presque anti-glamour, une trajectoire qui refuse obstinément de devenir propre. Et surtout, elle a épousé un guide touristique spécialisé dans les crocodiles. Je ne sais pas comment dire plus clairement qu'on n'est pas dans une logique de branding chirurgical.
Et pourtant son impact a été immense. Pas seulement musical, atmosphérique. Elle a modifié quelque chose dans la texture émotionnelle de la culture populaire, le rapport à la féminité, au glamour, à l'Amérique, à l'ennui, à la tristesse esthétique, à la romance comme autodestruction élégante. Et c'est précisément là que le mot industry plant révèle ce qu'il est vraiment: il apparaît surtout quand une femme produit un impact culturel qui échappe aux systèmes classiques de validation. Lana n'est pas la plus récompensée, pas la plus stable, pas la plus marketée. Et pourtant elle est devenue une référence mentale pour toute une génération. Ça, ça ne se rationalisait pas. Donc il fallait trouver une explication cachée, un plan, une fabrication, comme si une femme ne pouvait pas simplement devenir une obsession collective parce qu'elle produit quelque chose que les gens ressentent profondément sans savoir totalement pourquoi.
Ce qui me fatigue le plus dans tout ça, c'est la quantité de pouvoir quasi mythologique qu'on continue d'attribuer aux grands producteurs masculins. Comme si quelques hommes de cinquante ans comprenaient si parfaitement la psyché culturelle contemporaine qu'ils pourraient fabriquer des icônes sur commande. C'est leur donner énormément de crédit, presque naïvement. Parce que quand Taylor Swift écrit des chansons qui donnent l'impression qu'elle va psychologiquement traquer Scooter Braun jusqu'à la fin des temps, ça ne ressemble pas à une opération froide de management. Ça ressemble à quelqu'un qui a transformé un besoin pathologique de contrôle émotionnel en moteur artistique industriel. Et c'est pour ça que ça fonctionne. Parce que les gens sentent immédiatement la différence entre une émotion fabriquée et une émotion devenue structure narrative.
Les producteurs peuvent amplifier une énergie, l'emballer, la rentabiliser. Ils ne créent pas la matière émotionnelle elle-même.
Et je crois qu'internet supporte mal cette idée parce qu'elle implique quelque chose d'inconfortable. La culture reste partiellement irrationnelle. Parfois une femme étrange devient une obsession mondiale alors qu'elle ne coche pas correctement les cases habituelles du succès. Ce serait plus simple de croire à une conspiration. Une conspiration, au moins, ça reste compréhensible.
L'irrationalité du désir collectif, beaucoup moins.
tea that got cold hours ago
Mais le mensonge est confortable. Il évite d’avoir à expliquer ce qui se passe vraiment.
Parce que ce que Londres me fait, ce n’est pas du désir. Le désir, ça tire vers quelque chose. Londres, ça ne tire pas. Ça desserre. Ça défait une couture invisible à l’intérieur de moi. Et ce n’est pas agréable. Ce n’est pas désagréable non plus. C’est une autre catégorie.
Cette saison, je suis sortie des présentations avec un petit décalage nulle part. Comme si on m’avait décalé une épaule sans que ça se voie sur le miroir. Pas de l’admiration. Pas du rejet. Plutôt, une phrase que je n’avais jamais dite, et que je ne suis toujours pas sûre de vouloir dire, mais qui est là, coincée sous ma langue.
Les autres villes, elles, savent ce qu’elles fabriquent. Paris met le désir en structure. Elle te vend une permission d’aimer avec élégance. Milan te le rend charnel, évident. Tu résistes, tu passes pour un idiot. New York le rend utile. Un bon investissement sur toi-même. Dans ces trois villes, les vêtements ont répété. Ils savent l’effet qu’ils vont te faire. Ils sont rodés.
Londres, non. Londres, ça bafouille un peu. Et c’est là que ça devient intéressant.
J’ai vu un manteau qui avait continué à ajouter des trucs après avoir déjà tout dit. Des perles, du volume, une obstination. Au lieu de surcharger, ça a fissuré le vêtement. Et cette fissure, elle parlait. Le manteau était devenu un peu trop vulnérable pour un vêtement. Pas vulnérable mignon. Vulnérable comme quelqu’un qui tient une position sans être sûr de vouloir la tenir. Je ne savais pas qu’un manteau pouvait avoir honte. Celui-ci, un peu.
J’ai vu des silhouettes très rigides, presque militaires, mais avec quelque chose qui bougeait à l’intérieur. Pas visible. Une hésitation de structure. Comme une logique qui doute d’elle-même sans le montrer. C’est plus troublant que le chaos apparent. Parce que ça ressemble à ce qu’on vit toutes et tous. On fait semblant de savoir, et à l’intérieur ça tangue légèrement.
J’ai vu des pièces qui donnaient l’impression d’être encore en train de se fabriquer sous tes yeux. Pas fait main au sens artisanal gentil. Plutôt: en cours de formulation. L’inachevé n’était pas une faiblesse. C’était une décision. Je ne te donne pas une réponse. Je te montre une question qui ne s’est même pas finie de poser.
J’ai vu des codes très établis se dérégler juste ce qu’il faut. Pas assez pour tomber. Juste assez pour qu’on sente la certitude se fissurer sans s’effondrer. C’est la déconstruction silencieuse, celle qui ne fait pas de signe. Toi tu regardes, et tu te dis: ah. Moi aussi, parfois, je tiens comme ça.
Ce que tout ça partage, c’est que ces vêtements ne cherchent pas à fabriquer une version de toi que tu aurais envie d’être. Ils fabriquent un état dans lequel tu peux rester sans avoir à te figer. Sans avoir à être finie. Sans avoir à être belle d’une façon propre.
Le désir normal dans la mode, c’est un contrat. Tu projettes une image, le vêtement la valide, tu fermes la boucle. Paris a construit un empire là-dessus. Elle te donne, le temps d’un défilé, l’impression d’être une version achevée de toi-même.
Londres ne te donne pas ça.
Ce qu’elle te donne, c’est un léger sentiment d’étrangeté familière. Un truc que tu reconnais mais qui est décalé d’un rien. Juste assez pour que tu ne saches plus tout à fait où tu te situes. Pas l’inconfort de l’inconnu. L’inconfort du trop proche.
Je me reconnais dans des vêtements qui ne savent pas exactement ce qu’ils défendent. Ce n’est pas noble. C’est juste vrai.
En rentrant, j’ai ouvert mon armoire. Je suis restée devant sans raison. Une veste que je ne mets presque jamais. Trop entre-deux. Trop bizarre. Je l’ai gardée pendant trois ans sans savoir pourquoi. Ce soir-là, j’ai compris. Je la garde pour la même raison que je retourne à Londres. Parce qu’elle ne me demande pas de décider qui je suis quand je la porte.
nobody told us the apocalypse would look this photogenic
Et ce sont deux métiers très différents.
Cette année, le thème tournait autour de cette idée : Fashion is art. Très bien. Magnifique slogan. Absolument personne contre l’art. Concept validé collectivement par l’humanité depuis plusieurs siècles. Mais ce qui m’a frappée en regardant les silhouettes défiler, c’est à quel point beaucoup ont pris le thème au pied de la lettre. Comme des élèves appliqués de première année d’école de mode qui auraient entendu “art” et immédiatement pensé : peinture. sculpture. référence visible. citation. musée. validation culturelle immédiate.
Donc on a vu des gens transformés en cadres ambulants. Des robes qui criaient “comprenez-vous ma référence?” avec l’énergie désespérée d’un étudiant en philo qui place Foucault dans une conversation Tinder. Et le pire, c’est que plus le vêtement semblait vouloir prouver qu’il était artistique, moins il l’était.
Parce qu’un vêtement n’est pas une œuvre d’art parce qu’il ressemble à une œuvre d’art. Un vêtement devient une œuvre d’art au moment où quelqu’un le traverse. C’est une question de corps. De présence. De mémoire. D’attitude. Presque de biologie.
La mode est probablement l’art le plus vivant qui existe et les gens passent leur temps à essayer de la momifier. C’est fascinant. Un tableau peut survivre seul dans une pièce pendant quatre cents ans. Une robe, non. Une robe a besoin d’un corps. D’une démarche. D’une façon de se tenir. Même l’ennui de quelqu’un finit par modifier un vêtement. La fatigue aussi. Une mauvaise posture. Une main dans une poche. Une cigarette à 3h du matin. Le vêtement absorbe tout. C’est un art parasitaire. Il a besoin d’un humain pour fonctionner. Et c’est pour ça que certaines silhouettes techniquement parfaites restent complètement mortes. Parce qu’elles sont pensées uniquement pour la photographie. Pas pour être habitées.
Le Met Gala est devenu une compétition mondiale de screenshots. Les looks sont désormais conçus pour être compris en une demi-seconde sur Twitter, TikTok ou Instagram. Il faut que la référence soit visible immédiatement sinon les gens paniquent. Il faut que ça fonctionne en miniature sur un écran fissuré dans un métro.
Donc les vêtements deviennent littéraux. Et l’art littéral est souvent un peu chiant.
Ce qui m’intéresse, ce sont les vêtements qui résistent légèrement. Ceux qui demandent un deuxième regard. Ceux qui produisent une micro-confusion dans le cerveau. Une espèce de délai perceptif. Le moment où l’œil doit recalculer. C’est exactement pour ça que tout le monde qui s’est offusqué du travail de Chanel cette année m’a épuisée.
Le look de Bhavitha Mandava était précisément intéressant parce qu’il ne hurlait pas son intelligence. Sa silhouette reprenait presque exactement celle qu’elle portait lorsqu’elle a ouvert le défilé Pre-Fall 2026 de Chanel à New York, devenant ce jour-là la première mannequin indienne à inaugurer un show Chanel. Et soudain, la tenue cessait d’être juste “une tenue Chanel”. Elle devenait autobiographique.
Ce n’était plus un vêtement. C’était une archive personnelle portée sur un corps vivant. Et ça, pour moi, c’est infiniment plus proche de l’art qu’une robe qui essaye de ressembler à un tableau de musée.
Même l’illusion denim de son pantalon était brillante dans sa simplicité. Parce qu’un vêtement qui oblige quelqu’un à regarder deux fois pour comprendre ce qu’il voit remplit déjà une fonction artistique essentielle. Perturber légèrement la perception du réel.
L’art ne sert pas forcément à être beau. L’art sert parfois juste à déplacer l’œil de deux centimètres.
Et puis il y a un autre truc qui me fascine dans les réactions autour de la mode aujourd’hui. Cette obsession de la valeur monétaire comme preuve de pertinence esthétique. Les gens regardent certaines femmes extrêmement riches comme s’il existait une corrélation naturelle entre fortune et style. Alors qu’en réalité, l’argent achète exactement l’inverse du style.
L’argent achète:
les archives,
les ateliers,
les pierres,
les broderies,
les robes rares,
les invitations,
les fittings,
les équipes,
les chirurgies,
les photographes,
les visibilités artificielles.
Mais il n’achète pas:
une allure,
une obsession,
une étrangeté,
une histoire intérieure,
un regard,
une tension.
Le style est presque cruel parce qu’il reste profondément démocratique dans son fonctionnement. On peut être milliardaire et produire du vide absolu. On peut porter une robe qui coûte le prix d’un appartement parisien et ressembler malgré tout à une publicité pour eau minérale premium.
Et inversement, quelqu’un peut porter un simple pantalon avec une attitude tellement précise que tout devient soudain mémorable.
Parce que la mode n’est pas une accumulation d’objets.
C’est une combustion.
Et je crois que c’est précisément ce qui manque parfois au Met Gala aujourd’hui. Le feu. Pas le spectacle. Le feu, c’est autre chose. Le feu, c’est quand quelqu’un porte un vêtement au lieu d’être porté par lui.
La différence paraît minuscule.
En réalité, c’est toute l’histoire de la mode.
rock music de charli XCX, ou l'art de la résurrection sans cercueil
C'est ça, le truc. Ce morceau ne te demande pas ton avis. Il t'attrape par le col, te secoue, et repose la question plus tard, beaucoup plus tard, quand tu es déjà en train de bouger quelque chose que tu pensais avoir perdu quelque part entre 2018 et une pandémie. Une certaine façon d'occuper l'espace. Une certaine façon d'exister avec du bruit autour.
Rock Music. Le titre est presque de la provocation pure. Parce qu'il n'y a pas de rock là-dedans, pas au sens où un journaliste aux cheveux gras rangerait une pochette dans un bac. Pas de riff éraillé, pas de chorus en distorsion, pas de batterie qui claque. Et pourtant il y a du rock partout dans ce morceau, comme il y a de l'eau partout dans une noyade. C'est que le rock ne s'est jamais défini par ses instruments. C'est une posture. Une physiologie. Quelque chose qui se passe dans les jambes avant d'arriver aux oreilles.
Ce que Charli a fait, c'est une opération presque chirurgicale. Comme si elle avait prélevé l'ADN d'un vieux Nirvana ou d'un Pixies sans la moindre nostalgie clinquante, retiré toute la kératine, toute la testostérone de scène, tout l'attirail symbolique, et réinjecté l'essentiel dans une structure électronique d'une précision presque froide. Le corps sans le costume. L'élan sans le décorum. Et c'est précisément cette nudité-là qui surprend. Parce qu'on attendait la référence, et on reçoit la chose à laquelle la référence faisait semblant de renvoyer.
Le clip ne fait pas semblant d'autre chose. Il empile les archétypes avec une désinvolture presque agressive: le noir et blanc sale, la fumée, les gosses perdus dans leur propre jeunesse, la montagne de clopes en fond comme un cliché de liberté mal taillé. Sur le papier, c'est un catalogue de tout ce qu'on n'est plus censé faire. Et pourtant, et pourtant, ça ne sonne jamais faux. Parce que le clip ne cherche pas à produire de l'originalité. Il cherche à produire un effet. Une réaction physique. Il vise quelque chose qui s'était paumé dans la mémoire corporelle depuis longtemps, quelque chose que tu reconnaîtrais les yeux fermés si quelqu'un te mettait les doigts dessus. Cette espèce de nostalgie musculaire, irrationnelle, qui n'est pas la nostalgie d'une époque mais d'un état. L'état où tu t'en fichais d'être ridicule.
Et c'est peut-être ça qui me touche le plus. Le morceau ne t'invite pas à voyager dans le passé. Il t'invite à réoccuper ton propre corps dans le présent.
On sort d'une longue période de musique pop hyper consciente d'elle-même, méta jusqu'à la moelle, ironique au carré, autocitée et auto-commentée en temps réel, comme si chaque son craignait d'arriver sans mode d'emploi. Même l'urgence était réfléchie. Même la spontanéité avait un brief. Et dans ce contexte, quelque chose d'aussi frontal, d'aussi peu architectural, d'aussi peu soucieux de sa propre lisibilité passe comme un caillou dans une vitre. Non pas violemment, mais avec une simplicité qui est presque choquante.
Le morceau donne envie de courir. Pas vers quelque chose, pas pour quelque chose. Courir pour sentir ses poumons réclamer de l'air. Danser mal dans une cuisine trop petite. Inviter des gens qu'on aime pour aucune raison valable. Ces désirs-là sont des émotions profondément sous-estimées, presque méprisées culturellement, comme si l'art n'avait le droit de provoquer que des sentiments complexes, des pensées stratifiées, des émotions dignes d'une légende de photo. Mais parfois, la chose la plus radicale qu'une œuvre puisse faire, c'est de te réinjecter du courant. Te dire. T'es vivant, bouge-toi, et il y a quelque chose de paradoxalement neuf dans cette brutalité-là.
L'ancien punk avait la rage pour carburant et la destruction pour programme. Une certaine beauté nihiliste, un goût mordant pour l'effondrement. Ce punk sans punk, lui, est réparateur. Presque bienveillant dans son agression. Il secoue pour réveiller, pas pour détruire. L'énergie qu'il génère ne cherche pas à exploser quelque chose. Ca cherche plutôt à rallumer quelque chose. C'est une différence d'intention totale, et elle change tout à la façon dont le corps répond.
Ce qui me frappe, en dernier lieu, c'est que Charli XCX ne fait pas semblant d'être cool. Elle ne pose pas. Ce morceau n'est pas le résultat d'un positionnement artistique ou d'un pivot marketing calculé, il ressemble à quelqu'un qui a trouvé une fréquence qui lui ressemble et a appuyé sur record. Et c'est ça, au fond, le truc le plus rock qu'on puisse faire en 2026 (comme on aimait dire en 2010): ne pas chercher à avoir l'air de quelque chose.
Juste exister. Fort.
monday through sunday I can turn a dance floor into a runway
Sinon, rien de spécial. A part que j'ai beaucoup pensé aussi au thème du Met Gala, but in a academic way, que j'ai mangé un super hot dog végé et que Charli XCX rentre dans sa nouvelle era (il était temps que quelqu'un s'occupe de faire revenir le crack pour l'été après le brat summer, ça a beaucoup manqué l'année dernière).
Bon week end sweeties.
there’s a party in my head but nobody knows the address
Je lisais une interview de Marion Cotillard.
Pourquoi elle? Aucune idée. Pas de raison particulière. Juste ce truc qu'on fait tous. Traîner sur Internet, cliquer machinalement, lire entre deux mails, entre deux vides. Le titre était là, j'ai cliqué. Voilà.
Et là, au détour d'une question sur le maquillage, parce que forcément, un jour, on finit par parler du maquillage, c'est la loi du genre, elle sort cette phrase:
"Se maquiller, c'est se déguiser, pas se cacher."
J'ai relu une fois. Puis deux. J'ai attendu que ça fasse tilt. Que quelque chose se passe dans ma tête ou dans mon ventre. Rien.
Ou plutôt si. Un truc arrive. Une petite musique. Comme un balancement entre déguiser et cacher, juste ce qu'il faut pour que ça paraisse profond. Ça brille, c'est propre, ça a l'air de vouloir dire quelque chose mais sans jamais franchir la ligne rouge. Une phrase-écran. Indolore. Photogénique. Le genre de formule qu'on balance en story Instagram sans que personne vienne te demander "mais c'est quoi le putain de rapport?"
Et franchement, on ne peut pas en vouloir à Marion Cotillard. Elle répond à une commande. C'est son boulot, à ce moment précis. Elle est là pour ça. Faire joli avec les mots.
Parce que quelqu'un, quelque part, un journaliste un peu fatigué, un attaché de presse survitaminé, toute une industrie de l'image, quoi, a décidé un jour que l'artiste ne pouvait plus juste faire son taf. Faire des films, ce n'est plus assez. Chanter, jouer, peindre, danser.Trop léger. Il faut parler de ce qu'on fait. Et commenter le commentaire. Et mettre tout ça en altitude, une altitude tellement élevée, tellement brumeuse, que plus personne n'oserait lever la main pour dire: "Euh, je comprends rien, mais surtout, j'ai l'impression qu'il y a rien à comprendre."
La profondeur par opacité. L'intelligence par évaporation. Ça marche à tous les coups.
Alors ils apprennent la langue. Pas la vraie. Une langue officielle de la pensée artistique. Reconnaissable dès les trois premiers mots. Les formules antithétiques, les concepts en mousse, les vérités qui résonnent comme un gong en carton. "C'est à la fois fragile et puissant." "Le vide est un plein." "Se maquiller, c'est se déguiser, pas se cacher." Dis ça d'une voix calme, avec un léger sourire mystérieux, et tout le monde applaudira.
Mais dire "J'en sais rien", "Ça m'amusait sur le moment", "C'est un peu con mais c'est comme ça", ça, c'est mort. Trop simple. Trop humain. La simplicité est devenue suspecte. Elle signalerait un manque de tenue intellectuelle, une absence de hauteur, presque une faute de goût. Une faute professionnelle, même.
Résultat des courses: à force de tout sur-signifier, on vide tout. Le discours gonfle comme un baudruche. L'œuvre, elle, rétrécit. On ne regarde plus ce qui est fait, le film, la chanson, la gueule du tableau. On traque ce qui est dit autour. Et parfois, souvent, on finit par confondre les deux. On juge le film à l'aune de l'interview. On évalue le peintre sur sa capacité à raconter des salades conceptuelles. Le making-of émotionnel devient plus important que l'objet lui-même.
C'est là que je deviens un peu véner.
Parce qu'il y aurait quelque chose de carrément politique, presque punk, à réhabiliter la bêtise discursive des artistes. Pas l'anti-intellectualisme de comptoir. Le genre qui dit "de toute façon les intellectuels, tous des branleurs". Non. Juste l'honnêteté. L'humilité de dire: certaines personnes sont géniales avec leurs mains, leur voix, leur corps en mouvement, leur regard sur le monde, et assez médiocres, voire nulles, quand il s'agit de mettre des mots sur tout ça.
Et alors? C'est pas une tare. C'est même souvent un signe. Le signe que le geste est premier. Que le truc important résiste à la langue. Que l'œuvre tient encore debout sans avoir besoin de béquilles intellectuelles, sans sous-titres explicatifs.
Mais on n'entend plus ça. On entend du "se déguiser, pas se cacher". Du lisse, du calibré, du suffisamment vague pour ne jamais froisser personne, et surtout pas la carrière. Parce que le vrai danger, c'est pas d'être faux. C'est d'être repérable. C'est de se mouiller un peu, de dire un truc un peu bancal mais vrai, un truc qui pourrait être retourné contre toi en interview un jour.
La phrase de Cotillard, dans son genre, c'est un chef-d'œuvre d'adaptation. C'est le son que fait quelqu'un qu'on a dressé à ne jamais se taire, mais à ne jamais rien dire de travers non plus. Une beauté liquide. Et derrière, l'usine à formules tourne encore, prête à nous sortir demain "Porter un manteau, c'est s'envelopper, pas se cacher." "Prendre le métro, c'est se déplacer, pas se perdre."
On étouffe, un peu, non ?
Alors parfois, juste parfois, j'aimerais qu'un artiste regarde le journaliste droit dans les yeux et lâche: "Ecoute, je me maquille parce que j'aime bien, ça me fait une belle gueule et puis ça me détend. C'est tout. La prochaine question." Ça nous changerait. Ça nous ferait peut-être même du bien. Du respirable.
I left the radio on just to hear someone lie to me softly
Alors évidemment, t’as toujours un mec (souvent très gainé, très sûr de lui, avec une gourde en inox et une passion pour les douches froides), qui va te dire que tu te cherches des excuses. Que tout est dans le mindset. Que si tu voulais vraiment, tu pourrais transformer ça en opportunité de croissance personnelle. Et là, franchement, j’ai envie de lui dire: mais croissance de quoi? De qui? À quel moment on a décidé que chaque inconfort devait devenir un TED Talk?
Parce que le fond du problème, ce n’est même pas de trouver des excuses. C’est juste une requête très simple, presque modeste. Est-ce que je peux avoir, de temps en temps, une seule putain de bonne journée? Une journée où rien ne gratte, rien ne déborde, rien ne vrille. En quoi c’est une demande déraisonnable? Pourquoi ce passage obligé par une espèce de mini chemin de croix mensuel? J’ai l’air de vouloir expier quelque chose? J’ai signé où?
Et puis cette idée qu’il faudrait accepter, embrasser, transcender. Non. A un moment, on a le droit de dire que c’est pénible, point. Sans en faire une quête initiatique. Sans convoquer des métaphores grandiloquentes. Juste reconnaître que ton propre corps décide, pendant quelques jours, de te mettre en mode version bêta instable, et que toi tu dois continuer à répondre à des mails, être aimable, prendre des décisions, faire semblant d’être une personne cohérente.
Après, soyons honnêtes, il y a aussi un certain alignement cosmique assez drôle. Cette phase tombe souvent au moment où ton énergie baisse… et, comme par hasard, le calendrier social te propose des échappatoires. Les ponts de mai, les jours fériés, cette espèce de flottement collectif où plus personne ne fait semblant d’être productif. Là, pour une fois, le corps et le monde extérieur se mettent d’accord. Ralentis. N’insiste pas. Ne force rien. Fais le strict minimum syndical, et encore, si vraiment t’as la foi.
Donc très bien. Suivons le mouvement. Ne rien foutre devient presque un acte d’intelligence stratégique.
De toute façon, on va tous mourir.
Ce n’est pas du nihilisme.
the party ended hours ago and I'm still explaining myself
Je regardais Euphoria et Hunter Schafer est apparue à l'écran et j'ai eu cette pensée très sobre: putain, c'est une déesse. Non, vraiment. Je pense même que c'est comme ça que la religion a été inventée. Un de nos ancêtres a croisé quelqu'un qui lui ressemblait exactement, et il s'est dit que ça ne pouvait pas venir de la terre. Logique imparable. Elle a ce truc des femmes fatales des années 30, ce magnétisme qui donne envie de fumer des cigarettes dans un appartement sombre et de prendre de mauvaises décisions. Je veux la voir dans un film noir, Hollywood dorée, ombres expressionnistes, le tout. Je ne demande plus grand-chose à la vie, mais qu'on m'accorde ça avant que je crève.
Nouvelle semaine. J'ai un nombre indécent de trucs en cours et une capacité de concentration qui, disons-le, ne plaide pas en ma faveur. J'avais décidé, dans un élan d'optimisme qui ne me ressemble pas, de me foutre des horaires pour être sûre de tout faire et de ne rien remettre au lendemain. Sauf que j'avais oublié un détail d'importance : je suis capable de transformer une heure en un truc élastique et théoriquement infini. Résultat, l'heure ne finit jamais, et ce que je devais y caser non plus. Je suis à deux doigts de tester la méthode qui consiste à mettre ses fringues à l'envers et marcher à reculons pour rebooter son système neuronal. Oui, ça existe, oui, j'y ai pensé sérieusement.
A la place, j'ai eu l'idée lumineuse de relancer Girls. Premier épisode. Je ne sais pas ce que j'espérais exactement, peut-être la confirmation que Lena Dunham était bien une voix de sa génération. Ce qu'elle est. Juste pas nécessairement la meilleure. Et franchement, vous avez vécu ça comment, vous, à l'époque? Vous regardiez ces filles être absolument toxiques et vous les aimiez quand même, alors que vous étiez très probablement en train de cancel des potes pour exactement les mêmes raisons. Les années 2010, c'était un niveau de dissonance cognitive qu'on n'a pas encore vraiment soldé.
Sauf Jessa. Jessa, toi, je t'aime dans tous tes travers. Tu es la seule qui assume le chaos au lieu de faire semblant de le gérer.
Sinon, j'ai enfin écouté un peu de nouveauté et je ne peux vous conseiller que l'album Carve, de Kathryn Mohr. Je trouve qu'elle est parfaite si vous aimez marcher dans la rue en détestant la vie alors qu'il fait un soleil de plomb. Peut-être que je reviendrai bientôt avec une note sur mes dernières lectures (ça fait longtemps qu'on a pas parlé livre ici) (mais c'est aussi parce que je prépare mon podcast) (oui, un podcast, vous ne rêvez pas) (après, j'espère que vous n'êtes pas pressé) (je vais marcher à reculons, ça va peut-être me foutre un coup de pied au cul).





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