W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
hurlevent n’est pas sacré (et c’est tant mieux)
Je vais être claire: ce texte n’est pas une critique du film. Pas vraiment. C’est une critique de ce qu’on attend d’un film comme ça, de ce qu’on exige, de cette espèce de police invisible de la fidélité. Parce qu’apparemment, adapter un classique aujourd’hui, c’est marcher sur des œufs posés sur un cercueil.
Le problème, ce n’est pas que le film prenne des libertés. Le problème, c’est qu’on ne supporte plus qu’il en prenne. Comme s’il existait une vérité pure, figée, intouchable. Comme si l’auteur avait laissé derrière lui un mode d’emploi. Comme si adapter, c’était illustrer. Sagement. Proprement. Mortellement. Mais qui peut dire, honnêtement, ce qu’aurait voulu Emily Brontë? Personne.
Peut-être qu’elle aurait adoré voir Jacob Elordi se tordre de douleur sur le corps froid de Margot Robbie. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça juste. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça enfin à la hauteur de la violence qu’elle avait écrite. Peut-être qu’elle aurait adoré cette jupe en vinyle rouge. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça obscène. Ou peut-être qu’elle aurait trouvé ça vivant. On n’en sait rien. Et c’est précisément ça, le point.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est que son roman n’est pas une histoire d’amour propre. Ce n’est pas une romance gothique avec du vent dans les rideaux. C’est une histoire de désir, de possession, de destruction. Mais comme on était au XIXe siècle, on a parlé de fantômes. Parce que parler de cul, c’était plus compliqué. Et c’est là que le film devient intéressant. Parce qu’il comprend un truc que beaucoup d’adaptations ratent: les fantômes, c’est du langage codé.
Quand Cathy est aspirée sous le lit, quand une main attrape sa cheville dans l’ombre, quand Heathcliff devient une présence presque démoniaque mais dans des gestes minuscules, presque banals… ce n’est pas du surnaturel. C’est du désir qui fait peur. Et ça, c’est du cinéma.
Visuellement, d’ailleurs, le film est irréprochable. Vraiment. Il y a des scènes qui m’ont coupé le souffle, des images qui parlent directement à la partie la plus théâtrale de mon cerveau. Et je persiste: le casting était le bon. Je le pensais avant même de voir le film, j’avais écrit un article là-dessus. La vision de la réalisatrice me paraissait évidente, presque logique.
Et surtout Cathy. Le choix de son âge est brillant, parce que ça change tout. On arrête avec la petite héroïne romantique un peu hystérique, on est face à une femme. Une femme qui désire, qui choisit, qui manipule aussi, et qui se détruit en toute conscience. Parce que personne n’est propre dans cette histoire. Nelly est cruelle, Isabella est cruelle, Cathy est cruelle. La cruauté, la manipulation, ça n’appartient à aucun sexe. C’est une affaire d’époque, une affaire de cadre, une affaire de survie.
Et le film le dit dès le début. Avec cette scène du pendu, traversé par une dernière trique, et autour, cette énergie presque indécente, presque animale, où la vie reprend le dessus coûte que coûte, à niquer dans tous les coins de ruelles boueuses. Les corps, la pulsion, le vivant qui refuse de se taire, même face à la mort. C’est violent, dérangeant, mais c’est juste. Une époque où l’on condamne en public et où, dans le même mouvement, tout déborde.
Et Cathy appartient à ce monde-là. Elle n’est pas une victime. C’est une force. Une force qui dévore et qui se dévore elle-même.
Et moi, j’ai toujours été plus intéressée par sa psyché que par les fantômes qui traînent après sa mort. Donc non, ça ne m’a pas dérangée qu’on n’explore pas l’après. Parce que le vrai sujet, il est avant: sa chute, et celle d’Heathcliff.
Heathcliff, justement. Le film fait un truc très malin avec lui. Le flashback enfantin, celui que je déteste presque à la fin, fait quand même quelque chose d’important: il le réhumanise. Il rappelle que ce monstre, ce type obsédé, violent, destructeur, c’est un enfant qu’on a humilié, battu, écrasé. Quelqu’un construit dans la violence. Et ça, c’est juste.
Mais voilà. Le problème, c’est la fin. Tout le film construit une montée, une tension, une espèce de logique implacable vers quelque chose de noir, de brutal. Et au lieu de finir sur Heathcliff qui sombre vraiment dans la rage et le désespoir après la mort de Cathy, on adoucit. On ajoute une note presque tendre, presque réparatrice. Et là, pour moi, ça casse quelque chose. Parce que Hurlevent, normalement, ça ne console pas. Ça ne répare rien. Ça ne sauve personne. Ça détruit.
Mais au fond, même ça, je ne suis pas sûre de vouloir le reprocher. Parce que le vrai sujet est ailleurs. Pourquoi est-ce qu’on attend d’une adaptation qu’elle respecte une noirceur précise ? Pourquoi est-ce qu’on veut figer une œuvre dans une seule interprétation? Pourquoi est-ce qu’on refuse qu’un réalisateur dise: et si on regardait ça autrement?
Peut-être qu’Emily Brontë aurait adoré qu’on arrête de parler de vent et qu’on parle enfin de désir. Peut-être qu’elle aurait été soulagée qu’on comprenne, même un peu, que l’humanité d’Heathcliff a été dévorée par la société. Peut-être qu’elle aurait ouvert TikTok, si elle l’avait eu dans la lande, et qu’elle aurait mis #traumabonding sous chaque scène entre Cathy et Heathcliff. Ou peut-être pas. Mais encore une fois, on n’en sait rien.
Alors peut-être qu’il faudrait arrêter de vouloir être fidèle. Et commencer à être vivant.
electric lips on endless legs, chaotic fury on breathless heels

Dans une autre vie, j’aimais aller dans un bar à Amiens
pour boire des bières et jouer aux fléchettes. Je pensais à ça cet après-midi
en tricotant un bonnet pour Francette. Je me suis dis que je pourrais y
retourner un peu plus souvent, à Paris. Pour boire des bières, jouer aux
fléchettes et tricoter des trucs pour Francette. Je crois que c’est ça, être
punk en 2026. Back to basics, mais avec l’âme d’une clubbeuse du troisième âge.
Donc dans cet élan de retour aux fondamentaux, j’ai commencé Film Club cet
après-midi (ok, ça n’a rien à voir mais j’avais envie de vou en parler) (restez
un peu, vous allez comprendre).
Six épisodes. BBC Three. Aimee Lou Wood qui co-écrit et
joue dedans, ce qui est déjà une raison suffisante. Elle interprète Evie,
agoraphobe et cinéphile, qui organise chaque semaine une soirée ciné dans le
garage de sa mère avec son meilleur ami Noa. Et quand Noa annonce qu’il
déménage à Bristol, les deux sont forcés d’admettre que ce qu’ils ressentent l’un
pour l’autre dépasse légèrement le cadre de l’amitié. Légèrement.
C’est le genre de prémisse qu’on a vue mille fois. Sauf
que là ça fonctionne. Parce que Aimee Lou Wood a cette capacité rare à être
complètement attachante sans jamais être mièvre, à jouer l’embarras émotionnel
sans que tu aies envie de regarder ailleurs. Et parce que la série fait quelque
chose d’assez malin: Evie et Noa communiquent presque exclusivement en
citations de films plutôt qu’en se disant les vraies choses. Parce que les
vraies choses sont trop compliquées, trop exposées, trop risquées. Les
références culturelles comme langue maternelle. Comme armure. Comme façon d’être
intime sans avoir à l’admettre.
Je connais ce truc. Je le connais très bien.
L’art du désir inexprimé, de la tension qui s’accumule sans jamais se résoudre,
ce truc que le cinéma et les séries ont complètement abandonné au profit du
passage à l’acte immédiat et de la communication saine et adulte. Bah Film
Club le remet au centre. Et franchement ça fait du bien. Parce qu’il y
a quelque chose de profondément humain dans ces sentiments qui n’osent pas
encore dire leur nom, dans ces deux personnes qui savent très bien ce qui se
passe et qui font semblant que non parce que tant que c’est pas dit c’est
encore intact.
J’ai tricoté pendant les deux premiers épisodes. Francette dormait sur mes
pieds. C’était exactement la bonne façon de vivre son dimanche. Il manquait
juste un bar et des bières.
Punk, je vous dis.
what you want
Dimanche matin. Matcha, écran, cerveau encore en mode veille
prolongée. Je voulais juste scroller deux minutes, le genre de deux minutes qui
durent quarante-cinq et pendant lesquelles tu fais semblant d’être productive.
Et puis une phrase sur ce texte Substack m’a attrapée par le col et a dit non,
toi tu restes là.
C’est con comme ça commence, les trucs qui te restent.
L’idée de l’article est simple et un peu brillante, ce qui est souvent la
meilleure combinaison. Les écrivains font presque toujours la même erreur. La
violence, ils la traitent comme un concert de métal, tout à fond, boum crash
sang chaos, le volume à fond pour que t’aies bien compris que c’est grave. Et pour
le sexe, tout d’un coup, ils deviennent pudiques comme si leur mère lisait
par-dessus leur épaule. Les lumières s’éteignent. Fondu au noir. La phrase
devient prudente, polie, presque administrative.
Ce qui donne ce résultat assez bizarre. La violence devient du bruit. Le désir
devient un silence poli. Et l’article disait, avec une insolence tranquille que
j’ai beaucoup appréciée: et si on faisait l’inverse? Écrire la violence comme
on écrit le sexe. Lentement. Avec de la tension. Avec ce moment suspendu où
deux personnes sont dans la même pièce et où l’air change de densité avant même
que quoi que ce soit arrive. Et écrire le sexe comme on écrit la violence. Avec
du pouvoir. Des conséquences. Ce sentiment que quelque chose va se briser et
que les deux personnes le savent déjà.
Je ne sais pas si c’est ma Vénus en Scorpion qui parle (probablement) mais
cette idée me paraît d’une justesse absolue.
Parce que la violence la plus troublante, ce n’est presque
jamais le coup. C’est ce qui se passe dans les cinq secondes avant. Une main
posée sur une nuque un tout petit peu trop longtemps. Un regard qui insiste une
seconde de trop. Quelqu’un qui avance d’un pas dans ta direction sans raison
apparente. L’air qui se comprime. Personne ne bouge vraiment mais tout le monde
dans la pièce a reçu le message cinq sur cinq. C’est physique. C’est presque
chimique. Et c’est exactement, trait pour trait, la mécanique du désir.
Les deux fonctionnent pareil. L’approche. La tension. Le moment où tu sais mais
où rien s’est encore passé.
C’est pour ça que je pensais à Heathcliff depuis le réveil. Lui et Catherine
Earnshaw, ce n’est pas une romance. Enfin si, sur le papier. Mais dans les
faits c’est plutôt deux personnes qui se reconnaissent trop bien pour être
tranquilles ensemble et qui ne savent pas quoi faire de ça. Comme tenir quelque
chose de brûlant dans les mains. Tu ne peux pas le garder, tu ne peux pas le
lâcher, alors tu restes là, les mains qui crament, à faire semblant que c’est
supportable.
Chez Emily Brontë l’amour n’est jamais propre. Jamais tranquille. Ce n’est pas
le genre d’amour qui s’installe dans un appartement cosy avec des plantes et un
chat. C’est un truc météorologique, une tempête qui rentre par la fenêtre et
emporte les meubles, et quand c’est fini tu retrouves tout sens dessus dessous
et tu ne sais même plus si t’as envie que ça recommence ou pas. Probablement
les deux.
Et c’est peut-être pour ça que ce livre respire encore aujourd’hui alors qu’il
a deux siècles de retard sur nous. Il ne range rien. Il ne met pas d’étiquettes.
Le désir et la rage et la domination et l’attachement morbide, tout ça circule
dans la même pièce sans qu’on te dise où regarder. Nous aujourd’hui, on adore
classer. Violence là-bas dans sa boîte. Romance ici dans la sienne. Tout bien
séparé comme des allergènes sur une carte de restaurant. Mais les histoires qui
restent, celles qui te réveillent à 3h du matin trois ans après les avoir lues,
elles ne fonctionnent pas comme ça. Elles sont floues. Elles débordent. Elles ne
te laissent pas savoir exactement ce que tu as ressenti.
Ce qui rend une scène inoubliable, ce n’est pas le moment où quelque chose
arrive. C’est le moment où quelque chose pourrait arriver. Ce couloir de dix
secondes entre l’avant et l’après. La respiration qui change. Les corps qui
recalculent la distance. Le moment où un personnage avance d’un centimètre de
trop et où tout le monde dans la salle de cinéma retient son souffle sans s’être
concerté.
Pas l’impact. L’approche.
C’est pour ça que certaines scènes te poursuivent des années et que d’autres
disparaissent avant même que le générique soit fini. Ce n’est pas une question
de budget ou de mise en scène spectaculaire. C’est une question de proximité.
Deux corps dans une pièce. L’air entre eux. Ce centimètre de trop.
Tout ça un dimanche matin avec un matcha qui refroidissait.
Les idées les plus dérangeantes arrivent toujours dans les moments les plus
banals. Elles s’installent à côté de toi sans frapper, elles posent leurs
affaires, et elles commencent à réarranger les meubles dans ta tête
tranquillement pendant que toi t’essaies juste de finir ton thé.
Et tout d’un coup tu repenses au film vu la veille et tu comprends que c’était
peut-être pas du tout une histoire d’amour gothique, parce que le gothique, c’est
juste le mot qu’on utilise pour ne pas parler de cul.
C’était juste deux personnes qui se regardaient avec beaucoup trop d’intensité
pour que ça finisse autrement que mal.
Et qui le savaient depuis le début.
you’re so funny be my valentine this april fools’ day
Non, rien, je voulais juste poster cette photo d'Elle Fanning.
Je pars manger, il y a Hurlevent ce soir.
music for a sushi restaurant

Il y a des livres qu’on lit tranquillement. Et il y a les
livres qu’on évite. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils savent trop de
choses sur toi.
Sylvia de Leonard Michaels, c’était son livre. Le sien. Celui qu’il m’avait
mis entre les mains avec ce petit sourire de quelqu’un qui te tend quelque
chose d’important sans vouloir avoir l’air d’y tenir trop. Tu connais ce geste.
Pas le geste de quelqu’un qui te recommande un livre. Le geste de quelqu’un qui
te tend un morceau de lui-même et qui regarde si tu vas le prendre.
Je l’avais pris. Je l’avais pas ouvert.
Pendant longtemps.
Parce que je comprenais, quelque part, ce qu’il y avait dedans. Pas l’histoire,
les mots, les scènes. Mais ce qu’il voulait que je trouve. Ce qu’il attendait
peut-être que je comprenne en le lisant. Une prise de conscience. Sur nous. Sur
ce qui vivait dans la même pièce que notre amour sans qu’on sache vraiment
comment l’appeler. J’avais compris ça et j’avais choisi de pas regarder. L’évitement
comme art de vivre. Comme technique de survie. Comme façon de garder les choses
debout encore un peu.
Et puis il n’a plus été là pour me demander si je l’avais lu.
Alors je l’ai ouvert.
Michaels raconte ça sans arrondir les angles. Sans maquillage, sans morale, sans ce filtre habituel qui rend les histoires d’amour plus présentables qu’elles l’étaient vraiment. Il fouille dans une boîte pleine de photos un peu brûlées et il les pose là, sur la table, une par une. L’amour, la fatigue, la peur, les disputes absurdes, les moments où tu regardes la personne en face et tu la reconnais plus. La maladie mentale de Sylvia traverse tout le livre comme une météo instable. Parfois le ciel est bleu, parfois tout devient violent très vite, et tu sais plus très bien comment t’y préparer.
Ce qui est troublant c’est qu’il se pose ni en victime ni en juge. Elle reste entière. Lumineuse et impossible. On comprend pourquoi il est tombé amoureux et on comprend pourquoi cette histoire pouvait pas tenir droit. Les deux choses vraies en même temps, sans résolution.
En lisant ça, je pensais à lui. Évidemment.
Je pensais à ce qu’il avait voulu me dire en me donnant ce livre. Si c’était une façon de nommer quelque chose qu’on nommait pas. Si c’était un message glissé entre les pages pour quelqu’un qui aurait le courage de les tourner. J’avais pas eu ce courage-là. J’avais fait ce que je sais faire le mieux, regarder ailleurs, attendre que ça passe, maintenir les choses debout par la seule force de l’évitement.
Ce que j’ai trouvé dans Sylvia, c’est pas des réponses. C’est pire que des réponses. C’est des questions posées avec tellement de précision que tu peux plus faire semblant de pas les entendre.
L’amour et le chaos qui vivent dans la même pièce. Et personne qui sait vraiment comment les séparer.
Il savait. Il me l’avait tendu comme on tend une clé. J’avais gardé la clé dans ma poche sans chercher la serrure.
Je l’ai trouvée trop tard. Mais je l’ai trouvée.
oh you've saved me, she screams down the line

Quand j'ai les lèvres gercées, j'ai ce truc de vouloir refaire toute ma beauty routine. Après, c'est surtout parce que je dois aller chercher ce baume Avène à la pharmacie du coin, je me retrouve donc à errer comme une crackhead parmi les produits Klorane et La Roche Posay. Mon ex disait que j'étais la Kate Moss de la parapharmacie avant d'apprendre que Kate Moss elle-même ne jurait que par les produits parapharmacie (sweetheart, toutes ces années, tu étais dans le vrai, my bad). Après, je reste quand même dans l'âme une hippie malgré tout avec mes gommages à base de miel, et mes crèmes hydratantes au yaourt.
J'aurais fait une vidéo incroyable pour Vogue, quel regret d'être passée à côté de ma carrière de it girl.
drug dealer in the park

Ça commence par un petit déjeuner complètement abusé. Pas le café avalé en diagonale avant de partir travailler. Non. Un vrai truc. Pain de seigle, avocats, fruit, lait végétal, parfois un yaourt au soja si je veux me donner un air discipliné. La table ressemble vaguement au brunch d’une Kardashian, sauf qu’au lieu d’être dans une villa à Calabasas je suis juste chez moi en chaussettes. Je mange lentement. Je regarde par la fenêtre. J’ai l’air de réfléchir à des choses profondes alors qu’en réalité je suis juste très contente d’avoir du pain.
Après ça je vais au marché. Évidemment. Sinon la matinée perd tout son sens. Là-bas je deviens instantanément le genre de personne qui parle de saisonnalité des légumes avec beaucoup trop de conviction. Je regarde les tomates comme si j’allais écrire un essai dessus. Je choisis des courgettes en hochant la tête, très sérieuse, comme si je prenais une décision importante pour l’avenir de la civilisation. Au final je repars avec un tote bag rempli de trucs verts et l’impression d’avoir fait quelque chose de bien.
Ensuite je passe à la librairie. Et là je traîne. Longtemps. Parce que la librairie est probablement le seul endroit où je peux me comporter comme si le travail n’existait pas. Je feuillette des bouquins de socio, je regarde la littérature féministe, je lis des résumés avec un air très absorbé. De l’extérieur on pourrait croire que je prépare une thèse sur l’époque. En réalité j’essaie surtout de trouver un livre qui me donnera l’impression d’être un peu plus intelligente que la semaine dernière.
Parfois je pousse jusqu’au magasin bio pour acheter des compléments alimentaires. Parce que le veganisme commence à rôder autour de moi. Pas encore un virage radical, plutôt une petite idée qui s’installe tranquillement. Je regarde les flacons de vitamines comme si c’était des élixirs mystérieux capables de transformer ma vie. Je finis par en prendre un ou deux en me disant que ça ne peut pas faire de mal. C’est une stratégie scientifique assez simple.
Et puis je passe boire un thé chez une voisine. Oui, je suis ce genre très précis de citadine qui connaît ses voisins et qui peut sonner chez eux sans prévenir. On se retrouve dans sa cuisine, on parle de tout et de rien, on commente la vie comme si on était deux éditorialistes fatiguées mais lucides. Et parfois on ouvre la fenêtre et on fume une cigarette parce qu’on n’a pas encore totalement quitté notre petite nostalgie indie sleaze. Disons qu’on garde ça comme un accessoire.
it was like rockaway beach in the month of june
darling you're so sweet
Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas
le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette
énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin.
Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.
C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son
plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même
coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui
paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu
déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est
un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que
t’aurais préféré ne pas retrouver.
Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.
Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser,
avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée,
que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à
prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à
refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un
horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était
vraiment là.
Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a
toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez
autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre
coins.
Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.
Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la
fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en
doutiez?
Journée douce, quand même.
Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction
tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement.
Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te
réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé
caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont
cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par
un directeur artistique très inspiré.
Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la
pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il
ne déroge pas non plus.
don't worry be happy

J’ai un truc avec les gens qui respirent le fun et les
vacances. Pas les gens qui font semblant, ceux qui postent des photos de
couchers de soleil et qui appellent ça de la joie de vivre. Non. Les vrais.
Ceux qui ont cette légèreté naturelle, un peu inexplicable, comme si la vie
leur avait remis un mode d’emploi que le reste d’entre nous a jamais reçu. Ceux
qui arrivent quelque part et qui illuminent la pièce sans même s’en rendre
compte, pendant que moi j’arrive quelque part et que j’évalue instinctivement
les issues de secours.
Jamais les gens qui se prennent au sérieux. Ceux-là je les laisse entre eux
avec leurs convictions et leur cortisol.
C’est peut-être pour contrebalancer. Parce que moi j’ai une tête constamment
grave, le genre de visage qui fait que les inconnus dans le métro se demandent
ce qui s’est passé, alors qu’il s’est rien passé, c’est juste ma tête. Mon air
de troisième guerre mondiale imminente que je trimbale partout comme un
attaché-case qu’on m’a donné à la naissance et que j’ai jamais su poser.
Pour le coup, l’actualité me donne raison en ce moment. Donc ma nécessité
absolue, presque médicale, de ne chercher que des rires et de la joie est
pleinement justifiée. C’est pas de la fuite. C’est de la survie. Nuance.
Vraiment, je vous aime mais je vous jalouse incroyablement. Vous qui vous levez
le matin sans que le poids du monde vous tombe dessus avant le café. Vous qui
riez facilement, qui prenez les choses comme elles viennent, qui avez cette
capacité miraculeuse à être là sans être déjà ailleurs en train de tout
analyser. Donnez-moi votre secret. Pas en podcast. Juste comme ça, entre nous.










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