Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas
le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette
énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin.
Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.
C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son
plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même
coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui
paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu
déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est
un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que
t’aurais préféré ne pas retrouver.
Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.
Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser,
avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée,
que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à
prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à
refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un
horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était
vraiment là.
Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a
toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez
autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre
coins.
Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.
Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la
fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en
doutiez?
Journée douce, quand même.
Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction
tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement.
Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te
réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé
caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont
cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par
un directeur artistique très inspiré.
Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la
pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il
ne déroge pas non plus.
W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
darling you're so sweet
don't worry be happy

J’ai un truc avec les gens qui respirent le fun et les
vacances. Pas les gens qui font semblant, ceux qui postent des photos de
couchers de soleil et qui appellent ça de la joie de vivre. Non. Les vrais.
Ceux qui ont cette légèreté naturelle, un peu inexplicable, comme si la vie
leur avait remis un mode d’emploi que le reste d’entre nous a jamais reçu. Ceux
qui arrivent quelque part et qui illuminent la pièce sans même s’en rendre
compte, pendant que moi j’arrive quelque part et que j’évalue instinctivement
les issues de secours.
Jamais les gens qui se prennent au sérieux. Ceux-là je les laisse entre eux
avec leurs convictions et leur cortisol.
C’est peut-être pour contrebalancer. Parce que moi j’ai une tête constamment
grave, le genre de visage qui fait que les inconnus dans le métro se demandent
ce qui s’est passé, alors qu’il s’est rien passé, c’est juste ma tête. Mon air
de troisième guerre mondiale imminente que je trimbale partout comme un
attaché-case qu’on m’a donné à la naissance et que j’ai jamais su poser.
Pour le coup, l’actualité me donne raison en ce moment. Donc ma nécessité
absolue, presque médicale, de ne chercher que des rires et de la joie est
pleinement justifiée. C’est pas de la fuite. C’est de la survie. Nuance.
Vraiment, je vous aime mais je vous jalouse incroyablement. Vous qui vous levez
le matin sans que le poids du monde vous tombe dessus avant le café. Vous qui
riez facilement, qui prenez les choses comme elles viennent, qui avez cette
capacité miraculeuse à être là sans être déjà ailleurs en train de tout
analyser. Donnez-moi votre secret. Pas en podcast. Juste comme ça, entre nous.
the secret garden is my music
Je suis passée par le parc en allant chercher des oranges.
Comme ça, sans l’avoir prévu. Ces petites déviations que tu t’accordes sans te
demander la permission, parce que le chemin direct c’est bien mais le chemin
qui passe par l’herbe c’est mieux.
Ca faisait longtemps. Le genre de longtemps qui te surprend quand tu réalises
que t’as laissé passer des saisons entières sans aller dans un endroit que t’aimes.
Comme si la vie avait cette façon un peu sournoise de t’éloigner des choses
douces sans que tu t’en rendes compte, par accumulation de petites urgences qui
n’en étaient pas vraiment.
J’ai croisé un père sur un skate. Sa fille perchée dessus avec lui, trois ans,
peut-être même pas. Toute petite, toute droite, les bras un peu écartés, avec
cette confiance absolue et un peu inconsciente qu’ont les enfants qui savent qu’on
va les rattraper. Lui derrière, les mains qui guidaient sans tenir vraiment,
juste là au cas où.
Je me suis arrêtée une seconde.
J’aurais bien aimé avoir un père comme ça.
Moi, j’ai appris le skate seule. J’ai appris à lire les ouvrages qui en valent
la peine seule. J’ai appris les artistes seule, la musique seule, le cinéma
seul. Cette longue éducation autodidacte et un peu têtue de quelqu’un qui
cherche ses références sans carte, sans guide, à tâtons dans une bibliothèque
dont personne lui a donné le plan. T’arrives à des choses comme ça. Parfois de
très belles choses. Mais t’arrives dessus essoufflée, et y’a personne pour
partager la découverte au moment où elle compte vraiment.
Ce que ça laisse derrière, c’est la solitude chronique. Cette incapacité à aller vers l’autre, pas par arrogance, pas par froideur, mais parce que quelque part t’as appris très tôt que t’attendais que ce soit lui qui bouge. Que toi tu bougeais pas. Que toi tu restais là, immobile et disponible, dans l’espoir que quelqu’un remarque et fasse le chemin. Parfois quelqu’un faisait le chemin. Souvent non.
Ca vous enferme, ces choses. Ca construit autour de toi des murs que tu décores tellement bien que t’arrives à les confondre avec de la personnalité. Pendant longtemps j’ai appelé ça de l’indépendance. De l’autonomie. Un trait de caractère que je chérissais, que je mettais en avant, que je portais presque avec fierté. Regardez comme je me suffis à moi-même, regardez comme je n’ai besoin de personne pour trouver mes propres chemins.
Et puis un jour tu regardes un père sur un skate avec sa fille de trois ans et tu sais plus très bien si t’es dupe de ta propre supercherie.
En passant, je me suis arrêtée à la boîte à livres. Comme à chaque fois. Avec le même espoir irrationnel que cette fois ce sera différent, que quelqu’un aura déposé un Pessoa, un Cioran, un vieux Folio avec les coins cornés par quelqu’un qui lisait vraiment. Et comme à chaque fois, Harlequin. Trois Harlequin. Peut-être quatre. Des couvertures avec des hommes sans chemise qui regardent au loin et des femmes qui s’y abandonnent avec une conviction admirable. Déposés par Sylvette, pour Francine, dans une chaîne de solidarité romanesque à laquelle je n’appartiens manifestement pas. Je les ai remis en place avec le respect qu’on doit aux choses qui rendent les gens heureux.
Ce parc, je l’aime pour des raisons précises. C’est là que j’aurais aimé avoir mon premier baiser. Sous un arbre, en fin d’après-midi, avec cette lumière qui fait ce qu’elle veut entre les feuilles. Assez tard pour en avoir conscience. Assez tôt pour que ça reste. A la place, il s’est passé dans une cour d’école, pendant une récré comme les autres, avec la brutalité un peu mécanique des choses qui arrivent trop tôt et que tu vis de l’extérieur. Je me souviens d’avoir pensé « c’est ça ? » Déjà à l’époque je sentais que ça sonnait creux. Que ça ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé.
C’est peut-être là que tout a commencé, en fait. Cet amour des postures, des atmosphères, des cadres. Si ça ne ressemble à rien, je passe. Si c’est pas beau à regarder, si ça a pas une certaine façon de se tenir, je suis déjà ailleurs. La malédiction de quelqu’un qui est sensible aux ambiances et pas aux gens qui les traversent. Qui voit le décor avant les acteurs, qui tombe amoureux d’une lumière particulière sur un mur plutôt que de la personne qui se tient devant.
Les gens, je les vois arriver et je les vois partir et entre les deux je les vois à moitié. Des silhouettes dans une lumière que j’aimais. Des voix dans une pièce que je me rappelle mieux qu’eux.
Je ne vois que des fantômes depuis toujours.
Les oranges, je les ai quand même achetées.
ready, steady, go!
Ne me demandez pas pourquoi.
Parfois, j'ai des envies diffuses. Ca m'est arrivée une fois. Concours de circonstances. Longue histoire. Rien d'intéressant.
Cette nuit j'ai rêvé d'un shooting photo très cool dans un magazine. J'ai aussi rêvé d'un évier bouché. Faudrait que je regarde ce que mon cerveau a essayé de me dire.
Joyeux dimanche! J'ai des pancakes qui m'attendent et Harper's Bazaar à lire.
kiss all the time. disco, occasionally.

J’avais dit que je ne parlerais pas d’albums pop cette
année. Comme si j’allais passer à côté de celui d’Harry Styles. Déjà que je ne
me suis pas étalée sur celui de Charli XCX, j’ai tenu, j’ai serré les dents. Mais
celui-là, non. Celui-là, je ne pouvais pas.
Parce que Kiss All the Time. Disco, Occasionally. c’est vraiment tout ce
que j’aime. Tout ce que j’aime de Londres. Et rien à foutre qu’il soit sonorité
berlinoise en fin de nuit. J’ai posé mon ambiance. Pas la version carte
postale, pas Big Ben sous la bruine avec un bus rouge qui passe. Non. L’autre
Londres. Celle du matin, quand la ville est encore à moitié endormie et que t’as
aucune raison valable d’être dehors à cette heure-là sauf que t’en avais envie.
Tu te lèves à 8h. Tu enfiles quelque chose de pas trop réfléchi. Tu sors. L’air
est frais, légèrement humide, avec cette odeur particulière qu’ont les villes
anglaises le matin, pierre mouillée, feuilles, quelque chose de végétal qui
traîne entre les façades. Tu trouves un café sur une rue que t’avais jamais
prise, avec une ardoise dehors et des carreaux de faïence à l’intérieur. Tu
prends un thé, pas parce que t’es particulièrement anglophile, juste parce que
là, maintenant, c’est exactement ce qu’il faut. Un scone avec de la crème et de
la confiture de fraise. Personne pour te juger. La serveuse qui te sourit avec
la politesse tranquille des gens qui font bien leur travail sans en faire tout
un plat.
Et dans les oreilles, Kiss
All the Time. Disco, Occasionally.
Ca s’écoute comme ça, cet album. Dans une ville qui a trop vécu pour s’agiter.
Il a été enregistré en grande partie à Berlin, un choix que certains critiques
ont déjà comparé à la trilogie berlinoise de Bowie, ce qui est soit très
présomptueux soit exactement juste, probablement les deux. Mais à l’écoute,
comme je le disais, je ne pense pas à Berlin. Je pense à Marylebone un samedi
matin. Je pense à ces rues où les façades sont blanches et un peu fatiguées, où
tu croises un fleuriste qui installe ses seaux dehors, des tulipes roses, des
branches de mimosa, des eucalyptus qui débordent sur le trottoir. Une librairie
avec une vieille enseigne en bois peint, les livres empilés dans la vitrine
sans ordre apparent, le genre d’endroit où tu rentres pour cinq minutes et tu
ressors une heure après avec trois trucs que t’avais pas prévus.
Et au coin de la rue, Tom Hiddleston qui promène son chien. Évidemment.
Ce qui est intéressant avec cet album, c’est qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on
attendait. Quatre ans de silence après Harry’s House, quatre ans pendant
lesquels il a couru, développé sa marque, disparu de la conversation musicale
avec une aisance presque irritante. Et quand il revient, il ne revient pas avec
ce qu’on lui demandait. C’est peut-être d’avoir vu le nouveau pape.
C’est cette énergie-là. Élégante sans effort, un peu décalée, avec quelque
chose de profondément humain qui traîne dans les recoins. LCD Soundsystem comme
inspiration principale, de la synthèse, de l’atmosphère, quelque chose qui
tient entre l’art-pop, le post-punk et l’euphorie de dancefloor. Loin, très
loin de Watermelon Sugar. Loin de tout ce qui l’avait rendu accessible à
tout le monde en même temps. Et c’est exactement pour ça que c’est courageux.
Ou inconscient. Ou les deux.
Les critiques sont partagées, et c’est le signe que le
disque fait quelque chose. Rolling Stone lui accorde quatre étoiles, NME parle
de triomphe, The Guardian trois étoiles en saluant l’ambiance mais en
questionnant les paroles. Ce qui veut dire en gros que tout le monde est d’accord
sur l’intention et que personne est d’accord sur l’exécution. C’est le propre
des albums qui prennent des risques. Donc forcément, je valide.
Il y a en réalité deux disques en un. Quand Styles est dans quelque chose d’introspectif,
hypnotique, porté par la reverb et les mélodies mélancoliques, l’album est
envoûtant. Quand il bascule dans l’expérimentation disco, quelque chose se
dérègle, comme si le chanteur était moins sincère ou n’y croyait pas lui-même. Je
comprends ce que dit la critique. Et en même temps, cette dissonance, ce truc
pas entièrement résolu, pas entièrement cohérent, c’est peut-être ce qui le
rend honnête. Les albums parfaits, je m’en méfie. Ceux qui cherchent encore,
qui tâtonnent à voix haute, ceux-là je leur fais confiance.
Tu continues à marcher. Tu passes devant un pub qui n'ouvre pas avant midi, avec
ses jardinières de géraniums rouges et sa peinture verte qui s’écaille juste ce
qu’il faut. Un marché qui commence à s’installer, des caisses en bois, des
étals de fromage, quelqu’un qui vend du miel avec des petites étiquettes
manuscrites. L’album tourne encore dans les oreilles.
Dance No More est le morceau qui ressort le plus dans les critiques, funky,
saturé de synthétiseurs eighties, une énergie lâche et euphorique. Il est placé
dixième sur douze, presque caché. C’est le morceau qui arrive quand tu passes
de la rue calme à la grande avenue, quand la ville se réveille vraiment, quand
les bus commencent à passer et que les terrasses se remplissent et que tout d’un
coup t’as envie de marcher plus vite sans raison particulière.
Carla’s Song clôture le disque. Une ballade synthétique et séduisante, on
aurait aimé qu’il reste focalisé sur l’introspectif, le romantique. Moi je l’écoute
en rentrant. Quand la balade est finie, que t’as les joues encore un peu
froides, que tu montes les escaliers avec ton bouquet de tulipes acheté en
passant parce que pourquoi pas. La façon dont elle finit l’album, pas en
apothéose, pas en feu d’artifice, mais doucement, presque en s’excusant d’être
aussi belle, c’est exactement le genre de chose qui te fait aimer quelqu’un
pour longtemps.
Ce que j’aime chez lui, fondamentalement, c’est qu’il n'a jamais cherché à être
crédible de la bonne façon. Il ne fait pas semblant d’être indie, il fait pas
semblant d’être underground, il ne fait pas semblant d’avoir des influences que tu n'as
jamais entendues. Il est pop, il le sait, et il pousse cette pop dans des
directions qui l’intéressent lui, Berlin, Bowie, LCD Soundsystem, un titre qui
ressemble à une phrase laissée sur un bout de papier. Kiss All the Time.
Disco, Occasionally. C’est exactement le titre que quelqu’un qui se fout un
peu des conventions donnerait à son album.
Et ça, London-style, sans s’en vanter, c’est tout lui.
If I die clutching your photograph don't call me boring it's just cause I like you
Je ne sais pas ce qui m’arrive en ce moment. Quelque chose qui ressemble à une envie d’exister quelque part. Pas de manière spectaculaire, pas de grand projet, pas de déclaration d’intention. Juste poser des mots, régulièrement, comme on pose des affaires sur une table en rentrant chez soi. Pour que ça prenne de la place quelque part en dehors de ma tête.
Un blog, un journal intime, c’est un peu pour ça. Exister autrement. Dans un endroit qui reste quand tu fermes l’écran.
Je me rappelle d’une lectrice, à l’époque où les blogs marchaient vraiment, où les gens avaient des blogs comme ils ont des plantes, avec le même mélange de soin et d’abandon. Elle m’avait dit, avec ce ton légèrement condescendant de quelqu’un qui pense avoir tout compris: « c’est une façon d’avoir ses quinze minutes de gloire. » Et moi je n’avais pas su lui répondre. J’avais avalé ça de travers sans trouver les mots.
Quinze ans plus tard, je peux.
Un blog, ce n’est pas quinze minutes de gloire. La gloire ça passe, ça se dissout, ça ne laisse rien. Un blog c’est le contraire, c’est lent, c’est accumulatif, c’est une trace qui se construit sans qu’on s’en rende compte. C’est écrire le mardi soir pour personne en particulier et retrouver ce texte des années plus tard comme une lettre qu’on s’est écrite sans le savoir. C’est exister quelque part de manière un peu têtue, un peu tranquille, dans un coin d’internet que personne visite mais qui est là quand même.
simple things
LA VUE
La montagne enneigée et un ciel bleu immaculé
Une forêt tôt le matin
Le train de nuit
La façade d'un vieille maison de maître
L'intérieur d'une église
LE TOUCHER
Le plastique bullé
Un tapis touffeté
La farine
Le bois d’une table un peu usée
L'ODORAT
La camomille
L'encens d'église
L'oud
Le sapin
La colophane
L'OUIE
L'orage qui gronde, la pluie et le vent contre les fenêtres
Un carillon koshi
La bande magnétique qui se rembobine
Les chiens qui respirent doucement quand ils dorment
La radio le matin dans la cuisine
LE GOUTER
Le sel sur le chocolat noir
Tartine de pain de seigle, sel, tomate
Le cottage cheese
Le fumé
Ce qui pique, ce qui brûle, ce qui arrache
baby bruise & other things

Il y a des livres qu’on ouvre un dimanche pluvieux (ou un
samedi englué dans le brouillard, au choix) sans se méfier. Francette endormie
sur les pieds, le plaid, le thé qui refroidit parce qu’on a oublié qu’il
existait. Et deux heures après on est là à fixer le plafond avec cette
sensation bizarre d’avoir été fouillée dans ses affaires par quelqu’un qu’on
connaît pas. Pas violemment. Délicatement, presque. Comme si la personne savait
exactement où regarder et avait eu la décence de tout remettre en place après.
Sauf que non. Rien est remis en place. T’as juste l’impression qu’on a
réorganisé tes tiroirs intérieurs sans te demander la permission et que
maintenant tu ne retrouves plus rien où tu l’avais laissé.
Baby Bruise de Danielle Chelosky m’a fait cet effet là.
Baby Bruise, c’est l’histoire de ces blessures qu’on nomme pas parce qu’elles rentrent dans aucune case disponible. Trop petites pour se plaindre. Trop tenaces pour disparaître. Le genre de trucs que t’as intégrés si profondément dans ta façon de fonctionner que tu distingues plus très bien où ils finissent et où toi tu commences. Est-ce que c’est moi qui suis comme ça, ou est-ce que c’est ce qui m’est arrivé qui m’a rendue comme ça? Question sans fond. Question que Chelosky pose sans y répondre, ce qui est exactement la bonne décision.
Chelosky écrit sans filet et sans condescendance. Pas de douleur sublimée, pas de rédemption bien emballée, pas de personnage féminin qui souffre joliment pour qu’on l’aime mieux à la fin. Juste des fêtes où tu te sens étrangère à toi-même, présente physiquement, ailleurs complètement, à te demander ce que tu fous là et pourquoi tout le monde a l’air de savoir quelque chose que toi t’as raté. Des garçons qui prennent toute la place sans jamais mériter la moitié, et à qui tu donnes encore plus quand même parce que quelque part t’as appris que c’était comme ça que ça marchait. Des amitiés qui meurent dans un silence que personne ne se donne la peine de nommer, parce que nommer ça voudrait dire admettre que c’était réel, que ça comptait, et que maintenant c’est fini.
Ce que j’aime chez elle, et que je retrouve rarement, c’est qu’elle ne te fait pas la morale sur ta propre vie. Elle pose les choses sur la table, elle s’assoit en face, et elle te regarde les trier toute seule. Pas de mode d’emploi. Pas de sortie de secours indiquée. C’est inconfortable comme position. C’est exactement la bonne. Parce que la littérature qui te prend par la main et qui t’explique ce que tu dois ressentir, elle te vole quelque chose sans que tu t’en rendes compte. Celle qui te fait confiance pour trouver ton propre chemin dans le désordre, elle te rend quelque chose que t’avais oublié que t’avais.
Le titre, Baby Bruise, un petit bleu. Ça ne paraît rien. Ça se cache sous une manche, ça se minimise, ça justifie pas vraiment qu’on s’arrête dessus. Les gens autour te disent t’as dû te cogner quelque part, et toi tu sais exactement d’où il vient, dans quelles circonstances, avec qui, et pourquoi t’en n’as jamais parlé. Tu ne t’en souviens la nuit, des fois. Sans raison particulière. Il remonte tout seul à la surface dans les moments tranquilles, ceux où tu n’as plus rien pour faire diversion, et il reste là jusqu’à ce que tu trouves autre chose à faire de tes mains.
C’est ça, ce livre. Il reste.
another day to go nowhere
Emma Roberts, c’est un phénomène que je comprends pas tout à
fait mais que j’accepte complètement. Dès que mars se pointe, avec sa lumière
encore hésitante, ses 12 degrés qui font croire que c’est le printemps alors
que c’est juste l’hiver qui se cherche, je pense à elle. Automatiquement. Comme
un réflexe conditionné.
Sa garde-robe. Ses shootings dans l’herbe. Son club de lecture qu’elle tient
avec l’énergie tranquille de quelqu’un qui a décidé que la vie pouvait être
belle et que c’était pas une faiblesse de le montrer. Elle dégage quelque chose
d’indéfinissable, cette fille. Un truc léger et solide en même temps. L’effet
exact d’un beau dimanche matin de mars où t’es dehors avec un bouquin, sous un
arbre qui commence à peine à avoir des feuilles, et le soleil fait exactement
ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu, et pendant quarante minutes t’as l’impression
que tout va bien dans ta vie.
Emma Roberts me fait cet effet-là. Systématiquement.
Dommage que ce soit une connasse.
Voilà. Les deux choses sont vraies en même temps et je m’en accommode très
bien. C’est même presque reposant, une admiration sans illusions. T’as pas à
choisir. T’admires la vibe, tu gardes les yeux ouverts. C’est propre.
J’attendais ce week-end comme le messie. Pas métaphoriquement. Vraiment. Avec
la même énergie fiévreuse d’une personne qui a placé toute sa foi dans une date
sur le calendrier et qui recommence à respirer normalement seulement quand elle
arrive.
Hier matin, sanglots dans la gorge. Pas de raison particulière, pas de
déclencheur identifiable, pas d’événement dramatique à raconter ensuite. Le
corps qui décide tout seul que c’est le moment, que le compteur est plein, que
ça va déborder et que de toute façon t’avais pas voix au chapitre.
J’ai pleuré. Une bonne matinée. Le dos en vrac, ce putain de dos qui stocke
tout, qui compresse tout, qui garde la mémoire de chaque truc que j’ai ravalé
depuis des semaines comme une archive mal organisée. J’avais mal partout, mais
le dos surtout, ce dos de merde qui joue les lanceurs d’alerte quand le reste a
décidé de faire semblant.
Et puis lâcher. Vraiment lâcher. Laisser partir sans essayer de gérer, sans
mettre un couvercle dessus, sans faire l’exercice.
Parce que t’as ça en sophro, mettre le doigt entre les deux yeux pour contenir.
Ça marche. Vraiment. C’est efficace et un peu magique et complètement bizarre à
expliquer à quelqu’un qui a jamais essayé. Mais là, hier matin, c’était pas ce
dont j’avais besoin. Pas contenir. Pas maintenir. Pas tête droite, pas ravaler,
pas tenir la forme.
Juste laisser partir.
Et c’était comme une renaissance. J’exagère à peine.
Mon problème fondamental, celui que j’identifie très bien et que je règle pas
pour autant, c’est que je sais pas tout faire partir. Y a toujours un résidu.
Un truc que je garde en réserve, que je maintiens serré quelque part, comme si
lâcher complètement était dangereux. Comme si le fond du fond, c’était une zone
interdite. Alors je pleure jusqu’à un certain point et ensuite quelque chose en
moi remet les digues en place et dit OK c’est bon, on a fait ce qu’on
pouvait, reprends-toi.
Un jour faudra que je règle ça. Probablement. En attendant.
J’ai joué avec Francette hier. Elle a un nouveau harnais. Motif léopard. Et
elle l’adore, ça se voit, cette façon qu’elle a de se tenir dedans, de bouger
avec, comme si elle savait exactement l’effet que ça fait et qu’elle était
entièrement d’accord avec. Ma petite mannequin.
Il y a quelque chose de très bien, dans une journée qui commence par des larmes
et finit avec un chihuahua en harnais léopard qui te regarde avec toute la
condescendance du monde. Une espèce de remise à l’échelle. Le cosmos qui te
rappelle que t’es pas le centre du drame, que la vraie star de cet appartement
a quatre pattes et de très bons goûts vestimentaires.
Ça aide, ces petites choses. Franchement.
angels on the balcony

Bon. Je vais être honnête. En 2026, j'ai développé une allergie aux actualités. Pas une allergie élégante, pas le genre de désengagement cultivé qu'on défend avec une cigarette et un Bourdieu sous le bras. Non. Une allergie de terrain. Viscérale. Le genre où t'entends le générique d'un journal télévisé et quelque chose dans ton cerveau reptilien chuchote ferme ça avant qu'il soit trop tard.
Les éditorialistes piliers de bar très graves qui parlent de choses très sérieuses avec des voix très profondes. Les débats où tout le monde hurle en même temps et où la conclusion c'est qu'il faut en reparler la semaine prochaine. Les fils d'actu qui défilent comme si l'apocalypse avait ouvert un compte X premium.
J'y arrive plus.
Je regarde passer les infos comme des trains de banlieue à l'heure de pointe. Ça gueule, ça se bouscule, tout le monde a l'air absolument convaincu que c'est le train le plus important de l'histoire du rail. Et moi je reste sur le quai, les mains dans les poches, à me demander si j'ai vraiment envie de monter là-dedans avec ces gens-là, vers une destination que personne n'a l'air de pouvoir m'expliquer clairement.
Je sais ce que vous pensez. Mauvaise citoyenne. Ouais. J'ai intégré. On est supposé être informé, concerné, scandalisé, re-scandalisé, partager des threads, liker des tribunes, avoir une position sur tout entre le café et la réunion de 9h. Sinon quoi? T'existes pas. T'es une nullité civique.
Ce que je fais à la place, c'est regarder les nouvelles comme un aquarium. Un gros aquarium rempli de poissons très stressés qui nagent dans tous les sens avec une urgence absolue. Et au bout d'un moment, même avec la meilleure volonté du monde, t'arrives plus à savoir qui poursuit qui, qui fuit quoi, et si le corail au fond c'est un décor ou un problème.
Cette allergie, elle a une date d'origine. Pas 2026. Bien avant.
Prépa. Une fille. Très sérieuse. Le genre de meuf qui avait une opinion tranchée sur la politique agricole des pays du Golfe à 8h du mat sans avoir bu son café. Une ONU intérieure permanente. Un état d'urgence émotionnel qu'elle trimballait partout comme un attaché-case.
Elle était tombée sur mon blog. Un blog très années 2000, très moi, très bordélique. J'y racontais ma vie (avec beaucoup d'alcool dans les veines, on peut le dire maintenant, y a prescription), mes obsessions, une musique que j'écoutais en boucle, des pensées à moitié formées sur des trucs absolument pas essentiels. Rien de géopolitique. Zéro contribution au débat démocratique mondial.
Elle l'avait lu avec la tête de quelqu'un qui vient de trouver une faute de goût irréparable dans un appartement par ailleurs correct.
Et puis elle m'avait sorti ça, avec tout le sérieux du monde:
Mais pourquoi tu écris sur toi alors qu'il y a des enfants qui meurent de faim?
Dix-huit ans. Mon petit blog tout nul. Et là, la question qui reframe l'existence entière: depuis quand raconter sa vie est-il un crime humanitaire?
Je l'ai regardée. J'ai cherché dans ma tête si j'avais raté une réunion où on avait décidé que le droit à la subjectivité était suspendu jusqu'à nouvel ordre. J'ai rien trouvé.
Ce que j'ai compris ce jour-là, et que je n'ai jamais désappris depuis, c'est un truc très simple: si t'attends que le monde aille bien pour parler de toi, t'attends toute ta vie. Spoiler: le monde ira jamais bien. C'est pas son mode de fonctionnement. Il a jamais prévu d'aller bien. Donc soit tu parles maintenant avec le chaos en fond sonore, soit tu parles jamais.
J'ai choisi maintenant.
Ce qui me fait rire, enfin, rire, façon de parler, sourire en coin avec les yeux morts, c'est l'idée qu'il y aurait deux camps: ceux qui s'engagent vraiment, et les autres, les planqués, les égoïstes, ceux qui parlent de musique et de chaussures pendant que la planète calcine.
Parce que moi, je fais des trucs. Rien d'héroïque. Rien qui va finir dans un doc Arte avec une BO dramatique.
Je suis syndiquée. Je vais à des réunions que personne n'a envie d'honorer de sa présence. J'écris des mails un peu trop longs à des gens qui aimeraient que je les écrive moins longs. Je remonte des problèmes. Je me bats avec les outils qu'on m'a donnés dans l'espace ridicule où je me trouve, pour les gens qui sont là avec moi dans cet espace ridicule.
Je vais à la guerre avec un couteau suisse.
C'est pas très impressionnant comme arsenal. C'est loin de la révolution. Mais c'est réel, c'est concret, ça touche des vraies personnes dans leur vraie vie, et j'ai arrêté depuis longtemps de m'en excuser.
Parce qu'entre ça et passer trois heures à regarder des éditorialistes se battre en duel moral sur un plateau télé pour savoir qui a le mieux intégré les enjeux civilisationnels du moment, j'ai fait mon choix. Je prends le couteau suisse. Je reste dans mon périmètre.
Donc ouais. Le reste du temps, j'écris sur moi.
Je parle de films, de fringues, de musique, de ma meilleure amie Florence Pugh, de trucs qui n'ont objectivement aucune importance géopolitique et qui ne feront pas avancer d'un millimètre la cause de la démocratie.
Et pendant que la planète continue son programme de destruction tranquille, méthodique, presque administrative à ce stade, j'essaie de faire tenir ensemble ces deux choses-là sans me raconter d'histoires: me battre là où je suis, avec ce que j'ai. Et continuer à exister en dehors de ça.
C'est pas très glorieux.
C'est probablement pas ce que la fille de prépa aurait voulu entendre.
Mais c'est à peu près la seule façon que j'ai trouvée de pas sombrer. Rester debout, couteau suisse en poche, yeux mi-clos, dans le cirque.

.jpg)
.jpg)

.jpg)

.jpg)


.jpg)