W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
keeping up with the kardashians
Je me suis aussi posée pour lire les critiques du dernier disque d'Angèle et la vague de haine qu'elle se prend alors que clairement, des disques de merde, t'en a à la pelle depuis des années. J'avoue que j'ai eu beaucoup mais alors beaucoup de mal à comprendre et puis je me suis souvenue qu'on vivait entourés de journaleux musique misogynes, incultes et débiles (oooh ça va, vous aussi vous le pensez tout bas) (j'écrit un article à ce sujet pour mon substack, d'ailleurs).
On se retrouve plus tard.
cosmo knights
Autant vous dire que je me traîne un peu. La preuve, je me suis remise à revisionner tous les Yórgos lánthimos, et avec pour ambition d'enquiller à la suite Matrix (j'ai besoin des soeurs Wachowski dans ma vie, toujours pas remise que personne n'ait voulu suivre Amy Poehler pour produire leur star wars avec des lesbiennes dans l'espace).
Sinon, après-demain, anniversaire. Je ne manquerai pas de vous le rappeler. Donc champagne et pizza. Et forêt noire. Et peut-être une révolution pour la deuxième cerise sur le gâteau.
On se retrouve plus tard, j'ai encore des choses à raconter.
I was dancing when I was twelve
Journée un peu étrange. Je suis dans mon canapé et je regarde un peu de loin ce qui se passe. Apparemment ça casse et ça crame. Good job. Le peu que j'entends, ça chiale sur des têtes de Marianne cassées et je me dis qu'il y a des gueules qui n'ont plus rien à faire sur des épaules. Je me traine jusque dans la cuisine, un peu difficile. J'ai plus de chips, mais le coffee shop pas loin de chez moi a à nouveau du pumkin spice latte donc ça va.
Enfin non.
Je crois qu'on a besoin d'une révolution.
cigarettes and revolution
Demain, manifestation, donc faites attention mes petits. Je devais y aller mais j'ai fait une chute de tension hier. Grosse loose de vieille. Je vous écris donc de mon lit où j'ai enchainé hier les épisodes de la famille Kardashian parce que j'aime beaucoup voir Kourtney et Travis s'aimer. Peut-être que je me brancherais aussi sur le documentaire d'Oasis parce que j'aime voir Liam et Noel se détester. Après, j'ai détesté réaliser que je ne vivrai plus le premier moment où j'ai vu le clip de Live Forever sur M6 et d'un coup, Oasis me parait beaucoup, mais alors beaucoup moins intéressant.
Sinon, Glucksmann serait à 15%, apparemment. Quinze pour cent pour un mec qui a les yeux qui hésitent entre celui d'un enfant qui vient de se faire racketter son goûter et Jennifer Lawrence qui se répète don't look drunk sur un tapis rouge. On est vraiment en train de faire ça. Pourquoi on est en train de faire ça?
Quelle époque.
girls girls girls
Bon, bah voilà, Hannah revient. HBO a annoncé cinq nouveaux épisodes de Girls, dix ans après la fin de la série, avec Lena Dunham, Allison Williams, Jemima Kirke, Zosia Mamet et Andrew Rannells. Adam Driver n’est pas annoncé, ce qui est quand même une drôle de manière de retrouver une série dont l’une des principales attractions était de regarder Hannah entretenir une relation catastrophique avec un homme qui avait manifestement mieux à faire. Dunham a quarante ans, le tournage est prévu pour 2027 et elle est ravie de remettre son fameux haut en résille jaune. Je suis contente pour le haut en résille, qui a probablement mieux vieilli que certains de mes anciens vêtements, mais je me demande quand même ce qu’on va bien pouvoir raconter avec cette bande de bras cassés quinze ans plus tard.
Parce que c’est ça, le problème avec Girls. J’ai revu la série récemment, et je peux assurer avec une force quasi divine que je n’ai pas spécialement envie de retrouver Hannah pour découvrir qu’elle est toujours aussi égocentrique, Marnie toujours aussi pénible, Jessa toujours aussi incapable d’assumer les conséquences de ses actes et Shoshanna toujours en train de faire des présentations PowerPoint dans sa tête. HBO nous annonce donc le passage des turbulences de la vingtaine au cap des quarante ans. J’adore cette formulation, qui fait très Evelyne Dhéliat durant ses grandes heures du programme météo.
Après, je m'en fous, mais il parait que c'est événement de pop culture, alors que voulez-vous, je me suis foutue sur le pont avec mon petit kway Petit Bateau, parce que moi aussi j'arrive sur les quarante ans.
un œuf mal formé
Le 1er octobre, Netflix a sorti une Cathy Ames avec un passé, et deux critiques américaines se disputent le droit de lui en donner un.
Cathy Ames, c'est la méchante d'À l'est d'Éden, le roman de John Steinbeck publié en 1952. Belle, intelligente, calculatrice. Elle ment, elle détruit ceux qui l'approchent, elle s'en fout si elle fait mal. Steinbeck en fait une anomalie de la nature: un œuf mal formé, ce sont ses mots.
Dans la série, on lui offre une enfance. Un semblant d'explication. À cinq ans, elle suit quelqu'un de plus âgé qui lui tend des bonbons, et la suite, ce sera une agression. Du côté de ses parents, son père la traite comme sa propriété. Se dessine les contours du patriarcat. Pour Judy Berman, dans Time, c'est la seule manière de la traiter en être humain. Pour Rebecca Onion, dans Slate, c'est le moment où la série perd ce qui tenait le roman debout. L'une veut la comprendre, l'autre tient à ce qu'elle reste mauvaise.
Le désaccord est intéressant. Mais ce qui me gêne, c'est que la question soit toujours posée à Cathy. Qu'est-ce qu'elle mérite, elle? Pourquoi faut-il trancher entre la comprendre et la condamner? Elle ne peut pas juste être ce qu'elle est, sans qu'on ait à la sauver ou à l'enfoncer? Et celle qu'on ne pose presque jamais: pourquoi Steinbeck avait-il besoin que ce soit une femme?
En 1952, personne ne s'embarrassait de ça. Le New York Times en faisait la femme la plus vicieuse de la littérature, Time une salope. Subtil. Berman note que ces critiques, presque tous des hommes, ne divergeaient que sur le degré de leur dégoût. Cathy était un monstre, et le boulot consistait à mesurer l'étendue de son abjection.
Il y avait pourtant un truc curieux dans cette unanimité. Steinbeck a écrit un roman sur la transmission de la violence et sur la liberté de choisir ce qu'on devient. Parmi tous ses personnages, Cathy est la seule à qui il refuse ça d'emblée. Les autres font le mal. Elle, elle est le mal.
Voilà comment il nous la présente. Au chapitre 8, son narrateur enfile sa blouse de naturaliste: il existe des monstres physiques, des corps mal formés, personne ne le conteste. Alors pourquoi pas des monstres de l'âme, avec un visage parfait, fabriqués comme les autres par un gène tordu ou un œuf mal formé?
Le narrateur ne dit jamais que ça n'arrive qu'aux femmes. Mais dans le livre, parmi tous ceux qui mentent, cognent, trichent et abandonnent, une seule est née comme ça. Et c'est très pratique. Un monstre, ça rassure. On le range à part, loin de nous, on n'a pas à revoir son idée de l'humanité. Le mal a trouvé son explication, elle est biologique, et personne n'a rien à se reprocher.
Mais les hommes du livre, eux, ont une famille. Charles déglingue son frère presque à mort par jalousie. Après, derrière lui, il y bien évidemment le fameux père qui s'est inventé une carrière militaire, et derrière le père, un siècle de guerres et de virilité transmise à coups de poing. La violence masculine a des ancêtres, on peut la remonter. On a passé des saisons entières à comprendre Tony Soprano, on lui a trouvé une mère, une enfance, un psy. Cathy, personne ne l'a invitée à s'allonger sur un divan.
Pour un homme, la marge est large. Tragédie, faiblesse, lutte intérieure, parfois même une forme de grandeur. Pour une femme, elle se resserre. Si elle est mauvaise, on cherche la blessure. Si elle est libre, on se demande si c'est de l'émancipation ou de la pathologie. Si elle refuse la maternité ou le sacrifice, on soupçonne quelque chose. Et si on ne trouve aucune explication, on conclut qu'il n'y a rien à comprendre, qu'elle n'a juste jamais été comme nous.
Cathy aussi a pourtant de la violence autour d'elle. Un père qui invoque Dieu pour justifier son autorité sur sa fille. Plus tard, un homme qui l'a prise pour maîtresse et la bat jusqu'à ce qu'elle rampe vers la ferme des Trask. C'est dans le livre, et le livre ne s'en sert pour rien. La violence est là, elle compte pour zéro. Quand Cathy brûle la maison de ses parents en faisant croire à sa mort, Onion y lit la démonstration de l'impuissance d'une autorité paternelle. J'y vois une émancipation terrifiante. Elle ne subit pas, elle riposte, et sa riposte est au de là de ce qu'on aurait pu imaginer en voyant sa gueule d'ange. On ne sait pas trop quoi faire de cette combinaison, et c'est peut-être pour ça qu'on préfère la ranger dans une case.
On adore le scénario de la victime qui devient bourreau. Il tient debout. La violence entre, la violence ressort, le mal a une source qu'on peut pointer du doigt. Mais quand les comptes ne tombent pas juste? On peut reconnaître ce qui a été fait à Cathy sans décréter que ça explique tout ce qu'elle fait aux autres. On peut la tenir pour responsable sans prétendre que son enfance ne compte pour rien. Les deux devraient pouvoir tenir ensemble. Dans la querelle autour de la série, on dirait qu'il faut choisir.
Le roman repose sur un mot: timshel. Lee, le domestique, le trouve dans la Genèse et le traduit par « tu peux ». Pas « tu dois », pas « tu vas ». Tu peux choisir, tu n'es pas condamné à devenir ce que tu crains d'être. Le mal existe, la tentation existe, l'héritage existe, mais rien de tout ça ne décide à ta place. C'est une idée magnifique, et c'est exactement ce qui rend Cathy embarrassante.
Cal, son fils, a peur d'avoir hérité du sang de sa mère. Il redoute de lui ressembler, de porter en lui quelque chose qu'il ne pourra pas empêcher de sortir. Son père mourant lui donne la permission d'essayer d'être bon. Berman remarque que personne n'a jamais donné cette permission à Cathy.
Pour un roman aussi religieux, c'est un drôle de paradoxe. Un mal inscrit dans l'œuf, ce n'est pas un péché, c'est une malformation. On plaint, on ne juge pas...mais le roman la juge quand même, en pécheresse. Dans la Genèse, Ève choisit. Elle prend le fruit, elle mord, elle ouvre l'histoire humaine à la connaissance et à la faute. On en a fait la preuve de la faiblesse des femmes, mais le geste lui appartient. Steinbeck a fait plus simple: une Ève sans le geste, née avec le fruit déjà pourri. Elle n'a même pas besoin de choisir le mal, elle en est faite.
Claire Warnick, dans une thèse de 2014, y voit le monstre d'une Amérique d'après-guerre inquiète de ce que devenaient les rôles de genre. Cathy abandonne ses fils nouveau-nés, elle refuse la place qu'on lui assigne, et le roman finit par la briser. Zoe Kazan, qui a adapté le livre pour Netflix, dit que Steinbeck perd le contrôle de son personnage et se met à la châtier, jusque dans son apparence, jusque dans ses mains arthritiques. Cathy finit seule, abîmée, empoisonnée de sa propre main. La punition est presque trop parfaite.
Je me méfie pourtant du réflexe inverse, celui qui fait de chaque femme monstrueuse une femme punie pour avoir été libre. C'est une autre manière de ne pas la regarder. Cathy devient un exemple, un symbole. La femme indépendante que la société a broyée, la créature façonnée par la violence des hommes. Et si elle était aussi capable de calcul, de plaisir à dominer, d'une vraie indifférence à la souffrance des autres? Pas un symptôme à décoder, juste quelque chose qu'un être humain peut porter en lui.
Pareil pour le trauma. On le cherche parce qu'il relie l'innocence au crime. Il dit que le monstre n'est pas apparu de nulle part, qu'il a été un enfant. C'est un geste de justice, et c'est aussi une façon de rendre le mal supportable. Si on retrouve la petite fille blessée sous le monstre, on peut détourner les yeux de ce que le monstre a fait. Kazan dit vouloir comprendre Cathy sans l'excuser, et je veux bien la croire. Mais la conversation autour de sa série remonte à ces cinq ans à toute vitesse, comme s'il fallait vérifier qu'elle avait été innocente avant d'avoir le droit de la condamner. Comme si l'humanité était une récompense accordée à ceux dont on a réussi à reconstituer le dossier.
Le plus troublant, c'est que Steinbeck, lui, ne détournait pas les yeux. Dans le journal qu'il tient pendant l'écriture, adressé à son éditeur, il parle de sa « chère Cathy » à laquelle il doit retourner. Kazan dit qu'il a l'air séduit par elle. Une lecture publiée chez Salem Press rapporte qu'il s'y dit lui-même, d'une certaine manière, un monstre comme elle. Ce qu'il entendait par là, mystère. Mais Cathy ne ressemble pas à un personnage qu'on observe de loin. C'est peut-être l'endroit où il a mis ce qu'il ne savait pas où mettre.
Il y a deux manières de ne pas expliquer Cathy. La première dit: elle est née comme ça. C'est une explication déguisée, qui range une femme du côté de la nature. La seconde dit: je ne sais pas. C'est un aveu.
On aime les explications parce qu'elles nous font croire que le mal a une origine, donc peut-être une limite. On aime les monstres parce qu'ils nous autorisent à croire qu'on ne leur ressemble pas. Et on aime les histoires qui les rendent compréhensibles parce qu'elles nous rendent, en retour, notre propre humanité plus facile à reconnaître. Ce qu'on supporte moins bien, c'est qu'il reste quelque chose d'incompréhensible au cœur de quelqu'un qu'on reconnaît pourtant comme humain.
Je ne réclame pas le droit des femmes à être condamnées comme les hommes, ni une cruauté qui deviendrait admirable parce qu'elle est féminine. Je me demande juste pourquoi on a tant de mal à imaginer qu'une femme puisse être responsable de ses actes, sans que ça prouve qu'elle a cessé d'être humaine, et sans qu'on ait besoin du mode d'emploi. Comprendre n'est pas absoudre. Condamner n'est pas comprendre.
Dans le roman, Cal reçoit la permission de choisir. Cathy reste enfermée dans son œuf. La série lui rend son enfance, le livre lui refuse une réponse.
Et moi, je ne sais pas si on a besoin de la sauver. Je voudrais seulement qu'on arrête de croire que, pour être humaine, elle doit forcément avoir été innocente.
I love you, dakota

Sinon, deux nouveaux livres dans ma pile, Qui êtes-vous Dorothy Dean?, découvert dans l'édition du dernier Harper's Bazaar, qui ressuscite cette drôle de météorite de l'underground new-yorkais des années 60. Ecrivaine, actrice, première femme fact-checker du New Yorker, copine de Warhol et Edie Sedgwick, elle a traversé la Factory sans jamais vraiment rentrer dans les cases. Et puis dans un autre registre, Les trois rivières, de ma chouchoute Tiffany Quay Tyson, où une fille revient dans la ferme familiale parce que son père est mourant, pendant que sa mère a foutu le camp et que le Mississippi menace de tout noyer : évidemment, les secrets de famille vont commencer à remonter avec l'eau. (N'oubliez pas de rajouter à votre liste de lecture Un profond sommeil.)
J'ai aussi terminé East of Eden avec ma besta Florence Pugh et, disons-le, cette femme est absolument fascinante à regarder jouer les gens qui ont manifestement besoin d'un exorcisme. Je pense revenir rapidement avec un article qui parlera de son personnage parce que oui, j'ai des choses à dire.
En attendant, j'ai mon masque coco et mes patchs anti-cernes à faire. On se dit bonne nuit mes camarades.
taylor swift est punk et ça vous dérange
Il faut peut-être commencer par ce qui agace. Taylor Swift sort trop de chansons. Elle parle trop d’elle. Elle explique trop sa vie. Elle transforme ses ruptures en chansons, ses chansons en événements, ses événements en produits dérivés, ses produits dérivés en nouvelles chansons et, entre deux refrains, elle trouve encore le moyen d’être milliardaire. Elle est devenue si présente qu’on a parfois l’impression que la moitié de la pop contemporaine consiste à lui demander de sortir de la pièce. Même ses détracteurs semblent condamnés à parler d’elle pour expliquer à quel point ils aimeraient qu’elle parle moins d’elle-même. C’est une situation assez extraordinaire. Une artiste est devenue tellement omniprésente que même son rejet participe à son omniprésence.
Depuis la sortie de la réédition de The Life of a Showgirl: The Encore, ces critiques se sont multipliées. Savoir si c’est son meilleur album n’a pas grand intérêt. Il ne l’est probablement pas. Il marque en revanche une rupture nette avec l’image que Swift a construite pendant des années, celle de la fille d’à côté devenue la plus grande pop star du monde sans jamais avoir l’air tout à fait convaincue de l’être. La jeune femme qui écrit dans sa chambre, raconte ses histoires d’amour, invite ses fans chez elle, leur donne l’impression qu’ils sont ses amis. Une star mondiale, mais avec le costume de quelqu’un qui pourrait encore habiter l’appartement d’à côté. Avec Showgirl, elle a repris les interviews de promotion, s’est remise au centre du dispositif médiatique et assume le spectacle, le personnage, la machine. Elle ne cherche plus autant à effacer la distance avec son public. Elle accepte de la montrer.
Et puis il y a le dernier reproche, celui qui revient avec une régularité presque rassurante. Taylor Swift serait devenue une mauvaise parolière. Peut-être. Il y a certainement des chansons moins bonnes que d’autres dans sa discographie, et il faudrait être sérieusement intoxiqué au fan-service pour prétendre le contraire. Mais je commence à me demander si nous ne regardons pas le mauvais problème. À force de lui reprocher son narcissisme, son abondance et son refus de disparaître, on finit par décrire quelque chose d’assez familier dans l’histoire de la musique populaire. Une rock star.
Taylor Swift devient intéressante à cet endroit. Non pas parce que tout ce qu’elle fait serait formidable, ce qui serait une position de fan et pas une position critique, mais parce que les reproches qu’on lui adresse sont étrangement proches de ceux que la culture populaire a longtemps adressés au punk. Trop bruyant, trop arrogant, trop peu sophistiqué, trop commercial une fois qu’il réussit, trop obsédé par lui-même, incapable de se tenir dans le cadre qu’on lui a assigné. Seulement Swift ne reproduit pas le punk. Elle a transformé le débordement en contrôle.
Le punk traditionnel avait quelque chose de profondément chaotique. Il disait « je dépasse la limite parce que je me fiche de votre limite ». Taylor Swift dit quelque chose de plus froid, « je décide moi-même où se trouve la limite, puis je construis une entreprise autour ». Elle ne sort pas du cadre. Elle possède le cadre.
Le problème, c’est que nous avons appris à reconnaître le geste punk uniquement lorsqu’il arrive dans le bon emballage. Il faut qu’il soit pauvre, sale, masculin ou au moins vaguement menaçant. Il faut une guitare qui sonne comme une porte de garage qu’on aurait laissée tomber dans un escalier, des vêtements qui semblent avoir été trouvés dans une benne et quelqu’un qui explique qu’il ne veut surtout pas être célèbre alors qu’il est en train de signer chez une major. Le punk, dans notre imaginaire, doit avoir l’air de mépriser le système. Taylor Swift, elle, arrive avec une armée de danseurs, des stades, des bracelets lumineux et une stratégie commerciale qui ferait passer Malcolm McLaren pour un amateur. Alors évidemment, personne ne pense à appeler ça punk. On appelle ça une machine, et c’en est une, personne ne dit le contraire. Mais peut-être que le punk n’a jamais été une question de pauvreté. Peut-être que c’était une question d’autorité.
Le geste punk, avant de devenir une esthétique, consistait à refuser le droit des autres à déterminer ce qu’il était permis de faire. C’est cette partie-là qui m’intéresse chez Swift. Pas la musique. Le geste. Elle ne demande pas à être considérée comme une petite artiste indépendante incomprise. Elle occupe l’espace. Elle construit sa mythologie. Elle répond à ses ennemis dans ses chansons. Elle transforme les insultes en objets commerciaux. Elle réécrit son histoire lorsqu’elle estime que quelqu’un d’autre en possède une partie. Elle détermine autant que possible son catalogue, son image, ses récits et la manière dont ils circulent. C’est extrêmement éloigné du fantasme du punk, et pourtant c’est aussi une de ses obsessions fondamentales. Qui possède quoi, qui décide de quoi, et qui a le droit de parler sans demander la permission?
Il suffit de regarder Reputation. En 2016, Taylor Swift devient, dans la grande fabrique numérique de l’époque, un serpent. L’image vient notamment de la polémique autour de Kanye West et Kim Kardashian, qui contribue à installer la figure de Swift comme menteuse, manipulatrice, « snake ». Elle aurait pu faire ce que font très souvent les femmes lorsqu’une réputation leur échappe: se faire discrète, attendre que la tempête passe, revenir avec une version plus présentable d’elles-mêmes. Elle fait exactement l’inverse. Elle transforme le serpent en identité visuelle et construit tout un album autour de cette réputation supposément détruite. Le procédé est vieux comme le punk. Vous me donnez une insulte, je vous la rends en logo. Les Sex Pistols n’ont pas inventé le principe, les riot grrrls non plus, mais toute une tradition punk et féministe a consisté à récupérer les mots utilisés pour vous remettre à votre place et à les porter comme des médailles. Swift fait la même chose, avec une différence de taille. Chez elle, le badge est vendu en édition limitée.
Oui, elle est très loin de la mythologie du groupe qui répète dans un squat avant de sortir trois cents exemplaires d’un 45-tours. Mais le punk n’a jamais été immunisé contre l’industrie. Les Clash ont bien signé chez CBS, cessons d’être naïfs. Le mouvement a toujours eu une relation ambiguë avec le système qu’il prétendait détester. On voulait le détruire, mais on voulait aussi être payé. Ce n’est pas très romantique. C’est surtout humain.
Swift pousse cette contradiction plus loin parce qu’elle a compris quelque chose que les anciennes scènes alternatives avaient parfois du mal à regarder en face. Le contrôle est aussi une forme de rébellion. Après avoir perdu les droits des enregistrements de ses six premiers albums lorsque Big Machine a été vendu en 2019, elle s’est lancée dans les réenregistrements Taylor’s Version, puis a annoncé, le 30 mai 2025, avoir racheté les masters originaux à Shamrock Capital. On peut raconter cette histoire comme une opération financière remarquablement rentable, ce qu’elle est. On peut aussi y voir une vieille obsession du rock. Si je ne peux pas contrôler la manière dont l’industrie possède mon travail, je reprends la propriété de mon travail.
Ce n’est pas du punk parce que Swift serait une petite anarchiste. Elle ne l’est pas. C’est du punk dans son obsession de savoir qui possède l’œuvre, qui raconte l’histoire, qui décide de sa valeur. La différence avec le punk historique, c’est qu’elle ne veut pas sortir de l’industrie. Elle veut gagner contre elle. Le vrai sujet, à mon avis, se trouve ailleurs. Il est dans cette petite phrase qui revient sans arrêt. Elle parle trop d’elle-même.
C’est fascinant, parce que personne ne demande vraiment aux rock stars masculines de parler moins d’elles-mêmes. Elles parlent de leur enfance, de leurs femmes, de leurs ex, de leurs addictions, de leurs blessures, de leur bite, de leur père, de leur mère, de leur solitude, de leur génie et, parfois, de leur bite une deuxième fois parce qu’il faut bien remplir les couples suivants. On appelle cela une œuvre personnelle. Chez une femme, le même mécanisme devient du narcissisme.
Le punk, lui, est rempli de chansons d’amour, de ruptures, de jalousie et de petites catastrophes sentimentales. Les Buzzcocks ont fait de Ever Fallen in Love? un classique en transformant une histoire d’amour malheureuse en décharge électrique, The Clash ont écrit Train in Vain, fondamentalement une chanson de rupture, et les Ramones ont passé une partie de leur carrière à transformer le désir, la frustration sexuelle et la maladresse sentimentale en matière musicale. Personne n’a jamais proposé de leur retirer leur carte de punk parce qu’ils avaient l’indécence de parler de leurs histoires de cœur. Un homme peut être pathétique en chanson, et c’est souvent très beau. Sa faiblesse devient de la sincérité, son obsession une signature d’auteur. Il peut écrire une chanson entière parce qu’une femme lui a répondu « je ne sais pas » trois fois et nous expliquer ensuite qu’il s’agit d’une méditation sur l’aliénation contemporaine.
Une femme, en revanche, a historiquement bénéficié d’un régime beaucoup plus compliqué. Elle peut être vulnérable, mais pas trop. Désirable, mais pas trop. Ambitieuse, mais avec modestie. Elle peut parler de son couple, mais il vaut mieux que ce soit métaphorique. Elle peut parler d’un homme, mais idéalement un homme qui représente quelque chose de plus grand qu’un homme. Et surtout, elle doit éviter de donner l’impression qu’elle aime trop sa propre vie.
C’est peut-être pour cela que Taylor Swift est si irritante. Elle ne se contente pas d’écrire sur ses émotions, elle leur accorde une importance gigantesque. Elle considère que son expérience personnelle mérite trois minutes de musique, puis un clip, puis une tournée, puis une édition vinyle, puis un commentaire d’interview, puis éventuellement une théorie Reddit. C’est objectivement excessif. Mais depuis quand l’excès est-il un argument contre le rock? Le punk a toujours eu un problème avec la mesure. Ce n’est pas exactement le genre qui s’est construit sur la discrétion.
La question se précise lorsqu’on regarde les femmes qui, dans la musique alternative, ont été autorisées à être « trop ». Courtney Love n’a jamais été simplement jugée sur sa musique. Son corps, son comportement, sa maternité, ses relations, ses colères, sa sexualité et son image ont constamment été intégrés au procès culturel. Fiona Apple a été traitée comme un événement psychologique ambulant dès qu’elle a osé avoir l’air malheureuse, en colère ou bizarre en public. L’artiste féminine peut être célébrée pour son intensité tant que cette intensité reste esthétiquement maîtrisée. Dès qu’elle déborde de son cadre, elle devient « difficile ». Taylor Swift a trouvé une solution assez peu orthodoxe. Ne jamais cesser de produire du cadre. Transformer le débordement en univers. Transformer la polémique en ère. Transformer l’insulte en esthétique, la rupture en album, l’album en tournée, la tournée en film, le film en événement. Puis tout recommencer. C’est tellement efficace que ça finit par ressembler à de la folie, alors que c’est probablement l’inverse.
Swift réclame le droit très peu glamour d’être une personne entière en chanson. Amoureuse, jalouse, méchante, ridicule, vindicative, heureuse, vaniteuse, gênante, sexuelle, aveuglée par un homme. Elle peut écrire trois chansons sur le même épisode. Elle peut faire une chanson sur le fait d’être critiquée pour avoir fait une chanson sur le fait d’être critiquée. Elle peut même, et c’est peut-être le plus punk, écrire une chanson qui donne envie de lui dire « Taylor, vraiment, tu vas encore nous parler de ça? »
Oui. Elle va encore nous parler de ça. Et elle nous emmerde.
Cette défense ne rend pas toutes ses chansons réussies, et Cleveland! (l’une des quatre nouvelles chansons de la réédition qui a provoqué la troisième guerre mondiale chez les critiques musique du dimanche) le montre. Swift y répond à ce que les gens pensent de son histoire avec Travis Kelce, et les commentaires restent des commentaires. Le reproche « mal écrit » est légitime ici, et on doit pouvoir le formuler sans passer pour un hater, surtout après avoir produit et amené Aaron Dessner, du groupe The National sur Folklore, Evermore et The Tortured Poets Department, monuments de l'indé et du storytelling. Le problème n’est pas qu’elle parle d’elle, c’est qu’elle ne fait plus de ce « elle » autre chose qu’elle-même. Mais écrire en sachant que le public est dans la pièce donne aussi Patient Zero, où une femme en prévient une autre d’un homme toxique. Dans le clip, Swift est une première épouse morte qui revient avertir la nouvelle. C’est peut-être trop glamour pour un sujet de violence conjugale, mais la morte n’est pas silencieuse. Swift est punk à cet endroit. Elle prend la place et en fait un récit qui appartient à ceux qui l’écoutent.
Mais comment se faire entendre avec sérieux quand on vous confond avec un gourou? Les Swifties seraient aveugles, une secte douce où les bracelets d’amitié remplacent les vêtements religieux. Il y a une part de vérité, mais ce n’est pas le contrat que Swift propose.
Son contrat est plus simple. Je raconte ce que j’ai vécu, tu peux y reconnaître quelque chose de toi. Je te montre mes erreurs, mes humiliations, mes obsessions, mes enthousiasmes, mes colères, tu peux t’en servir pour comprendre les tiennes. Je ne te demande pas de penser comme moi, je te donne assez de matière pour que tu te sentes moins bizarre d’être toi. C’est un contrat d’émancipation personnelle. Il ne dit pas « voici ce qu’il faut penser ». Il dit « voici comment j’ai essayé de devenir quelqu’un avec qui je pouvais vivre, faites ce que vous voulez de cette information ». C’est beaucoup moins politique qu’un programme, mais pas sans portée politique.
Les milieux alternatifs que je connais m’ont rendue méfiante envers le procès en « conscience politique ». J’ai vu assez de gens passer leur temps à vérifier qui avait employé le bon mot, partagé le bon post, lu le bon livre, fréquenté les bonnes personnes et manifesté au bon endroit pour savoir qu’une culture politique peut devenir une culture de l’apparence. On peut être impeccable sur les réseaux sociaux et inutile dans la vie réelle, connaître le vocabulaire de l’émancipation sans avoir émancipé personne. Je me méfie aussi de cette obligation faite aux artistes d’avoir une opinion immédiate sur tout. On ne leur demande plus seulement ce qu’ils font, on leur demande de montrer qu’ils font partie des « bonnes personnes ». Le déclaratif est devenu une forme de performance.
Swift n’est d’ailleurs pas silencieuse politiquement. Elle a publiquement soutenu des candidats démocrates, notamment en 2018, puis Kamala Harris et Tim Walz en 2024. On peut donc la juger sur ses prises de position, mais je préfère la juger sur ce qu’elle fait de son pouvoir. Et là, il y a des actes matériels. Pendant l’Eras Tour, elle s’est montrée généreuse avec les gens qui ont travaillé avec elle. Ce n’est pas une révolution sociale, et il serait ridicule d’en faire un programme politique. Mais c’est une chose faite pour des gens qui ont bossé à ses côtés, et non une phrase prononcée pour que tout le monde sache qu’elle possède les bonnes opinions. Une chanson n’est pas obligée de faire le travail d’un syndicat, et une pop star n’est pas obligée de devenir députée.
Swift a fait autre chose. Elle a construit une culture dans laquelle des millions de personnes se racontent qu’elles ont le droit d’être plus attentives à leur propre vie. Ça paraît moins révolutionnaire qu’un slogan, et ça l’est peut-être davantage. L’émancipation personnelle est devenue une chose assez méprisée dans certains milieux qui se veulent progressistes. Elle sonne individualiste, elle ne produit pas de manifeste, elle ne permet pas de prendre une photo devant une banderole. Pourtant, apprendre à quelqu’un qu’il peut quitter une relation qui le détruit, écouter ce qu’il ressent, regarder ses propres contradictions sans honte, recommencer après une humiliation, devenir moins dur avec lui-même et plus attentif aux autres, ce n’est pas rien. Patient Zero le dit presque sans discours. On peut avertir une autre femme au lieu de la traiter en rivale. Tu n’es pas folle. Tu n’es pas seule. Tu as le droit de partir.
Cela ne contredit pas la star qui apparaît dans The Life of a Showgirl. La modestie de façade était déjà une manière de demander la permission d’occuper l’espace, et y renoncer relève du même geste que racheter ses masters. Ce que la star retire, c’est la proximité de statut. La fille d’à côté pouvait dire « je suis comme vous », la star dit « je suis devenue quelque chose que vous ne serez probablement jamais ». Ce qu’elle garde, c’est la proximité de contenu. Ce qu’elle raconte peut toujours servir à d’autres. La relation est moins confortable, parce qu’elle oblige le public à accepter qu’une artiste puisse être immense sans que tout ce qu’elle produit le soit avec elle. Sur ce point, le fandom devrait être plus punk que son idole.
Il faudra donc trouver mieux que « elle en fait trop » pour expliquer pourquoi tout cela nous dérange. Dans l’histoire de la musique, c’est souvent le premier reproche adressé à ceux qui prennent trop de place. Un homme peut faire de son ego une œuvre.
Alors oui, Taylor Swift est punk, et ça vous dérange. Pas parce qu'elle est riche. Pas parce qu'elle écrit mal quand elle écrit mal. Pas parce qu'elle parle trop d'elle. Taylor Swift a visiblement décidé d’arrêter de justifier, arrêté de demander la permission, et qu'elle a gardé les droits.
Pardon d'exister.
and with all of that money, why's she dressed like trash?
En ce moment, je vois le verre à moitié plein. Le verre a toujours la gueule de ceux qu’on vole dans un bar, il est probablement collant et quelqu’un a peut-être écrasé une cigarette dedans en 2008, mais enfin, il est à moitié plein. C'est que je me mets à trouver les choses jolies. Le truc sans ironie, premier degré. En fait, ça me surprend parce que j’ai passé suffisamment de temps à voir l’enthousiasme comme une faiblesse pour savoir qu’il y a quelque chose d’un peu compromettant là-dedans. Je lis How to Be Hopeful, de Caitlin Moran, je fais de la sophrologie et je commence à envisager l’idée de respirer dans un Birkin. Le sac en papier kraft, c’est très bien pour acheter du pain. Pour contenir mon anxiété, j’exige désormais du cuir italien.
J'ai aussi vu il y a eu Léon XIV. Oui. Le Pape. Pour l'histoire, je me suis retrouvée presque nez à nez avec lui et j’ai reçu une bénédiction en drive-by. Je ne sais pas très bien ce qu’on fait d’une bénédiction quand on n’a rien demandé, mais j’ai toujours trouvé impoli de refuser un cadeau. En plus j'adore les trucs gratuits. Après, indépendamment de la visite papale (moi et la religion ça fait deux, on va pas se mentir) (par contre j'aime beaucoup les statuettes de la vierge Marie) (on en parlera un de ses jours), j'ai beaucoup apprécié les grands boulevards vides, le Paris covid. Celui où on se fait couper par un mec qui court plutôt que par des influenceuses. On peut regarder les immeubles, les jardins, les vitrines, sans avoir constamment quelqu’un dans le champ. J’aime bien les gens, en vrai. Mais parfois, j’aimerais surtout qu’ils rentrent chez eux.
Sinon, avec Francette, on est allé chez Angelina, où j’y ai pris mon thé glacé préféré, purée d’abricot et basilic, qui ressemble à une boisson conçue par une influenceuse provençale sous acide, puis on est passé chez Galignani parce que nous sommes des femmes de lettres.
Et puis, au Meurice, une violoniste jouait à sa fenêtre. Voilà, évidemment, une violoniste au Meurice. Je suis censée avoir un minimum de conscience politique, mais enfin elle jouait du violon à une fenêtre du Meurice et j’étais dans la rue avec un chihuahua de deux kilos. Je n’allais pas commencer à faire un tract. J’ai écouté. C’était magnifique. J’ai adoré. Par contre, pour Francette, c'était le parc Monceau. Elle s'est roulée dans l'herbe comme si c'était du Chanel. Vraiment, une journée parfaitement inutile, donc excellente (même si j’aurais dû acheter la biographie d’Emily Brontë) (je me la réserve pour une prochaine fois).
Dans un autre registre, je suis allée voir la nouvelle adaptation de Raison et Sentiments. Des cheveux défaits, des corsets, des sœurs qui souffrent avec beaucoup de distinction et des hommes qui mettent deux heures quarante à comprendre ce qu’une femme leur explique depuis le début. Je pourrais regarder ça tous les dimanches jusqu’à ma mort. J'en rajoute une pour la série qui va reprendre le Wuthering Heights hanté d'Healthcliff. Une série qui doit arriver pour la mi-octobre. C'est la scorpio season, je ne fais pas les règles.
Et dans le lot, j'oubliais Cleveland de Taylor Swift qui tourne en boucle. Il paraît que c’est sa pire chanson. Pardon mais c'est quoi cette mode qui consiste maintenant à détester la pop? Internet a déjà eu le temps de rendre son verdict alors que quatre morceaux viennent à peine de sortir. Il faut toujours qu’une chanson soit immédiatement excellente, catastrophique, sous-estimée, surévaluée ou la preuve que Taylor Swift est ceci, cela, le capitalisme, l’Amérique, nos rapports à la masculinité et probablement la fin de la civilisation occidentale.
Donc oui, j’aime Cleveland (parce que merde, c'est encore autorisé d'aimer des chansons pop).
Je sais que le monde va mal.
Je prends quand même le thé.
food food food

- nuggets végés happyvore
- saucisses type knacki herta le bon végétal
- riz blanc oncle bens - gruyère - sauce bolognaise végé sacla
- coquillettes dans un cube de bouillon
- chips sel et poivre / sel et vinaigre / pesto mozzarella
- mayonnaise
- pizza quatre fromages crousti moelleuse extrême de chez marie
- kinder country
- marbrés savane
- brioche harry's
- kellogs coco pops
- yahourts végé goût café
- liégois
J'espère que le voyage vous a plu.
the nice version of me died tuesday
Il y a une phrase qu'on répète beaucoup en ce moment autour
d'Emma Ruth Rundle, et elle m'agace un peu. Après Engine of Hell, disque
de guitare et de piano, rien d'autre, la voici qui revient avec un groupe, et
logique implacable de la presse musicale. Ce serait donc le retour de l'espoir.
These Killing Times, l'album “lumineux” d'Emma Ruth Rundle. Hope, resistance, community,
renewal. Foutaises.
Le problème, c'est que rien dans ce disque ne raconte que le
monde va mieux. Rundle écrit à partir de la même matière que d'habitude. La
crise politique, l'écologie qui s'effondre, les violences faites aux femmes.
Personne, sur ce disque, ne prétend que ça va s'arranger. Alors d'où vient
cette étiquette d'espoir, collée un peu vite sur un disque qui parle
essentiellement de désastre?
La vérité, c’est que Rundle n'a pas cessé de regarder les
ténèbres. Elle a cessé de croire qu'il fallait les affronter en solitaire. Ça
change tout, dit comme ça. Parce que ce n'est plus une histoire de ton, plus
lumineux ou moins lumineux. C'est une histoire de posture.
Sur Engine of Hell, il n’y a plus qu’une guitare, un
piano, et ce qu'elle avait à dire. On l'a lu, à raison, comme une exposition à
vif du trauma. Mais sur These Killing Times, les choses sont différentes.
Elle fait entrer du monde. Jess
Gowrie à la batterie, Troy Zeigler, Nick Reinhart, Gina Gleason, Patrick
Shiroishi, Marissa Nadler, Amelia Baker. Et elle le dit elle-même, sans
grande pudeur: après six ans de tournée en solo, elle voulait juste un truc
différent. De la camaraderie. Et le mot n'est pas anodin. Camaraderie, ce n'est
pas juste j'aime bien mon groupe. C'est un mot qui vient d'ailleurs, d'un
vocabulaire plus collectif, presque syndical, celui qu'on utilise quand on dit
qu'on ne va pas gagner une lutte à soi tout seul.
On pourrait évidemment lire cette bascule comme une
trajectoire féministe. Pas au sens un peu paresseux où toute femme qui monte
sur scène avec d'autres femmes ferait automatiquement un geste politique.
Plutôt parce qu'elle touche à quelque chose de beaucoup plus ancien: la
mythologie de l'artiste qui souffre dans son coin, sans témoin. L'artiste
véritable serait celui qui n'a besoin de personne, qui transforme son isolement
en preuve d'authenticité. Chez les femmes, cette mythologie a quelque chose de
particulièrement pervers. On leur demande constamment de prouver qu'elles
peuvent tout encaisser, tout tenir, sans jamais demander d'aide. Comme si
dépendre des autres diminuait la valeur de ce qu'elles produisent.
Rundle ne semble pas avoir découvert que les autres
pouvaient l'aider à aller mieux. Elle semble avoir découvert qu'elle n'avait
aucune raison de tout endosser par elle-même.
Musicalement, ça s'entend très concrètement. Powerless démarre presque
en retenue, quelque chose de resserré, avant de s'ouvrir à la masse du groupe
entier. God's Picture fait le trajet inverse, de l'ampleur vers la
délicatesse. Rien, ici, n'illustre une thèse sur l'espoir. Ces morceaux
expérimentent, en temps réel, ce que ça fait de partager le poids.
Alors non, je ne pense pas que These Killing Times soit
un disque sur l'espoir. Je pense que c'est un disque sur les conditions
matérielles de l'espoir. Et la différence n'est pas juste sémantique. L'espoir
version communiqué de presse promet que ça va aller. Celui de Rundle dit autre
chose, quelque chose de beaucoup plus difficile à vendre en une punchline. Ca
ne va peut-être pas aller, mais on peut encore faire quelque chose, ensemble.
L'issue reste incertaine. Ce qui a changé, c'est qu'elle n'y répond plus
isolée.

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