taylor swift est punk et ça vous dérange

Il faut peut-être commencer par ce qui agace. Taylor Swift sort trop de chansons. Elle parle trop d’elle. Elle explique trop sa vie. Elle transforme ses ruptures en chansons, ses chansons en événements, ses événements en produits dérivés, ses produits dérivés en nouvelles chansons et, entre deux refrains, elle trouve encore le moyen d’être milliardaire. Elle est devenue si présente qu’on a parfois l’impression que la moitié de la pop contemporaine consiste à lui demander de sortir de la pièce. Même ses détracteurs semblent condamnés à parler d’elle pour expliquer à quel point ils aimeraient qu’elle parle moins d’elle-même. C’est une situation assez extraordinaire. Une artiste est devenue tellement omniprésente que même son rejet participe à son omniprésence.

Depuis la sortie de la réédition de The Life of a Showgirl: The Encore, ces critiques se sont multipliées. Savoir si c’est son meilleur album n’a pas grand intérêt. Il ne l’est probablement pas. Il marque en revanche une rupture nette avec l’image que Swift a construite pendant des années, celle de la fille d’à côté devenue la plus grande pop star du monde sans jamais avoir l’air tout à fait convaincue de l’être. La jeune femme qui écrit dans sa chambre, raconte ses histoires d’amour, invite ses fans chez elle, leur donne l’impression qu’ils sont ses amis. Une star mondiale, mais avec le costume de quelqu’un qui pourrait encore habiter l’appartement d’à côté. Avec Showgirl, elle a repris les interviews de promotion, s’est remise au centre du dispositif médiatique et assume le spectacle, le personnage, la machine. Elle ne cherche plus autant à effacer la distance avec son public. Elle accepte de la montrer.

Et puis il y a le dernier reproche, celui qui revient avec une régularité presque rassurante. Taylor Swift serait devenue une mauvaise parolière. Peut-être. Il y a certainement des chansons moins bonnes que d’autres dans sa discographie, et il faudrait être sérieusement intoxiqué au fan-service pour prétendre le contraire. Mais je commence à me demander si nous ne regardons pas le mauvais problème. À force de lui reprocher son narcissisme, son abondance et son refus de disparaître, on finit par décrire quelque chose d’assez familier dans l’histoire de la musique populaire. Une rock star.

Taylor Swift devient intéressante à cet endroit. Non pas parce que tout ce qu’elle fait serait formidable, ce qui serait une position de fan et pas une position critique, mais parce que les reproches qu’on lui adresse sont étrangement proches de ceux que la culture populaire a longtemps adressés au punk. Trop bruyant, trop arrogant, trop peu sophistiqué, trop commercial une fois qu’il réussit, trop obsédé par lui-même, incapable de se tenir dans le cadre qu’on lui a assigné. Seulement Swift ne reproduit pas le punk. Elle a transformé le débordement en contrôle.

Le punk traditionnel avait quelque chose de profondément chaotique. Il disait « je dépasse la limite parce que je me fiche de votre limite ». Taylor Swift dit quelque chose de plus froid, « je décide moi-même où se trouve la limite, puis je construis une entreprise autour ». Elle ne sort pas du cadre. Elle possède le cadre.

Le problème, c’est que nous avons appris à reconnaître le geste punk uniquement lorsqu’il arrive dans le bon emballage. Il faut qu’il soit pauvre, sale, masculin ou au moins vaguement menaçant. Il faut une guitare qui sonne comme une porte de garage qu’on aurait laissée tomber dans un escalier, des vêtements qui semblent avoir été trouvés dans une benne et quelqu’un qui explique qu’il ne veut surtout pas être célèbre alors qu’il est en train de signer chez une major. Le punk, dans notre imaginaire, doit avoir l’air de mépriser le système. Taylor Swift, elle, arrive avec une armée de danseurs, des stades, des bracelets lumineux et une stratégie commerciale qui ferait passer Malcolm McLaren pour un amateur. Alors évidemment, personne ne pense à appeler ça punk. On appelle ça une machine, et c’en est une, personne ne dit le contraire. Mais peut-être que le punk n’a jamais été une question de pauvreté. Peut-être que c’était une question d’autorité.

Le geste punk, avant de devenir une esthétique, consistait à refuser le droit des autres à déterminer ce qu’il était permis de faire. C’est cette partie-là qui m’intéresse chez Swift. Pas la musique. Le geste. Elle ne demande pas à être considérée comme une petite artiste indépendante incomprise. Elle occupe l’espace. Elle construit sa mythologie. Elle répond à ses ennemis dans ses chansons. Elle transforme les insultes en objets commerciaux. Elle réécrit son histoire lorsqu’elle estime que quelqu’un d’autre en possède une partie. Elle détermine autant que possible son catalogue, son image, ses récits et la manière dont ils circulent. C’est extrêmement éloigné du fantasme du punk, et pourtant c’est aussi une de ses obsessions fondamentales. Qui possède quoi, qui décide de quoi, et qui a le droit de parler sans demander la permission?

Il suffit de regarder Reputation. En 2016, Taylor Swift devient, dans la grande fabrique numérique de l’époque, un serpent. L’image vient notamment de la polémique autour de Kanye West et Kim Kardashian, qui contribue à installer la figure de Swift comme menteuse, manipulatrice, « snake ». Elle aurait pu faire ce que font très souvent les femmes lorsqu’une réputation leur échappe: se faire discrète, attendre que la tempête passe, revenir avec une version plus présentable d’elles-mêmes. Elle fait exactement l’inverse. Elle transforme le serpent en identité visuelle et construit tout un album autour de cette réputation supposément détruite. Le procédé est vieux comme le punk. Vous me donnez une insulte, je vous la rends en logo. Les Sex Pistols n’ont pas inventé le principe, les riot grrrls non plus, mais toute une tradition punk et féministe a consisté à récupérer les mots utilisés pour vous remettre à votre place et à les porter comme des médailles. Swift fait la même chose, avec une différence de taille. Chez elle, le badge est vendu en édition limitée.

Oui, elle est très loin de la mythologie du groupe qui répète dans un squat avant de sortir trois cents exemplaires d’un 45-tours. Mais le punk n’a jamais été immunisé contre l’industrie. Les Clash ont bien signé chez CBS, cessons d’être naïfs. Le mouvement a toujours eu une relation ambiguë avec le système qu’il prétendait détester. On voulait le détruire, mais on voulait aussi être payé. Ce n’est pas très romantique. C’est surtout humain.

Swift pousse cette contradiction plus loin parce qu’elle a compris quelque chose que les anciennes scènes alternatives avaient parfois du mal à regarder en face. Le contrôle est aussi une forme de rébellion. Après avoir perdu les droits des enregistrements de ses six premiers albums lorsque Big Machine a été vendu en 2019, elle s’est lancée dans les réenregistrements Taylor’s Version, puis a annoncé, le 30 mai 2025, avoir racheté les masters originaux à Shamrock Capital. On peut raconter cette histoire comme une opération financière remarquablement rentable, ce qu’elle est. On peut aussi y voir une vieille obsession du rock. Si je ne peux pas contrôler la manière dont l’industrie possède mon travail, je reprends la propriété de mon travail.

Ce n’est pas du punk parce que Swift serait une petite anarchiste. Elle ne l’est pas. C’est du punk dans son obsession de savoir qui possède l’œuvre, qui raconte l’histoire, qui décide de sa valeur. La différence avec le punk historique, c’est qu’elle ne veut pas sortir de l’industrie. Elle veut gagner contre elle. Le vrai sujet, à mon avis, se trouve ailleurs. Il est dans cette petite phrase qui revient sans arrêt. Elle parle trop d’elle-même.

C’est fascinant, parce que personne ne demande vraiment aux rock stars masculines de parler moins d’elles-mêmes. Elles parlent de leur enfance, de leurs femmes, de leurs ex, de leurs addictions, de leurs blessures, de leur bite, de leur père, de leur mère, de leur solitude, de leur génie et, parfois, de leur bite une deuxième fois parce qu’il faut bien remplir les couples suivants. On appelle cela une œuvre personnelle. Chez une femme, le même mécanisme devient du narcissisme.

Le punk, lui, est rempli de chansons d’amour, de ruptures, de jalousie et de petites catastrophes sentimentales. Les Buzzcocks ont fait de Ever Fallen in Love? un classique en transformant une histoire d’amour malheureuse en décharge électrique, The Clash ont écrit Train in Vain, fondamentalement une chanson de rupture, et les Ramones ont passé une partie de leur carrière à transformer le désir, la frustration sexuelle et la maladresse sentimentale en matière musicale. Personne n’a jamais proposé de leur retirer leur carte de punk parce qu’ils avaient l’indécence de parler de leurs histoires de cœur. Un homme peut être pathétique en chanson, et c’est souvent très beau. Sa faiblesse devient de la sincérité, son obsession une signature d’auteur. Il peut écrire une chanson entière parce qu’une femme lui a répondu « je ne sais pas » trois fois et nous expliquer ensuite qu’il s’agit d’une méditation sur l’aliénation contemporaine.

Une femme, en revanche, a historiquement bénéficié d’un régime beaucoup plus compliqué. Elle peut être vulnérable, mais pas trop. Désirable, mais pas trop. Ambitieuse, mais avec modestie. Elle peut parler de son couple, mais il vaut mieux que ce soit métaphorique. Elle peut parler d’un homme, mais idéalement un homme qui représente quelque chose de plus grand qu’un homme. Et surtout, elle doit éviter de donner l’impression qu’elle aime trop sa propre vie.

C’est peut-être pour cela que Taylor Swift est si irritante. Elle ne se contente pas d’écrire sur ses émotions, elle leur accorde une importance gigantesque. Elle considère que son expérience personnelle mérite trois minutes de musique, puis un clip, puis une tournée, puis une édition vinyle, puis un commentaire d’interview, puis éventuellement une théorie Reddit. C’est objectivement excessif. Mais depuis quand l’excès est-il un argument contre le rock? Le punk a toujours eu un problème avec la mesure. Ce n’est pas exactement le genre qui s’est construit sur la discrétion.

La question se précise lorsqu’on regarde les femmes qui, dans la musique alternative, ont été autorisées à être « trop ». Courtney Love n’a jamais été simplement jugée sur sa musique. Son corps, son comportement, sa maternité, ses relations, ses colères, sa sexualité et son image ont constamment été intégrés au procès culturel. Fiona Apple a été traitée comme un événement psychologique ambulant dès qu’elle a osé avoir l’air malheureuse, en colère ou bizarre en public. L’artiste féminine peut être célébrée pour son intensité tant que cette intensité reste esthétiquement maîtrisée. Dès qu’elle déborde de son cadre, elle devient « difficile ». Taylor Swift a trouvé une solution assez peu orthodoxe. Ne jamais cesser de produire du cadre. Transformer le débordement en univers. Transformer la polémique en ère. Transformer l’insulte en esthétique, la rupture en album, l’album en tournée, la tournée en film, le film en événement. Puis tout recommencer. C’est tellement efficace que ça finit par ressembler à de la folie, alors que c’est probablement l’inverse.

Swift réclame le droit très peu glamour d’être une personne entière en chanson. Amoureuse, jalouse, méchante, ridicule, vindicative, heureuse, vaniteuse, gênante, sexuelle, aveuglée par un homme. Elle peut écrire trois chansons sur le même épisode. Elle peut faire une chanson sur le fait d’être critiquée pour avoir fait une chanson sur le fait d’être critiquée. Elle peut même, et c’est peut-être le plus punk, écrire une chanson qui donne envie de lui dire « Taylor, vraiment, tu vas encore nous parler de ça? »

Oui. Elle va encore nous parler de ça. Et elle nous emmerde.

Cette défense ne rend pas toutes ses chansons réussies, et Cleveland! (l’une des quatre nouvelles chansons de la réédition qui a provoqué la troisième guerre mondiale chez les critiques musique du dimanche) le montre. Swift y répond à ce que les gens pensent de son histoire avec Travis Kelce, et les commentaires restent des commentaires. Le reproche « mal écrit » est légitime ici, et on doit pouvoir le formuler sans passer pour un hater, surtout après avoir produit et amené Aaron Dessner, du groupe The National sur Folklore, Evermore et The Tortured Poets Department, monuments de l'indé et du storytelling. Le problème n’est pas qu’elle parle d’elle, c’est qu’elle ne fait plus de ce « elle » autre chose qu’elle-même. Mais écrire en sachant que le public est dans la pièce donne aussi Patient Zero, où une femme en prévient une autre d’un homme toxique. Dans le clip, Swift est une première épouse morte qui revient avertir la nouvelle. C’est peut-être trop glamour pour un sujet de violence conjugale, mais la morte n’est pas silencieuse. Swift est punk à cet endroit. Elle prend la place et en fait un récit qui appartient à ceux qui l’écoutent.

Mais comment se faire entendre avec sérieux quand on vous confond avec un gourou? Les Swifties seraient aveugles, une secte douce où les bracelets d’amitié remplacent les vêtements religieux. Il y a une part de vérité, mais ce n’est pas le contrat que Swift propose.

Son contrat est plus simple. Je raconte ce que j’ai vécu, tu peux y reconnaître quelque chose de toi. Je te montre mes erreurs, mes humiliations, mes obsessions, mes enthousiasmes, mes colères, tu peux t’en servir pour comprendre les tiennes. Je ne te demande pas de penser comme moi, je te donne assez de matière pour que tu te sentes moins bizarre d’être toi. C’est un contrat d’émancipation personnelle. Il ne dit pas « voici ce qu’il faut penser ». Il dit « voici comment j’ai essayé de devenir quelqu’un avec qui je pouvais vivre, faites ce que vous voulez de cette information ». C’est beaucoup moins politique qu’un programme, mais pas sans portée politique.

Les milieux alternatifs que je connais m’ont rendue méfiante envers le procès en « conscience politique ». J’ai vu assez de gens passer leur temps à vérifier qui avait employé le bon mot, partagé le bon post, lu le bon livre, fréquenté les bonnes personnes et manifesté au bon endroit pour savoir qu’une culture politique peut devenir une culture de l’apparence. On peut être impeccable sur les réseaux sociaux et inutile dans la vie réelle, connaître le vocabulaire de l’émancipation sans avoir émancipé personne. Je me méfie aussi de cette obligation faite aux artistes d’avoir une opinion immédiate sur tout. On ne leur demande plus seulement ce qu’ils font, on leur demande de montrer qu’ils font partie des « bonnes personnes ». Le déclaratif est devenu une forme de performance.

Swift n’est d’ailleurs pas silencieuse politiquement. Elle a publiquement soutenu des candidats démocrates, notamment en 2018, puis Kamala Harris et Tim Walz en 2024. On peut donc la juger sur ses prises de position, mais je préfère la juger sur ce qu’elle fait de son pouvoir. Et là, il y a des actes matériels. Pendant l’Eras Tour, elle s’est montrée généreuse avec les gens qui ont travaillé avec elle. Ce n’est pas une révolution sociale, et il serait ridicule d’en faire un programme politique. Mais c’est une chose faite pour des gens qui ont bossé à ses côtés, et non une phrase prononcée pour que tout le monde sache qu’elle possède les bonnes opinions. Une chanson n’est pas obligée de faire le travail d’un syndicat, et une pop star n’est pas obligée de devenir députée.

Swift a fait autre chose. Elle a construit une culture dans laquelle des millions de personnes se racontent qu’elles ont le droit d’être plus attentives à leur propre vie. Ça paraît moins révolutionnaire qu’un slogan, et ça l’est peut-être davantage. L’émancipation personnelle est devenue une chose assez méprisée dans certains milieux qui se veulent progressistes. Elle sonne individualiste, elle ne produit pas de manifeste, elle ne permet pas de prendre une photo devant une banderole. Pourtant, apprendre à quelqu’un qu’il peut quitter une relation qui le détruit, écouter ce qu’il ressent, regarder ses propres contradictions sans honte, recommencer après une humiliation, devenir moins dur avec lui-même et plus attentif aux autres, ce n’est pas rien. Patient Zero le dit presque sans discours. On peut avertir une autre femme au lieu de la traiter en rivale. Tu n’es pas folle. Tu n’es pas seule. Tu as le droit de partir.

Cela ne contredit pas la star qui apparaît dans The Life of a Showgirl. La modestie de façade était déjà une manière de demander la permission d’occuper l’espace, et y renoncer relève du même geste que racheter ses masters. Ce que la star retire, c’est la proximité de statut. La fille d’à côté pouvait dire « je suis comme vous », la star dit « je suis devenue quelque chose que vous ne serez probablement jamais ». Ce qu’elle garde, c’est la proximité de contenu. Ce qu’elle raconte peut toujours servir à d’autres. La relation est moins confortable, parce qu’elle oblige le public à accepter qu’une artiste puisse être immense sans que tout ce qu’elle produit le soit avec elle. Sur ce point, le fandom devrait être plus punk que son idole.

Il faudra donc trouver mieux que « elle en fait trop » pour expliquer pourquoi tout cela nous dérange. Dans l’histoire de la musique, c’est souvent le premier reproche adressé à ceux qui prennent trop de place. Un homme peut faire de son ego une œuvre.

Alors oui, Taylor Swift est punk, et ça vous dérange. Pas parce qu'elle est riche. Pas parce qu'elle écrit mal quand elle écrit mal. Pas parce qu'elle parle trop d'elle. Taylor Swift a visiblement décidé d’arrêter de justifier, arrêté de demander la permission, et qu'elle a gardé les droits.


Pardon d'exister. 

and with all of that money, why's she dressed like trash?

 

En ce moment, je vois le verre à moitié plein. Le verre a toujours la gueule de ceux qu’on vole dans un bar, il est probablement collant et quelqu’un a peut-être écrasé une cigarette dedans en 2008, mais enfin, il est à moitié plein. C'est que je me mets à trouver les choses jolies. Le truc sans ironie, premier degré. En fait, ça me surprend parce que j’ai passé suffisamment de temps à voir l’enthousiasme comme une faiblesse pour savoir qu’il y a quelque chose d’un peu compromettant là-dedans. Je lis How to Be Hopeful, de Caitlin Moran, je fais de la sophrologie et je commence à envisager l’idée de respirer dans un Birkin. Le sac en papier kraft, c’est très bien pour acheter du pain. Pour contenir mon anxiété, j’exige désormais du cuir italien.

J'ai aussi vu il y a eu Léon XIV. Oui. Le Pape. Pour l'histoire, je me suis retrouvée presque nez à nez avec lui et j’ai reçu une bénédiction en drive-by. Je ne sais pas très bien ce qu’on fait d’une bénédiction quand on n’a rien demandé, mais j’ai toujours trouvé impoli de refuser un cadeau. En plus j'adore les trucs gratuits. Après, indépendamment de la visite papale (moi et la religion ça fait deux, on va pas se mentir) (par contre j'aime beaucoup les statuettes de la vierge Marie) (on en parlera un de ses jours), j'ai beaucoup apprécié les grands boulevards vides, le Paris covid. Celui où on se fait couper par un mec qui court plutôt que par des influenceuses. On peut regarder les immeubles, les jardins, les vitrines, sans avoir constamment quelqu’un dans le champ. J’aime bien les gens, en vrai. Mais parfois, j’aimerais surtout qu’ils rentrent chez eux.

Sinon, avec Francette, on est allé chez Angelina, où j’y ai pris mon thé glacé préféré, purée d’abricot et basilic, qui ressemble à une boisson conçue par une influenceuse provençale sous acide, puis on est passé chez Galignani parce que nous sommes des femmes de lettres.

Et puis, au Meurice, une violoniste jouait à sa fenêtre. Voilà, évidemment, une violoniste au Meurice. Je suis censée avoir un minimum de conscience politique, mais enfin elle jouait du violon à une fenêtre du Meurice et j’étais dans la rue avec un chihuahua de deux kilos. Je n’allais pas commencer à faire un tract. J’ai écouté. C’était magnifique. J’ai adoré. Par contre, pour Francette, c'était le parc Monceau. Elle s'est roulée dans l'herbe comme si c'était du Chanel. Vraiment, une journée parfaitement inutile, donc excellente (même si j’aurais dû acheter la biographie d’Emily Brontë) (je me la réserve pour une prochaine fois).

Dans un autre registre, je suis allée voir la nouvelle adaptation de Raison et Sentiments. Des cheveux défaits, des corsets, des sœurs qui souffrent avec beaucoup de distinction et des hommes qui mettent deux heures quarante à comprendre ce qu’une femme leur explique depuis le début. Je pourrais regarder ça tous les dimanches jusqu’à ma mort. J'en rajoute une pour la série qui va reprendre le Wuthering Heights hanté d'Healthcliff. Une série qui doit arriver pour la mi-octobre. C'est la scorpio season, je ne fais pas les règles.

Et dans le lot, j'oubliais Cleveland de Taylor Swift qui tourne en boucle. Il paraît que c’est sa pire chanson. Pardon mais c'est quoi cette mode qui consiste maintenant à détester la pop? Internet a déjà eu le temps de rendre son verdict alors que quatre morceaux viennent à peine de sortir. Il faut toujours qu’une chanson soit immédiatement excellente, catastrophique, sous-estimée, surévaluée ou la preuve que Taylor Swift est ceci, cela, le capitalisme, l’Amérique, nos rapports à la masculinité et probablement la fin de la civilisation occidentale.

Donc oui, j’aime Cleveland (parce que merde, c'est encore autorisé d'aimer des chansons pop).

Je sais que le monde va mal.

Je prends quand même le thé.

food food food



J'ai regardé le dernier Small Talk avec Adèle Exarchopoulos et je tenais, au nom du peuple français, la remercier d'avoir écrire à la marque Kinder pour sortir une grosse tablettre de Kinder Country (et dire qu'on ose la foutre sur des listes comme à l'époque des nazis). Mais ça m'a aussi donné l'envie de faire une liste de ma bouffe industrielle favorite (parce que ça faisait longtemps qu'on n'avait pas parlé (mal)bouffe ici).

- nuggets végés happyvore
- pommes noisettes
- saucisses type knacki herta le bon végétal
- riz blanc oncle bens - gruyère - sauce bolognaise végé sacla
- coquillettes dans un cube de bouillon
- chips sel et poivre / sel et vinaigre / pesto mozzarella
- mayonnaise
- pizza quatre fromages crousti moelleuse extrême de chez marie
- kinder country
- marbrés savane
- brioche harry's
- kellogs coco pops
- yahourts végé goût café 
- liégois

J'espère que le voyage vous a plu.

the nice version of me died tuesday


Il y a une phrase qu'on répète beaucoup en ce moment autour d'Emma Ruth Rundle, et elle m'agace un peu. Après Engine of Hell, disque de guitare et de piano, rien d'autre, la voici qui revient avec un groupe, et logique implacable de la presse musicale. Ce serait donc le retour de l'espoir. These Killing Times, l'album “lumineux” d'Emma Ruth Rundle. Hope, resistance, community, renewal. Foutaises.

Le problème, c'est que rien dans ce disque ne raconte que le monde va mieux. Rundle écrit à partir de la même matière que d'habitude. La crise politique, l'écologie qui s'effondre, les violences faites aux femmes. Personne, sur ce disque, ne prétend que ça va s'arranger. Alors d'où vient cette étiquette d'espoir, collée un peu vite sur un disque qui parle essentiellement de désastre?

La vérité, c’est que Rundle n'a pas cessé de regarder les ténèbres. Elle a cessé de croire qu'il fallait les affronter en solitaire. Ça change tout, dit comme ça. Parce que ce n'est plus une histoire de ton, plus lumineux ou moins lumineux. C'est une histoire de posture.

Sur Engine of Hell, il n’y a plus qu’une guitare, un piano, et ce qu'elle avait à dire. On l'a lu, à raison, comme une exposition à vif du trauma. Mais sur These Killing Times, les choses sont différentes. Elle fait entrer du monde. Jess Gowrie à la batterie, Troy Zeigler, Nick Reinhart, Gina Gleason, Patrick Shiroishi, Marissa Nadler, Amelia Baker. Et elle le dit elle-même, sans grande pudeur: après six ans de tournée en solo, elle voulait juste un truc différent. De la camaraderie. Et le mot n'est pas anodin. Camaraderie, ce n'est pas juste j'aime bien mon groupe. C'est un mot qui vient d'ailleurs, d'un vocabulaire plus collectif, presque syndical, celui qu'on utilise quand on dit qu'on ne va pas gagner une lutte à soi tout seul.

On pourrait évidemment lire cette bascule comme une trajectoire féministe. Pas au sens un peu paresseux où toute femme qui monte sur scène avec d'autres femmes ferait automatiquement un geste politique. Plutôt parce qu'elle touche à quelque chose de beaucoup plus ancien: la mythologie de l'artiste qui souffre dans son coin, sans témoin. L'artiste véritable serait celui qui n'a besoin de personne, qui transforme son isolement en preuve d'authenticité. Chez les femmes, cette mythologie a quelque chose de particulièrement pervers. On leur demande constamment de prouver qu'elles peuvent tout encaisser, tout tenir, sans jamais demander d'aide. Comme si dépendre des autres diminuait la valeur de ce qu'elles produisent.

Rundle ne semble pas avoir découvert que les autres pouvaient l'aider à aller mieux. Elle semble avoir découvert qu'elle n'avait aucune raison de tout endosser par elle-même.

Musicalement, ça s'entend très concrètement. Powerless démarre presque en retenue, quelque chose de resserré, avant de s'ouvrir à la masse du groupe entier. God's Picture fait le trajet inverse, de l'ampleur vers la délicatesse. Rien, ici, n'illustre une thèse sur l'espoir. Ces morceaux expérimentent, en temps réel, ce que ça fait de partager le poids.

Alors non, je ne pense pas que These Killing Times soit un disque sur l'espoir. Je pense que c'est un disque sur les conditions matérielles de l'espoir. Et la différence n'est pas juste sémantique. L'espoir version communiqué de presse promet que ça va aller. Celui de Rundle dit autre chose, quelque chose de beaucoup plus difficile à vendre en une punchline. Ca ne va peut-être pas aller, mais on peut encore faire quelque chose, ensemble. L'issue reste incertaine. Ce qui a changé, c'est qu'elle n'y répond plus isolée.

self-made success now she rolls with rockefellers


L'autre soir, je suis tombée sur la captation d'un concert d'Halsey sur YouTube. Le concert était terminé depuis longtemps, mais il était là, disponible en quelques secondes, comme n'importe quelle autre vidéo. Je pouvais regarder l'intro, avancer jusqu'au dernier titre, revenir sur un passage, arrêter quand j'en avais marre et reprendre le lendemain. Un concert qui avait réuni des milliers de personnes était devenu un fichier parmi les autres. Et puis je me suis demandé: dans vingt ans, qu'est-ce qu'il restera de ce concert?

La réponse est probablement: la même vidéo, si elle est encore en ligne. Pas de disque. Pas de coffret. Pas de DVD à ranger quelque part. Pas même cette vieille cassette qu'on ressort dix ans après en disant "putain, regarde comme tout le monde avait l'air jeune".

A mon époque (je déteste cette phrase, je la dis quand même), un concert, une fois terminé, continuait à vivre. Il y avait l'album live, parfois le film, parfois la VHS, et quelque chose d'assez étrange se produisait. Le concert cessait d'être uniquement un événement pour devenir un lieu. On pouvait ne pas y avoir été et y entrer quand même. On pouvait y retourner dix ans plus tard. On pouvait prêter le disque à quelqu'un, le retrouver dans une caisse, le faire découvrir à une personne qui n'était même pas née au moment où il avait été enregistré. Appuyer sur play, c'était rejoindre une salle qui n'existait plus mais qui continuait à accueillir du monde.

Ce n'est pas tellement le disque qui me manque. Je ne vais pas faire semblant d'avoir envie de racheter des doubles CD avec des pochettes affreuses et vingt minutes de public qui applaudit entre deux morceaux. Ce qui me manque, c'est la décision de dire que ce moment a existé et que nous allons le garder.

Aujourd'hui, nous avons beaucoup plus de concerts qu'avant. Des captations professionnelles, des vidéos tournées au téléphone, des extraits TikTok, des retransmissions, des lives Instagram, des fans qui filment tout le concert depuis le troisième rang avec une main tremblante et un téléphone à 1 200 euros. Il est devenu quasiment impossible de dire qu'un concert a disparu. Il y a toujours quelqu'un qui l'a filmé.

La raison économique est assez évidente. Produire un album live coûte de l'argent. Enregistrer correctement, mixer, monter, éventuellement retourner en studio corriger quelques petites choses. Car oui, contrairement à la légende, les albums live historiques n'étaient pas toujours aussi spontanés qu'on voudrait le croire. On retouchait. On remontait. On sélectionnait. On fabriquait parfois une illusion de spontanéité. Sauf que cette illusion avait une fonction. Quelqu'un décidait que cette soirée-là méritait de devenir une œuvre à part entière.

Le truc, c'est que le streaming n'a pas vraiment besoin de ça. Un concert entier est difficile à rentabiliser quand on raisonne en écoutes individuelles. Il vaut mieux sortir un single live, éventuellement deux, récupérer quelques playlists et passer à autre chose.

Après, l'économie n'explique pas tout. YouTube a surtout récupéré une fonction qui appartenait autrefois au disque sans récupérer ce qui allait avec. Il nous donne accès à presque tout et c'est formidable, quelque part. On peut voir des concerts enregistrés à Londres en 1979 ou encore des performances télévisées japonaises dont personne ne connaissait l'existence il y a vingt ans. Il y a là une bibliothèque extraordinaire. Mais ce n'est pas vraiment une bibliothèque. C'est une bibliothèque dont quelqu'un d'autre possède les murs, les étagères et le droit de décider demain qu'on ferme. Une vidéo peut disparaître. Un compte peut être supprimé. Une plateforme peut modifier ses conditions d'utilisation. Un artiste peut changer de label. Une entreprise peut tout simplement décider que cette vieille captation ne rapporte plus assez d'argent pour justifier son hébergement. Et ce qui paraissait éternel parce qu'il était disponible en trois secondes disparaît.

Avant, quelqu'un devait choisir ce qu'on gardait. L'album live fabriquait une version officielle du concert. Pas la vérité du concert, évidemment. Une version montée, parfois retouchée, mais une version quand même, avec une limite: quatorze chansons, une durée, une pochette, un ordre. Quelqu'un avait passé du temps à transformer un événement temporaire en objet permanent. Il disait, en gros: ce soir-là, il s'est passé quelque chose et nous avons décidé que ça méritait de survivre.

Aujourd'hui, le concert peut être filmé sous cinquante angles différents. On a la chanson entière, le refrain, l'introduction, le discours entre deux morceaux, la chanteuse qui pleure, le public qui chante. Il y a parfois des centaines de vidéos d'une même soirée. Le concert n'est plus une chose que l'on conserve. Il devient une accumulation de fragments. C'est aussi pour ça que le retour des films de concert est intéressant. Taylor Swift avec The Eras Tour, Beyoncé avec Renaissance, Billie Eilish, BTS. Les grandes tournées produisent maintenant des films qui sortent au cinéma et deviennent eux-mêmes des événements.

C'est assez drôle, finalement. Après nous avoir vendu Internet comme la grande promesse d'une culture accessible partout, tout le temps, on recommence à fabriquer artificiellement de la rareté. Il faut parfois limiter la disponibilité d'un film pour lui redonner une valeur.

Il y a quelque chose de merveilleux dans le fait de pouvoir regarder aujourd'hui des performances que personne n'aurait pu revoir il y a trente ans. Je préfère évidemment vivre dans un monde où une vieille captation de Sonic Youth peut réapparaître sur YouTube plutôt que dans un monde où elle n'existe que dans la mémoire de trois personnes qui étaient dans la salle. Mais nous avons remplacé une logique par une autre sans nous demander ce que nous perdions au passage. Le problème, c'est que tout conserver revient aussi à ne plus rien hiérarchiser. Une archive sans hiérarchie peut devenir une sorte de cimetière parfaitement accessible mais impossible à habiter.

Je repense à ce concert d'Halsey. Il est là. Je peux probablement le revoir. Quelqu'un l'a enregistré, quelqu'un l'a mis en ligne et quelqu'un d'autre pourra peut-être le retrouver dans cinq ans. Mais qui décidera que c'était le concert d'Halsey à garder? Qui lui donnera une place dans une histoire? Qui fabriquera l'objet que quelqu'un retrouvera dans vingt ans et qui lui permettra de dire: ah oui, c'était ça, c'était cette époque-là?

L'album live ne se contentait pas de conserver un concert. Il lui donnait une forme suffisamment solide pour devenir un souvenir. Nous avons gagné l'accès instantané à presque toute la culture. Nous avons même gagné quelque chose de beaucoup plus précieux: la possibilité de retrouver des choses que nous pensions perdues. Mais nous avons perdu une petite chose au passage. Quelqu'un qui nous dise ce qu'il faut garder.

L'album live est mort sans cérémonie. Personne n'a organisé les funérailles, probablement parce que personne n'a pensé à noter la date.

trop peu de makó pour trop de monde

 

Il y a quelque chose d'indécent dans la lassitude qu'on ressent devant le travail de Szilveszter Makó. On devrait être reconnaissants. Un photographe qui construit encore ses décors à la main, qui recycle des cartons plutôt que de les jeter jusqu'à ce qu'ils s'épuisent littéralement, qui refuse le lissage numérique pour un grain qui sent la chambre noire et pas l'écran. Un homme qui revendique photographier les mêmes objets encore et encore sans y voir une perte d'efficacité, qui appelle ça une slow fashion du regard. Et pourtant, à la dixième couverture, quelque chose en nous décroche. Pas de l'indifférence. De la fatigue. Un genre de saturation qui ressemble à de l'ingratitude et qui, justement, m'intéresse parce qu'elle n'a rien de rationnel.

Pour comprendre pourquoi ça sature, il faut d'abord se demander ce que la photographie de mode a cessé d'être.

Il fut un temps où on reconnaissait une photo d'Avedon à son fond blanc et à la violence du mouvement qu'il capturait dedans. On reconnaissait un Newton à sa cruauté clinique, ses femmes en armure de cuir dans des couloirs d'hôtel trop éclairés. Un Meisel avait une narration, presque un scénario, dans chaque série pour Vogue Italia. La photographie de mode a longtemps été un art d'auteur au sens plein, avec une syntaxe visuelle propre à chacun, quelque chose qu'on pouvait citer, imiter, détester, mais jamais confondre.

Ce terrain-là, on l'a cédé morceau par morceau. D'abord à la retouche numérique généralisée, qui a lissé les peaux jusqu'à ce qu'elles se ressemblent toutes, indépendamment de la personne qui tenait l'appareil. Ensuite à une exigence de vitesse et de volume, une demande de produire beaucoup, tout le temps, de façon assez neutre pour ne jamais casser le rythme d'un défilement de pouce sur un téléphone. Une image de mode aujourd'hui n'est plus pensée pour arrêter le regard, elle est pensée pour ne pas le ralentir. Elle doit s'intégrer, pas se distinguer. Le résultat, une esthétique à peu près interchangeable d'une campagne à l'autre, où même les plus grandes maisons finissent par se ressembler entre elles. On a gagné en cohérence de marque et perdu la main de l'artisan. Le style est devenu un risque plutôt qu'un argument de vente.

Makó revient précisément sur ce terrain abandonné, et il y revient avec une intransigeance presque punk. Il construit ses propres accessoires avec des matériaux récupérés. Il refuse quasi systématiquement la lumière artificielle au profit d'une lumière naturelle qu'il façonne comme un peintre façonnerait une toile, ce qui n'a rien d'un hasard puisqu'il a commencé par la peinture avant la photo, trouvant cette dernière trop lente pour son tempérament. Il n'est même pas représenté par une agence, un détail qui ressemble moins à un accident de carrière qu'à un principe. Quand il a photographié Willem Dafoe, il lui a enfermé la tête dans une structure en forme de maison directement inspirée d'un souvenir d'enfance, un geste qu'il a lui-même désigné comme un tournant dans sa carrière. Quand il a photographié Gwendoline Christie pour Vogue Tchécoslovaquie, l'image ressemblait moins à une commande éditoriale qu'à une toile de la Renaissance qui aurait pris vie, avec ce chiaroscuro qu'il traîne partout comme une signature picturale. En septembre, il a ouvert à Manhattan une exposition en six salles, Bauhaus Ballet, où chaque pièce reconstitue un fragment de son architecture intérieure, mêlant folklore hongrois et paysage psychologique. Ce n'est plus de la commande. C'est de l'autoportrait déguisé en shooting. Le paradoxe se referme sur lui à peu près à cet endroit.

L'économiste Sherwin Rosen a théorisé, il y a plus de quarante ans et sans jamais avoir vu une seule de ces images, ce qu'il appelle l'économie des superstars. Sa thèse : quand le public préfère nettement le meilleur à un bon équivalent, et que ce meilleur peut être diffusé partout sans coût de reproduction significatif, une différence de talent minuscule produit une concentration écrasante de la demande sur une poignée de personnes. La médiocrité, elle, ne manque pas. Elle est partout, elle infuse chaque commande de dernière minute, chaque shooting produit à la chaîne pour tenir un calendrier de sorties. Ce qui manque, c'est une vraie alternative.

Rosen explique pourquoi la demande se concentre à outrance. Il n'explique pas pourquoi elle se concentre sur celui-là plutôt qu'un autre tout aussi doué mais inconnu. Là intervient quelque chose qu'on oublie trop souvent de mentionner à côté de lui : la peur de se tromper, chez ceux qui passent les commandes. Une maison qui engage Makó n'achète pas seulement un style, elle achète une garantie, déjà validée par d'autres couvertures, d'autres succès mesurables. Miser sur un inconnu, aussi singulier soit-il, demande un risque que plus grand monde n'a envie de porter, quand les budgets se resserrent et que le calendrier ne laisse de place à personne pour se planter. Ceux qui commandent ont de très bonnes raisons, très concrètes, de ne jamais lâcher le nom qui a déjà fait ses preuves.

Alors on le sursollicite. Vogue, GQ Italia, Numéro Paris, Zara, Adidas, Schiaparelli, Prada, Bottega, Cardi B, Olivia Rodrigo, Adrien Brody, Cate Blanchett, Monica Bellucci, Solange, et cet été, pour la première fois, Rihanna, dans un portfolio de dix-huit pages pour Edward Enninful. Chaque commande supplémentaire est à la fois une preuve de sa valeur et la première brique de sa dilution. C'est le paradoxe classique du succès qui consomme sa propre matière première.

Ce qui me frappe, en creusant, c'est qu'il a lui-même mis des mots plus justes sur ce déplacement que ceux que je lui prêtais au départ. Il a passé quarante-deux jours seul dans le Yunnan, à vivre auprès des communautés Yi, cherchant à comprendre l'architecture en couches de ces cultures. Il en est revenu avec des tissus anciens, des chapeaux faits main antérieurs à la dynastie Qing et des chaussures lotus, ramassés au fil du voyage comme des reliques à préserver plutôt que comme des accessoires de shooting. Il raconte avoir vu des femmes âgées vêtues avec élégance, enveloppées dans des châles aux couleurs vives, complétés par des coiffes, et que c'était simplement leur façon de s'habiller tous les jours. Lui qui a construit une grande partie de son travail contre la couleur forte, dans des palettes sourdes et désaturées, dit que l'expérience l'a secoué, sans pouvoir encore dire en quoi, parce qu'il est toujours en train de la digérer. Je ne vais pas lui prêter une conclusion qu'il n'a pas tirée lui-même. Mais il y a quelque chose de révélateur dans le simple fait qu'un homme aussi maître de sa grammaire visuelle admette, publiquement, ne pas savoir ce qu'une rencontre va lui faire.

Il construit ses sujets comme des personnages de roman, dit-il, des figures qu'on rencontre puis qu'on laisse derrière soi. C'est une revendication presque défensive, celle de quelqu'un qui sait que son travail n'est pas fait pour le flux mais pour la rencontre unique, l'exposition qu'on visite une fois, l'image devant laquelle on s'arrête avant de reprendre sa route.

On pourrait m'objecter que je surestime la pénurie. Il existe sûrement d'autres photographes tout aussi singuliers, moins médiatisés, écrasés par les mêmes trois noms qui reviennent en boucle dans les commandes des rédactrices de mode. Peut-être que le vrai problème n'est pas la rareté du talent mais la paresse de sa distribution, une préférence collective pour la valeur sûre plutôt que pour le risque d'un inconnu. Dans ce cas, ce n'est pas Makó qui est trop là. C'est nous qui refusons collectivement de chercher ailleurs, et qui préférons épuiser un seul filon plutôt que d'en ouvrir un nouveau.

Il évoque, dans une interview, avoir été élevé par des grands-parents façonnés par la sévérité du vingtième siècle est-européen, disciplinés, conservateurs, résilients, et dit se battre contre ces restrictions tout en admettant qu'elles le façonnent, lui et son art. Il y a une ironie amère à ce que ce soit précisément cette discipline-là. On demande à un artiste de rester rare tout en exigeant qu'il soit partout. On veut le trésor et la production de masse dans le même geste, sans jamais se demander ce que ça fait, à un style, de ployer sous tant d'amour.

Un style aussi identifiable que le sien n'a en réalité que deux issues, et une seule est enviable. La première, devenir sa propre caricature. C'est ce qui est arrivé au langage de Juergen Teller dans les années 2000, ce flash cru et ce décor pauvre inventés pour casser les codes léchés de la mode. En quelques années, une nuée d'imitateurs mal outillés l'a rattrapé et vidé de son sens, jusqu'à en faire un cliché de magazine, c'est le cas de le dire. Personne ne se souvient du nom d'aucun de ces copieurs. On ne saurait pas en citer un seul de ces wannabe Terry Richardson qui ont pullulé à la même époque, avec le même flash et le même mépris affiché des règles de composition. C'est ça, le symptôme : pillé en masse, un geste ne produit pas de rivaux qu'on se rappelle, il produit du bruit, et le bruit finit par recouvrir la source. L'autre issue, Teller l'a empruntée avec Richardson et Wolfgang Tillmans pour y échapper. Sortir du circuit commercial, investir la galerie, le musée, un endroit où ça reste une signature au lieu de devenir un stock d'effets que n'importe qui pille à moindre coût. Makó, avec Bauhaus Ballet à Manhattan, a peut-être déjà entamé ce mouvement-là, avant même que la dilution n'ait eu le temps de le rattraper.

Je n'ai pas de conclusion propre à tirer de tout ça, et je ne suis pas sûre qu'il devrait y en avoir une. Ce n'est ni la faute de Makó ni celle de nos yeux fatigués. C'est peut-être juste ce que produit un monde qui a désappris à faire de la place à autre chose que la meilleure option disponible, et qui préfère user un homme jusqu'à la corde plutôt que d'aller chercher, ailleurs, un autre langage. On sature un artiste parce qu'il n'y a personne pour le relayer. Et le jour où on trouvera enfin quelqu'un d'autre à sursolliciter, on se demandera probablement pourquoi on ne l'a jamais vu venir, et combien de temps il nous restera avant de le lasser aussi.

you only really have yourself in this life. and skincare.

 

Chino Moreno fait un feat avec Beabadoobee. Interview croisée entre Courtney Love et Suki Waterhouse. Amoureuse des derniers albums de Beck, Carly Rae Jepsen et Boy Harsher. Vous voyez, je peux me mettre à reparler un peu musique. Il y a aussi celui de Emma Ruth Rundle. Je ferai une note sur ce disque. Aussi sur celui de Carly Rae Jepson.

Je ne sais pas pour vous, mais beaucoup de flemme pour ce monde aujourd'hui. Je suis partie me coucher hier sur les coups de 21h30, parce que je n'en pouvais plus d'entendre les gens parler d'une hypothèque guerre avec la Russie. Je garde ma position. Qu'elle sorte déjà du port d'Odessa pour arriver à Quimper, et après on en reparlera. Et puis si une bombe nucléaire me tombe sur la gueule, et bien sachez que ce fut un plaisir de vous avoir diverti avec ce blog depuis près de trois ans. J'écoutais une vidéo très intéressant sur le concept présenté dans le livre L'ego-politique, de Christian Le Bart, qui reprend justement ce qu'on vit actuellement, dans le champ du médiatique. Cette poussée toujours plus forte pour des personnalités plutôt que pour des idées appartenant à un parti. Une forme de mise en scène de soi en permanence. Un concours de bite géant, pour le résumer un peu facilement. On dit que l'entreprise est une garderie. Je crois qu'on peut en dire de même pour le sommet de n'importe quel Etat aujourd'hui. Sauf que ce ne sont pas des billes qui sont en jeu. Juste des vies humaines. 

A part ça (oui, soyons légers) (je fais comme sur TF1, je vous vends du cerveau disponible) (attention pub Coca Cola), Dakota Johnson a une nouvelle fois ouvert les portes, visiblement, d'une maison, à Vogue (je ne spoile pas) et cette femme est tellement française dans son attitude, il faudrait vraiment que quelqu'un lui explique qu'elle doit maitriser notre langue parce que j'ai besoin d'elle dans un film de Dubosc type Ours dans le Jura. Vous savez, un truc dans une posture drôle, populaire, un peu crasseuse, intelligente, mélancolique, avec des personnages qui ont des problèmes très concrets. Elle a vraiment ce côté très élégant qui peut devenir d'un seul coup totalement lunaire. C'est peut-être pour ça que je l'aime pas. Pour ce qu'elle pourrait être. Et quand elle le fait, elle le fait très bien. Donc regardez cette vidéo, ça vous permettra de ne plus penser à Poutine, ni à Macron, ni au fait qu'on doit s'unir face aux crises.

You only really have yourself in this life.

And skincare.

interlude [please stay silent]

 

Est-ce que j'ai juste envie de ne rien faire et regarder les mouches voler? Bien évidemment, quelle question. Catherine Ringer est morte, la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Les Rita Mitsouko ont été mon tout premier concert. Un peu ma fierté (je remercie mes parents d'avoir été à la hauteur sur ce coup).

Un peu fatiguée. Hier je suis partie dormir à 21h pour me réveiller très exactement douze heures plus tard. C'est toujours comme ça pendant ma cure de fer. Je pionce comme si la vie avait cessé d'exister.

terms and conditions of being wanted

 

Il y a quelques jours, le journaliste américain Jeff Sneider a menacé publiquement Inde Navarrette de "rumeurs sans fin" si son équipe continuait à l'ignorer. Il l'a posté sur X, en plein jour, signé de son nom, après un email resté sans réponse. Personne n'a parlé de ça plus de deux jours. Ce dont on a parlé, en revanche, pendant des semaines, au même moment, c'est de savoir si elle souriait trop aux hommes dans une interview.

Ce sont deux fils séparés. Sneider ne l'a jamais traitée de pick-me, ce n'est pas son registre à lui, sa menace à lui c'est autre chose, du chantage à la couverture presse. L'accusation de pick-me vient d'ailleurs, d'une partie du public, souvent féminine, qui juge son attitude trop complaisante avec les hommes. Deux menaces, deux auteurs, un seul moment, et un contraste qui suffit à lui seul. Un homme documenté, daté, nommé, menace une femme de représailles réelles. Une masse anonyme, au même moment, décide que le vrai sujet c'est elle. Sa façon d'être. Son air trop à l'aise. On a un coupable identifiable sous la main, et on choisit quand même de juger la victime collatérale de sa propre désirabilité. Ça s'appelle avoir le mauvais radar, et ce n'est pas un hasard.

Concrètement, ça commence toujours par des trucs minuscules. Aimer les voitures pour certaines. Rire fort, un rire gras, pas un petit gloussement poli, pour d'autres. Se gratter les fesses sans y penser, roter sans s'excuser, manger du poulet épicé. Le curseur est tellement bas. Juste parce qu'une femme n'a pas le droit d'être juste fun pour elle-même. C'est un peu comme quand on se fait belle un dimanche alors qu'on a juste prévu de bouffer des frites et de comater devant Netflix. Personne pour nous voir, aucune raison à donner, on le fait juste parce que ça fait du bien. Un homme qui rit fort tout seul dans son salon n'a jamais à se justifier de ce plaisir-là. Une femme, on lui trouve tout de suite un public, un calcul, une intention. Le postulat de départ, jamais énoncé, jamais discuté, c'est qu'elle n'a pas d'intériorité en dehors du regard de quelqu'un d'autre.

Pick-me. Le mot fait très TikTok, très nouveau, très 2020. Il ne l'est pas vraiment, et son histoire le trahit. Il apparaît dès 2016 dans les communautés afro-américaines sur Twitter, pour nommer des femmes qui reprenaient à leur compte un discours misogyne bien précis, celui qui valorise la femme "traditionnelle" face à des hommes qui tiennent ce discours. Ce n'est qu'ensuite, une fois récupéré massivement par des utilisatrices blanches que le sens s'élargit, se durcit, perd son contexte, jusqu'à pouvoir viser n'importe quelle femme jugée trop en phase avec les hommes. Un mot déplacé de son terrain d'origine et généralisé jusqu'à l'os.

Ce qu'il reste, une fois le mot vidé de son contexte, c'est la plus vieille technologie du patriarcat, celle qui classe les femmes en catégories qui s'excluent. Hier c'était la sainte et la traînée. Avant ça, l'épouse et la maîtresse. Aujourd'hui, l'authentique et la pick-me. Le contenu change, la forme jamais. Toujours une hiérarchie de légitimité féminine calculée sur la proximité au désir masculin.

Ce qui est vicieux, ici, c'est que cette grille tourne sans qu'aucun homme n'ait rien demandé. On croit faire de la vigilance féministe. On administre gratuitement, bénévolement, avec ferveur, une catégorie que le patriarcat a inventée avant nous et pour d'autres raisons que les nôtres. Personne ne nous paie pour ce travail. On le fait quand même, et on l'appelle sororité. La journaliste Racha Belmehdi, qui a consacré un livre entier à la rivalité féminine, dit un truc simple là-dessus: cette rivalité est réelle, omniprésente, et balayée sous le tapis par les féministes elles-mêmes, par pudeur ou par fierté mal placée. Dans cette guerre-là, il n'y a que deux gagnants, et ce ne sont jamais les femmes. Le patriarcat, et la misogynie.

Il faut dire un truc simple et qu'on refuse de dire. Le désir n'est pas un sous-produit gênant de l'industrie du divertissement, c'est son matériau de base, sa raison d'exister. Sans lui, pas de billetterie, pas d'abonnement, pas de couverture presse, pas de contrat de pub. Toute l'industrie tourne autour de ça, pas seulement Navarrette, tout le monde dedans. Elle, en plus, est payée pour ça, c'est écrit dans son contrat en filigrane depuis Obsession.

Le problème n'est donc jamais qu'elle produise du désir. C'est la fonction du métier, pas une charge qu'on lui impose contre son gré. Le problème, c'est qu'elle en produise en dehors de ce qui a été prévu pour ça, du script, du rôle, du studio. Une interview non scriptée, un rire non validé par une agence, une façon d'être avec un homme sans qu'un réalisateur ait dit action. Ce désir-là n'appartient à personne, et surtout il ne rapporte à personne. On tolère très bien la désirabilité facturée. On tolère beaucoup moins la désirabilité qui s'échappe toute seule, sans qu'on ait payé pour la mettre en scène.

Le public qui la juge continuera d'aller voir ses films. Il continuera de suivre sa promo X-Men. Il ne peut pas vouloir la fin du désir qu'il consomme, alors il fait autre chose. Il lui reproche à elle d'avoir ce dont il a besoin. Le bouc émissaire ne marche que tant que personne ne sait qu'il en est un.

Il y a un article, sorti au même moment, titré "Is Inde Navarrette a Pick-Me, or Do You Hate Women?" Son autrice dit l'avoir vu venir depuis le début, qu'elle savait qu'après Obsession le procès pick-me arriverait forcément. Le titre suggère qu'elle prend sa défense. Sauf que le média qui publie ça, Evie Magazine, n'a rien d'un allié féministe. C'est un magazine américain classé à droite, parfois à l'extrême droite, monté par un couple conservateur, vendu comme "le Cosmo pour tradwives", qui écrit par ailleurs que le féminisme épuise les femmes et leur vole leur beauté.

Donc voilà où on en est. Une femme se fait juger par des femmes qui se croient féministes, selon une grille inventée par le patriarcat. Et elle se fait défendre par un média qui déteste ouvertement le féminisme, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec elle non plus, mais avec l'idée qu'une femme "trop féminine" mérite d'être protégée contre "les féministes qui détestent les femmes". Personne, dans cette histoire, ne la regarde vraiment, elle. Le camp qui l'attaque l'utilise pour policer les femmes entre elles. Le camp qui la défend l'utilise pour discréditer le féminisme en bloc. Elle n'est le sujet nulle part. Elle est le terrain.

Et il faut le dire clairement, pas le laisser filer entre les lignes. Sur toute la longueur de cet article aussi, on parle d'elle, autour d'elle, à travers elle. Jamais avec elle. Elle n'a jamais dit un mot ici. Elle est devenue un signe qu'on interprète, un dossier qu'on ouvre, dans les deux camps comme dans ce texte. C'est une forme de déshumanisation.

Maintenant, la vraie question. Pas "est-ce qu'elle est vraiment pick-me", celle-là ne mène nulle part. Mais: et si elle l'était? Vraiment. Consciemment. Le modèle Sydney Sweeney, qui ne dément jamais, qui encaisse, qui joue avec ce qu'on projette sur elle sans jamais donner l'explication qu'on attend.

Le désir masculin marche depuis toujours comme un échange. Un homme donne de l'attention, du statut, des ressources, et attend en retour quelque chose qui ressemble à de la soumission, à du "se donner". Une femme qui joue ce jeu consciemment et prend tout, l'attention, la célébrité, l'argent, sans jamais rendre ce qu'on attendait d'elle, elle ne vend rien. Elle prend ce qu'il y a à prendre et repart avec.

Ça, personne ne le pardonne aussi vite qu'une séduction ratée. Chez les hommes, ce qu'on déteste chez cette femme-là n'est pas qu'elle joue avec leur désir. C'est qu'elle gagne à ce jeu sans jamais se faire prendre en faute, sans jamais payer le prix qu'on croyait fixé d'avance. Ça montre que leur désir peut être pris, utilisé, sans qu'elle leur doive rien en retour. Ça les humilie, tout simplement. Tout ça, suppose qu'elle sache exactement ce qu'elle fait, qu'elle calcule, qu'elle joue un rôle en toute conscience. On ne peut pas le vérifier. C'est une lecture qui tient debout, pas une preuve.

Chez les femmes qui jugent, c'est la même panique, formulée autrement. Si la vulnérabilité, le vrai abandon de soi, sont censés être le prix à payer pour avoir de l'attention masculine, alors une femme qui obtient la même chose sans y laisser sa peau rend ce prix ridicule pour toutes celles qui croient devoir le payer. On ne la déteste pas parce qu'on est jalouse d'elle, ce serait trop simple, et ça nous dédouanerait trop vite. On panique parce qu'elle vient de prouver qu'on n'était peut-être pas obligées de payer ce prix-là.

Il existe une autre lecture, plus dérangeante encore, de ce qu'on appelle pick-me. La journaliste Maya Elboudrari, dans La Déferlante, rapportait un post de l'autrice féministe Valérie Rey-Robert à propos de candidates de Love Is Blind traitées de pick-me pour leur soumission apparente aux hommes. Rey-Robert renversait la lecture. Ces femmes savent très bien de quoi les hommes sont capables, et en se plaçant sous la protection de certains d'entre eux, elles espèrent seulement échapper à la violence des autres. Ce n'est plus de la faiblesse. C'est un calcul de sécurité, dans un rapport de force qui, lui, est bien réel.

Celle qui juge, ou celle qui joue avec les codes.

Celle qui juge croit défendre un tribunal qui mesure quelque chose de réel. Personne ne le lui a demandé. Celle qui joue avec les codes a quitté ce tribunal sans jamais le contester de front. Elle prend ce qu'il y a à prendre, et ne doit rien à personne.

Reprise de pouvoir, ou cellule un peu moins grillagée dans la même prison. Je ne trancherai pas.

Ce que je sais, c'est qu'un homme a menacé Inde Navarrette de rumeurs le mois même où des femmes la jugeaient sur son sourire. Deux tribunaux, une seule accusée. Et dans aucun des deux, personne ne lui a demandé son avis.

funny how the nicest girls are always doing crime

Il y avait Mushaboom, de Feist, qui passait au Carrefour pendant que j’achetais des prunes et, pendant trois minutes, je me suis retrouvée dans une époque qu’on appelle maintenant l’optimistic millennial.

C’est quand même fou d’avoir besoin d’un nom pour une période qu’on a vécue sans savoir qu’elle allait finir. A l’époque, on ne disait pas: "Nous sommes actuellement dans la fenêtre historique comprise entre la fin du post-9/11 et le début de la catastrophe économique, merci de profiter de votre dernière décennie d’insouciance." On faisait des photos de nos chaussures.

Et quelles chaussures.

On fantasmait de promener notre cheval à Williamsburg. Je précise: notre cheval. A Williamsburg. Personne ne trouvait ça particulièrement absurde. On avait vu deux blogs, trois photos de filles avec un chapeau et un vélo à pignon fixe et nous étions prêts à changer de vie.

On courait après la dernière tendance avec une énergie qui, rétrospectivement, ressemble beaucoup à celle d’un rat de laboratoire sous caféine. Jeffrey Campbell aux pieds, petit slim noir, T-shirt des Strokes, veston à sequins sans manches. Rouge à lèvres très rouge. Eye-liner en quantité industrielle. Nous avions toutes l’air d’avoir une audition pour un clip de The XX à 18 heures.

Pour moi, c’était les expos, les concerts, les bars, les vernissages, les magazines et l’écriture entre deux. Une vie très sérieuse consacrée à des choses qui ne l’étaient pas forcément. Je pouvais passer une semaine à réfléchir à un groupe australien dont personne n’avait entendu parler et considérer que c’était une activité professionnelle parfaitement valable. Et quelque part, ça l’était.

C’est ça qui me revient avec cette histoire d’optimistic millennial. Pas vraiment l’optimisme. Le sentiment que nos obsessions avaient une valeur. On pouvait être obsédé par une chanteuse, un illustrateur, un photographe japonais, une paire de chaussures, un fanzine ou un groupe de rock islandais et imaginer que tout cela finirait par produire quelque chose. Pas forcément de l’argent. Pas forcément une carrière. Mais quelque chose.

Internet n’était pas encore entièrement devenu l’endroit où l’on vous explique comment monétiser votre passion en sept étapes. Il y avait encore des gens qui faisaient des blogs parce qu’ils avaient envie de parler d’un disque. Des gens qui faisaient des magazines parce qu’elles avaient envie d’écrire. Des gens qui montaient des soirées parce qu’ils avaient envie de voir des gens danser sur la même musique qu’eux. C’était bricolé, souvent prétentieux, parfois franchement mauvais, mais il y avait encore cette idée assez sympathique selon laquelle une vie pouvait être organisée autour de ce qui vous intéressait plutôt qu’autour de ce qui était rentable.

Et puis il y avait la grande machine culturelle qui nous disait que tout était possible.

Obama était président. Beyoncé était partout. H&M passait parfois de meilleure musique que les bars. Brooklyn était le nouveau Paris, puis le nouveau Berlin, puis le nouveau Brooklyn. Tout le monde voulait être cool et personne ne savait exactement ce que ça voulait dire, mais tout le monde avait une paire de lunettes de soleil. On était quand même les enfants de Lindsay Lohan, Paris Hilton et Johnny Knoxville. Sainte drogue, sainte sexe, saint rock’n’roll. Une trinité assez peu compatible avec l’idée d’une génération optimiste et bien organisée.

Lindsay Lohan nous expliquait qu’on pouvait avoir vingt ans, être riche, célèbre, sortir tous les soirs, embrasser trois personnes dans la même semaine et finir dans une publicité pour une chaîne de burgers. Paris Hilton avait fait de la vacuité une profession libérale, et Johnny Knoxville, lui, avait bâti sa carrière sur l’idée qu’il était parfaitement acceptable de se faire très mal pour divertir des inconnus. Voilà pour nos modèles culturels.

Et après on s’étonne qu’on ait grandi avec l’idée que la vie devait être fun.

Je crois qu’on confond aujourd’hui notre époque avec une forme d’optimisme qu’on n’avait pas vraiment. On ne pensait pas nécessairement que le monde nous appartenait. On pensait surtout que le monde était encore suffisamment ouvert pour qu’on puisse y faire notre petit truc.

Nuance.

On ne voulait pas forcément devenir PDG. On voulait ouvrir un bar, faire un disque, écrire un livre, partir à New York, monter un groupe, travailler dans une galerie, avoir un appartement avec une baignoire sur pieds et peut-être un chien qui s’appellerait Bowie. Le capitalisme nous avait vendu le lifestyle, mais on n’avait pas encore compris qu’il faudrait payer le lifestyle. C’est peut-être ça, le grand malentendu.

On nous regarde aujourd’hui et on dit: les millennials étaient optimistes, ils croyaient au développement personnel, aux startups, à la créativité, au travail qui a du sens.

Non. On croyait aux tote bags et à nos boissons Starbucks et on en avait rien à foutre de cette petite voix devenue aujourd’hui tellement familière: oui, mais concrètement, tu comptes en vivre comment? Parce que pour nous, c'était déjà la vie.

C’est peut-être pour ça que Mushaboom me fait autant d’effet maintenant. Pas parce que cette époque était formidable. Elle ne l’était pas. Elle était bourrée de trucs ridicules. Elle était parfois superficielle jusqu’à l’absurde. Nous passions beaucoup trop de temps à essayer d’avoir l’air de personnes qui avaient spontanément choisi de porter exactement les vêtements qu’elles portaient. Mais il y avait encore une chose que nous n’avions pas perdue. La possibilité d’être inutile pendant un moment. Aujourd’hui, tout doit servir. L’expérience doit devenir du contenu. Le goût doit devenir une identité. La passion doit devenir une activité secondaire. Le voyage doit produire des photos. Le dîner doit produire une story. Même le repos doit être optimisé. Nous, on avait surtout envie d’être cool. Et franchement, je trouve ça presque émouvant. Pas parce qu’on était jeunes. Je déteste cette nostalgie-là. La jeunesse n’est pas une période bénie, c’est surtout une période où l’on possède rarement assez d’argent pour acheter ce qu’on veut et suffisamment d’assurance pour prétendre que ce n’est pas grave.

Non. Ce qui me manque, c’est le futur avant qu’il devienne un p
roblème. Le futur, à l’époque, c’était Williamsburg, un cheval complètement imaginaire et un appartement qu’on n’aurait jamais pu payer. C’était déjà beaucoup.

Maintenant, il y a du Feist au Carrefour.

Je suis sortie avec mes prunes.

please don't stop the music


Je sais, je me répète, mais écoutez Suki Waterhouse. Je ne vous donnerai même pas d'arguments, c'est tout simplement un ordre. Je crois que parfois, aimer des trucs ne justifie pas de les transmettre avec uniquement la raison. Non, j'ai toujours préféré l'instinctif, même si, déformation pro, on ne doit jamais laisser la place pour ça. Je crois que c'est la raison pour laquelle j'aime autant le format blog. Tu peux être une drama queen sans qu'on vienne te faire chier.

Sinon, je me suis remise à zoner sur X, et c'était à la fois une excellente et une très mauvaise idée. J'avais coupé les infos depuis quelques semaines (ou plutôt les faits divers et autres rubriques de chiens écrasés), pour finalement apprendre, en vrac:

- qu'Attal s'est lancé dans une tournée intitulée, très alcooliquement, "1000 bistrots" (qui consiste donc, grosso modo, à faire de la pub pour de la Kro et à acheter les voix des électeurs à coup de plateaux de charcuterie)
- que les provinciaux portent des sacs Cabaia et vont voir des Monster Truck
- qu'Édouard Philippe a prévu de gagner les élections et, surtout, de prendre trois mois de vacances avant de prendre ses fonctions (parce que les guerres, le réchauffement climatique, la hausse des prix, tout ça, c'est bon, c'est chill)
- qu'Aurore Bergé a expliqué que le grand remplacement, ce n'était pas raciste, et que Thévenot est devenue LFI pendant trois secondes et demie, en mode "heu, c'est pas une opinion, c'est un délit, ma belle"

Il y a aussi eu une histoire de chaussures qu'on demanderait d'enlever en entrant chez quelqu'un, qui visiblement scandalisait Eugénie Bastié (l'Asie a appelé, elle aimerait que tu fermes bien ta gueule). Pour info, ma famille en Pologne a toute une collection de chaussons à proposer aux invités, et excusez-moi mais quand t'as passé des heures dans des chaussures de merde, t'es plutôt content de récupérer des charentaises, un thé et un plateau de fromages (déso pas déso d'aimer l'hospitalité). Après, c'est ça le problème avec l'obsession de l'opinion et la passion des bourgeois pour suranalyser des sujets qui n'en demandaient pas tant. Rendez-nous les 20h de mon enfance, avec des reportages et des interviews de gens qui ont des choses à dire, et pas juste des opinions à la con à distiller.

Le monde est devenu un pilier de bar.

london calling

 

Je ne dirais pas que je suis claquée. Je suis plutôt un peu en effervescence, comme un Efferalgan 500 dans un verre d’eau, mais avec moins de bulles et davantage de problèmes logistiques. Parce que potentiellement, je vais à Londres fin octobre. Et ça, évidemment, c’est devenu une sorte de petit événement intérieur alors que, techniquement, je ne sais même pas encore si je peux poser le jour qu’il faut. Mais bon. Dans ma tête, nous sommes déjà à Londres. J’ai regardé les hôtels. Les trajets. Les horaires. Les avions. Les quartiers. J’ai probablement déjà mentalement perdu mon passeport deux fois.

Nadia, de son côté, essaie de m’acheter avec des places pour Golden Boy, avec Josh O’Connor. Spoiler alert: ça marche.

Voilà.

Je pourrais développer sur ma faiblesse morale face aux acteurs britanniques, mais je pense que nous avons tous compris. Il y a des gens qui ont des principes. Moi aussi. Jusqu’à ce qu’on me propose Josh O’Connor dans un théâtre londonien.

Donc, en théorie, le voyage est quasiment calé. En pratique, il reste seulement les quelques petits détails qui permettent de déterminer si un voyage aura réellement lieu ou s’il restera une jolie fiction dans ma tête. Mes rendez-vous médicaux, mon nouvel emploi du temps au travail, savoir si je vais pouvoir poser CE jour précis, réussir à faire rentrer tout ça dans un calendrier qui, actuellement, ressemble à une partie de Tetris jouée par quelqu’un qui déteste les rectangles.

Et trouver un hôtel.

Parce que, naturellement, je cherche un endroit qui ne soit pas trop loin de l’aéroport mais pas trop loin non plus de l’Almeida Theatre et de l’Asylum Chapel. Oui, l’Asylum Chapel.

Parce qu’on va aussi assister à un mariage gothique.

Evidemment.

Et donc maintenant il me faut une tenue. Une vraie. Quelque chose qu’Emma Roberts aurait pu porter dans Coven. Pas forcément littéralement une tenue de sorcière de American Horror Story, mais quelque chose qui donne l’impression que je viens d’hériter d’une maison victorienne dans le Massachusetts et que je suis vaguement responsable de trois décès inexpliqués. Je pense que c’est une direction vestimentaire assez claire.

Par ailleurs, petite anecdote qui n’intéresse probablement personne mais que je vais quand même raconter: l’Asylum Chapel fait partie de mon top 3 des endroits où je pourrais me marier. Techniquement, ce voyage est aussi une visite de repérage. On pourrait prendre les mesures pendant qu’on y est. Regarder où mettre les fleurs. Vérifier l’acoustique. Voir si quelqu’un sait combien coûte une cérémonie avec une ambiance future veuve qui a beaucoup de secrets.

Et il reste aussi la nuit à CDG, qui est une aventure en soi. Mais là, j’ai un plan. Des snacks, déjà. C’est la base. Mon coussin de cou. Des playlists. Un bouquin. Des séries. Un nouveau jogging confortable. .

Je ne promets rien mais je vais essayer de faire tenir tout ça ensemble sans exploser avant octobre.

Je vais faire des listes. Je vais les perdre. Je vais en refaire. Je vais comparer douze hôtels pour gagner dix-sept euros et finir par prendre celui qui a la meilleure douche. Je vais probablement changer trois fois d’avis sur la tenue. Je vais télécharger huit épisodes d’une série que je ne regarderai jamais. Je vais acheter trop de snacks pour CDG et prétendre que c’était prévu.

Et puis on va y arriver.

Pour Josh. Et pour l’amour du goth.