Non, rien, je voulais juste poster cette photo d'Elle Fanning.
Je pars manger, il y a Hurlevent ce soir.
shambolic gonzo - part II

Il y a des livres qu’on lit tranquillement. Et il y a les
livres qu’on évite. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils savent trop de
choses sur toi.
Sylvia de Leonard Michaels, c’était son livre. Le sien. Celui qu’il m’avait
mis entre les mains avec ce petit sourire de quelqu’un qui te tend quelque
chose d’important sans vouloir avoir l’air d’y tenir trop. Tu connais ce geste.
Pas le geste de quelqu’un qui te recommande un livre. Le geste de quelqu’un qui
te tend un morceau de lui-même et qui regarde si tu vas le prendre.
Je l’avais pris. Je l’avais pas ouvert.
Pendant longtemps.
Parce que je comprenais, quelque part, ce qu’il y avait dedans. Pas l’histoire,
les mots, les scènes. Mais ce qu’il voulait que je trouve. Ce qu’il attendait
peut-être que je comprenne en le lisant. Une prise de conscience. Sur nous. Sur
ce qui vivait dans la même pièce que notre amour sans qu’on sache vraiment
comment l’appeler. J’avais compris ça et j’avais choisi de pas regarder. L’évitement
comme art de vivre. Comme technique de survie. Comme façon de garder les choses
debout encore un peu.
Et puis il n’a plus été là pour me demander si je l’avais lu.
Alors je l’ai ouvert.


Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas
le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette
énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin.
Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.
C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son
plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même
coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui
paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu
déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est
un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que
t’aurais préféré ne pas retrouver.
Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.
Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser,
avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée,
que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à
prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à
refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un
horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était
vraiment là.
Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a
toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez
autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre
coins.
Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.
Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la
fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en
doutiez?
Journée douce, quand même.
Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction
tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement.
Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te
réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé
caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont
cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par
un directeur artistique très inspiré.
Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la
pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il
ne déroge pas non plus.

J’ai un truc avec les gens qui respirent le fun et les
vacances. Pas les gens qui font semblant, ceux qui postent des photos de
couchers de soleil et qui appellent ça de la joie de vivre. Non. Les vrais.
Ceux qui ont cette légèreté naturelle, un peu inexplicable, comme si la vie
leur avait remis un mode d’emploi que le reste d’entre nous a jamais reçu. Ceux
qui arrivent quelque part et qui illuminent la pièce sans même s’en rendre
compte, pendant que moi j’arrive quelque part et que j’évalue instinctivement
les issues de secours.
Jamais les gens qui se prennent au sérieux. Ceux-là je les laisse entre eux
avec leurs convictions et leur cortisol.
C’est peut-être pour contrebalancer. Parce que moi j’ai une tête constamment
grave, le genre de visage qui fait que les inconnus dans le métro se demandent
ce qui s’est passé, alors qu’il s’est rien passé, c’est juste ma tête. Mon air
de troisième guerre mondiale imminente que je trimbale partout comme un
attaché-case qu’on m’a donné à la naissance et que j’ai jamais su poser.
Pour le coup, l’actualité me donne raison en ce moment. Donc ma nécessité
absolue, presque médicale, de ne chercher que des rires et de la joie est
pleinement justifiée. C’est pas de la fuite. C’est de la survie. Nuance.
Vraiment, je vous aime mais je vous jalouse incroyablement. Vous qui vous levez
le matin sans que le poids du monde vous tombe dessus avant le café. Vous qui
riez facilement, qui prenez les choses comme elles viennent, qui avez cette
capacité miraculeuse à être là sans être déjà ailleurs en train de tout
analyser. Donnez-moi votre secret. Pas en podcast. Juste comme ça, entre nous.
Je suis passée par le parc en allant chercher des oranges.
Comme ça, sans l’avoir prévu. Ces petites déviations que tu t’accordes sans te
demander la permission, parce que le chemin direct c’est bien mais le chemin
qui passe par l’herbe c’est mieux.
Ca faisait longtemps. Le genre de longtemps qui te surprend quand tu réalises
que t’as laissé passer des saisons entières sans aller dans un endroit que t’aimes.
Comme si la vie avait cette façon un peu sournoise de t’éloigner des choses
douces sans que tu t’en rendes compte, par accumulation de petites urgences qui
n’en étaient pas vraiment.
J’ai croisé un père sur un skate. Sa fille perchée dessus avec lui, trois ans,
peut-être même pas. Toute petite, toute droite, les bras un peu écartés, avec
cette confiance absolue et un peu inconsciente qu’ont les enfants qui savent qu’on
va les rattraper. Lui derrière, les mains qui guidaient sans tenir vraiment,
juste là au cas où.
Je me suis arrêtée une seconde.
J’aurais bien aimé avoir un père comme ça.
Moi, j’ai appris le skate seule. J’ai appris à lire les ouvrages qui en valent
la peine seule. J’ai appris les artistes seule, la musique seule, le cinéma
seul. Cette longue éducation autodidacte et un peu têtue de quelqu’un qui
cherche ses références sans carte, sans guide, à tâtons dans une bibliothèque
dont personne lui a donné le plan. T’arrives à des choses comme ça. Parfois de
très belles choses. Mais t’arrives dessus essoufflée, et y’a personne pour
partager la découverte au moment où elle compte vraiment.

J’avais dit que je ne parlerais pas d’albums pop cette
année. Comme si j’allais passer à côté de celui d’Harry Styles. Déjà que je ne
me suis pas étalée sur celui de Charli XCX, j’ai tenu, j’ai serré les dents. Mais
celui-là, non. Celui-là, je ne pouvais pas.
Parce que Kiss All the Time. Disco, Occasionally. c’est vraiment tout ce
que j’aime. Tout ce que j’aime de Londres. Et rien à foutre qu’il soit sonorité
berlinoise en fin de nuit. J’ai posé mon ambiance. Pas la version carte
postale, pas Big Ben sous la bruine avec un bus rouge qui passe. Non. L’autre
Londres. Celle du matin, quand la ville est encore à moitié endormie et que t’as
aucune raison valable d’être dehors à cette heure-là sauf que t’en avais envie.
Tu te lèves à 8h. Tu enfiles quelque chose de pas trop réfléchi. Tu sors. L’air
est frais, légèrement humide, avec cette odeur particulière qu’ont les villes
anglaises le matin, pierre mouillée, feuilles, quelque chose de végétal qui
traîne entre les façades. Tu trouves un café sur une rue que t’avais jamais
prise, avec une ardoise dehors et des carreaux de faïence à l’intérieur. Tu
prends un thé, pas parce que t’es particulièrement anglophile, juste parce que
là, maintenant, c’est exactement ce qu’il faut. Un scone avec de la crème et de
la confiture de fraise. Personne pour te juger. La serveuse qui te sourit avec
la politesse tranquille des gens qui font bien leur travail sans en faire tout
un plat.
Et dans les oreilles, Kiss
All the Time. Disco, Occasionally.
Ca s’écoute comme ça, cet album. Dans une ville qui a trop vécu pour s’agiter.
Il a été enregistré en grande partie à Berlin, un choix que certains critiques
ont déjà comparé à la trilogie berlinoise de Bowie, ce qui est soit très
présomptueux soit exactement juste, probablement les deux. Mais à l’écoute,
comme je le disais, je ne pense pas à Berlin. Je pense à Marylebone un samedi
matin. Je pense à ces rues où les façades sont blanches et un peu fatiguées, où
tu croises un fleuriste qui installe ses seaux dehors, des tulipes roses, des
branches de mimosa, des eucalyptus qui débordent sur le trottoir. Une librairie
avec une vieille enseigne en bois peint, les livres empilés dans la vitrine
sans ordre apparent, le genre d’endroit où tu rentres pour cinq minutes et tu
ressors une heure après avec trois trucs que t’avais pas prévus.
Et au coin de la rue, Tom Hiddleston qui promène son chien. Évidemment.
Ce qui est intéressant avec cet album, c’est qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on
attendait. Quatre ans de silence après Harry’s House, quatre ans pendant
lesquels il a couru, développé sa marque, disparu de la conversation musicale
avec une aisance presque irritante. Et quand il revient, il ne revient pas avec
ce qu’on lui demandait. C’est peut-être d’avoir vu le nouveau pape.
C’est cette énergie-là. Élégante sans effort, un peu décalée, avec quelque
chose de profondément humain qui traîne dans les recoins. LCD Soundsystem comme
inspiration principale, de la synthèse, de l’atmosphère, quelque chose qui
tient entre l’art-pop, le post-punk et l’euphorie de dancefloor. Loin, très
loin de Watermelon Sugar. Loin de tout ce qui l’avait rendu accessible à
tout le monde en même temps. Et c’est exactement pour ça que c’est courageux.
Ou inconscient. Ou les deux.
Les critiques sont partagées, et c’est le signe que le
disque fait quelque chose. Rolling Stone lui accorde quatre étoiles, NME parle
de triomphe, The Guardian trois étoiles en saluant l’ambiance mais en
questionnant les paroles. Ce qui veut dire en gros que tout le monde est d’accord
sur l’intention et que personne est d’accord sur l’exécution. C’est le propre
des albums qui prennent des risques. Donc forcément, je valide.
Il y a en réalité deux disques en un. Quand Styles est dans quelque chose d’introspectif,
hypnotique, porté par la reverb et les mélodies mélancoliques, l’album est
envoûtant. Quand il bascule dans l’expérimentation disco, quelque chose se
dérègle, comme si le chanteur était moins sincère ou n’y croyait pas lui-même. Je
comprends ce que dit la critique. Et en même temps, cette dissonance, ce truc
pas entièrement résolu, pas entièrement cohérent, c’est peut-être ce qui le
rend honnête. Les albums parfaits, je m’en méfie. Ceux qui cherchent encore,
qui tâtonnent à voix haute, ceux-là je leur fais confiance.
Tu continues à marcher. Tu passes devant un pub qui n'ouvre pas avant midi, avec
ses jardinières de géraniums rouges et sa peinture verte qui s’écaille juste ce
qu’il faut. Un marché qui commence à s’installer, des caisses en bois, des
étals de fromage, quelqu’un qui vend du miel avec des petites étiquettes
manuscrites. L’album tourne encore dans les oreilles.
Dance No More est le morceau qui ressort le plus dans les critiques, funky,
saturé de synthétiseurs eighties, une énergie lâche et euphorique. Il est placé
dixième sur douze, presque caché. C’est le morceau qui arrive quand tu passes
de la rue calme à la grande avenue, quand la ville se réveille vraiment, quand
les bus commencent à passer et que les terrasses se remplissent et que tout d’un
coup t’as envie de marcher plus vite sans raison particulière.
Carla’s Song clôture le disque. Une ballade synthétique et séduisante, on
aurait aimé qu’il reste focalisé sur l’introspectif, le romantique. Moi je l’écoute
en rentrant. Quand la balade est finie, que t’as les joues encore un peu
froides, que tu montes les escaliers avec ton bouquet de tulipes acheté en
passant parce que pourquoi pas. La façon dont elle finit l’album, pas en
apothéose, pas en feu d’artifice, mais doucement, presque en s’excusant d’être
aussi belle, c’est exactement le genre de chose qui te fait aimer quelqu’un
pour longtemps.
Ce que j’aime chez lui, fondamentalement, c’est qu’il n'a jamais cherché à être
crédible de la bonne façon. Il ne fait pas semblant d’être indie, il fait pas
semblant d’être underground, il ne fait pas semblant d’avoir des influences que tu n'as
jamais entendues. Il est pop, il le sait, et il pousse cette pop dans des
directions qui l’intéressent lui, Berlin, Bowie, LCD Soundsystem, un titre qui
ressemble à une phrase laissée sur un bout de papier. Kiss All the Time.
Disco, Occasionally. C’est exactement le titre que quelqu’un qui se fout un
peu des conventions donnerait à son album.
Et ça, London-style, sans s’en vanter, c’est tout lui.