Il m’arrive de penser que Jane Campion et Kelly Reichardt travaillent dans une zone que beaucoup préfèrent contourner: celle où il ne se passe rien d’exploitable. Pas d’événement majeur, pas de bascule spectaculaire, pas de grande scène cathartique prête à être citée. Juste des corps dans un paysage, des pensées qui ne trouvent pas toujours leur formulation, des désirs qui ne débouchent sur aucune victoire claire.
Je ne regarde pas Jane Campion et Kelly Reichardt pour apprendre quoi que ce soit. Je les regarde pour vérifier une intuition. Tout ne mérite pas d’être dramatisé.
Elles me rappellent qu’une vie peut être dense sans être bruyante. Qu’une décision peut être irréversible sans être théâtrale. Que le désir n’a pas besoin d’être romantisé pour être dangereux.
Vous voyez, si j'étais réalisatrice, je voudrais être de cette trempe là. Ce qui m’intéresse chez elles, ce n’est pas “la place des femmes dans le cinéma”. C’est leur manière de filmer le pouvoir sans le nommer. Le pouvoir minuscule. Celui qu’on exerce en se taisant. En restant. En ne cédant pas. En laissant l’autre parler jusqu’à ce qu’il se révèle tout seul.
Elles filment des rapports de force qui ne ressemblent pas à des rapports de force. Personne ne lève la voix. Personne ne prononce de grande phrase définitive. Et pourtant tout se joue là, dans une posture, dans un regard trop long, dans une phrase anodine qui contient une menace polie.
Il y a chez Campion quelque chose d’organique, presque embarrassant. Le désir n’est jamais propre. Il est tordu, déplacé, mal orienté. Il ne rend pas les gens plus beaux. Il les rend plus nus que prévu. Reichardt, elle, travaille autrement. Elle installe les êtres dans un espace qui les dépasse et elle attend. Elle ne les pousse pas à agir. Elle les laisse se mesurer au vide. Et parfois ils ne font rien. Et c’est précisément ce rien qui devient révélateur.
Je crois que ce que j’aime, c’est qu’elles ne fabriquent pas de trajectoire. Elles observent des états. Des états prolongés. Une tension qui ne cherche pas à se résoudre. Comme si la résolution était une facilité.
Le monde adore les récits où l’on dépasse quelque chose. Elles semblent dire: et si on ne dépassait rien? Et si on restait avec l’inconfort? Et si la lucidité n’amenait pas forcément la paix?
Ce n’est pas un cinéma qui console. Ce n’est pas non plus un cinéma qui accuse. Il est beaucoup plus dérangeant que ça. Il ne prend pas position à notre place. Il ne nous dit pas qui aimer. Il ne nous dit pas qui condamner. Il nous laisse face à des êtres complexes, et il ne simplifie rien.
Peut-être que mon attachement vient de là. Je me méfie des récits trop bien construits. Des personnages qui apprennent la bonne leçon au bon moment. Des arcs narratifs qui ressemblent à des tutoriels de développement personnel. Campion et Reichardt ne réparent pas leurs personnages. Elles les laissent avec leurs angles morts.
Je pense que quelque part, elles me rassurent.
W U N D E R K I N D
shambolic gonzo - part II
lost teenagers in the countryside
when I grow up
C'est ma drogue propre. Ma façon socialement acceptable de disparaître.
On revient toujours aux choses qu'on aime. A la base. Je disais ça l'autre jour avec l'air très sage de quelqu'un qui a traversé des trucs et qui en est revenue avec une philosophie. En réalité je venais de finir un Vogue en mangeant des chips au vinaigre debout au-dessus de l'évier. La sagesse se loge où elle peut.
Mon ambition d'adulte quand j'étais môme: conductrice de camion Coca Cola le jour, bosser sur les défilés le week-end. Pas styliste. Pas rédactrice. Pas un de ces titres en anglais qu'on met sur LinkedIn pour déguiser le fait qu'on fait des PowerPoints. Je voulais la logistique. Les coulisses. Le clipboard. Le talkie-walkie. Crier des trucs que les gens importants exécutent.
Le camion c'était pareil. Arriver. Ouvrir. Décharger. Repartir. Une route et dix-huit tonnes et personne pour me demander comment je me sens. C'était ma définition de la liberté à sept ans et franchement avec le recul c'était pas si con.
Autant vous dire que j'espère ne jamais me retrouver face à cette gamine parce que la conversation va être difficile.
Je la vois débarquer. Couettes, baskets trop grandes, regard qui ne sait pas encore faire semblant. Elle dit: "alors. Le camion Coca Cola".
Et moi je suis là avec mes genoux qui craquent le matin, un compte bancaire qui a l'humour d'un huissier, et une vie qui ressemble à rien de ce qui était prévu. Pas de camion. Pas de défilé. Pas de talkie-walkie. Juste moi, mes magazines, et une accumulation de micro-renoncements auxquels j'ai trouvé des noms présentables au fur et à mesure.
Parce que c'est ça la vraie arnaque de l'âge adulte, personne te dit que tu vas pas abandonner tes rêves un grand matin en claquant une porte. Tu les abandonnes par flemme administrative. Par manque de thunes. Par une série de petits pas maintenant qui finissent par former un mur. Et un jour tu te retournes et le mur est là et t'as même pas eu la décence de te battre contre quelque chose de dramatique. T'as juste procrastiné ta propre vie jusqu'à ce qu'elle ressemble à un projet qu'on reporte.
Je lui dirais pas ça. Je lui dirais rien. Je refermerais mon magazine et je changerais de sujet.
Ce qui tient encore, les images, le papier, ce truc indéfinissable que la mode fait à mon cerveau depuis que j'ai l'âge de regarder, c'est pas de la nostalgie. C'est juste la preuve que quelque chose a survécu à tout le reste. Au naufrage ordinaire. Aux années où j'ai fait des trucs raisonnables pour des raisons raisonnables et où j'ai appelé ça grandir.
Survivre à sa propre médiocrité c'est pas glorieux. Mais c'est quelque chose.
Elle peut garder le camion. Moi j'ai mes magazines. Et pour l'instant c'est suffisant pour pas foutre le feu à quoi que ce soit.
En attendant, je vais m'ouvrir ce pot de glace et en bouffer jusqu'à m'en faire péter le bide. Comme ma besta Flo (Polly, j'espère que tu es rassurée).
nostalgia for mud
Il y a un truc que personne dit vraiment sur la reconstruction, c'est qu'on finit par manquer la catastrophe.
Pas toute la catastrophe. Pas les 3h du matin à fixer le plafond avec ce bruit dans la poitrine qui ressemble à une alarme qu'on sait plus comment éteindre. Pas les jours où se lever pour boire un verre d'eau représentait une décision majeure. Non. Ce qui manque c'est plus subtil et plus honteux que ça, c'est la texture. La vie d'avant avait une texture. Rugueuse, abrasive, mais réelle sous les doigts. On savait exactement où on en était parce que ça faisait mal de façon précise et identifiable.
Maintenant ça va mieux. Et "ça va mieux" c'est étrangement plat à habiter.
J'aime bien cette phrase, la nostalgie de la boue. Même si ça s'éloigne un peu du concept. Ce moment bizarre où tu regardes en arrière non pas avec regret mais avec une espèce de tendresse déplacée pour la version de toi qui se noyait. Elle avait l'air tellement vivante, cette version. Tellement concentrée sur sa propre survie. Il y avait une urgence dans chaque journée, même les mauvaises, surtout les mauvaises, qui donnait l'impression que les enjeux étaient réels, que chaque choix comptait, que t'existais avec une intensité que le calme n'arrive pas vraiment à remplacer.
Le calme c'est bien. Le calme c'est ce qu'on cherche pendant des années. Et le calme ressemble parfois à une pièce dont on a oublié d'allumer la lumière.
Ce qui est pervers là-dedans c'est que la boue te manque pas parce qu'elle était bonne. Elle te manque parce qu'elle était à toi. Parce que tu la connaissais par cœur, ses pièges, ses habitudes, la façon dont elle cédait sous le pied. T'avais développé une expertise de ta propre souffrance et maintenant cette expertise sert à rien, comme un outil très précis pour un problème qui n'existe plus.
Alors des fois tu tâtes le terrain. Tu cherches les vieilles ornières. Tu rejoues des scénarios dans ta tête pour vérifier que tu saurais encore t'y perdre si tu voulais. T'y vas pas vraiment. Mais tu regardes.
Les gens qui vont bien ont l'air tellement légers de l'extérieur. Comme des gens qui n'auraient jamais eu de bagages, jamais connu l'aéroport avec les valises en surpoids et les taxes à payer et les correspondances ratées. Et toi t'arrives avec ton calme tout neuf et ton billet en ordre et quelque chose en toi trouve ça suspect. Trop facile. Trop peu mérité. Comme si le bonheur sans effort était une arnaque ou pire, un bonheur qui ne t'appartient pas vraiment, emprunté, provisoire, en attendant que la vraie vie reprenne.
La vraie vie. Comme si la boue avait été plus réelle que le reste.
Ce que je sais c'est que la reconstruction ressemble moins à une montée qu'à une désorientation lente, on perd ses repères douloureux un par un et on apprend à naviguer sans eux, à tâtons, un peu gauche, un peu méfiant du sol stable sous les pieds.
Et un matin tu te lèves et tu bois ton thé et il fait pas trop froid et t'as rien de catastrophique à gérer et tu penses, juste une seconde, juste une fraction, c'était quand même quelque chose, avant.
Et t'as juste cette phrase en tête. Allez tous vous faire foutre. En lisant le Vogue du mois.
Puis tu finis ton thé. Sereine.
my friends killed my folks - PART II
La dernière fois que j'ai vu Herman Dune, c'était une autre vie. Pas la mienne, ou en tout cas pas celle que je reconnais quand je me regarde dans le miroir le matin. Une vie d'avant, floue, appartenant à quelqu'un qui avait les mêmes mains que moi mais pas les mêmes raisons de sortir le soir.
Donc dans quinze jours j'y retourne. Et franchement, je m'y attendais pas. Vraiment pas. Je suis pas du genre à anticiper les trucs qui font du bien, j'ai plutôt l'habitude de les rater ou d'arriver en retard quand ils sont déjà à moitié terminés.
Soirée prévue chez Sweet Jane avant. J'avais besoin de ça sans savoir que j'avais besoin de ça, vous voyez le truc? Le genre qui se pointe pas avec une pancarte, qui attend juste dans un coin que vous ayez fini de faire semblant que tout va bien tout seul.
Parce que pendant longtemps je me prenais pour une louve solitaire. J'avais construit toute une identité là-dessus (la fille qui n'a pas besoin de grand monde, qui recharge ses batteries dans le silence, qui préfère ses pensées à la plupart des conversations). Et c'est pas faux. Mais c'est pas toute la vérité non plus. La vérité c'est qu'être entourée me donne une énergie que je savais pas que j'avais. Comme une pile qu'on croyait morte et qui repart.
C'est con à dire mais c'est exactement comme les petits pois. Je croyais détester les petits pois. J'en avais fait un principe, presque une personnalité. Et puis un jour quelqu'un m'en a mis dans l'assiette et j'ai mangé sans réfléchir et c'était bien. Voilà. Parfois on a juste tort sur soi-même et c'est pas grave, c'est même plutôt une bonne nouvelle.
Encore quelques mois et je vous jure que je vais devenir totalement sociable, souriante, charmante. Le genre de personne qui arrive à l'heure et qui sait quoi répondre quand on lui demande comment elle va.
Prévenez-moi si vous me voyez venir.
if I'm just writing happy songs, will anybody sing along?
let god be your gardener
Ouais, je n'ai toujours pas fait mon retour sur Hurlevent. Et alors? Allez vous faire foutre.
Non, attendez. Revenez. Je veux que vous sachiez pourquoi. Pas parce que j'étais occupée à faire des choses importantes, aucun d'entre nous ne fait des choses importantes, on se raconte juste des histoires pour ne pas s'ouvrir les veines au Bureau de Poste. Non. Je n'ai pas pu voir ce film parce que l'existence m'a regardé dans les yeux et décidé, sur base de rien, que j'avais trop l'air d'apprécier quelque chose. Et ça, l'existence ne pardonne pas.
L'univers a un algorithme. Il détecte le moindre désir sincère et il t'envoie une obligation administrative dessus, comme un chien qui pisse sur ta maison.
Résultat: 19h. Pyjama. Moi.
Pas le 19h glamour. Pas le 19h "je rentre d'une journée intense mais structurée, je mérite un verre de vin et une conversation adulte". Non. Le 19h d'urgence, le 19h de capitulation totale, le 19h où tu portes le pyjama le plus miteux que t'aies jamais possédé comme une armure contre tout ce qui a un formulaire à remplir. Les yeux qui brûlent. Le cerveau en mode écran de chargement. Et la liste. La putain de liste.
Vous savez ce que c'est, la liste? C'est un document vivant. Un être conscient. Il te regarde. Il sait. Il a mémorisé tous tes échecs de la semaine et il te les présente avec une politesse administrative qui est, cliniquement, une forme de torture psychologique. Chaque case non cochée est un petit doigt levé dans ta direction. Chaque rappel qui sonne c'est l'univers qui ricane en ouvrant une bière que toi tu n'as pas le temps de boire.
Les gens équilibrés envoient des mails en souriant. Moi j'appuie sur "envoyer" comme si je désamorçais une bombe en ayant bu trois vodkas et perdu mes lunettes.
Et le meilleur, attendez, je savoure, le meilleur c'est que même mon temps libre a signé un contrat de sous-traitance avec la productivité. Vouloir regarder un film c'est "une sortie culturelle à planifier". Vouloir manger des Kinder Pingui c'est "une décision alimentaire à justifier". Vouloir s'allonger sur le parquet et contempler le plafond comme un animal blessé c'est désormais "une pratique de pleine conscience non optimisée". Tout est récupéré. Tout est transformé. La rébellion elle-même a un agenda Google.
Quelqu'un me rende mon adolescence. Sérieusement. Je la veux. Avec la grasse mat et l'inconscience et l'absence totale de paperasse. Je paierais en Kinder Pingui. J'ai des stocks.
En attendant je bois mon thé froid, froid parce que j'ai oublié qu'il existait, comme j'oublie tout ce qui est censé me faire du bien, et je me dis que Hurlevent est encore là. Qui attend. Qui n'a pas de rendez-vous. Qui n'a pas de liste.
Qui respire, lui.
Et cette pensée seule me donne envie d'incendier un agenda et de danser sur les cendres en pyjama.
Ce sera mon objectif de la semaine.
Je ne le cocherai probablement pas.
I will talk and hollywood will listen
Je ne pourrai pas l’accompagner voir The Last Dinner Party, ce qui me frustre un peu parce que j’aime les filles qui ont l’air de sortir d’un pensionnat gothique sous amphétamines. Mais j’envisage très sérieusement Pulp. Et vieillir avec Jarvis Cocker me paraît être une option tout à fait acceptable. C’est toujours rassurant de voir des gens plus élégants que soi traverser le temps sans s’excuser.
A part ça? Rien de spectaculaire. Pas de drame. Pas de révolution intérieure. Juste moi, mon tricot, et un nouveau livre posé à côté du lit.
J’ai commencé Les Nuits Blanches d’Urszula Honek. Et je le répéterai jusqu’à l’épuisement: lisez des autrices polonaises. Elles n’écrivent pas pour séduire. Elles écrivent comme on creuse un trou derrière la maison.
Pour l’instant, j’aime beaucoup. Parce que ça sent l’été qui pourrit dans le calme. L’herbe trop haute. Les lacs opaques. Les promesses qu’on fait quand on a dix-sept ans et aucune idée de ce qu’est le monde.
Ça me replonge dans mes vacances au bord de mon étang favori. A errer comme un fantôme, oui. Dans les bras d’un type que je n’ai jamais vraiment aimé mais que j’ai utilisé comme fond sonore. A faire des plans sur la comète pour un avenir qui n’avait même pas pris son billet. A remplir des carnets entiers pour ensuite les brûler avec une sorte de solennité adolescente, persuadée que je détruisais quelque chose d’essentiel alors que je ne faisais que produire de la fumée.
On ne le dit pas assez, mais la Pologne est un décor idéal pour rater sa vie avec panache.
Elle a cette lenteur mystique, ce catholicisme poussiéreux, cette mélancolie qui colle aux mollets. On peut très bien y attendre un miracle pendant des années sans que rien ne se passe. Et continuer quand même.
Il y avait ce petit autel sur le bord de la route, j’ai oublié le nom du village, évidemment, sinon c'est pas drôle, avec une Vierge sous plexiglas. Je m’arrêtais souvent. J’espérais toujours un signe. Pas grand-chose. Une larme qui coule le long de sa joue en bois. Une fissure. Un clignement d’yeux. Un truc un peu biblique pour valider le chaos intérieur.
Mais non.
Rien.
Juste des mouches et le bruit des camions au loin.
C’est peut-être ça que j’aime dans ce livre, pour le moment: il ne promet pas de miracle. Il laisse les vies se consumer lentement, sans musique dramatique. Les gens s’aiment mal. Espèrent mal. Croient mal. Et continuent quand même.
Finalement, c’est honnête.
you took the words right out of my mouth
J'ai encore terminé une toile ce soir avec en bruit de fond la série sur Carolyn et John John. J'avoue avoir du mal à me foutre dedans, déjà parce que mon cerveau n'arrête pas de voir Natascha McElhone alors qu'il s'agit de Sarah Pidgeon (coucou Jack Parker, merci de m'avoir confirmé que je n'étais pas folle), mais surtout parce que j'ai tellement vécu cette histoire dans ma chaire que je n'arrive pas à m'y retrouver. Je sais pas, il manque ce truc, cette ambiance. Les robes Calvin Klein ont un goût d'H&M et Junior est aussi expressif que son vélo. Vraiment, j'aime bien Ryan Murphy, mais je pense qu'il serait temps qu'il arrête et qu'il se contente uniquement de faire des choses qui se passent dans des maisons hantées avec Alexandra Breckenridge sur une balancelle.

C’est l’histoire d’une femme qui corrige les textes des autres et qui n’arrive pas à corriger sa propre vie. Elle vit la nuit, elle évite le bruit, elle regarde les gens comme à travers une vitre. Elle ne sait pas très bien comment entrer dans une pièce sans avoir l’impression d’être en trop. Il ne se passe presque rien. Pas de drame spectaculaire, pas de grande passion. Juste une solitude très propre, très blanche, presque clinique. Une fatigue d'exister. Et cette question qui revient en boucle: comment être au monde quand on a toujours appris à se faire petite?
Elle rencontre un homme, évidemment. Mais même ça, ce n'est pas romantique. C'est fragile, maladroit, suspendu. Comme si l'amour était une possibilité théorique plus qu’un événement. Ce que j'ai aimé, c'est que le livre ne cherche pas à séduire. Il ne met pas de filtre. Il accepte le vide, l'ennui, les silences. Et c'est peut-être ça, le thème principal: la difficulté d'exister quand on a grandi en se rendant invisible. La lumière des néons, la nuit, l'alcool, les conversations trop longues…Tout est une tentative de sentir quelque chose. Même faiblement.
comment j'ai laissé un essayiste mort emménager dans ma tête

Il y a un truc qu'on dit jamais franchement aux gens qui commencent à écrire. On tourne autour. On parle d'influence, d'inspiration, de trouver son style. Mais le vrai problème, le truc qui paralyse vraiment, c'est une question beaucoup plus conne et beaucoup plus profonde à la fois: est-ce que ce que j'écris, c'est vraiment moi?
Les Romantiques, Wordsworth, Coleridge, toute la clique, avaient une réponse très propre là-dessus. La vraie création, elle vient de l'intérieur. Pure. Spontanée. Non contaminée. Wordsworth parlait de poésie comme d'un débordement (il était poli, son idée c'était plutôt le dégueuli) de sentiments puissants. Coleridge a prétendu avoir écrit son poème le plus célèbre dans un rêve. Un rêve. Il s'est réveillé avec le texte dans la tête, il a juste eu à le transcrire. Comme si le moindre contact avec un autre cerveau allait corrompre quelque chose d'essentiel dans l'œuvre. L'influence comme souillure. La lecture comme tricherie potentielle. Le génie comme source intérieure qu'il faut à tout prix garder vierge.
C'est une belle histoire, hein? En fait, elle est complètement fausse.
On a démonté cette théorie au vingtième siècle. Pas une fois, des dizaines de fois. Barthes, Foucault, les théoriciens de l'intertextualité, tout le monde lui a roulé dessus comme la Micheline sur une sortie d'autoroute. On sait maintenant que les Romantiques eux-mêmes lisaient comme des malades, qu'ils étaient parmi les lecteurs les plus voraces et les plus anxieux de leur époque, que tout texte est fait de morceaux d'autres textes, que personne n'écrit dans une grotte hermétique. C'est réglé, c'est archivé, tout le monde est d'accord, on passe à autre chose.
Sauf que.
Sauf que l'angoisse, elle est restée. Elle a juste changé de forme, elle s'est faite plus discrète, elle s'est planquée sous d'autres mots. Et aujourd'hui, à l'époque où t'es exposé en permanence à la pensée des autres, leurs essais, leurs threads, leurs newsletters, leurs podcasts, leurs interviews, leur façon de cadrer un problème ou de formuler une idée, elle est peut-être plus présente que jamais, cette angoisse. Juste moins avouable.
Le problème aujourd'hui c'est plus "est-ce que je suis influencé", on sait tous que oui, t'as pas le choix, c'est structurel, c'est même pas une question. Le problème c'est autre chose, quelque chose de plus tordu: est-ce que l'autre m'a remplacé? Est-ce que quelqu'un s'est installé dans ma tête à la place de moi?
Voilà ce qui se passe vraiment. T'as lu quelqu'un, un essayiste, un romancier, un philosophe, peu importe, dont la pensée te semble tellement aboutie, tellement dense, tellement solide sur ses pieds, que quelque chose se déplace en toi. Pas juste de l'admiration. Quelque chose de plus insidieux. Tu commences à écrire pour lui. Pour son approbation imaginaire. Tu formules une idée et t'entends aussitôt sa voix dans ta tête qui la jauge, qui l'évalue, qui hausse peut-être un sourcil. Tu censures une intuition parce qu'il n'aurait pas dit ça comme ça. T'effaces une prise de position parce qu'elle contredit quelque chose qu'il a écrit, et tu te dis que c'est lui qui a raison, forcément, vu que lui au moins il sait ce qu'il fait. Cette voix dans ta tête devient un éditeur fantôme, un tribunal intérieur qui te coupe les jambes avant même que t'aies posé le premier mot.
Et le pire, c'est que sur le moment tu crois que c'est de la rigueur. Tu crois que tu te tiens à une exigence. En réalité tu te sabotes. T'as confondu la qualité avec la conformité. T'as confondu penser avec approuver.
C'est un mécanisme particulièrement vicieux parce qu'il se nourrit précisément de ce qu'il y a de meilleur en toi, ta sensibilité aux textes, ta capacité à reconnaître quelque chose de fort quand tu le lis, ton envie de pas écrire de la merde. Toutes ces choses se retournent contre toi. L'admiration devient de la paralysie. La conscience littéraire devient de la censure préventive. Et tu restes là avec un document vide ou des phrases molles dont t'es le premier à savoir qu'elles ressemblent à rien.
Alors on fait quoi?
Première chose, arrêter de croire que le problème c'est de trop lire. C'est pas ça. C'est même l'inverse. Les écrivains qui semblent le plus irréductiblement eux-mêmes, ceux dont tu reconnais la phrase en deux lignes, ceux qui ont une voix au sens fort du terme, ceux qui te donnent l'impression qu'on ne peut pas les confondre avec quelqu'un d'autre, c'est pas ceux qui ont été les moins influencés. C'est presque toujours le contraire. Ils ont tellement lu, tellement absorbé des trucs contradictoires, des sensibilités qui s'affrontent, des façons de penser qui se contredisent frontalement, qu'aucune influence unique peut plus les coloniser. Quand t'as Montaigne, Cioran, Baldwin et Annie Ernaux qui cohabitent dans ta tête, aucun des quatre peut prendre le pouvoir. Ils se neutralisent. Et dans cet espace de neutralisation, il reste quelque chose, toi, ce que toi tu fais avec tout ça.
La voix propre c'est pas l'absence d'influence. C'est la saturation des influences. C'est le point de densité à partir duquel elles arrêtent de te dicter quoi que ce soit parce qu'elles se disputent entre elles et que toi t'as autre chose à faire.
Deuxième chose, comprendre que lire de manière inconsciente et lire de manière consciente c'est pas du tout la même activité même si ça se ressemble de l'extérieur. Lire en zombie, avaler les textes en laissant quelqu'un s'installer dans ta tête sans jamais lui demander ses papiers, sans jamais interroger pourquoi tu trouves ça fort, ce avec quoi t'es pas d'accord, ce qui te résiste, ce qui te manque dans ce texte, c'est exactement comme ça qu'une influence devient une colonisation. Tu l'as pas vu venir. T'as pas établi les termes de la relation. T'as juste ouvert la porte et laissé entrer.
La différence entre une influence et une colonisation, c'est la conscience et c'est le rapport de force. Lire quelqu'un comme un interlocuteur, quelqu'un avec qui tu peux être pas d'accord, quelqu'un à qui tu peux poser des questions, quelqu'un dont tu peux isoler ce que tu veux lui prendre sans prendre le reste, c'est une posture active. Ça demande un peu d'arrogance, même. L'arrogance saine de se dire: ce texte est fort, et je peux quand même avoir raison contre lui sur ce point précis. Je peux admirer quelqu'un sans lui accorder une autorité totale sur ce que j'ai le droit de penser ou d'écrire.
Troisième chose (et c'est peut-être la plus difficile) accepter que ta voix, à un moment donné, ça ressemble à rien de fini. Ça ressemble à un chantier. Ça ressemble à des trucs inégaux, des textes où tu vois encore les coutures, des phrases où tu sais toi-même que t'as pas encore trouvé le truc. Et c'est exactement dans cet état inconfortable, pas dans l'attente d'une improbable révélation intérieure, que la voix se construit. Par accumulation, par frottement, par essais ratés, par imitations assumées qu'on dépasse, par des textes qu'on relit six mois plus tard et qui nous semblent étrangers, ce qui est un bon signe, ça veut dire qu'on a bougé.
Les Romantiques voulaient une garantie d'authenticité. Si l'œuvre vient de l'intérieur, elle est à toi dans tous les sens qui comptent. Sauf que cette garantie elle existe pas. Elle a jamais existé. Ce qu'on peut avoir à la place c'est quelque chose de moins propre et de plus réel. Savoir ce qu'on lit, pourquoi on le lit, ce qu'on lui prend et ce qu'on lui laisse. Pas pour produire un texte immédiatement assuré et conquérant, ça c'est encore une fantasme romantique sous une autre forme. Mais pour que ce qu'on écrit soit, dans un sens qui a de la substance, le nôtre.
Ta voix, t'as pas à la mériter en la sortant de nulle part. T'as à la construire en sachant ce que t'as avalé. C'est moins glorieux comme histoire. Mais c'est la seule qui tienne debout.













