hurlevent n’est pas sacré (et c’est tant mieux)


Je vais être claire: ce texte n’est pas une critique du film. Pas vraiment. C’est une critique de ce qu’on attend d’un film comme ça, de ce qu’on exige, de cette espèce de police invisible de la fidélité. Parce qu’apparemment, adapter un classique aujourd’hui, c’est marcher sur des œufs posés sur un cercueil.

Le problème, ce n’est pas que le film prenne des libertés. Le problème, c’est qu’on ne supporte plus qu’il en prenne. Comme s’il existait une vérité pure, figée, intouchable. Comme si l’auteur avait laissé derrière lui un mode d’emploi. Comme si adapter, c’était illustrer. Sagement. Proprement. Mortellement. Mais qui peut dire, honnêtement, ce qu’aurait voulu Emily Brontë? Personne.

Peut-être qu’elle aurait adoré voir Jacob Elordi se tordre de douleur sur le corps froid de Margot Robbie. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça juste. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça enfin à la hauteur de la violence qu’elle avait écrite. Peut-être qu’elle aurait adoré cette jupe en vinyle rouge. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça obscène. Ou peut-être qu’elle aurait trouvé ça vivant. On n’en sait rien. Et c’est précisément ça, le point.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est que son roman n’est pas une histoire d’amour propre. Ce n’est pas une romance gothique avec du vent dans les rideaux. C’est une histoire de désir, de possession, de destruction. Mais comme on était au XIXe siècle, on a parlé de fantômes. Parce que parler de cul, c’était plus compliqué. Et c’est là que le film devient intéressant. Parce qu’il comprend un truc que beaucoup d’adaptations ratent: les fantômes, c’est du langage codé.

Quand Cathy est aspirée sous le lit, quand une main attrape sa cheville dans l’ombre, quand Heathcliff devient une présence presque démoniaque mais dans des gestes minuscules, presque banals… ce n’est pas du surnaturel. C’est du désir qui fait peur. Et ça, c’est du cinéma.

Visuellement, d’ailleurs, le film est irréprochable. Vraiment. Il y a des scènes qui m’ont coupé le souffle, des images qui parlent directement à la partie la plus théâtrale de mon cerveau. Et je persiste: le casting était le bon. Je le pensais avant même de voir le film, j’avais écrit un article là-dessus. La vision de la réalisatrice me paraissait évidente, presque logique.

Et surtout Cathy. Le choix de son âge est brillant, parce que ça change tout. On arrête avec la petite héroïne romantique un peu hystérique, on est face à une femme. Une femme qui désire, qui choisit, qui manipule aussi, et qui se détruit en toute conscience. Parce que personne n’est propre dans cette histoire. Nelly est cruelle, Isabella est cruelle, Cathy est cruelle. La cruauté, la manipulation, ça n’appartient à aucun sexe. C’est une affaire d’époque, une affaire de cadre, une affaire de survie.

Et le film le dit dès le début. Avec cette scène du pendu, traversé par une dernière trique, et autour, cette énergie presque indécente, presque animale, où la vie reprend le dessus coûte que coûte, à niquer dans tous les coins de ruelles boueuses. Les corps, la pulsion, le vivant qui refuse de se taire, même face à la mort. C’est violent, dérangeant, mais c’est juste. Une époque où l’on condamne en public et où, dans le même mouvement, tout déborde.

Et Cathy appartient à ce monde-là. Elle n’est pas une victime. C’est une force. Une force qui dévore et qui se dévore elle-même.

Et moi, j’ai toujours été plus intéressée par sa psyché que par les fantômes qui traînent après sa mort. Donc non, ça ne m’a pas dérangée qu’on n’explore pas l’après. Parce que le vrai sujet, il est avant: sa chute, et celle d’Heathcliff.

Heathcliff, justement. Le film fait un truc très malin avec lui. Le flashback enfantin, celui que je déteste presque à la fin, fait quand même quelque chose d’important: il le réhumanise. Il rappelle que ce monstre, ce type obsédé, violent, destructeur, c’est un enfant qu’on a humilié, battu, écrasé. Quelqu’un construit dans la violence. Et ça, c’est juste.

Mais voilà. Le problème, c’est la fin. Tout le film construit une montée, une tension, une espèce de logique implacable vers quelque chose de noir, de brutal. Et au lieu de finir sur Heathcliff qui sombre vraiment dans la rage et le désespoir après la mort de Cathy, on adoucit. On ajoute une note presque tendre, presque réparatrice. Et là, pour moi, ça casse quelque chose. Parce que Hurlevent, normalement, ça ne console pas. Ça ne répare rien. Ça ne sauve personne. Ça détruit.

Mais au fond, même ça, je ne suis pas sûre de vouloir le reprocher. Parce que le vrai sujet est ailleurs. Pourquoi est-ce qu’on attend d’une adaptation qu’elle respecte une noirceur précise ? Pourquoi est-ce qu’on veut figer une œuvre dans une seule interprétation? Pourquoi est-ce qu’on refuse qu’un réalisateur dise: et si on regardait ça autrement?

Peut-être qu’Emily Brontë aurait adoré qu’on arrête de parler de vent et qu’on parle enfin de désir. Peut-être qu’elle aurait été soulagée qu’on comprenne, même un peu, que l’humanité d’Heathcliff a été dévorée par la société. Peut-être qu’elle aurait ouvert TikTok, si elle l’avait eu dans la lande, et qu’elle aurait mis #traumabonding sous chaque scène entre Cathy et Heathcliff. Ou peut-être pas. Mais encore une fois, on n’en sait rien.

Alors peut-être qu’il faudrait arrêter de vouloir être fidèle. Et commencer à être vivant.

electric lips on endless legs, chaotic fury on breathless heels


Dans une autre vie, j’aimais aller dans un bar à Amiens pour boire des bières et jouer aux fléchettes. Je pensais à ça cet après-midi en tricotant un bonnet pour Francette. Je me suis dis que je pourrais y retourner un peu plus souvent, à Paris. Pour boire des bières, jouer aux fléchettes et tricoter des trucs pour Francette. Je crois que c’est ça, être punk en 2026. Back to basics, mais avec l’âme d’une clubbeuse du troisième âge.

Donc dans cet élan de retour aux fondamentaux, j’ai commencé Film Club cet après-midi (ok, ça n’a rien à voir mais j’avais envie de vou en parler) (restez un peu, vous allez comprendre).

Six épisodes. BBC Three. Aimee Lou Wood qui co-écrit et joue dedans, ce qui est déjà une raison suffisante. Elle interprète Evie, agoraphobe et cinéphile, qui organise chaque semaine une soirée ciné dans le garage de sa mère avec son meilleur ami Noa. Et quand Noa annonce qu’il déménage à Bristol, les deux sont forcés d’admettre que ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre dépasse légèrement le cadre de l’amitié. Légèrement.

C’est le genre de prémisse qu’on a vue mille fois. Sauf que là ça fonctionne. Parce que Aimee Lou Wood a cette capacité rare à être complètement attachante sans jamais être mièvre, à jouer l’embarras émotionnel sans que tu aies envie de regarder ailleurs. Et parce que la série fait quelque chose d’assez malin: Evie et Noa communiquent presque exclusivement en citations de films plutôt qu’en se disant les vraies choses. Parce que les vraies choses sont trop compliquées, trop exposées, trop risquées. Les références culturelles comme langue maternelle. Comme armure. Comme façon d’être intime sans avoir à l’admettre.

Je connais ce truc. Je le connais très bien.

L’art du désir inexprimé, de la tension qui s’accumule sans jamais se résoudre, ce truc que le cinéma et les séries ont complètement abandonné au profit du passage à l’acte immédiat et de la communication saine et adulte. Bah Film Club le remet au centre. Et franchement ça fait du bien. Parce qu’il y a quelque chose de profondément humain dans ces sentiments qui n’osent pas encore dire leur nom, dans ces deux personnes qui savent très bien ce qui se passe et qui font semblant que non parce que tant que c’est pas dit c’est encore intact.

J’ai tricoté pendant les deux premiers épisodes. Francette dormait sur mes pieds. C’était exactement la bonne façon de vivre son dimanche. Il manquait juste un bar et des bières.


Punk, je vous dis.

what you want


Dimanche matin. Matcha, écran, cerveau encore en mode veille prolongée. Je voulais juste scroller deux minutes, le genre de deux minutes qui durent quarante-cinq et pendant lesquelles tu fais semblant d’être productive. Et puis une phrase sur ce texte Substack m’a attrapée par le col et a dit non, toi tu restes là.

C’est con comme ça commence, les trucs qui te restent.

L’idée de l’article est simple et un peu brillante, ce qui est souvent la meilleure combinaison. Les écrivains font presque toujours la même erreur. La violence, ils la traitent comme un concert de métal, tout à fond, boum crash sang chaos, le volume à fond pour que t’aies bien compris que c’est grave. Et pour le sexe, tout d’un coup, ils deviennent pudiques comme si leur mère lisait par-dessus leur épaule. Les lumières s’éteignent. Fondu au noir. La phrase devient prudente, polie, presque administrative.

Ce qui donne ce résultat assez bizarre. La violence devient du bruit. Le désir devient un silence poli. Et l’article disait, avec une insolence tranquille que j’ai beaucoup appréciée: et si on faisait l’inverse? Écrire la violence comme on écrit le sexe. Lentement. Avec de la tension. Avec ce moment suspendu où deux personnes sont dans la même pièce et où l’air change de densité avant même que quoi que ce soit arrive. Et écrire le sexe comme on écrit la violence. Avec du pouvoir. Des conséquences. Ce sentiment que quelque chose va se briser et que les deux personnes le savent déjà.

Je ne sais pas si c’est ma Vénus en Scorpion qui parle (probablement) mais cette idée me paraît d’une justesse absolue.

Parce que la violence la plus troublante, ce n’est presque jamais le coup. C’est ce qui se passe dans les cinq secondes avant. Une main posée sur une nuque un tout petit peu trop longtemps. Un regard qui insiste une seconde de trop. Quelqu’un qui avance d’un pas dans ta direction sans raison apparente. L’air qui se comprime. Personne ne bouge vraiment mais tout le monde dans la pièce a reçu le message cinq sur cinq. C’est physique. C’est presque chimique. Et c’est exactement, trait pour trait, la mécanique du désir.

Les deux fonctionnent pareil. L’approche. La tension. Le moment où tu sais mais où rien s’est encore passé.

C’est pour ça que je pensais à Heathcliff depuis le réveil. Lui et Catherine Earnshaw, ce n’est pas une romance. Enfin si, sur le papier. Mais dans les faits c’est plutôt deux personnes qui se reconnaissent trop bien pour être tranquilles ensemble et qui ne savent pas quoi faire de ça. Comme tenir quelque chose de brûlant dans les mains. Tu ne peux pas le garder, tu ne peux pas le lâcher, alors tu restes là, les mains qui crament, à faire semblant que c’est supportable.

Chez Emily Brontë l’amour n’est jamais propre. Jamais tranquille. Ce n’est pas le genre d’amour qui s’installe dans un appartement cosy avec des plantes et un chat. C’est un truc météorologique, une tempête qui rentre par la fenêtre et emporte les meubles, et quand c’est fini tu retrouves tout sens dessus dessous et tu ne sais même plus si t’as envie que ça recommence ou pas. Probablement les deux.

Et c’est peut-être pour ça que ce livre respire encore aujourd’hui alors qu’il a deux siècles de retard sur nous. Il ne range rien. Il ne met pas d’étiquettes. Le désir et la rage et la domination et l’attachement morbide, tout ça circule dans la même pièce sans qu’on te dise où regarder. Nous aujourd’hui, on adore classer. Violence là-bas dans sa boîte. Romance ici dans la sienne. Tout bien séparé comme des allergènes sur une carte de restaurant. Mais les histoires qui restent, celles qui te réveillent à 3h du matin trois ans après les avoir lues, elles ne fonctionnent pas comme ça. Elles sont floues. Elles débordent. Elles ne te laissent pas savoir exactement ce que tu as ressenti.

Ce qui rend une scène inoubliable, ce n’est pas le moment où quelque chose arrive. C’est le moment où quelque chose pourrait arriver. Ce couloir de dix secondes entre l’avant et l’après. La respiration qui change. Les corps qui recalculent la distance. Le moment où un personnage avance d’un centimètre de trop et où tout le monde dans la salle de cinéma retient son souffle sans s’être concerté.

Pas l’impact. L’approche.

C’est pour ça que certaines scènes te poursuivent des années et que d’autres disparaissent avant même que le générique soit fini. Ce n’est pas une question de budget ou de mise en scène spectaculaire. C’est une question de proximité. Deux corps dans une pièce. L’air entre eux. Ce centimètre de trop.

Tout ça un dimanche matin avec un matcha qui refroidissait.

Les idées les plus dérangeantes arrivent toujours dans les moments les plus banals. Elles s’installent à côté de toi sans frapper, elles posent leurs affaires, et elles commencent à réarranger les meubles dans ta tête tranquillement pendant que toi t’essaies juste de finir ton thé.

Et tout d’un coup tu repenses au film vu la veille et tu comprends que c’était peut-être pas du tout une histoire d’amour gothique, parce que le gothique, c’est juste le mot qu’on utilise pour ne pas parler de cul.

C’était juste deux personnes qui se regardaient avec beaucoup trop d’intensité pour que ça finisse autrement que mal.

Et qui le savaient depuis le début.

you’re so funny be my valentine this april fools’ day


Non, rien, je voulais juste poster cette photo d'Elle Fanning.

Je pars manger, il y a Hurlevent ce soir.

music for a sushi restaurant

 

Il y a des livres qu’on lit tranquillement. Et il y a les livres qu’on évite. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils savent trop de choses sur toi.

Sylvia de Leonard Michaels, c’était son livre. Le sien. Celui qu’il m’avait mis entre les mains avec ce petit sourire de quelqu’un qui te tend quelque chose d’important sans vouloir avoir l’air d’y tenir trop. Tu connais ce geste. Pas le geste de quelqu’un qui te recommande un livre. Le geste de quelqu’un qui te tend un morceau de lui-même et qui regarde si tu vas le prendre.

Je l’avais pris. Je l’avais pas ouvert.

Pendant longtemps.

Parce que je comprenais, quelque part, ce qu’il y avait dedans. Pas l’histoire, les mots, les scènes. Mais ce qu’il voulait que je trouve. Ce qu’il attendait peut-être que je comprenne en le lisant. Une prise de conscience. Sur nous. Sur ce qui vivait dans la même pièce que notre amour sans qu’on sache vraiment comment l’appeler. J’avais compris ça et j’avais choisi de pas regarder. L’évitement comme art de vivre. Comme technique de survie. Comme façon de garder les choses debout encore un peu.

Et puis il n’a plus été là pour me demander si je l’avais lu.

Alors je l’ai ouvert.


L’histoire est simple. Tellement simple que ça fait presque peur. Un écrivain rencontre une femme. Elle s’appelle Sylvia. Ils tombent amoureux, ils se marient, et ensuite tout commence à glisser, lentement, comme un verre posé trop près du bord d’une table. Sylvia est brillante, drôle, magnétique, et en même temps imprévisible d’une façon qui épuise et fascine en même temps. Le genre de personne qui éclaire une pièce et qui peut mettre le feu aux rideaux sans prévenir, et qui reste lumineuse dans les deux cas.

Michaels raconte ça sans arrondir les angles. Sans maquillage, sans morale, sans ce filtre habituel qui rend les histoires d’amour plus présentables qu’elles l’étaient vraiment. Il fouille dans une boîte pleine de photos un peu brûlées et il les pose là, sur la table, une par une. L’amour, la fatigue, la peur, les disputes absurdes, les moments où tu regardes la personne en face et tu la reconnais plus. La maladie mentale de Sylvia traverse tout le livre comme une météo instable. Parfois le ciel est bleu, parfois tout devient violent très vite, et tu sais plus très bien comment t’y préparer.

Ce qui est troublant c’est qu’il se pose ni en victime ni en juge. Elle reste entière. Lumineuse et impossible. On comprend pourquoi il est tombé amoureux et on comprend pourquoi cette histoire pouvait pas tenir droit. Les deux choses vraies en même temps, sans résolution.

En lisant ça, je pensais à lui. Évidemment.

Je pensais à ce qu’il avait voulu me dire en me donnant ce livre. Si c’était une façon de nommer quelque chose qu’on nommait pas. Si c’était un message glissé entre les pages pour quelqu’un qui aurait le courage de les tourner. J’avais pas eu ce courage-là. J’avais fait ce que je sais faire le mieux, regarder ailleurs, attendre que ça passe, maintenir les choses debout par la seule force de l’évitement.

Ce que j’ai trouvé dans Sylvia, c’est pas des réponses. C’est pire que des réponses. C’est des questions posées avec tellement de précision que tu peux plus faire semblant de pas les entendre.

L’amour et le chaos qui vivent dans la même pièce. Et personne qui sait vraiment comment les séparer.

Il savait. Il me l’avait tendu comme on tend une clé. J’avais gardé la clé dans ma poche sans chercher la serrure. 

Je l’ai trouvée trop tard. Mais je l’ai trouvée.

oh you've saved me, she screams down the line

 

Quand j'ai les lèvres gercées, j'ai ce truc de vouloir refaire toute ma beauty routine. Après, c'est surtout parce que je dois aller chercher ce baume Avène à la pharmacie du coin, je me retrouve donc à errer comme une crackhead parmi les produits Klorane et La Roche Posay. Mon ex disait que j'étais la Kate Moss de la parapharmacie avant d'apprendre que Kate Moss elle-même ne jurait que par les produits parapharmacie (sweetheart, toutes ces années, tu étais dans le vrai, my bad). Après, je reste quand même dans l'âme une hippie malgré tout avec mes gommages à base de miel, et mes crèmes hydratantes au yaourt.

J'aurais fait une vidéo incroyable pour Vogue, quel regret d'être passée à côté de ma carrière de it girl. 



Mais est-ce vraiment une bonne idée d'y repenser? Est-ce que le monde veut vraiment revoir une veste à sequins? 

*réfléchis en remettant pour la troisième fois un peu de baume Avène*

Je vous laisse méditer là-dessus.

drug dealer in the park



Le samedi matin, c’est ma matinée grosse bourge de gauche. C’est comme ça. J’ai arrêté de lutter contre l’évidence. Il y a des gens qui vont courir dix kilomètres ou qui font du yoga très sérieux avec des playlists tibétaines. Moi je fais ça. J'explique.

Ça commence par un petit déjeuner complètement abusé. Pas le café avalé en diagonale avant de partir travailler. Non. Un vrai truc. Pain de seigle, avocats, fruit, lait végétal, parfois un yaourt au soja si je veux me donner un air discipliné. La table ressemble vaguement au brunch d’une Kardashian, sauf qu’au lieu d’être dans une villa à Calabasas je suis juste chez moi en chaussettes. Je mange lentement. Je regarde par la fenêtre. J’ai l’air de réfléchir à des choses profondes alors qu’en réalité je suis juste très contente d’avoir du pain.

Après ça je vais au marché. Évidemment. Sinon la matinée perd tout son sens. Là-bas je deviens instantanément le genre de personne qui parle de saisonnalité des légumes avec beaucoup trop de conviction. Je regarde les tomates comme si j’allais écrire un essai dessus. Je choisis des courgettes en hochant la tête, très sérieuse, comme si je prenais une décision importante pour l’avenir de la civilisation. Au final je repars avec un tote bag rempli de trucs verts et l’impression d’avoir fait quelque chose de bien.

Ensuite je passe à la librairie. Et là je traîne. Longtemps. Parce que la librairie est probablement le seul endroit où je peux me comporter comme si le travail n’existait pas. Je feuillette des bouquins de socio, je regarde la littérature féministe, je lis des résumés avec un air très absorbé. De l’extérieur on pourrait croire que je prépare une thèse sur l’époque. En réalité j’essaie surtout de trouver un livre qui me donnera l’impression d’être un peu plus intelligente que la semaine dernière.

Parfois je pousse jusqu’au magasin bio pour acheter des compléments alimentaires. Parce que le veganisme commence à rôder autour de moi. Pas encore un virage radical, plutôt une petite idée qui s’installe tranquillement. Je regarde les flacons de vitamines comme si c’était des élixirs mystérieux capables de transformer ma vie. Je finis par en prendre un ou deux en me disant que ça ne peut pas faire de mal. C’est une stratégie scientifique assez simple.

Et puis je passe boire un thé chez une voisine. Oui, je suis ce genre très précis de citadine qui connaît ses voisins et qui peut sonner chez eux sans prévenir. On se retrouve dans sa cuisine, on parle de tout et de rien, on commente la vie comme si on était deux éditorialistes fatiguées mais lucides. Et parfois on ouvre la fenêtre et on fume une cigarette parce qu’on n’a pas encore totalement quitté notre petite nostalgie indie sleaze. Disons qu’on garde ça comme un accessoire.




À ce stade de la matinée, il ne me manque plus qu’un loulou de Poméranie sous le bras pour compléter la scène. Un petit chien ridicule et adorable pendant que je parle de théorie féministe et que j’achète des avocats bio. Franchement, avec ça je pourrais presque me présenter dans la même catégorie rock un peu indisciplinée que Courtney Love. Bon, ce serait un concours imaginaire, évidemment. Mais le samedi matin a ce pouvoir bizarre. Pendant quelques heures, on a l’impression que la vie est simple, qu’on a tout le temps devant soi, et que la seule chose vraiment urgente c’est de choisir entre des tomates anciennes et des tomates normales. Et c’est déjà pas mal.



Ou peut-être que je suis juste faite pour être un personnage de la série White Lotus.

it was like rockaway beach in the month of june


Vendredi soir. Concert passé, oreilles encore un peu cotonneuses comme après une bonne tempête de guitares, et je me retrouve à discuter avec des gens nouveaux, des gens sympas, dont, surprise totale, mon ancien prof de lettres. Et là, petit bug dans la matrice. Ce moment très étrange où ton cerveau replonge instantanément dans un vieux réflexe scolaire: merde, je lui dis quoi déjà? je suis censée le vouvoyer? je le vois lundi matin en cours? Sauf que non. Il n’y a plus de lundi matin, plus de classe, plus de carnet de correspondance. Maintenant on se regarde comme deux adultes qui boivent un verre, on se tutoie, on s’appelle par nos prénoms, et quelque part dans un coin de mon cerveau l’ancienne élève panique encore un peu, comme si elle allait se faire coller pour insolence. C’est fascinant la vitesse à laquelle certaines hiérarchies restent imprimées dans les nerfs.

Je ne sais plus où j’ai lu ça, probablement dans un essai un peu malin écrit par quelqu’un qui avait l’air très sûr de lui, mais l’idée était que notre génération a tellement encaissé de choses, tellement serré les dents, tellement joué les gens raisonnables trop tôt, qu’on finit par essayer de récupérer les années d’adolescence qu’on nous a un peu confisquées. Et franchement, plus j’y pense, plus ça me semble juste. On ne veut pas redevenir des enfants, ça c’est une idée très Instagram avec des bougies parfumées et des journaux de gratitude. Non. Ce qui nous intéresse vraiment, c’est l’adolescente. Celle qui est logée quelque part dans les tripes, qui a encore un peu de rage élégante, qui se fout de paraître cohérente, qui a des obsessions musicales ridicules et des opinions tranchées sur absolument tout. L’adolescente est beaucoup plus intéressante que l’enfant intérieur, elle est plus dangereuse, plus drôle, plus vivante. Elle veut danser trop tard, écrire des choses un peu excessives et porter des manteaux qui traînent par terre.

En parlant d’obsessions musicales: j’essaie très sincèrement d’écouter autre chose que Harry Styles et Mitski en ce moment, mais c’est compliqué. Vraiment compliqué. Ils me font l’effet d’un cocon très doux, une sorte de plaid sonore dans lequel je me roule avec une détermination un peu pathétique. Et il faut dire qu’en ce moment mon corps mène sa petite révolution interne : j’ai le dos qui râle comme un vieux rocker fatigué et mes règles se préparent à débarquer comme une fanfare un peu brutale, donc très honnêtement je ne cherche même plus à faire semblant d’être éclectique. Quand ton corps demande du velours émotionnel, tu lui donnes du velours émotionnel. Point.

Sinon, grande nouvelle dans la catégorie plaisirs minuscules mais cruciaux: demain soir je vais enfin voir Hurlevent au cinéma. Oui, enfin. J’ai attendu ça avec un sérieux presque ridicule. J’ai même préparé mon équipement comme si je partais en expédition polaire: mon pyjama le plus doux et le plus chaud possible, celui qui donne l’impression d’être un petit animal d’hiver très satisfait de lui-même, et une nouvelle paire de pantoufles absolument indéfendables sur le plan esthétique mais parfaites sur le plan existentiel. L’idée est simple: arriver au cinéma dans la meilleure version de moi-même, c’est-à-dire une personne qui a abandonné toute tentative de glamour mais qui a atteint un niveau de confort quasi philosophique.

Et puis j’ai aussi regardé pour aller voir The Bride!, parce que Paul a dit que c’était bien et parfois il n’en suffit pas plus. Donc voilà, je vais faire confiance à Paul sur ce coup-là, comme on fait confiance à un ami qui vous dit « je te jure, ce bar est génial » alors que la façade ressemble à un local technique EDF. Parfois les meilleures choses commencent exactement comme ça.

darling you're so sweet


Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin. Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.

C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que t’aurais préféré ne pas retrouver.

Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.

Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser, avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée, que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était vraiment là.

Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre coins.

Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.

Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en doutiez?

Journée douce, quand même.

Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement. Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par un directeur artistique très inspiré.

Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il ne déroge pas non plus.

of course life is wonderful you silly cunt



Il est presque 23h mais il n'est jamais trop tard pour une pizza et une séance lecture de tarots.

don't worry be happy


J’ai un truc avec les gens qui respirent le fun et les vacances. Pas les gens qui font semblant, ceux qui postent des photos de couchers de soleil et qui appellent ça de la joie de vivre. Non. Les vrais. Ceux qui ont cette légèreté naturelle, un peu inexplicable, comme si la vie leur avait remis un mode d’emploi que le reste d’entre nous a jamais reçu. Ceux qui arrivent quelque part et qui illuminent la pièce sans même s’en rendre compte, pendant que moi j’arrive quelque part et que j’évalue instinctivement les issues de secours.

Jamais les gens qui se prennent au sérieux. Ceux-là je les laisse entre eux avec leurs convictions et leur cortisol.

C’est peut-être pour contrebalancer. Parce que moi j’ai une tête constamment grave, le genre de visage qui fait que les inconnus dans le métro se demandent ce qui s’est passé, alors qu’il s’est rien passé, c’est juste ma tête. Mon air de troisième guerre mondiale imminente que je trimbale partout comme un attaché-case qu’on m’a donné à la naissance et que j’ai jamais su poser.

Pour le coup, l’actualité me donne raison en ce moment. Donc ma nécessité absolue, presque médicale, de ne chercher que des rires et de la joie est pleinement justifiée. C’est pas de la fuite. C’est de la survie. Nuance.

Vraiment, je vous aime mais je vous jalouse incroyablement. Vous qui vous levez le matin sans que le poids du monde vous tombe dessus avant le café. Vous qui riez facilement, qui prenez les choses comme elles viennent, qui avez cette capacité miraculeuse à être là sans être déjà ailleurs en train de tout analyser. Donnez-moi votre secret. Pas en podcast. Juste comme ça, entre nous.