angels on the balcony


Bon. Je vais être honnête. En 2026, j'ai développé une allergie aux actualités. Pas une allergie élégante, pas le genre de désengagement cultivé qu'on défend avec une cigarette et un Bourdieu sous le bras. Non. Une allergie de terrain. Viscérale. Le genre où t'entends le générique d'un journal télévisé et quelque chose dans ton cerveau reptilien chuchote ferme ça avant qu'il soit trop tard.

Les éditorialistes piliers de bar très graves qui parlent de choses très sérieuses avec des voix très profondes. Les débats où tout le monde hurle en même temps et où la conclusion c'est qu'il faut en reparler la semaine prochaine. Les fils d'actu qui défilent comme si l'apocalypse avait ouvert un compte X premium.

J'y arrive plus.

Je regarde passer les infos comme des trains de banlieue à l'heure de pointe. Ça gueule, ça se bouscule, tout le monde a l'air absolument convaincu que c'est le train le plus important de l'histoire du rail. Et moi je reste sur le quai, les mains dans les poches, à me demander si j'ai vraiment envie de monter là-dedans avec ces gens-là, vers une destination que personne n'a l'air de pouvoir m'expliquer clairement.

Je sais ce que vous pensez. Mauvaise citoyenne. Ouais. J'ai intégré. On est supposé être informé, concerné, scandalisé, re-scandalisé, partager des threads, liker des tribunes, avoir une position sur tout entre le café et la réunion de 9h. Sinon quoi? T'existes pas. T'es une nullité civique.

Ce que je fais à la place, c'est regarder les nouvelles comme un aquarium. Un gros aquarium rempli de poissons très stressés qui nagent dans tous les sens avec une urgence absolue. Et au bout d'un moment, même avec la meilleure volonté du monde, t'arrives plus à savoir qui poursuit qui, qui fuit quoi, et si le corail au fond c'est un décor ou un problème.

Cette allergie, elle a une date d'origine. Pas 2026. Bien avant.

Prépa. Une fille. Très sérieuse. Le genre de meuf qui avait une opinion tranchée sur la politique agricole des pays du Golfe à 8h du mat sans avoir bu son café. Une ONU intérieure permanente. Un état d'urgence émotionnel qu'elle trimballait partout comme un attaché-case.

Elle était tombée sur mon blog. Un blog très années 2000, très moi, très bordélique. J'y racontais ma vie (avec beaucoup d'alcool dans les veines, on peut le dire maintenant, y a prescription), mes obsessions, une musique que j'écoutais en boucle, des pensées à moitié formées sur des trucs absolument pas essentiels. Rien de géopolitique. Zéro contribution au débat démocratique mondial.

Elle l'avait lu avec la tête de quelqu'un qui vient de trouver une faute de goût irréparable dans un appartement par ailleurs correct.

Et puis elle m'avait sorti ça, avec tout le sérieux du monde:

Mais pourquoi tu écris sur toi alors qu'il y a des enfants qui meurent de faim?

Dix-huit ans. Mon petit blog tout nul. Et là, la question qui reframe l'existence entière: depuis quand raconter sa vie est-il un crime humanitaire?

Je l'ai regardée. J'ai cherché dans ma tête si j'avais raté une réunion où on avait décidé que le droit à la subjectivité était suspendu jusqu'à nouvel ordre. J'ai rien trouvé.

Ce que j'ai compris ce jour-là, et que je n'ai jamais désappris depuis, c'est un truc très simple: si t'attends que le monde aille bien pour parler de toi, t'attends toute ta vie. Spoiler: le monde ira jamais bien. C'est pas son mode de fonctionnement. Il a jamais prévu d'aller bien. Donc soit tu parles maintenant avec le chaos en fond sonore, soit tu parles jamais.

J'ai choisi maintenant.

Ce qui me fait rire, enfin, rire, façon de parler, sourire en coin avec les yeux morts, c'est l'idée qu'il y aurait deux camps: ceux qui s'engagent vraiment, et les autres, les planqués, les égoïstes, ceux qui parlent de musique et de chaussures pendant que la planète calcine.

Parce que moi, je fais des trucs. Rien d'héroïque. Rien qui va finir dans un doc Arte avec une BO dramatique. 

Je suis syndiquée. Je vais à des réunions que personne n'a envie d'honorer de sa présence. J'écris des mails un peu trop longs à des gens qui aimeraient que je les écrive moins longs. Je remonte des problèmes. Je me bats avec les outils qu'on m'a donnés dans l'espace ridicule où je me trouve, pour les gens qui sont là avec moi dans cet espace ridicule.

Je vais à la guerre avec un couteau suisse.

C'est pas très impressionnant comme arsenal. C'est loin de la révolution. Mais c'est réel, c'est concret, ça touche des vraies personnes dans leur vraie vie, et j'ai arrêté depuis longtemps de m'en excuser.

Parce qu'entre ça et passer trois heures à regarder des éditorialistes se battre en duel moral sur un plateau télé pour savoir qui a le mieux intégré les enjeux civilisationnels du moment, j'ai fait mon choix. Je prends le couteau suisse. Je reste dans mon périmètre.

Donc ouais. Le reste du temps, j'écris sur moi.

Je parle de films, de fringues, de musique, de ma meilleure amie Florence Pugh, de trucs qui n'ont objectivement aucune importance géopolitique et qui ne feront pas avancer d'un millimètre la cause de la démocratie.

Et pendant que la planète continue son programme de destruction tranquille, méthodique, presque administrative à ce stade, j'essaie de faire tenir ensemble ces deux choses-là sans me raconter d'histoires: me battre là où je suis, avec ce que j'ai. Et continuer à exister en dehors de ça.

C'est pas très glorieux.

C'est probablement pas ce que la fille de prépa aurait voulu entendre.

Mais c'est à peu près la seule façon que j'ai trouvée de pas sombrer. Rester debout, couteau suisse en poche, yeux mi-clos, dans le cirque.

do you remember when you were younger

Non mais vraiment, je ne me lasse pas de ce titre. Le retour de la french touch, Kate Moss qui ressort de son placard sa garde-robe période Pete Doherty, et les franges qui reviennent sur les godasses. Franchement, tous les signes sont là. Nature is healing. 

blue sisters

J'ai vu Coco Mellors ce soir. C'est vraiment un truc que j'aime faire. Voir des écrivaines. Les écouter parler de leur travail, de leurs obsessions, de leurs livres, de ces petites choses très concrètes qui deviennent soudain de la littérature. Il y a quelque chose d'assez simple là-dedans, presque enfantin: quelqu'un écrit, quelqu'un lit, et pendant une heure on parle de cette passerelle invisible entre les deux.

Le problème, c'est que je me rends toujours compte que j'aime ça au moment précis où j'y suis. Jamais avant. C'est toujours la même scène : je suis assise sur une chaise pliante dans une librairie, un verre de vin blanc tiède à la main (non mais vous voyez l'idée), et je me dis soudain: ah oui, mais en fait j'adore ça. Pourquoi je ne fais pas ça plus souvent?

Et ensuite, évidemment, la vie reprend. L'euphorie retombe. Je rentre chez moi, je pose le livre sur une pile déjà trop haute, et j'oublie littéralement que ces soirées existent. Je peux passer trois ans sans même regarder la vitrine de la librairie de mon quartier. Trois ans à passer devant sans lever les yeux.

Et puis, sans prévenir, le hasard. Un midi. Un marché. Rien de très littéraire comme décor: des cageots de légumes, l'odeur du poulet rôti, des gens qui comparent le prix des tomates. Et moi, au milieu de tout ça, en train de préparer mentalement mes sorties du mois comme si j'organisais une petite saison culturelle privée.

Il y aura l'expo Nan Goldin. J'imagine déjà les photos un peu mélancoliques, cette façon qu'elle a de transformer des fragments de vie en quelque chose de presque sacré. Il y aura aussi le film Woman and Child. Rien que le titre me plaît. C'est souvent comme ça avec les films: je tombe amoureuse du titre avant même d'avoir vu la première image.

Entre deux sorties, j'écouterai sûrement en boucle le dernier titre d'Angèle avec Justice. Ces chansons qui arrivent dans votre vie sans prévenir et qui deviennent la bande-son de quelques semaines. On ne sait jamais très bien pourquoi celle-là plutôt qu'une autre.

Je me brancherai enfin sur la troisième saison de Yellowjackets. Tout le monde parle depuis des semaines autour de moi de la saison 4 et, comme toujours, j'ai trois trains de retard. Mais c'est aussi ça que j'aime: sentir qu'on rejoint une conversation qui a commencé sans nous.

Bref, tout ça pour dire que je vais probablement recommencer à faire ce que j'aime faire : sortir pour voir des écrivaines parler de leurs livres, rentrer chez moi un peu euphorique, promettre de le faire plus souvent… et oublier pendant trois ans.

C'est un cycle assez fiable, finalement.
 





PS: J'ai oublié le dernier titre de Lana Del Rey. Je suis choquée par moi-même.

prove you got the right to please me

 

Je sais reconnaitre les signes d'une bonne semaine quand j'en vois une. Déjà, je me lève le lundi sans faire la gueule. Pour vous, c'est peut-être peu mais pour moi, c'est beaucoup. Je vais chercher des croissants, sourire aux lèvres, puis je me pose à l'ordinateur pour écrire une note avec mon matcha, les rayons de soleil qui m'écrasent la tronche et Dua Lipa (son album, pas la chanteuse) (même si je pense qu'on devrait toutes et tous avec une Dua Lipa de poche pour nous rappeler les bienfaits de la vie).

Ca faisait mille ans que je n'avais pas écrit une note sur ce blog un lundi en écoutant Dua Lipa. Je vous laisse donc tirer vos propres conclusions.

Hier, j'ai un peu repris mes vieilles habitudes. Je me suis mise à updater le Bad Girls Book Club et je prépare même un nouveau numéro de Spur. Je n'ai toujours pas repris la mise en place du site mais en même temps, vous commencez à me connaitre, tous mes projets connaissent un à trois ans de retard (pourquoi être là quand on vous attend alors que vous pouvez être là quand on ne vous attend plus). 

Anyway, joyeuse semaine. Il fait beau, soyons comme Dua Lipa, travaillons ce qu'il faut et faisons de jolies vacances.

lost teenagers in the countryside


Envie de refaire mon adolescence. C'est con, mais je crois que je veux rattraper le truc. Reprendre là où j'ai merdé, où j'ai repoussé, là où je me suis renfermée. Le sentiment dégueulasse d'être passée à côté de quelque chose alors qu'il était là, sous la main. D'avoir été présente et absente à la fois, je ne saurais même pas dire pourquoi. Peut-être pour privilégier des choix qui n'en n'étaient pas véritablement. J'étais le fantôme de ma propre existence. Pas forcément celui des autres, et c'est ce qui me fait le plus chier, en y regardant de plus près. Réapprendre à être le main character, en somme. C'est peut-être pour ça, que j'écris. Pour me dire qu'au moins, je maitrise un truc. 

when I grow up

 

Je suis un peu comme Carrie Bradshaw, dans le sens où quand j'ai besoin de me nourrir vraiment, j'achète des magazines de mode. Pas pour les conseils. Pas pour les dix façons de porter le trench cette saison écrits par une stagiaire épuisée qui gagne 800 euros net à Paris. Pour les images. Pour le papier glacé. Pour l'impression fugace que quelque part des gens réfléchissent sérieusement à l'épaisseur d'une manche comme si c'était une question de vie ou de mort, et que peut-être, à leur échelle, ça l'est.

C'est ma drogue propre. Ma façon socialement acceptable de disparaître.

On revient toujours aux choses qu'on aime. A la base. Je disais ça l'autre jour avec l'air très sage de quelqu'un qui a traversé des trucs et qui en est revenue avec une philosophie. En réalité je venais de finir un Vogue en mangeant des chips au vinaigre debout au-dessus de l'évier. La sagesse se loge où elle peut.

Mon ambition d'adulte quand j'étais môme: conductrice de camion Coca Cola le jour, bosser sur les défilés le week-end. Pas styliste. Pas rédactrice. Pas un de ces titres en anglais qu'on met sur LinkedIn pour déguiser le fait qu'on fait des PowerPoints. Je voulais la logistique. Les coulisses. Le clipboard. Le talkie-walkie. Crier des trucs que les gens importants exécutent.

Le camion c'était pareil. Arriver. Ouvrir. Décharger. Repartir. Une route et dix-huit tonnes et personne pour me demander comment je me sens. C'était ma définition de la liberté à sept ans et franchement avec le recul c'était pas si con.

Autant vous dire que j'espère ne jamais me retrouver face à cette gamine parce que la conversation va être difficile.

Je la vois débarquer. Couettes, baskets trop grandes, regard qui ne sait pas encore faire semblant. Elle dit: "alors. Le camion Coca Cola".

Et moi je suis là avec mes genoux qui craquent le matin, un compte bancaire qui a l'humour d'un huissier, et une vie qui ressemble à rien de ce qui était prévu. Pas de camion. Pas de défilé. Pas de talkie-walkie. Juste moi, mes magazines, et une accumulation de micro-renoncements auxquels j'ai trouvé des noms présentables au fur et à mesure.

Parce que c'est ça la vraie arnaque de l'âge adulte, personne te dit que tu vas pas abandonner tes rêves un grand matin en claquant une porte. Tu les abandonnes par flemme administrative. Par manque de thunes. Par une série de petits pas maintenant qui finissent par former un mur. Et un jour tu te retournes et le mur est là et t'as même pas eu la décence de te battre contre quelque chose de dramatique. T'as juste procrastiné ta propre vie jusqu'à ce qu'elle ressemble à un projet qu'on reporte.

Je lui dirais pas ça. Je lui dirais rien. Je refermerais mon magazine et je changerais de sujet.

Ce qui tient encore, les images, le papier, ce truc indéfinissable que la mode fait à mon cerveau depuis que j'ai l'âge de regarder, c'est pas de la nostalgie. C'est juste la preuve que quelque chose a survécu à tout le reste. Au naufrage ordinaire. Aux années où j'ai fait des trucs raisonnables pour des raisons raisonnables et où j'ai appelé ça grandir.

Survivre à sa propre médiocrité c'est pas glorieux. Mais c'est quelque chose.

Elle peut garder le camion. Moi j'ai mes magazines. Et pour l'instant c'est suffisant pour pas foutre le feu à quoi que ce soit.

En attendant, je vais m'ouvrir ce pot de glace et en bouffer jusqu'à m'en faire péter le bide. Comme ma besta Flo (Polly, j'espère que tu es rassurée).



sometimes I just can't control my thoughts

 

Le nouvel album de Charli XCX, c'est vraiment Taylor Swift si elle prenait de la cocaïne.

nostalgia for mud


Il y a un truc que personne dit vraiment sur la reconstruction, c'est qu'on finit par manquer la catastrophe.

Pas toute la catastrophe. Pas les 3h du matin à fixer le plafond avec ce bruit dans la poitrine qui ressemble à une alarme qu'on sait plus comment éteindre. Pas les jours où se lever pour boire un verre d'eau représentait une décision majeure. Non. Ce qui manque c'est plus subtil et plus honteux que ça, c'est la texture. La vie d'avant avait une texture. Rugueuse, abrasive, mais réelle sous les doigts. On savait exactement où on en était parce que ça faisait mal de façon précise et identifiable.

Maintenant ça va mieux. Et "ça va mieux" c'est étrangement plat à habiter.

J'aime bien cette phrase, la nostalgie de la boue. Même si ça s'éloigne un peu du concept. Ce moment bizarre où tu regardes en arrière non pas avec regret mais avec une espèce de tendresse déplacée pour la version de toi qui se noyait. Elle avait l'air tellement vivante, cette version. Tellement concentrée sur sa propre survie. Il y avait une urgence dans chaque journée, même les mauvaises, surtout les mauvaises, qui donnait l'impression que les enjeux étaient réels, que chaque choix comptait, que t'existais avec une intensité que le calme n'arrive pas vraiment à remplacer.

Le calme c'est bien. Le calme c'est ce qu'on cherche pendant des années. Et le calme ressemble parfois à une pièce dont on a oublié d'allumer la lumière.

Ce qui est pervers là-dedans c'est que la boue te manque pas parce qu'elle était bonne. Elle te manque parce qu'elle était à toi. Parce que tu la connaissais par cœur, ses pièges, ses habitudes, la façon dont elle cédait sous le pied. T'avais développé une expertise de ta propre souffrance et maintenant cette expertise sert à rien, comme un outil très précis pour un problème qui n'existe plus.

Alors des fois tu tâtes le terrain. Tu cherches les vieilles ornières. Tu rejoues des scénarios dans ta tête pour vérifier que tu saurais encore t'y perdre si tu voulais. T'y vas pas vraiment. Mais tu regardes.

Les gens qui vont bien ont l'air tellement légers de l'extérieur. Comme des gens qui n'auraient jamais eu de bagages, jamais connu l'aéroport avec les valises en surpoids et les taxes à payer et les correspondances ratées. Et toi t'arrives avec ton calme tout neuf et ton billet en ordre et quelque chose en toi trouve ça suspect. Trop facile. Trop peu mérité. Comme si le bonheur sans effort était une arnaque ou pire, un bonheur qui ne t'appartient pas vraiment, emprunté, provisoire, en attendant que la vraie vie reprenne.

La vraie vie. Comme si la boue avait été plus réelle que le reste.

Ce que je sais c'est que la reconstruction ressemble moins à une montée qu'à une désorientation lente, on perd ses repères douloureux un par un et on apprend à naviguer sans eux, à tâtons, un peu gauche, un peu méfiant du sol stable sous les pieds.

Et un matin tu te lèves et tu bois ton thé et il fait pas trop froid et t'as rien de catastrophique à gérer et tu penses, juste une seconde, juste une fraction, c'était quand même quelque chose, avant.

Et t'as juste cette phrase en tête. Allez tous vous faire foutre. En lisant le Vogue du mois.

Puis tu finis ton thé. Sereine.

my friends killed my folks - PART II


La dernière fois que j'ai vu Herman Dune, c'était une autre vie. Pas la mienne, ou en tout cas pas celle que je reconnais quand je me regarde dans le miroir le matin. Une vie d'avant, floue, appartenant à quelqu'un qui avait les mêmes mains que moi mais pas les mêmes raisons de sortir le soir.

Donc dans quinze jours j'y retourne. Et franchement, je m'y attendais pas. Vraiment pas. Je suis pas du genre à anticiper les trucs qui font du bien, j'ai plutôt l'habitude de les rater ou d'arriver en retard quand ils sont déjà à moitié terminés.

Soirée prévue chez Sweet Jane avant. J'avais besoin de ça sans savoir que j'avais besoin de ça, vous voyez le truc? Le genre qui se pointe pas avec une pancarte, qui attend juste dans un coin que vous ayez fini de faire semblant que tout va bien tout seul.

Parce que pendant longtemps je me prenais pour une louve solitaire. J'avais construit toute une identité là-dessus (la fille qui n'a pas besoin de grand monde, qui recharge ses batteries dans le silence, qui préfère ses pensées à la plupart des conversations). Et c'est pas faux. Mais c'est pas toute la vérité non plus. La vérité c'est qu'être entourée me donne une énergie que je savais pas que j'avais. Comme une pile qu'on croyait morte et qui repart.

C'est con à dire mais c'est exactement comme les petits pois. Je croyais détester les petits pois. J'en avais fait un principe, presque une personnalité. Et puis un jour quelqu'un m'en a mis dans l'assiette et j'ai mangé sans réfléchir et c'était bien. Voilà. Parfois on a juste tort sur soi-même et c'est pas grave, c'est même plutôt une bonne nouvelle.

Encore quelques mois et je vous jure que je vais devenir totalement sociable, souriante, charmante. Le genre de personne qui arrive à l'heure et qui sait quoi répondre quand on lui demande comment elle va.

Prévenez-moi si vous me voyez venir.

if I'm just writing happy songs, will anybody sing along?

 

Il y a des gens, j'ai super envie d'être copine avec eux. Par exemple, je sais que je pourrais bien m'entendre avec Sabrina Carpenter. C'est tout, ne me contrariez pas. 



let god be your gardener


Ouais, je n'ai toujours pas fait mon retour sur Hurlevent. Et alors? Allez vous faire foutre.

Non, attendez. Revenez. Je veux que vous sachiez pourquoi. Pas parce que j'étais occupée à faire des choses importantes, aucun d'entre nous ne fait des choses importantes, on se raconte juste des histoires pour ne pas s'ouvrir les veines au Bureau de Poste. Non. Je n'ai pas pu voir ce film parce que l'existence m'a regardé dans les yeux et décidé, sur base de rien, que j'avais trop l'air d'apprécier quelque chose. Et ça, l'existence ne pardonne pas.

L'univers a un algorithme. Il détecte le moindre désir sincère et il t'envoie une obligation administrative dessus, comme un chien qui pisse sur ta maison.

Résultat: 19h. Pyjama. Moi.

Pas le 19h glamour. Pas le 19h "je rentre d'une journée intense mais structurée, je mérite un verre de vin et une conversation adulte". Non. Le 19h d'urgence, le 19h de capitulation totale, le 19h où tu portes le pyjama le plus miteux que t'aies jamais possédé comme une armure contre tout ce qui a un formulaire à remplir. Les yeux qui brûlent. Le cerveau en mode écran de chargement. Et la liste. La putain de liste.

Vous savez ce que c'est, la liste? C'est un document vivant. Un être conscient. Il te regarde. Il sait. Il a mémorisé tous tes échecs de la semaine et il te les présente avec une politesse administrative qui est, cliniquement, une forme de torture psychologique. Chaque case non cochée est un petit doigt levé dans ta direction. Chaque rappel qui sonne c'est l'univers qui ricane en ouvrant une bière que toi tu n'as pas le temps de boire.

Les gens équilibrés envoient des mails en souriant. Moi j'appuie sur "envoyer" comme si je désamorçais une bombe en ayant bu trois vodkas et perdu mes lunettes.

Et le meilleur, attendez, je savoure, le meilleur c'est que même mon temps libre a signé un contrat de sous-traitance avec la productivité. Vouloir regarder un film c'est "une sortie culturelle à planifier". Vouloir manger des Kinder Pingui c'est "une décision alimentaire à justifier". Vouloir s'allonger sur le parquet et contempler le plafond comme un animal blessé c'est désormais "une pratique de pleine conscience non optimisée". Tout est récupéré. Tout est transformé. La rébellion elle-même a un agenda Google.

Quelqu'un me rende mon adolescence. Sérieusement. Je la veux. Avec la grasse mat et l'inconscience et l'absence totale de paperasse. Je paierais en Kinder Pingui. J'ai des stocks.

En attendant je bois mon thé froid, froid parce que j'ai oublié qu'il existait, comme j'oublie tout ce qui est censé me faire du bien, et je me dis que Hurlevent est encore là. Qui attend. Qui n'a pas de rendez-vous. Qui n'a pas de liste.

Qui respire, lui.

Et cette pensée seule me donne envie d'incendier un agenda et de danser sur les cendres en pyjama.

Ce sera mon objectif de la semaine.

Je ne le cocherai probablement pas.