DISH EDITION | the fast food quizz


Je traînais sur Dish, ce podcast avec les trop cools Nick Grimshaw et Angela Hartnett, et là, je me suis dit "mais pourquoi eux ils s’amusent et pas moi?" Du coup, j’ai décidé de faire mon propre Fast Food Quiz. Et en plus, ça faisait une éternité qu’on avait pas parlé bouffe ici.

Quelle est ta façon préférée de manger un œuf?
Pochés.

Quel est ton sandwich préféré?
Pain de seigle toasté, une légère couche de houmous, sardines écrasées, tomates séchées, oignon rouge, persil. Je pourrais rajouter des olives noires. J'aime le sel. Genre. Beaucoup. Je ne sais pas si j'ai une limite. Peut-être la mort.

Quelle est ta saveur de chips préférée?
Sel et poivre, de chez Tyrrells.

L'élément star sur une pizza?
Je n'ai pas d'élément star, juste une margherita faite correctement (dit la meuf qui fout du parmesan sur ses fruits de mer quand elle en mange avec les pâtes).

Quelle est ton herbe aromatique favorite?
Ciboulette.

Ton Sunday Roast?
Pavé de saumon rôti, purée d'épinards, riz.

Quelle est ta pomme de terre préférée?
Hasselback (beurre, sel, poivre) (ciboulette après cuisson) (encore du beurre) (il n'y a jamais assez de beurre quand on parle patate au four).

Tes sortes de pâtes favorites?

Les grosses, en formes de nid... Tagliatelles!

Un plat de ton enfance?
Des escalopes de porc panées (Kotlet schabowy) avec des spaghettis à la sauce tomate. Je me souviens que je grimpais sur un petit tabouret et je regardais ma mère faire. Je crois que c'est la première recette que j'ai apprise. Je n'ai pas trouvé d'équivalent sans viande pour refaire cette recette, avec ce même goût. Peut-être qu'un influenceur polak vegan a réussi à résoudre cette équation.

the mirror has a pulse and it’s mine


On appelle ça le beauty privilege. Le mot est propre, presque clinique, comme une petite case sociologique qu’on coche sans trembler. Les belles personnes auraient des avantages. Elles seraient mieux traitées, mieux payées, plus écoutées. Fin de l’histoire. On peut passer au sujet suivant.

Sauf que ce résumé me reste en travers.

Pas parce qu’il ment. Il dit une vérité plate, documentée, presque triviale à force d’être vraie : un visage conforme aux normes ouvre des portes plus facilement. On le sait. On le voit. On le vit, même quand on fait semblant de détourner les yeux. Ce qui me gêne, c’est ce raccourci. Ce qu’il fabrique sans en avoir l’air. Une illusion de neutralité. Comme si la beauté était une qualité autonome. Un capital naturel. Presque biologique. Et pas le produit d’un système de tri, de répétition, de mise en scène.

Comme si le problème, c’était la femme belle.

Alors qu’en réalité, le problème, c’est ce qui regarde.

Mais il faut le dire plus crûment encore. Le problème, c’est aussi que nous avons fini par avaler la caméra. Nous ne subissons plus seulement le regard. Nous l’avons intégré. On l’anticipe. On le rejoue. On vit avec lui collé à l’intérieur. Etre belle, dans ce régime-là, ce n’est pas avoir des avantages. C’est être en permanence en train de se voir vue. Et d’ajuster tout le reste en fonction.

Le beauty privilege n’est pas un privilège classique. Ce n’est pas un bonus, un petit supplément de chance dans la loterie sociale. C’est une prothèse. Une greffe invisible. Quelque chose qui s’installe tôt, surtout sur les corps féminins, et qui modifie le rapport au monde comme une seconde peau un peu trop serrée.

Les études le disent. Les personnes jugées belles gagnent plus, parlent plus, sont moins sévèrement punies. Très bien. C’est factuel. Mais les études ne disent jamais le reste. Ce que ça creuse. Ce que ça use. Ce que ça tord à l’intérieur. Le privilège, on le raconte toujours comme un flux entrant. On oublie qu’il y a un prix de l’autre côté.

On oublie qu’on ne peut plus disparaître.

Imagine. Une femme dite belle dans un open space, une rue, une réunion. Elle n’existe presque jamais au repos. Elle est sur-signifiée en continu. Trop quelque chose. Trop ceci, ou pas assez cela. Compétente ou décorative. Autoritaire ou suspecte. Mais rarement neutre. Jamais neutre. Son visage travaille à sa place. Et contre elle aussi. C’est un privilège qui gratte. Comme une étiquette de luxe mal cousue à l’intérieur.

Le féminisme lui-même, parfois, tombe dans le panneau. A vouloir rendre visibles les mécanismes, il les réécrit avec les mêmes mots. On parle des avantages des femmes belles. Comme si ces femmes évoluaient dans un monde propre. Rationnel. Presque fair-play. Comme si elles avaient juste tiré une meilleure carte dans un jeu neutre.

Mais ce monde-là n’existe pas.

Et surtout, cette manière de raconter remet la beauté au centre. Pas comme expérience. Comme hiérarchie. Comme si certaines femmes devenaient des preuves vivantes d’une théorie du regard. Pas des personnes. Des exemples.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de nier les effets de la beauté. Ils existent. Ils sont ambivalents. Parfois protecteurs, parfois violents. Souvent les deux en même temps. Ce qui m’intéresse, c’est le glissement. Le moment où on commence à croire que la beauté donne quelque chose. Au lieu de voir qu’elle est fabriquée, entretenue, recyclée en valeur par une industrie du visible.

Mais il faut aller encore un cran plus loin que l’industrie. L’industrie ne fait qu’accélérer. Le vrai moteur, c’est autre chose. C’est cette idée bizarre que le regard est une ressource rare. Et qu’il faut le mériter.

Mode, cinéma, publicité, réseaux sociaux. Ils ne font pas que fabriquer des normes. Ils nous apprennent à nous surveiller nous-mêmes. A mesurer notre existence à l’intensité du regard qu’on pense mériter.

Une machine qui fabrique des normes, les efface, puis les rebaptise naturelles. Classique.

Et au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir qui bénéficie du beauty privilege mais pourquoi avons-nous accepté de vivre dans un monde où le regard est devenu une économie?

Une économie, ça a des gagnants et des perdants. Mais surtout des intermédiaires. Des courtiers. Des rentiers. Et dans cette économie-là, les rentiers ne sont pas les femmes belles. Les rentiers, ce sont tous ceux qui vivent de l’insécurité du regard. L’industrie cosmétique. La chirurgie esthétique. Les plateformes. Les filtres. Les coachs en image. Et une partie entière de la psychologie contemporaine, qui nous vend de l’estime de soi comme si elle pouvait flotter au-dessus de tout ça.

Tu ne pourras plus arrêter d’être regardée.

I am so f****** blessed

 

Il fait peut-être gris mais le soleil est dans le coeur. Après, c'est toujours l'effet que ça me fait quand je dois aller au théâtre. Je suis une fille d'une simplicité débordante.

Tout plein de choses à faire en vérité. Déjà finir ce putain de numéro 9 de Spur et surtout, mettre un point final sur cet article que je voulais écrire depuis mille ans (je pense que je vais le publier aujourd'hui sinon je pète mon crâne).

A part ça, nouveau numéro d'Amateur.e, avec pour thématique l'été. Bien évidemment, votre très dévouée y a choisi des thématiques autour


avec ses très jolies cartes postales à gros nichons qui sentent la sandalette chaude, le mouchoir usagé et le ricard du dimanche après-midi. L'été 1983 dans toute sa splendeur plastifiée. Les couleurs qui n'existent plus dans la nature. Le grain de la photo qui transforme tout en souvenir avant même que ce soit fini. Les moustaches portées avec la conviction de quelqu'un qui a pris une décision définitive sur sa vie. Les bikinis en tissu éponge. Les chaînes en or sur les torses bronzés. Fernandel à la radio et la route nationale qui brûle à l'horizon. Une vitrine entre un cendrier souvenir et une boîte de nougat. So 80s. Si on vous demande, je suis au sommet de mon art.



Donc n'hésitez pas à l'acheter. Ca va être formidable à lire sur la plage. Et si j'ai bien compris, on peut aussi s'abonner à la newsletter. Vraiment, on arrête pas le progrès.

Je reviens plus tard.

younger and hotter than me


Dua Lipa s'est mariée et ça a sauvé mon lundi.

Un lundi gris dans l'âme, flemme totale, le genre où t'envoies des messages vides à tes potes juste pour pas disparaître complètement. Et puis t'apprends qu'une nana que tu croiseras jamais a dit oui à un mec, quelque part et qui ressemble à une pub pour crème solaire, et bizarrement, la journée devient légère.

C'est con. Je sais que c'est con. Etre contente pour des gens qui vivent dans une autre dimension financière que toi, ça ne devrait pas marcher comme ça. Sauf que ça marche. Il y a un truc doux là-dedans, un peu naïf, un peu enfantin, comme être contente pour un pote que t'aimes vraiment, sauf que ce pote a des gardes du corps et des contrats chez Prada.

Dua, je l'aime depuis longtemps. Pas façon fan qui screame. Plutôt façon "elle me fait du bien sans jamais me demander quoi que ce soit". Et dans l'article, il y avait cette phrase qui m'a stoppée: ils ont pris un break pendant leurs vacances pour se marier. Un break. Pendant les vacances. Ce n'était pas un mariage stressant, c'était un mariage sieste. Et rien que ça, ça m'a fait prendre conscience que j'aimerais pouvoir faire un jour mes courses avec cette énergie-là.

Ce qui est dingue aussi, c'est qu'elle a l'air heureuse même quand elle bosse. Elle chante, elle voyage, elle lit, elle en parle. Le boulot qui ressemble à une vie plutôt qu'à une peine. C'est l'inspiration ultime. Pas le mariage de rêve, pas la robe, juste ça. Avoir l'air entière, tout le temps.

Bref. Dua s'est mariée et ça m'a rendue heureuse pour rien, pour personne, juste comme ça. Et finalement c'est peut-être le plus beau truc. Se réjouir pour une inconnue, un lundi, parce qu'on avait besoin de douceur et qu'elle était là.

I named my toothbrush gerald


J’ai pris une décision radicale cet été. J’emmène Francette à Genève (Macron, merde à ta crise). Parce que oui, je suis that kind of dog mom. Celle qui regarde son clebs et se dit: "elle n’a qu’une vie, qu’elle bouffe du paysage, du lac, des trottoirs suisses et des vieux riches au parc". Après, la destination n'est pas de moi. J’aurais tellement aimé avoir un chihuahua gauchiste, une petite boule de poils anticapitaliste qui tire la langue à l’ordre établi. Mais non. Plus les mois passent, plus Francette adopte un comportement d’électrice d’Édouard Philippe. Donc la Suisse, c'était l'évidence, elle aura l'embarras du choix niveau placement. Après, c'est de ma faute. Je la traîne partout avec moi à Saint-Germain-des-Prés. Entre les vitrines Hermès, les terrasses à 12 balles le café et les vieux cons, elle a pris goût au luxe. Maintenant elle bave devant les vitrines de bijoux et chie sur les croquettes premier prix. Francette est devenue une petite bourge. Les billets sont pris.

Avant de vous reparler de tout ça, petite pause honnête. Ce week-end, j’ai monté des meubles. Tout le week-end. Avec des notices en suédois, des chevilles qui vont nulle part et une vis plantée dans mon pouce gauche. Alors je me suis récompensée comme une adulte. Starbucks. Latte amande caramel, et leurs nouveaux cheesecakes à la banane. C’était gras, sucré, un peu honteux, et absolument divin. Je le méritais.

Bon, sinon, le vrai sujet. Ce petit coin à moi, ce blog, cette page, ce bazar où je viens jeter des mots sans filtre, vous êtes de plus en plus à traîner par ici. Je ne regarde jamais les compteurs, je vous jure. Mais là, depuis quelques semaines, ça s’affole. Ça monte, ça clique, ça tourne. Et moi, en vrai, ça me fait quelque chose. Donc merci. Merci d’être là, de revenir, de lire ce que je raconte au milieu d’une vie pas toujours simple. J’espère que j’égaye vos trajets en métro, vos heures de bureau à rien foutre, vos insomnies, vos pauses clope trop longues.

Alors on se retrouve à Genève, avec Francette, son petit air coupant et ses envies de droite. Je vous tiens au courant si elle finit par signer à LR.

I keep dancing on my own

 

Je me suis réveillée avec la bande-son de Teen Spirit dans la tête et j'ai pas cherché à comprendre pourquoi. Certaines choses s'installent sans demander la permission. Ce qui m'est revenu avec, c'est la reprise de Dancing On My Own. Robyn. Et cette chanson fait partie de ces rares trucs qui ont résolu un problème que la philosophie n'a jamais vraiment réglé: comment tenir debout dans un moment qui s'effondre sans que ça ressemble à de la survie. Elle ne console pas. Elle ne répare rien. Elle fait juste coïncider exactement la musique, les mots et l'état dans lequel tu te trouves, et cette coïncidence-là devient une forme d'architecture. Quelque chose sur quoi appuyer son dos. Les chansons qui comptent vraiment fonctionnent comme ça. Pas dans la tête. Dans le corps d'abord. Les jambes, la nuque, quelque chose qui se redresse ou se relâche avant même que tu aies compris ce qui se passe. Le cerveau arrive après, essoufflé, pour mettre des mots sur ce que le reste a déjà décidé. C'est pour ça qu'elles influencent des décisions prises à trois heures du matin. Pas parce qu'elles donnent des réponses. Parce qu'elles donnent une posture. Et une posture, parfois, c'est suffisant pour changer ce qui suit.

Sinon, en retard sur mes lectures, comme sur à peu près tout le reste. Mariana Enriquez d'abord. La Descente, c'est le pire, son tout premier roman, écrit à dix-neuf ans dans un Buenos Aires de fin de siècle qui sentait la défonce et l'asphalte mouillé. Deux garçons qui s'aiment sans se le dire, des monstres qui rôdent, des appartements payés par des hommes plus vieux, et cette façon qu'elle a d'écrire le désir et la violence comme si c'était la même chose, parce que c'est souvent (malheureusement) la même chose. C'est gothique sans être poseur, romantique sans être niais, cru sans être gratuit. Enriquez à dix-neuf ans écrivait déjà mieux que la plupart des gens à quarante. C'est agaçant et magnifique à parts égales. Lisez-le.


L'autre lecture, c'est une femme disparaît d'Ethel Lina White. Polar britannique années trente, une romancière galloise aussi connue en son temps qu'Agatha Christie et que personne ne lit plus vraiment, ce qui est une injustice assez caractéristique de la façon dont on traite les femmes qui écrivent des choses efficaces sans faire semblant que c'est de la Littérature avec un grand L. White construit sa tension comme on monte une pression dans une cocotte. Rien de spectaculaire, pas de cadavre sur les deux premières pages, juste des petits détails de travers qui s'accumulent discrètement jusqu'à ce que l'atmosphère entière bascule sans qu'on sache exactement quand c'est arrivé. Je n'ai pas vu l'adaptation Hitchcock et je compte bien continuer à ne pas la voir. Lire un livre sans avoir déjà la version de quelqu'un d'autre dans la tête, c'est devenu un luxe discret dont je compte abuser.



(ou pas, parce que j'aime vraiment bien les ambiances de mort dans des trains)

Côté séries, j'ai été studieuse. Ponies d'abord. Espionnage sous URSS années 70. Je ne sais pas par où commencer sauf que cette série a été écrite spécifiquement pour moi et que quelqu'un quelque part le sait. Les manteaux. Les manteaux. Il y a des gens qui regardent une série pour l'intrigue, pour les personnages, pour la tension dramatique. Moi je la regarde pour savoir comment les femmes s'habillent quand elles font tomber des régimes dans le froid. La réponse est: très bien. Widow's Bay ensuite. Une île. Maudite. C'est littéralement tout ce qu'il me faut comme pitch. Donnez-moi une communauté isolée avec un secret enterré depuis trois générations et je suis là pour les huit épisodes sans me lever.

J'ai même fait une sélection musique! Shye pour commencer, parce que c'est doux et que ça sent l'été 1994. Le genre de musique qui ne fait pas de bruit dans le monde et qui reste collée pendant des semaines. Dans le même élan nostalgique, Go Away de Weezer et Best Coast, chanson de 2014 qu'internet a mis douze ans à comprendre que c'était parfait et qui vient de redevenir virale. Ce qui m'amène aussi à Kid Sistr et Maniac, qui est à peu près l'opposé, grunge pop, chorus à hurler vitres fermées, utilitaire et efficace comme un démonte-pneu émotionnel. Et puis Florence Road, groupe irlandais parti d'un cabanon de jardin à Bray pour finir à ouvrir pour Olivia Rodrigo au Hyde Park. Le type de trajectoire qui ressemble à une invention mais qui arrive vraiment. Putain, Florence Road.




Reste Violet Grohl, et je ne voulais pas. Fille de Dave Grohl, studio du producteur de Charli XCX, signée sur Republic, Nina Hartley en guest, tout ça sent le nep baby à trois kilomètres. Sauf que Bug In The Cake est une chanson vraiment cool et que je l'écoute quand même, ce qui est exactement le genre de petite défaite personnelle que j'accepte sans trop me débattre.

the last house on a dead end street



Le thé est encore chaud. Nous sommes en début d'après-midi et je suis en train de regarder la nouvelle couverture de Vogue France comme si j'attendais qu'elle me réponde quelque chose.

Natalia Vodianova. Et pour une fois, je la trouve belle. Vraiment belle. Pas "intelligente". Pas "subversive". Pas "un dialogue audacieux entre la féminité contemporaine et l'héritage de la maison". Belle. Un visage. Une présence. Une femme qui ressemble encore à un être humain et pas à une simulation Midjourney nourrie aux archives de Helmut Newton et à la kétamine. Il y a quelqu'un derrière l'objectif. Il y a quelqu'un devant.

Et puis j'ouvre le reste. Et je ne comprends plus rien.

En vérité, je ne comprends plus à qui parlent les magazines de mode aujourd'hui. Je ne comprends plus qui est censé rêver devant ça, ou si rêver est encore une catégorie pertinente dans l'équation. Il me semble me souvenir que les magazines avaient une fonction presque sociale, autrefois. Ils rendaient la mode poreuse. Accessible mentalement, même quand elle ne l'était pas financièrement. On ouvrait Vogue, Jalouse, Elle, 20 Ans, et il y avait des mondes à l'intérieur. Des femmes reconnaissables. Des silhouettes qui racontaient quelque chose. La fille Prada avec ses chaussettes et son air de fille de bonne famille légèrement dérangée. La bourgeoise décadente Galliano qui semblait tout juste sortie d'un opéra dont elle aurait incendié le décor. La minimaliste Calvin Klein qui buvait un café noir dans un loft vide en ayant l'air dépressive mais très hydratée. Même le luxe racontait une histoire. Même l'inaccessible donnait envie de quelque chose. A l'époque où j'y zonais, je le voyais bien que ça se cassait la gueule, mais on y croyait encore. On était jeune. On arrivait à injecter une ou deux conneries au passage.

Mais aujourd'hui, les éditos ressemblent à des rapports de domination économique photographiés en studio.

Une femme de vingt-quatre ans habillée en veuve conceptuelle à quatorze mille euros regarde le vide avec une expression de dissociation chic pendant qu'un texte de trois cents mots nous explique que la tendance de l'été est "la structure". Quelle structure? La structure sociétale qui s'effondre? La structure psychologique de la directrice artistique après la troisième réunion de budget de la semaine? Ce ne sont même plus des vêtements. Ce sont des signaux destinés à ceux qui savent déjà lire le signal, adressés par des gens qui savent que les autres ne liront pas.

Le plus étrange, c'est qu'il n'y a même plus de fantasme derrière. Et le fantasme, c'était pourtant tout. Avant, les magazines vendaient une projection. On pouvait être complètement fauchée, vivre en province, avoir treize ans et une coupe ratée au carré trop court (coucou 2001), et quand même ressentir quelque chose devant une photo de mode. Ça ouvrait une porte mentale. Ça disait: le monde est plus vaste que ton quotidien, il existe des femmes qui vivent autrement, qui s'habillent autrement, qui regardent les choses autrement, et toi aussi tu peux t'inventer quelque chose à partir de ça.

Aujourd'hui ça dit plutôt: tu n'as pas les codes. Tu n'as pas l'argent. Tu n'es pas invitée. Mais regarde quand même, depuis l'extérieur, le nez collé contre la vitre d'un showroom que tu ne franchiras jamais.

Les magazines de mode sont devenus des vitrines de sécurisation pour groupes de luxe. Plus des objets culturels, des supports de branding avec une direction artistique très froide, très consciente d'elle-même, très "regardez comme nous sommes au-dessus du vulgaire désir humain". Et le problème, c'est que la mode sans désir, sans projection, sans incarnation, c'est juste du textile très cher photographié par des gens fatigués dans des studios climatisés à vingt-deux degrés.

Ce qui me rend folle, c'est le paradoxe. Parce que la culture mode, elle, n'a jamais été aussi vivante. Ailleurs. Sur internet. Dans les archives que les gens déterrent à trois heures du matin. Chez les adolescentes qui mélangent du Miu Miu vintage avec un jogging Decathlon avec une justesse que n'importe quelle styliste de magazine paierait cher pour simuler. Chez les femmes de quarante ans qui ressemblent enfin à elles-mêmes après des années à se fringuer pour ressembler à l'idée que les autres se faisaient d'elles. Chez les gens qui s'habillent encore pour raconter quelque chose, pour envoyer un message, pour jouer, pour troubler, pour exister en relief dans un monde qui préférerait les voir lisses.

La mode est vivante. Les magazines de mode sont en train de mourir d'une mort très propre, très bien financée, très bien photographiée.

Et tout le monde fait semblant de ne pas voir que le roi est nu. Ou plutôt que le roi porte un manteau Balenciaga informe à neuf mille huit cents euros présenté comme une réflexion radicale sur le volume, et que personne dans la pièce n'ose dire que ça ressemble surtout à un sac poubelle avec une très bonne attachée de presse.

Je ne veux pas qu'un magazine de mode soit accessible. Le mot m'a toujours fait chié dans ce contexte. Accessible à qui, pour dire quoi? Je veux qu'il soit habité. Qu'il y ait quelqu'un à l'intérieur. Un point de vue. Une obsession. Une femme quelque part dans la chaîne de fabrication qui a regardé ces images et ressenti quelque chose de réel avant de décider de les mettre dans le monde.

Ce n'est pas pareil. Ce n'est vraiment pas pareil.

La couverture avec Vodianova me redonne un peu espoir. Puis je retourne aux pages intérieures et je referme.

Il est 19h30. Je vais me faire un troisième thé.

whiskey in the jar



Vous voyez, malgré mon grand âge, je suis toujours émue quand je découvre une nouvelle photo de Drew Barrymore.

nie pamiętam której nocy

Un peu silencieuse en ce moment.

Pas que je n'ai rien à raconter. J'ai des choses à raconter. J'ai même des opinions très fermes sur plusieurs sujets d'importance variable. Mais je me suis perdue dans l'édition polonaise de Love Is Blind il y a quelques jours et j'ai un peu de mal à remonter à la surface. C'est une de ces séries qui te happe pas parce qu'elle est bonne (elle n'est pas bonne) mais parce qu'elle est exactement calibrée pour court-circuiter toute velléité de faire quoi que ce soit d'utile de sa soirée. Tu regardes un épisode. Puis un autre. Puis à un moment tu réalises qu'il est deux heures du matin, que tu as mangé des chips debout directement dans le sachet et que tu t'es émotionnellement investie dans le parcours sentimental d'une femme prénommée Daria que tu ne connaissais pas il y a quatre heures (bordel, je veux que Daria devienne ma meilleure amie).

Ce qui me fascine dans l'édition polonaise en particulier, c'est que c'est une des rares cultures où j'apprécie à peu près les hommes. Et je dis ça sans ironie particulière. Les mecs polonais dans cette série pleurent. Pas le genre de "une larme virile au coin de l'œil pendant un coucher de soleil" qu'on te vend dans les pubs de parfum. Non. Ils pleurent vraiment. Ils sont assis en face d'une femme qu'ils connaissent depuis douze jours dans un décor en faux marbre et ils laissent partir quelque chose d'authentique sur leur visage sans immédiatement chercher à le remballer, entre deux blagues de bite (ils sont vulgaires en plus d'être sensibles). C'est déroutant, parce qu'au final, même quand ils essaient d'être connard, ça tombe juste à côté. Parce que je sais qu'ils finiront par trouver la femme qui les terrorisera. C'est toujours comme ça. C'en est presque touchant. Je regardais ça avec une espèce d'incrédulité bienveillante, comme si j'avais découvert une espèce animale qu'on me disait éteinte.

Et puis il y a les femmes. Qui veulent toutes, au fond, la même chose. Pas l'amour romantique dans sa version grand spectacle. Juste avoir la putain de paix. Être choisies par quelqu'un qui les regarde vraiment, qui ne leur complique pas l'existence, qui se souvient de ce qu'elles ont dit la semaine dernière. Une robe de mariée. Un homme qui pleure au bout du couloir. La paix.

C'est un désir tellement simple qu'il en devient presque révolutionnaire à l'écran.

Sinon Varsovie, parce que la série se déroule entre autre à Varsovie et que j'ai des opinions là-dessus aussi (on mange bien à Varsovie). Je ne sais pas exactement pourquoi, je n'ai pas creusé la question, mais c'est un fait. En revanche la ville en elle-même est une expérience esthétique assez particulière. Allez à Cracovie. C'est plus joli, il y a de très bons bars, l'architecture ne ressemble pas à un exposé de lycée sur le brutalisme soviétique. Le seul bémol c'est qu'on y mange moins bien. La vie est rarement parfaite sur tous les axes.

Je remonterai à la surface bientôt.

you're born to win

 

C'est pas cool pour Taylor Swift, mais à chaque fois que je vois une photo de Gabriette, je comprends pourquoi Matty Healy s'est barré (parce que je pense que j'aurais très probablement fait la même chose). C'est assez rare de voir ça, avoir une telle signature de gueule. Déjà à l'époque de Nasty Cherry je sentais qu'elle sortait du lot, donc ce n'était qu'une question de temps (au passage, Charli XCX, merci pour la reco, t'as assuré sur ce coup) (avec du recul, je me demande même si elle n'a pas eu l'idée de Brat en juste la regardant).

the city smelled like rain and cigarettes


Il y a un truc qui me fascine et m'inquiète en quantités égales. C'est le nombre de femmes intelligentes, lucides, souvent très drôles, parfois brillantes, qui finissent quand même par atterrir dans des systèmes complètement fumeux dès qu'on leur présente la promesse d'une paix intérieure avec une bonne typographie et trois bougies sur une table en bois brut.

Je ne dis pas ça avec une ironie supérieure. Je dis ça parce que je comprends le mécanisme de l'intérieur.

J'ai lu des articles sur Hannah Murray cette semaine. Oui, LA Cassie dans Skins. L'actrice dont toute la carrière s'est construite sur une espèce de fragilité lumineuse presque constitutive, comme si elle avait été castée une fois pour toutes dans le rôle de la fille qui ne va pas bien mais magnifiquement. Et ce qui m'a frappée dans son histoire, ce n'est pas la dérive elle-même. Ce ne sont pas les d
étails du système mystique ni le folklore de l'emprise lors de son entrée dans une secte. C'est le moment d'avant. Ce moment précis où quelqu'un est tellement vidé psychiquement (et pour Murray, il fallait y ajouter son trouble bipolaire non diagnostiqué) qu'il devient perméable à presque n'importe quelle proposition de sens. Ce moment où chercher et se perdre deviennent la même chose.

Et je pense qu'on ne comprend pas vraiment à quel point notre époque fabrique industriellement ce moment-là.

Il faut qu'on arrête de réserver "l'épuisement" aux cas cliniques. Parce que la fatigue moderne la plus répandue, elle n'a pas de nom. Elle ne figure dans aucun arrêt maladie. Elle ressemble de l'extérieur à une vie normale, voire enviable (agenda rempli, projets en cours, présence sociale visible) et elle ronge quan
d même, en sous-sol, discrètement, avec une patience de termite.

C'est la fatigue de devoir constamment se construire. Se comprendre. S'optimiser. Se réparer. Se réaligner. Guérir son enfant intérieur. Surveiller son cortisol. Boire plus d'eau. Répondre aux messages dans des délais raisonnables. Trouver sa mission de vie. Rester désirable, stable émotionnellement, cultivée, hydratée, productive et vaguement spirituelle. Tout ça simultanément, idéalement en silence, de préférence avec une routine matinale et un journal de gratitude.

Franchement. A ce stade. Rejoindre une secte commence presque à ressembler à de la délégation administrative.

Ce que cette fatigue produit, c'est une porosité. Un état dans lequel les certitudes s'amollissent, les garde-fous s'affaissent, et le besoin d'être enfin compris, vraiment compris, d'un coup, en profondeur, sans avoir à tout réexpliquer depuis le début, devient presque physique. Presque douloureux. Et c'est exactement dans cet interstice-là que certaines propositions trouvent leur prise. Pas par hasard. Par design.

Le truc qui m'énerve dans la façon dont on parle d'emprise, c'est l'image implicite de la personne qui tombe dedans. On imagine quelqu'un de naïf. Peu armé. Facilement manipulable. Comme si la lucidité était un vaccin et l'intelligence une armure.

Ce n'est pas ce que les faits montrent. Du tout.

Les gens les plus vulnérables à ces systèmes sont souvent exactement l'inverse: sensibles, imaginatifs, très perméables au monde. Des gens qui ressentent beaucoup, trop, parfois, et qui cherchent une structure capable de contenir le bruit. Pas parce qu'ils sont faibles. Parce qu'ils ont passé des années à tout percevoir, à tout absorber, sans filet.

Il y a quelque chose de particulier aussi dans les personnalités artistiques. Etre créatif, c'est souvent passer sa vie à ouvrir des portes mentales sans savoir comment les refermer derrière soi. Observer énormément. Ressentir énormément. Trouver des connexions là où d'autres voient du bruit blanc. A force, les frontières deviennent molles. Floues. Tu peux finir par confondre intuition, désir, projection, croyance et vérité dans une immense soupe psychique aromatisée au palo santo. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est une façon d'être au monde qui a des forces réelles, et des angles morts très précis.

Il y a un détail qui éclaire tout le reste. Murray elle-même a décrit sa vie d'actrice comme un hamster wheel, cette roue sur laquelle tu cours sans jamais vraiment avancer. Etre choisie pour un rôle te fait te sentir incroyablement spéciale, dit-elle. Mais ça dure le temps du projet. Et après, retour à zéro. Retour à l'attente. Retour à la question. Où est la chose qui va me faire sentir spéciale pour toujours? C'est une phrase qui résonne bien au-delà du milieu du cinéma. Mais dans ce milieu-là, elle a une brutalité particulière. Tu passes ta vie à être choisie ou pas choisie, visible ou invisible, en tournage ou en suspens, sans jamais vraiment construire quelque chose qui t'appartient. Même avec le succès, même avec les rôles, ne elle trouvait pas ce sentiment de valeur et d'accomplissement qui tenait dans la durée. L'actrice est peut-être le seul métier où l'on peut être au sommet et se sentir fondamentalement précaire en même temps.


Il se passe quelque chose d'assez logique, en réalité. Qu'on regarde bien. Pendant des siècles, la plupart des gens vivaient dans des structures imposées. Religion, famille élargie, village, traditions stables, rôles sociaux définis. Ces structures étaient souvent oppressives. Parfois violentes. Etouffantes. Mais elles avaient une fonction qu'on sous-estime massivement. Elles produisaient du sens automatiquement. Tu n'avais pas à fabriquer la cohérence de ta propre existence. Elle était fournie, clé en main, avec mode d'emploi, calendrier liturgique et communauté intégrée. La question "pourquoi je souffre" avait toujours une réponse prête à l'emploi. Parfois absurde. Mais une réponse quand même.

Aujourd'hui, une grande partie des individus passent leur temps à essayer de construire ce sens artisanalement. Avec des podcasts, des livres de développement personnel, des fils TikTok de neuroscience vulgarisée, des phases lunaires, des théories sur l'attachement anxieux-évitant et des retraites de silence au Portugal avec vue sur l'océan. On n'est pas devenus plus fous collectivement. On est devenus plus seuls avec nos cerveaux. Et nos cerveaux, sans récit extérieur pour les cadrer, s'emballent.

Evidemment qu'à un moment certains décrochent, et évidemment que l'offre s'est adaptée. Personne ne veut aujourd'hui qu'on lui dise "obéis" ou "crois sans questionner". Il faut que l'emprise ressemble à une retraite bien-être en Toscane. Draps en lin lavé. Femme magnifique qui parle doucement de vibrations après t'avoir servi un thé adaptogène à dix-huit euros. Suffisamment de vocabulaire pseudo-scientifique pour passer le filtre du cortex préfrontal. Le packaging a radicalement changé. La mécanique, non. C'est toujours la même proposition fondamentale: donne-moi ton autonomie, je te rends du sens.

Le cerveau humain préfèrera toujours une mauvaise explication cohérente à une bonne explication incomplète. C'est pas une opinion, c'est presque une loi de fonctionnement.

La réalité pure est épuisante à habiter. Elle est fragmentée, contradictoire, pleine de zones grises, de causalités floues, de souffrances sans responsable identifiable. Les systèmes délirants mais organisés offrent quelque chose que la réalité propose presque jamais. Une narration totale. Voilà pourquoi tu souffres. Voilà qui en est responsable. Voilà ce que tu dois faire. Voilà où tu vas si tu suis ces étapes. C'est presque reposant. C'est terriblement séduisant.

Et c'est d'autant plus efficace quand cette narration arrive portée par quelqu'un qui te regarde vraiment. Qui te voit. Qui nomme des choses que tu avais pas réussi à formuler toi-même. Il y a une intimité dans ce type de rencontre qui peut être absolument bouleversante quand tu viens d'une longue période de non-visibilité. D'une longue période à exister sans être vraiment reflétée par personne.

Etre vue. Etre nommée. Etre expliquée à toi-même. C'est un besoin humain fondamental. Et c'est le point d'entrée de presque tous ces systèmes.

Ce qui me touche dans l'histoire de Hannah Murray. Ce n'est pas la chute. C'est pas le système.

C'est le besoin initial. Cette envie, que je pense beaucoup de gens connaissent sans jamais la formuler clairement, d'être enfin réparée. Cette sensation d'être fondamentalement trop complexe pour être vraiment comprise, trop abîmée pour être aimée sans conditions, trop fatiguée pour continuer à porter tout ça seule sans carte, sans boussole, sans personne qui sache lire le territoire.

Il y a quelque chose de profondément triste dans le fait de chercher à ce point une sortie de soi-même. Et quelque chose de profondément humain aussi. Peut-être même quelque chose d'inévitable, par périodes. Personne est vraiment à l'abri. Pas les intelligents, pas les lucides, pas ceux qui ont lu les bons livres et qui connaissent le nom des biais cognitifs. Parce que la vulnérabilité, elle n'attend pas qu'on soit préparé. Elle arrive dans un creux. Dans une période de fatigue prolongée. Dans un vide affectif qu'on ne savait même pas qu'on avait.

Et c'est là que quelqu'un arrive avec une carte complète du monde.

Le cerveau adore les cartes complètes.

Même quand elles sentent légèrement l'encens et la catastrophe.