Je suis un peu comme Carrie Bradshaw, dans le sens où
quand j’ai besoin de me nourrir vraiment, j’achète des magazines de mode. Pas
pour les conseils. Pas pour les dix façons de porter le trench cette
saison écrits par une stagiaire épuisée qui gagne 800 euros net à
Paris. Pour les images. Pour le papier glacé. Pour l’impression fugace que
quelque part des gens réfléchissent sérieusement à l’épaisseur d’une manche
comme si c’était une question de vie ou de mort, et que peut-être, à leur
échelle, ça l’est.
C’est ma drogue propre. Ma façon socialement acceptable de disparaître.
On revient toujours aux choses qu’on aime. A la base. Je disais ça l’autre jour
avec l’air très sage de quelqu’un qui a traversé des trucs et qui en est
revenue avec une philosophie. En réalité je venais de finir un Vogue en
mangeant des chips au vinaigre debout au-dessus de l’évier. La sagesse se loge
où elle peut.
Mon ambition d’adulte quand j’étais môme: conductrice de camion Coca Cola le
jour, bosser sur les défilés le week-end. Pas styliste. Pas rédactrice. Pas un
de ces titres en anglais qu’on met sur LinkedIn pour déguiser le fait qu’on
fait des PowerPoints. Je voulais la logistique. Les coulisses. Le clipboard. Le
talkie-walkie. Crier des trucs que les gens importants exécutent.
Le camion c’était pareil. Arriver. Ouvrir. Décharger. Repartir. Une route et
dix-huit tonnes et personne pour me demander comment je me sens. C’était ma
définition de la liberté à sept ans et franchement avec le recul c’était pas si
con.
Autant vous dire que j’espère ne jamais me retrouver face à cette gamine parce
que la conversation va être difficile.
Je la vois débarquer. Couettes, baskets trop grandes, regard qui ne sait pas
encore faire semblant. Elle dit: "alors. Le camion Coca Cola".
Et moi je suis là avec mes genoux qui craquent le matin, un compte bancaire qui
a l’humour d’un huissier, et une vie qui ressemble à rien de ce qui était
prévu. Pas de camion. Pas de défilé. Pas de talkie-walkie. Juste moi, mes
magazines, et une accumulation de micro-renoncements auxquels j’ai trouvé des
noms présentables au fur et à mesure.
Parce que c’est ça la vraie arnaque de l’âge adulte, personne te dit que tu vas
pas abandonner tes rêves un grand matin en claquant une porte. Tu les
abandonnes par flemme administrative. Par manque de thunes. Par une série de
petits pas maintenant qui finissent par former un mur. Et un jour tu te
retournes et le mur est là et t’as même pas eu la décence de te battre contre
quelque chose de dramatique. T’as juste procrastiné ta propre vie jusqu’à ce qu’elle
ressemble à un projet qu’on reporte.
Je lui dirais pas ça. Je lui dirais rien. Je refermerais mon magazine et je
changerais de sujet.
Ce qui tient encore, les images, le papier, ce truc indéfinissable que la mode
fait à mon cerveau depuis que j’ai l’âge de regarder, c’est pas de la
nostalgie. C’est juste la preuve que quelque chose a survécu à tout le reste.
Au naufrage ordinaire. Aux années où j’ai fait des trucs raisonnables pour des
raisons raisonnables et où j’ai appelé ça grandir.
Survivre à sa propre médiocrité c’est pas glorieux. Mais c’est quelque chose.
Elle peut garder le camion. Moi j’ai mes magazines. Et pour l’instant c’est
suffisant pour pas foutre le feu à quoi que ce soit.
En attendant, je vais m’ouvrir ce pot de glace et en bouffer jusqu’à m’en faire
péter le bide. Comme ma besta Flo (Polly,
j’espère que tu es rassurée).
Il m’arrive de penser que Jane Campion et Kelly Reichardt
travaillent dans une zone que beaucoup préfèrent contourner: celle où il ne se
passe rien d’exploitable. Pas d’événement majeur, pas de bascule spectaculaire,
pas de grande scène cathartique prête à être citée. Juste des corps dans un
paysage, des pensées qui ne trouvent pas toujours leur formulation, des désirs
qui ne débouchent sur aucune victoire claire.
Je ne regarde pas Jane Campion et Kelly Reichardt pour apprendre quoi que ce
soit. Je les regarde pour vérifier une intuition. Tout ne mérite pas d’être
dramatisé.
Elles me rappellent qu’une vie peut être dense sans être bruyante. Qu’une
décision peut être irréversible sans être théâtrale. Que le désir n’a pas
besoin d’être romantisé pour être dangereux.
Vous voyez, si j’étais réalisatrice, je voudrais être de cette trempe là. Ce
qui m’intéresse chez elles, ce n’est pas “la place des femmes dans le cinéma”.
C’est leur manière de filmer le pouvoir sans le nommer. Le pouvoir minuscule.
Celui qu’on exerce en se taisant. En restant. En ne cédant pas. En laissant l’autre
parler jusqu’à ce qu’il se révèle tout seul.
Elles filment des rapports de force qui ne ressemblent pas à des rapports de
force. Personne ne lève la voix. Personne ne prononce de grande phrase
définitive. Et pourtant tout se joue là, dans une posture, dans un regard trop
long, dans une phrase anodine qui contient une menace polie.
Il y a chez Campion quelque chose d’organique, presque embarrassant. Le désir n’est
jamais propre. Il est tordu, déplacé, mal orienté. Il ne rend pas les gens plus
beaux. Il les rend plus nus que prévu. Reichardt, elle, travaille autrement.
Elle installe les êtres dans un espace qui les dépasse et elle attend. Elle ne
les pousse pas à agir. Elle les laisse se mesurer au vide. Et parfois ils ne
font rien. Et c’est précisément ce rien qui devient révélateur.
Je crois que ce que j’aime, c’est qu’elles ne fabriquent pas de trajectoire.
Elles observent des états. Des états prolongés. Une tension qui ne cherche pas
à se résoudre. Comme si la résolution était une facilité.
Le monde adore les récits où l’on dépasse quelque chose. Elles semblent dire:
et si on ne dépassait rien? Et si on restait avec l’inconfort? Et si la
lucidité n’amenait pas forcément la paix?
Ce n’est pas un cinéma qui console. Ce n’est pas non plus un cinéma qui accuse.
Il est beaucoup plus dérangeant que ça. Il ne prend pas position à notre place.
Il ne nous dit pas qui aimer. Il ne nous dit pas qui condamner. Il nous laisse
face à des êtres complexes, et il ne simplifie rien.
Peut-être que mon attachement vient de là. Je me méfie des récits trop bien
construits. Des personnages qui apprennent la bonne leçon au bon moment. Des
arcs narratifs qui ressemblent à des tutoriels de développement personnel.
Campion et Reichardt ne réparent pas leurs personnages. Elles les laissent avec
leurs angles morts.
Je pense que quelque part, elles me rassurent.




























