are you crazy my dear?


Je viens d'écouter une interview de Joy Sorman sur le processus d'écriture de son nouveau livre, La Vie brute, et je sens venir le moment où je vais encore acheter un bouquin alors que j'en ai déjà une pile qui me fixe avec un mépris pas possible. La Vie brute raconte donc l'année que Sorman a passée auprès d'Irène Gérard, une artiste dite « brute », recluse dans les Ardennes. Forcément, ça m'intéresse. J'ai toujours eu un truc avec l'art brut, son histoire, ses artistes, et surtout cette zone bizarre où l'art croise la folie, la psychiatrie et la marginalité. D'ailleurs, avant d'aller plus loin, j'en ajoute une pour mes non-Parisiens: si vous passez par la capitale, allez à la Halle Saint Pierre. C'est le meilleur endroit pour se rappeler que l'histoire de l'art est aussi pleine de gens qui n'ont jamais demandé à y entrer. L'histoire, d'ailleurs, est complètement folle (sans mauvais jeu de mots). Bien avant que Dubuffet ne baptise tout ça art brut en 1945, des psychiatres traînaient déjà autour des productions de leurs patients. Walter Morgenthaler avait épluché l'œuvre d'Adolf Wölfli, interné à la clinique de la Waldau. Hans Prinzhorn, lui, avait monté une collection monstre de travaux de patients psychiatriques avant de sortir, en 1922, Expressions de la folie. Et Dubuffet est allé fouiller les hôpitaux psychiatriques suisses, à la recherche de ce qui se fabriquait complètement en dehors du monde de l'art.

Ce qui me fascine, c'est ce basculement. Pendant des décennies, ces dessins, ces peintures, ces sculptures ont été regardés comme des symptômes. On voyait la folie avant de voir l'œuvre. Et puis quelqu'un a regardé autrement, et ce qui traînait dans les chambres et les ateliers d'hôpitaux psychiatriques a commencé à migrer vers les musées. La création est sortie de l'asile pour finir, doucement, sous vitrine. Il y a un truc assez comique à voir l'institution artistique venir récupérer dans ses collections exactement ce qui avait été fabriqué pour lui échapper.

Bon, après, il faut se méfier du fantasme génie = fou (et inversement), sans doute l'idée la plus fatigante de toute l'histoire de l'art. Mais ce moment où on ne sait plus trop ce qu'on regarde (une œuvre, un symptôme, une obsession, une nécessité) ça, ça me passionne. Et surtout, qui a décidé qu'il fallait trancher? C'est sans doute pour ça que La Vie brute m'attire. Sorman n'a pas l'air de raconter juste une artiste et ce qu'elle fabrique, elle essaie de comprendre ce que ça fait, d'être en face de quelqu'un qui ne tourne pas tout à fait avec les mêmes codes que nous. Ça me paraît nettement plus intéressant que le sempiternel fantasme de l'artiste hors norme. Parce qu'au fond, l'art brut parle peut-être moins de ceux qui sont dehors que de notre obsession, à nous, à savoir où poser la frontière.

Et puis j'aime bien l'idée d'un art qui n'a pas reçu le mémo.

but i'm a star

 

J'ai passé ma journée de télétravail à regarder mes films d'amour favoris, à savoir le saint tryptique She Came To Me, Watching Detectives et Safety Not Guaranteed donc il est tout à fait normal qu'à 17h25, je me branche sur X car trop d'amour, c'est absolument inhumain, il me faut du sang et Mia Goth qui hurle, hache à la main.

Moment douceur, en somme. J'aime mon moi qui se branche sur des films à regarder. Je crois que ça n'est pas tellement les films en eux-mêmes, qui me réconfortent, mais le fait de regarder des histoires, dans un contexte spécifique: un fauteuil confortable, une glace au yahourt et des chips. Il y a quelque chose de très enfantin là-dedans. Je suis assez primaire quand il s'agit de cinéma. Je n'ai pas besoin que ça m'ouvre les yeux sur quoi que ce soit. Ce qui me suffit, c'est juste de rire ou de pleurer. Il faut que ça me procure quelque chose, que je le sente avant de le formaliser. Le contenu avant le contenant. Et dieu seul sait que j'aime une belle image (et Mia Goth maculée de sang).

Le fauteuil est cramé à l'endroit exact où je pose mes fesses, on appelle ça de la patine, moi j'appelle ça un pacte. La glace fond dans le pot, personne ne pleure pour elle. Je regarde des histoires d'amour comme d'autres font une cure thermale: allongée, muette, en attendant que le sentiment remonte à la surface tout seul.

Trois films, zéro culture, une thèse jamais écrite sur pourquoi le mec de Watching the Detectives ressemble à mon ex qui collectionnait les vinyles sans platine. Je ne suis pas venue chercher du sens, le sens peut aller se rhabiller, moi je veux juste choper un sentiment au vol et le regarder mourir en direct, façon puceron sous loupe un jour d'été.

Et à 17h25 pile, sonnerie d'usine, je repose la cuillère et je vais chercher Mia Goth, parce que trois love stories d'affilée sans un minimum de tronçonneuse, ça déséquilibre l'organisme. C'est pas de la violence, c'est de l'hygiène.