Munissez-vous de guimauve, de roses rouges et de bougies Yankee Candle. De mon côté, il y a un cendrier qui déborde et une série de questions que je n’ai plus envie de faire taire.
Depuis quelque temps, je fais un bilan. Pas celui, un peu théâtral, qu’on fait à vingt ans pour donner une forme à sa souffrance. Un bilan plus calme, plus précis, sans le filtre romantique qu’on applique souvent a posteriori pour rendre certaines histoires supportables. Je regarde les choses comme elles ont été. Les élans, les ratés, les moments de présence réelle et ceux, plus nombreux qu’on ne voudrait l’admettre, où l’on reste sans être vraiment là.
Et ce qui revient, avec une régularité presque mécanique, c’est ça. Je suis une excellente amie. Loyale, disponible, capable de soutenir quelqu’un sans compter. Mais une compagne, au sens classique du terme, au sens attendu, celui qui mène quelque part de défini, je ne suis pas certaine de l’avoir jamais été. Ni même d’avoir réellement cherché à l’être.
C’est là que le malentendu commence. Parce que, de l’extérieur, je coche suffisamment de cases pour que l’histoire paraisse crédible. Pendant longtemps, j’ai cru que cela suffisait. Qu’en réunissant les bons éléments, attention, humour, stabilité relative, quelque chose finirait par tenir. Comme si l’amour relevait d’une logique d’assemblage. Or, ce n’était pas tant une tentative sincère qu’une forme d’adhésion à un scénario que je n’avais jamais vraiment interrogé.
Ce scénario, je l’ai pourtant toujours tenu à distance. Très tôt, sans fracas, sans revendication particulière, certaines choses ne faisaient simplement pas partie de ce que j’imaginais pour moi. Le mariage, les enfants biologiques, une trajectoire linéaire. Ce n’était ni une posture ni une réaction. Plutôt une forme de cohérence interne, stable dans le temps, construite à partir de ce que j’observais autour de moi.
Et puis il y a eu une rupture qui n’en était pas une. Pas une séparation, pas une fin progressive. Une disparition. Un accident. Quelqu’un que j’aimais vraiment, d’une manière que je n’ai comprise que trop tard. Quelque chose de vivant, justement. Quelque chose que je n’ai pas su chérir à la hauteur de ce que c’était. Et qui s’est arrêté net, sans négociation possible, sans seconde tentative.
La mort a cette brutalité-là. Elle ne laisse aucune place à la réécriture. Elle fige les choses dans leur état imparfait. Elle enlève toute illusion de contrôle. Et surtout, elle rend très difficile de croire encore que la durée, à elle seule, aurait une valeur.
Après ça, certaines évidences ne tiennent plus. L’idée qu’il faudrait préserver à tout prix, tenir coûte que coûte, faire durer même quand l’élan n’est plus là, me paraît plus fragile qu’avant. J’ai vu ce que c’était, quelque chose qui s’arrête sans prévenir. Et ça laisse une trace particulière. Pas seulement du manque. Une forme de lucidité un peu sèche.
Alors oui, j’ai observé aussi les autres. Des couples qui ne se détestent pas vraiment, mais qui avancent par inertie. Des vies partagées qui tiennent davantage par habitude que par désir. Rien de spectaculaire, rien de franchement malheureux. Et c’est peut-être ce qui est le plus troublant. Cette manière de continuer sans se demander si l’élan est toujours là. Comme si la durée suffisait à justifier la présence.
Je ne crois pas que l’amour soit une destination. Ni un contrat qu’il faudrait honorer coûte que coûte. Je le vois plutôt comme une suite de rencontres qui déplacent, qui obligent à se regarder autrement, qui laissent une trace. Pas nécessairement heureuse, mais signifiante. La différence, pour moi, est là. Être transformée plutôt que retenue.
Cela ne signifie pas que tout m’est indifférent. Ni que je sois imperméable à l’attachement, à la peur de perdre, ou même, parfois, à l’envie très simple que quelque chose dure. Mais je me méfie de ce qui dure uniquement parce qu’on a décidé que cela devait durer. De ce glissement discret entre choix et contrainte, entre engagement et renoncement à soi.
On m’a déjà dit que c’était une forme d’immaturité. Je n’en suis plus si sûre. Il me semble au contraire qu’il faut une certaine lucidité pour reconnaître qu’une décision prise à un moment donné ne devrait pas engager toute une vie si elle ne correspond plus à ce que l’on est devenu. La cohérence n’est pas la rigidité. Et rester n’est pas toujours une preuve de profondeur.
S’accrocher à quelque chose qui ne tient plus a souvent plus à voir avec la peur qu’avec l’amour. Peur du vide, peur de recommencer, peur de se retrouver seul face à soi-même sans structure. C’est compréhensible. Mais ce n’est pas, à mes yeux, une base suffisante.
Ce que je cherche, si cela existe, est plus simple et plus exigeant à la fois. Quelque chose de vivant. Une présence qui ne repose pas uniquement sur un cadre, mais sur un choix renouvelé. Non pas fuir, mais choisir. Non pas rester par défaut, mais parce que cela a encore du sens.
Je sais que pour certains, ce sens passe par une construction classique, un foyer, une continuité. Et je n’ai rien à opposer à cela. Simplement, ce n’est pas la forme que cela prend pour moi. Et il m’a fallu du temps pour cesser de considérer cette différence comme un problème à corriger.
L’amour que je conçois aujourd’hui n’est pas celui qui tient parce qu’il est sécurisé. C’est celui qui tient parce qu’il mérite, chaque jour, de continuer à exister. Sans garantie. Sans automatisme. Ou pas du tout.
attention. ce post est pour les lovers.
don't make me dream about you

Je ne sais plus qui disait ça, mais je suis d'accord, je voudrais bien avoir un matelas à mémoire de forme Dua Lipa.
Il a attendu plus de vingt ans.
Le truc avec les crooners c'est qu'on se fout de la gueule des femmes qui les écoutent. Les femmes qui ont un chanteur à elles, une voix qui leur fait un truc quelque part, qu'elles écoutent un soir de semaine en se sentant très mystérieuses. Je les ai regardées longtemps avec cette condescendance tranquille de quelqu'un qui est absolument certain de ne jamais tomber dans ce panneau-là. Ma mère et les autres avec leurs chanteurs amoureux à la con.
Bah voilà.
Ce que je n'avais pas compris petite devant ce clip, ce que j'ai mis vingt ans à formuler, c'est que Chris Isaak ne fait pas de la musique romantique. Il fait de la musique sur ce que le désir fait aux gens. Ce n'est pas la même chose. Le romantisme console. Lui, il ne console pas. Il décrit. Et il décrit avec une précision qui fait mal parce que c'est exactement ça, exactement cette façon qu'ont les choses de nous échapper au moment où on croit les tenir.
Wicked Game n'est pas une chanson d'amour. C'est une chanson sur quelqu'un qui sait très bien ce qui va se passer et qui y va quand même. Ce monde is only gonna break your heart. Il te prévient. Il le dit dès le début. Et t'y vas quand même parce que c'est ça ou rien et que rien c'est pire.
A dix ans je ne savais pas mettre des mots dessus. Mais quelque chose dans ce clip, dans cette plage, dans Helena Christensen et dans la façon dont il la regardait comme si elle était à la fois la meilleure et la pire chose qui lui soit arrivée, quelque chose a dit oui. Ça. Je voulais comprendre ce que c'était.
J'ai mis plus de vingt ans mais j'ai compris.
pretty girls don't cry they know exactly what they want
Vous remarquerez que ce blog prend des allures de vacances. Je remarque aussi. Mon cerveau essaie de me dire un truc et pour une fois je l'écoute au lieu de lui répondre oui mais.
Je crois que j'ai appris à apprivoiser le dimanche. À le rendre vraiment calme, vraiment reposant, pas juste moins pire que lundi. Je ne sais plus ce que ça fait de stresser d'avance pour la semaine qui arrive, de ruminer une connerie hypothétique un dimanche après-midi comme si c'était un sport de haut niveau. C'est parti. Je sais pas où, je pose pas de questions.
J'alterne entre Laura Nyro et Chris Isaak, et je pense à aller voir Marty Supreme demain. Pas parce qu'il FAUT le voir. Juste parce que j'en ai envie, ce qui est une distinction qui mérite d'être célébrée. Parce que Timothée Chalamet nous a un peu pris en otage de ce côté-là, il faut le dire. Je ne me vois pas ne pas aller voir un de ses films. Passage obligé comme une première cuite ou un chagrin d'amour, t'as pas vraiment le choix, ça fait partie du parcours. On pourrait le filmer en train de réciter l'annuaire téléphonique et on achèterait quand même sa place en avance. Et ses cheveux. Ses cheveux, sérieusement. Quel petit con. Je veux dire ça avec tout l'amour du monde mais quel petit con.
sunday yoga trip
A chaque fois que je vois Dua Lipa, je respire le calme et
la sérénité. Vraiment. Il y a quelque chose de presque religieux dans sa façon
d’exister, comme si elle avait réglé un truc que le reste de l’humanité n’a pas
encore compris. Elle dégage cette paix intérieure que d’autres cherchent
pendant vingt ans de thérapie et trois retraites de méditation au Costa Rica.
Si elle monte une secte, je la suis. Je signe, je donne mes économies, je
recrute des membres. Je suis prête.
Dimanche douceur. Je viens juste de me réveiller. J’avais oublié de fermer les
volets en allant me coucher, ce qui est soit une erreur soit la meilleure
décision que j’aie prise cette semaine, le jury délibère encore. C’est donc
avec un grand soleil plein la figure et un ciel d’un bleu indécent que je me
suis extirpée du lit, les yeux plissés comme quelqu’un qui sort d’un bunker
après trois semaines.
Aucune idée du programme du jour. C’est le truc avec le dimanche quand il se
passe bien, il n’a pas de forme définie, il ressemble à de l’eau tiède dans une
bonne baignoire. Peut-être quelques étirements. Peut-être une bière en faisant
lesdits étirements parce que personne ne fait les règles ici et que la
combinaison est sous-estimée par la communauté médicale. Peut-être rien du
tout, ce qui est aussi une activité à part entière et qui mériterait d’être
mieux reconnue comme telle.
On verra bien. C’est ça le dimanche réussi. On verra bien.
le club du cringe

La Lune Mauve a écrit un truc qui m’a touchée. Elle a repris
une expression que j’avais balancée en commentaire chez Frankie, le club du
cringe, et elle en a fait un article entier sur pourquoi on blogue encore en
2026, pourquoi c’est un acte politique, pourquoi la netstalgie c’est peut-être
une fausse piste et le présent une meilleure idée. Et en la lisant j’ai eu
exactement ce truc que le web indépendant est le seul endroit à produire encore:
l’envie de répondre. Pas dans une boîte de commentaires de 280 caractères.
Vraiment répondre. Prendre la place qu’il faut, développer, contredire un peu,
prolonger.
Parce que je vais te dire ce que c’est vraiment, un blog en 2026. C’est de la
désobéissance civile en Courrier New.
On vit dans un monde où l’expression personnelle est devenue une industrie
extractive. Tu ne postes pas, tu produis. Tu ne partages pas, tu t’optimises.
Chaque pensée qui sort de ta tête doit être formatée, découpée en morceaux
digestibles, collée sous un son qui tourne en boucle depuis trois semaines, et
soumise à un algorithme qui te donne une note sans te le dire. Ton existence en
ligne est une petite entreprise et tu n’as même pas eu le choix d’y investir. C’est
arrivé progressivement, confortablement, comme toutes les choses vraiment
mauvaises pour toi.
Le blog c’est le chemin inverse. C’est revenir à la lumière tout doucement,
comme quand tu sors d’une salle de cinéma en plein après-midi et que tu as
besoin de deux minutes pour te rappeler que le monde extérieur existe encore.
Tu écris. Tu publies. Tu vas lire dans un café ou promener ton chien ou faire
autre chose d’incarné et de réel. Et ta page continue d’exister sans toi,
tranquillement, sans rien demander, comme une petite lumière allumée dans une
pièce vide que les gens trouvent parce qu’ils cherchaient exactement cette
lumière-là sans savoir qu’elle existait.
Ce que j’aime dans ce format, c’est qu’il appelle une communauté qui n’a rien à
vendre. Des gens qui débarquent avec leurs névroses, leurs obsessions, leurs
références qui n’intéressent peut-être que neuf personnes sur terre, et qui les
posent là sans stratégie de contenu ni calendrier éditorial ni notion de
visibilité organique. On est le Skyblog pour adultes en manque de temps perdu.
On a gardé l’énergie des forums de 2003, cette époque glorieuse où on débattait
pendant quarante pages de si Radiohead avait trahi ses fans avec Kid A, et on l’a
mise dans quelque chose de plus lent, de plus construit, de plus assumé.
Ce n’est pas non plus une question de nostalgie. Ce n’est pas parce que c’était
mieux avant. C’est parce que certaines formes résistent mieux que d’autres au
passage du temps, comme une bonne veste en cuir ou un disque de Patti Smith. Le
texte long, le texte qui respire, qui prend le temps de développer une idée
jusqu’au bout sans se demander si les trois premières secondes vont accrocher,
c’est une forme qui tient. Et il y a quelque chose de profondément reposant
dans ce truc-là, dans le fait de lire quelqu’un qui n’est pas en train de
courir après quoi que ce soit.
Je pense souvent à ma page qui zone sur un écran à New York pendant que je
dors. Quelqu’un en Finlande qui a trouvé mon choix de photo chaotiquement
esthétique et qui est resté cinq minutes de plus que prévu. Encore une autre
personne dans le métro à Moscou un mardi matin qui lit un de mes textes et qui
sourit sans que je le sache jamais. C’est ça qui me nourrit, cette communion
bancale et silencieuse entre des inconnus qui ont décidé que le texte valait
encore quelque chose. Il n’y a pas de validation chiffrée, pas de notif qui
vibre toutes les trente secondes pour te rappeler que tu existes. Juste des
gens, quelque part, qui lisent.
Et puis il y a le truc du temps. Le blog résiste à la vitesse, et c’est presque
révolutionnaire dit comme ça mais c’est strictement vrai. Les réseaux t’ont
câblé pour la panique informationnelle. Tu dois connaître le dernier coup tordu
de Trump avant que ton matcha soit froid. Tu dois avoir une opinion sur tout en
temps réel ou tu es dépassée, inexistante. Le défilement infini c’est un tapis
roulant dans un aéroport, tu ne peux pas t’arrêter sans gêner tout le monde et
sans avoir l’air d’une personne avec un problème. Ici je m’arrête quand je
veux. Je publie quand j’ai quelque chose à dire. Je me mets à disposition le
temps d’un texte, comme on poserait un livre sur une table de café en partant,
à disposition de la prochaine personne qui passe, et ensuite je vais vaquer à
autre chose.
Reprendre un blog c’est reprendre du territoire. Décider qu’un coin d’internet
te ressemble vraiment, qu’il a une voix reconnaissable, une cohérence, une
trace compacte et têtue qui existera encore dans dix ans si tu as payé ton
hébergement. Ce n’est pas de la visibilité. Ce n’est pas de la présence de
marque. C’est juste une présence, tout court. Une façon de dire je suis là, j’ai
des trucs à dire, je choisis comment et quand je les dis, et si ça t’intéresse
tu sais où me trouver.
Le club du cringe a une table au fond. Vous pouvez venir sans réservation.
you will be missed
Il a suffi d’un simple texto. Loana est morte. Annoncé comme ça, sèchement, comme si c’était une des nôtres. Et dans un sens, c’était
ça. Hier j’étais attablée à la terrasse d’un café, ou peut-être affalée sur mon
canapé devant un énième film de merde produit par Amazon Prime, et le monde
continuait de tourner comme si rien, et en même temps quelque chose s’était
effondré discrètement quelque part.
On a perdu une amie. Enfin, c’est comme ça que ça s’est senti. Une amie qu’on n’avait
jamais rencontré, qu’on ne rencontrerait jamais, mais une amie quand même dans
le sens où on la portait quelque part, dans un coin de la tête, avec cette
vigilance sourde et permanente qu’on a pour les gens fragiles qu’on aime. Tu
sais, ce souffle qu’on retient quand quelqu’un s’approche un peu trop près du
bord. On le retenait souvent, pour elle. Trop souvent.
Elle était cette figure un peu énigmatique qui revenait puis repartait à sa
guise, comme une comète avec de mauvaises nouvelles. Elle pétait des câbles,
disparaissait, et puis un jour t’avais un vocal, enfouie dans les larmes,
"j’ai encore merdé, je suis désolée", et tu t’en voulais de pas
pouvoir faire quelque chose, de pas pouvoir tendre la main à travers l’écran et
lui dire mais non, mais arrête, mais t’as rien à te pardonner à nous. Et puis
le cycle recommençait. Et on regardait, impuissantes, comme toujours.
J’ai mis du temps à écrire cette note. C’est con parce qu’on ne la connaissait
pas, pas vraiment, pas dans le sens où ça compterait légalement ou socialement.
On n’avait pas son numéro. On ne s’est jamais croisées dans une rue, dans un
bar, nulle part. Elle était trop loin pour qu’on lui dise qu’on l’aimait quand
même. Et c’est ça qui reste coincé dans la gorge comme quelque chose qu’on peut
plus avaler ni recracher. L’amour sans adresse. L’inquiétude sans destinataire.
Le deuil sans légitimité officielle, parce que le monde t’expliquera volontiers
que tu n’as pas le droit d’être dévastée pour quelqu’un que t’as jamais touché.
Quand je regarde une de ses photos, j’ai toujours eu cette envie étrange de
pleurer et de vouloir la prendre dans les bras. Pas par pitié. Par
reconnaissance, peut-être. Par colère, sûrement. Parce que cette fille était
là, entière, lumineuse, et le monde a décidé très tôt qu’elle servirait à
quelque chose de précis et de jetable. On l’a regardée vivre dans une maison en
verre pendant des semaines. On a regardé ses larmes, ses rires, son corps, ses
doutes. On a tout pris. Et quand l’émission s’est terminée, on l’a reposée
quelque part et on a continué.
Personne ne mérite ça. Personne ne mérite de payer la gloire aussi cher. Et
Loana, elle a payé cash, en billets de souffrance, pendant des années, sous les
yeux de tout le monde, souvent avec le monde qui regardait et ricanait au lieu
de s’alarmer. C’est ça l’injustice que j’arrive pas à digérer et que je
rajouterai au tableau avec les autres, le grand tableau mural de toutes les
choses qui démontrent que la société est fondamentalement tordue et cruelle
avec certains et indéfiniment indulgente avec d’autres.
Paris Hilton et d’autres de sa caste, eux, ils peuvent déambuler dans une station-service,
s’amuser à jouer aux pauvres. Tourner une émission de télé-réalité sur sa
propre vie, et puis écrire un livre, lancer une marque, réinventer son image en
survivant. Ca, le monde applaudit.
Mais les gens d’en bas, eux, c’est différent. Un nom, une faible lumière de
projecteur, un peu de thunes et tout s’écroule. Parce que personne t’a appris à
tenir debout sous le soleil. Parce que personne t’a dit que la célébrité sans
structure c’est un cadeau piégé. Parce que le monde t’a regardé briller
exactement le temps que ça l’arrange, et après il a zappé. Et toi t’es resté là, dans le silence d’après, à essayer de comprendre ce que t’étais censé faire avec les débris.
Loana, elle était de ceux-là. Arrivée de nulle part, propulsée partout, puis
lâchée dans le vide avec un sourire et une caméra qui s’éteint. Ce qui s’est
passé après, on le sait. On l’a regardé se passer en direct, par bribes, par
éclats médiatiques, par retours fracassants et nouvelles disparitions. Et à
chaque fois on espérait que cette fois serait différente.
Repose-toi, enfin.
it’s about the passion to make art even when you don’t make it
Bootsy Holler débarque à Seattle en 1992 avec ce que tout le monde a à 23 ans: rien de solide, une intuition, et l’envie désespérée de trouver des gens qui lui ressemblent. Ce qu’elle trouve, c’est une scène. Pas la scène, celle-là était déjà en train de s’évaporer en fumée de cigarette et en mythe MTV. Layne Staley décède un peu après son arrivée. Nirvana joue dans des arènes. Le mot grunge existe maintenant, ce qui veut dire que le truc est mort. Elle arrive dans les décombres glorieux d’un mouvement et décide que c’est exactement là qu’elle veut être.
Parce que ce qu’elle documente, ce n’est pas la légende. C’est l’après. Les gamins poussés hors de la ville par une loi absurde sur les concerts pour mineurs, qui se retrouvaient à Bellevue, Issaquah, dans des salles de banlieue, et qui disaient fuck you et faisaient leur truc quand même. C’est de là que sortent Modest Mouse et les Murder City Devils. La rébellion contre la rébellion. Le punk qui se rebelle contre le punk qui est devenu une marque déposée. Il y a quelque chose de profondément logique là-dedans, et de profondément triste aussi, et Bootsy le voit avec son Canon AE-1 et une seule focale parce que c’est tout ce qu’elle peut se payer.
Ce qui me frappe dans ses photos, et je vais être honnête, c’est l’absence totale de posture. Personne ne pose. Personne ne performe pour l’objectif. Les gens existent, c’est tout, et Bootsy est là parce qu’elle fait partie du décor depuis assez longtemps pour qu’on l’oublie.
C’est ça le truc avec la photographie de scène faite par quelqu’un qui est vraiment dans la scène, tu sens la différence immédiatement. Elle documentait sa vie. Les musiciens, les bookers et les videurs étaient ses amis. Elle allait voir des groupes qu’elle aimait, dans des endroits où elle pouvait entrer gratuitement. Elle ne savait pas qu’elle était au milieu de quelque chose de nouveau.
Moi je m’y retrouve pour une raison précise et un peu honteuse: je suis arrivée trop tard à tout. Trop tard pour le punk des années 80, trop tard pour la scène post-punk qui m’aurait convenu, trop tard pour ces salles enfumées où l’on ne savait pas encore qu’on vivait quelque chose d’important. Et il y a quelque chose de profondément réconfortant dans le travail de Bootsy, l’idée que la deuxième vague compte autant que la première. Que les gamins qui n’ont pas vu Nirvana au Crocodile existent quand même. Autrement.
MAKiNG iT (Damiani Books, 2025): pour ceux qui aiment arriver dans les décombres et trouver ça suffisant.
the simple life
J’ai beau dire, j’ai toujours aimé me balader au Marais,
même par mauvais temps. Surtout par mauvais temps, en fait. Il y a quelque
chose de profondément satisfaisant à se traîner dans ces ruelles pavées sous
une bruine dégueu, les mains dans les poches, en se prenant pour le personnage
principal d’un film d’auteur français que personne ne verra jamais. Le Marais
sous la pluie, c’est le seul endroit à Paris où tu peux avoir l’air
mélancolique et intéressant sans que ça fasse trop forcé. Partout ailleurs, t’as
juste l’air d’avoir oublié ton parapluie.
Il y a quelques jours, j’ai flâné là-bas avec Francette. Francette, pour ceux
qui ne la connaissent pas, est une créature à part. J’aime bien lui faire
découvrir des trucs parce que d’abord c’est moi qui décide où on va, ce qui me
convient parfaitement, et ensuite parce que je la suspecte d’avoir une vibe de
bourge profondément enfouie sous ses airs de normalité. Genre elle dit oh c’est
mignon devant les endroits qui coûtent 18€ le carrot cake. C’est un signal. Je
connais ces signaux.
On s’est arrêtées au Loir dans la Théière, évidemment. Parce que quand t’emmènes
quelqu’un dans le Marais et que tu veux lui signifier subtilement je suis
quelqu’un de bien mais avec du goût, t’as pas cinquante options. C’est un
classique absolu, le genre d’endroit qui existe depuis assez longtemps pour
être authentique mais depuis pas trop longtemps pour être has been. L’équilibre
parfait. Les tartes y sont obscènes au sens littéral du terme, pas sûre que ce
soit légal d’exposer ça en vitrine sans avertissement. Francette a commandé un
thé et a fait la tête devant la carte deux minutes avant de prendre exactement
ce que j’avais suggéré. Comme prévu. Je la lis comme un livre.
Ensuite je suis rentrée, j’ai enfilé mon survêtement de philosophe désabusée,
et je me suis mise devant la première saison de The White Lotus. Et là,
quelque chose s’est brisé en moi, ou plutôt, quelque chose s’est éveillé. Un
désir profond, irrationnel, légèrement honteux.
J’ai envie de vacances dans un spa.
Pas un truc Club Med, soyons clairs. Pas les buffets à volonté avec animation
aquatique le jeudi et bracelet en plastique au poignet comme si t’étais une
bouteille consignée. Non. Je parle d’un truc de riches. Un endroit où le
personnel te sourit avec les yeux vides de quelqu’un qui a signé une clause de
confidentialité sur tes névroses. Un endroit où les serviettes sont plus
épaisses que tes économies et où le petit-déjeuner se prend dans un silence
contemplatif sur une terrasse en bois flotté avec vue sur quelque chose d’inutilement
majestueux.
Je passerais mes matinées à critiquer chaque vacancier depuis ma table
stratégiquement choisie. Ce couple qui se parle pas mais qui se prend en photo
devant tout. Cette femme seule avec trop de bagages et un carnet Moleskine qu’elle
remplit de réflexions. Ce type en lin beige qui dit je me reconnecte alors qu’il
vérifie ses mails toutes les dix minutes depuis les toilettes. Je les verrais
tous. Je les jugerais tous. Ce serait mon activité principale et j’y
excellerais.
L’après-midi, j’essaierais de régler mes problèmes de riche à coups de
massages, de reiki et de chasse au trésor à base de cocaïne. Parce que c’est
ça le truc avec les vacances de luxe, t’arrives
avec des problèmes parfaitement concrets (l’anxiété, l’ennui existentiel, le
fait que t’as aucune idée de ce que tu fais de ta vie) et tu restes jusqu’à ce
qu’un thérapeute holistique en tunique blanche te convainque que c’est en fait
une question d’énergie. Et toi tu acquiesces parce que la tisane aux herbes qu’on
t’a servie à 11h avait l’air sérieuse et que de toute façon t’es venue ici précisément
pour croire à des trucs.
Le soir, dîner en silence avec une coupe de blanc naturel à 40 balles que
personne ne peut vraiment distinguer d’un Côtes-du-Rhône à 9 euros, mais l’important
c’est pas ça. L’important c’est l’intention.
Non, vraiment. La vie simple.
more to know about me [the scream edition]

# tout ce qui m'élève vers le haut, j'ai le vertige du ciel, même le regarder me suffit
# les cabines d’essayage avec rideau qui ne ferme pas complètement
# les trottoirs étroits quand quelqu’un arrive en face et qu’il faut choisir un côté
# les restaurants où il faut partager les plats
# les miroirs dans les ascenseurs (je refuse d’élaborer)
# les gens qui disent "je t’observe depuis tout à l’heure"
# les mails avec "URGENT" en majuscules dans l’objet
# les gens qui disent "on se capte vite" et qui le pensent
# les photos prises sans prévenir
# les guêpes, les abeilles, tout ce qui pique en fait
I'm still here I think I'm still here the mail comes in my name the mirror has my face
Je dois admettre que j’aime bien la nouvelle moi qui est en
réalité la moi avant que je ne devienne l’ancienne moi. Ce qui est une phrase
absolument imbuvable à dire à voix haute mais qui a le mérite d’être vraie. Se
retrouver, c’est un soulagement. Pas le genre de soulagement spectaculaire qu’on
voit dans les films. Pas de larmes sur fond musical, pas de coucher de soleil
symbolique, pas de zoom lent sur un visage qui sourit enfin. Non. C’est plus
discret que ça. C’est le genre de soulagement qui ressemble à enlever des
chaussures trop serrées qu’on portait depuis tellement longtemps qu’on avait
oublié que les pieds pouvaient ne pas faire mal.
Ça a quelque chose de très doux en goût. De l’ordre d’un déjeuner fancy au bord
de mer (pas le bord de mer gris et venteux où on mange un sandwich en
plastique en regardant un chien mouillé courir après une mouette). Non. Le bord
de mer où la nappe est blanche, où quelqu’un a mis une fleur dans un vase alors
que c’est complètement inutile et c’est exactement pour ça que c’est bien, où
le poisson est si frais qu’il n’a pas besoin d’être autre chose que lui-même.
Un endroit où personne ne regarde son téléphone parce que la réalité, pour une
fois, gagne haut la main contre le scroll infini.
Oui, mon nouveau moi (qui est l’ancien moi, on a établi que c’était compliqué) a
toujours eu une passion secrète pour le luxe. Pas le luxe clinquant, pas le
luxe qui se porte autour du cou pour qu’on le voie depuis l’autre bout du
restaurant. Le luxe silencieux. Celui qui se glisse dans les détails: le poids
d’un verre bien fait, le son d’une porte qui se ferme sans claquer, un café qui
arrive exactement à la bonne température comme si quelqu’un avait calculé ça
pour toi spécifiquement. Le luxe qui dit: ici, on a réfléchi. Ici, quelqu’un a
pris la peine.
Mon côté anarchiste caviar. Parce que oui, les deux coexistent très bien, merci
de poser la question. On peut trouver le système profondément absurde et quand
même apprécier que le beurre soit à température ambiante. On peut vouloir
renverser la table et prendre le temps de choisir la bonne table avant de la
renverser.
Alors voilà. Je suis de retour. Ou plutôt, j’étais déjà là, j’avais juste égaré
mes propres coordonnées GPS pendant un moment. Ce qui arrive. Ce qui arrive
même aux gens qui ont une très bonne mémoire et un sens de l’orientation que
leurs amis trouvent franchement agaçant. On se perd. Puis on commande quelque
chose de déraisonnablement bon au bord de l’eau, et l’adresse se remet à
exister.
there's a specific exhaustion in other people's urgency
Je suis une très mauvaise chanteuse. Je n’aime pas ma voix,
je ne l’ai jamais aimée. Il me disait qu’on aurait pu en faire quelque chose.
Je n’y ai jamais cru et je maintiens. Je préférais sa voix, à elle. C'était ce qu'il y avait de plus logique, de plus palpable. Elle méritait que je fasse un truc à sa hauteur. J'aurais aimé qu'on soit tous moins cons et qu'on fasse ce qu'il y avait à faire.
On a monté un groupe, il y a longtemps. Un truc qui sentait pas vraiment le
garage, qui sentait les adultes en devenir qui se prenaient pour des sous Nada
Surf. C’est un peu con. C’est exactement ce qu’il fallait être à cet âge-là.
J’ai composé Mild parce que ça m’appelait. En vrai, il y a eu d'autres. J’y ai joué de la batterie
parce que c’est plus dans mes cordes, dans tous les sens du terme. Le groupe s’appelait
Fairfax. Fairfax est mort avant d’avoir vécu. On était trop dépressifs pour en faire quelque chose de
viable. Quelques années plus tard je me dis qu’on avait plutôt le bon feeling.
Cet après-midi j’écrivais de nouveaux textes et j’ai repensé à cette chanson.
Je me suis dit autant que ça ressorte. Autant que ça traîne quelque part sur un
fond d’internet, entre deux algorithmes qui ne sauront pas quoi en faire. C’est
tout ce que je voulais au fond. Retrouver trace de quelque chose dont je
pouvais être fière. Peux-être que je posterai les autres. Je n'en sais rien.
Mais finalement j’ai réussi. C’est suffisant. C’est même bien. Juste parce que ça
existe.
you've got your eyes looking for something
Bien évidemment que ce samedi fut doux. J’ai passé ma
journée à courir à droite à gauche, ce rythme un peu frénétique et inutile qui
donne l’impression d’exister pleinement même quand le seul rendez-vous concret
de la journée c’est à 15h. Vous voyez l’idée. Se fabriquer une densité. Faire
comme si.
J’avais foutu dans les oreilles un vieux disque de Fugazi. Je me suis remise au
discman, parce que pour moi c’est comme ça qu’on écoute un album, vraiment. Pas
en fond sonore, pas en shuffle, pas entre deux notifications. Tout seul, à
longueur de journée, avec le son qui rentre par les oreilles et qui sort nulle
part. Le discman c’est un engagement. Une déclaration d’intention. On dit: là,
maintenant, je suis là pour ça.
Il y a aussi le nouveau Pretty Reckless qui tourne en boucle depuis quelques
jours. Il a quelque chose qui donne envie de prendre la route sans destination
précise et de regarder dans le rétroviseur les choses qu’on laisse derrière, les
mauvaises comme les bonnes, sans trop faire la différence. Ce genre de disque
qui ne vous demande pas comment vous allez mais qui sait déjà la réponse.
Le soir est tombé sans que je m’en rende compte. C’est ça
les bonnes journées, elles passent sans prévenir, sans laisser le temps de
vérifier si on les a bien utilisées. J’ai pas de bilan à faire. J’ai couru, j’ai
écouté, j’ai écrit. Le discman est sur la table, les piles sont mortes, et
quelque part Taylor Momsen regarde la route dans un rétroviseur imaginaire. C’est
suffisant pour un samedi.
coco câline
Vendredi je vais voir Julien Doré. Deuxième fois. Et y a
toujours ce truc, cette espèce d’euphorie légèrement irrationnelle qui commence
la veille et qui ne s’explique pas vraiment. Enfin si. Ça s’explique peut-être
par les cheveux. Les hommes blonds à cheveux longs, c’est ma kryptonite, j’ai
rien demandé, c’est comme ça.
Bonne journée par ailleurs puisque Melissa Auf Der Maur sort un bouquin. Even
the Good Girls Will Cry. Je me souviens de son blog, je lisais ça et je
pensais « mais qu’elle sorte un livre, putain, qu’elle sorte un livre ».
Bah voilà. C’est fait. C’est ce qu’on méritait.
Assez contente de moi également, puisque j'ai fini deux articles ce soir. J'avais l'inspiration pour le Saint Tropez de Pécas et la froideur de Valérie Kaprisky au soleil. On reprend doucement.
Good night, sweeties!
tonight there isn't any light under your door
Je suis très contente de moi car j'ai fini ce week end trois manuscrits qui trainaient dans mes tiroirs. Enfin, terminé, c'est un grand mot. On va dire qu'ils ont dorénavant pris forme, avec un début, une continuité et surtout, surtout, une fin. Au milieu, on va réagencer un peu tout ça, histoire que ça tienne mieux debout. Je ne sais pas ce que je vais en faire, mais je sais qu'ils sont là. Et ça me suffit amplement.
hurlevent n’est pas sacré (et c’est tant mieux)
Je vais être claire: ce texte n’est pas une critique du film. Pas vraiment. C’est une critique de ce qu’on attend d’un film comme ça, de ce qu’on exige, de cette espèce de police invisible de la fidélité. Parce qu’apparemment, adapter un classique aujourd’hui, c’est marcher sur des œufs posés sur un cercueil.
Le problème, ce n’est pas que le film prenne des libertés. Le problème, c’est qu’on ne supporte plus qu’il en prenne. Comme s’il existait une vérité pure, figée, intouchable. Comme si l’auteur avait laissé derrière lui un mode d’emploi. Comme si adapter, c’était illustrer. Sagement. Proprement. Mortellement. Mais qui peut dire, honnêtement, ce qu’aurait voulu Emily Brontë? Personne.
Peut-être qu’elle aurait adoré voir Jacob Elordi se tordre de douleur sur le corps froid de Margot Robbie. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça juste. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça enfin à la hauteur de la violence qu’elle avait écrite. Peut-être qu’elle aurait adoré cette jupe en vinyle rouge. Peut-être qu’elle aurait trouvé ça obscène. Ou peut-être qu’elle aurait trouvé ça vivant. On n’en sait rien. Et c’est précisément ça, le point.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est que son roman n’est pas une histoire d’amour propre. Ce n’est pas une romance gothique avec du vent dans les rideaux. C’est une histoire de désir, de possession, de destruction. Mais comme on était au XIXe siècle, on a parlé de fantômes. Parce que parler de cul, c’était plus compliqué. Et c’est là que le film devient intéressant. Parce qu’il comprend un truc que beaucoup d’adaptations ratent: les fantômes, c’est du langage codé.
Quand Cathy est aspirée sous le lit, quand une main attrape sa cheville dans l’ombre, quand Heathcliff devient une présence presque démoniaque mais dans des gestes minuscules, presque banals… ce n’est pas du surnaturel. C’est du désir qui fait peur. Et ça, c’est du cinéma.
Visuellement, d’ailleurs, le film est irréprochable. Vraiment. Il y a des scènes qui m’ont coupé le souffle, des images qui parlent directement à la partie la plus théâtrale de mon cerveau. Et je persiste: le casting était le bon. Je le pensais avant même de voir le film, j’avais écrit un article là-dessus. La vision de la réalisatrice me paraissait évidente, presque logique.
Et surtout Cathy. Le choix de son âge est brillant, parce que ça change tout. On arrête avec la petite héroïne romantique un peu hystérique, on est face à une femme. Une femme qui désire, qui choisit, qui manipule aussi, et qui se détruit en toute conscience. Parce que personne n’est propre dans cette histoire. Nelly est cruelle, Isabella est cruelle, Cathy est cruelle. La cruauté, la manipulation, ça n’appartient à aucun sexe. C’est une affaire d’époque, une affaire de cadre, une affaire de survie.
Et le film le dit dès le début. Avec cette scène du pendu, traversé par une dernière trique, et autour, cette énergie presque indécente, presque animale, où la vie reprend le dessus coûte que coûte, à niquer dans tous les coins de ruelles boueuses. Les corps, la pulsion, le vivant qui refuse de se taire, même face à la mort. C’est violent, dérangeant, mais c’est juste. Une époque où l’on condamne en public et où, dans le même mouvement, tout déborde.
Et Cathy appartient à ce monde-là. Elle n’est pas une victime. C’est une force. Une force qui dévore et qui se dévore elle-même.
Et moi, j’ai toujours été plus intéressée par sa psyché que par les fantômes qui traînent après sa mort. Donc non, ça ne m’a pas dérangée qu’on n’explore pas l’après. Parce que le vrai sujet, il est avant: sa chute, et celle d’Heathcliff.
Heathcliff, justement. Le film fait un truc très malin avec lui. Le flashback enfantin, celui que je déteste presque à la fin, fait quand même quelque chose d’important: il le réhumanise. Il rappelle que ce monstre, ce type obsédé, violent, destructeur, c’est un enfant qu’on a humilié, battu, écrasé. Quelqu’un construit dans la violence. Et ça, c’est juste.
Mais voilà. Le problème, c’est la fin. Tout le film construit une montée, une tension, une espèce de logique implacable vers quelque chose de noir, de brutal. Et au lieu de finir sur Heathcliff qui sombre vraiment dans la rage et le désespoir après la mort de Cathy, on adoucit. On ajoute une note presque tendre, presque réparatrice. Et là, pour moi, ça casse quelque chose. Parce que Hurlevent, normalement, ça ne console pas. Ça ne répare rien. Ça ne sauve personne. Ça détruit.
Mais au fond, même ça, je ne suis pas sûre de vouloir le reprocher. Parce que le vrai sujet est ailleurs. Pourquoi est-ce qu’on attend d’une adaptation qu’elle respecte une noirceur précise ? Pourquoi est-ce qu’on veut figer une œuvre dans une seule interprétation? Pourquoi est-ce qu’on refuse qu’un réalisateur dise: et si on regardait ça autrement?
Peut-être qu’Emily Brontë aurait adoré qu’on arrête de parler de vent et qu’on parle enfin de désir. Peut-être qu’elle aurait été soulagée qu’on comprenne, même un peu, que l’humanité d’Heathcliff a été dévorée par la société. Peut-être qu’elle aurait ouvert TikTok, si elle l’avait eu dans la lande, et qu’elle aurait mis #traumabonding sous chaque scène entre Cathy et Heathcliff. Ou peut-être pas. Mais encore une fois, on n’en sait rien.
Alors peut-être qu’il faudrait arrêter de vouloir être fidèle. Et commencer à être vivant.
electric lips on endless legs, chaotic fury on breathless heels

Dans une autre vie, j’aimais aller dans un bar à Amiens
pour boire des bières et jouer aux fléchettes. Je pensais à ça cet après-midi
en tricotant un bonnet pour Francette. Je me suis dis que je pourrais y
retourner un peu plus souvent, à Paris. Pour boire des bières, jouer aux
fléchettes et tricoter des trucs pour Francette. Je crois que c’est ça, être
punk en 2026. Back to basics, mais avec l’âme d’une clubbeuse du troisième âge.
Donc dans cet élan de retour aux fondamentaux, j’ai commencé Film Club cet
après-midi (ok, ça n’a rien à voir mais j’avais envie de vou en parler) (restez
un peu, vous allez comprendre).
Six épisodes. BBC Three. Aimee Lou Wood qui co-écrit et
joue dedans, ce qui est déjà une raison suffisante. Elle interprète Evie,
agoraphobe et cinéphile, qui organise chaque semaine une soirée ciné dans le
garage de sa mère avec son meilleur ami Noa. Et quand Noa annonce qu’il
déménage à Bristol, les deux sont forcés d’admettre que ce qu’ils ressentent l’un
pour l’autre dépasse légèrement le cadre de l’amitié. Légèrement.
C’est le genre de prémisse qu’on a vue mille fois. Sauf
que là ça fonctionne. Parce que Aimee Lou Wood a cette capacité rare à être
complètement attachante sans jamais être mièvre, à jouer l’embarras émotionnel
sans que tu aies envie de regarder ailleurs. Et parce que la série fait quelque
chose d’assez malin: Evie et Noa communiquent presque exclusivement en
citations de films plutôt qu’en se disant les vraies choses. Parce que les
vraies choses sont trop compliquées, trop exposées, trop risquées. Les
références culturelles comme langue maternelle. Comme armure. Comme façon d’être
intime sans avoir à l’admettre.
Je connais ce truc. Je le connais très bien.
L’art du désir inexprimé, de la tension qui s’accumule sans jamais se résoudre,
ce truc que le cinéma et les séries ont complètement abandonné au profit du
passage à l’acte immédiat et de la communication saine et adulte. Bah Film
Club le remet au centre. Et franchement ça fait du bien. Parce qu’il y
a quelque chose de profondément humain dans ces sentiments qui n’osent pas
encore dire leur nom, dans ces deux personnes qui savent très bien ce qui se
passe et qui font semblant que non parce que tant que c’est pas dit c’est
encore intact.
J’ai tricoté pendant les deux premiers épisodes. Francette dormait sur mes
pieds. C’était exactement la bonne façon de vivre son dimanche. Il manquait
juste un bar et des bières.
Punk, je vous dis.
what you want
Dimanche matin. Matcha, écran, cerveau encore en mode veille
prolongée. Je voulais juste scroller deux minutes, le genre de deux minutes qui
durent quarante-cinq et pendant lesquelles tu fais semblant d’être productive.
Et puis une phrase sur ce texte Substack m’a attrapée par le col et a dit non,
toi tu restes là.
C’est con comme ça commence, les trucs qui te restent.
L’idée de l’article est simple et un peu brillante, ce qui est souvent la
meilleure combinaison. Les écrivains font presque toujours la même erreur. La
violence, ils la traitent comme un concert de métal, tout à fond, boum crash
sang chaos, le volume à fond pour que t’aies bien compris que c’est grave. Et pour
le sexe, tout d’un coup, ils deviennent pudiques comme si leur mère lisait
par-dessus leur épaule. Les lumières s’éteignent. Fondu au noir. La phrase
devient prudente, polie, presque administrative.
Ce qui donne ce résultat assez bizarre. La violence devient du bruit. Le désir
devient un silence poli. Et l’article disait, avec une insolence tranquille que
j’ai beaucoup appréciée: et si on faisait l’inverse? Écrire la violence comme
on écrit le sexe. Lentement. Avec de la tension. Avec ce moment suspendu où
deux personnes sont dans la même pièce et où l’air change de densité avant même
que quoi que ce soit arrive. Et écrire le sexe comme on écrit la violence. Avec
du pouvoir. Des conséquences. Ce sentiment que quelque chose va se briser et
que les deux personnes le savent déjà.
Je ne sais pas si c’est ma Vénus en Scorpion qui parle (probablement) mais
cette idée me paraît d’une justesse absolue.
Parce que la violence la plus troublante, ce n’est presque
jamais le coup. C’est ce qui se passe dans les cinq secondes avant. Une main
posée sur une nuque un tout petit peu trop longtemps. Un regard qui insiste une
seconde de trop. Quelqu’un qui avance d’un pas dans ta direction sans raison
apparente. L’air qui se comprime. Personne ne bouge vraiment mais tout le monde
dans la pièce a reçu le message cinq sur cinq. C’est physique. C’est presque
chimique. Et c’est exactement, trait pour trait, la mécanique du désir.
Les deux fonctionnent pareil. L’approche. La tension. Le moment où tu sais mais
où rien s’est encore passé.
C’est pour ça que je pensais à Heathcliff depuis le réveil. Lui et Catherine
Earnshaw, ce n’est pas une romance. Enfin si, sur le papier. Mais dans les
faits c’est plutôt deux personnes qui se reconnaissent trop bien pour être
tranquilles ensemble et qui ne savent pas quoi faire de ça. Comme tenir quelque
chose de brûlant dans les mains. Tu ne peux pas le garder, tu ne peux pas le
lâcher, alors tu restes là, les mains qui crament, à faire semblant que c’est
supportable.
Chez Emily Brontë l’amour n’est jamais propre. Jamais tranquille. Ce n’est pas
le genre d’amour qui s’installe dans un appartement cosy avec des plantes et un
chat. C’est un truc météorologique, une tempête qui rentre par la fenêtre et
emporte les meubles, et quand c’est fini tu retrouves tout sens dessus dessous
et tu ne sais même plus si t’as envie que ça recommence ou pas. Probablement
les deux.
Et c’est peut-être pour ça que ce livre respire encore aujourd’hui alors qu’il
a deux siècles de retard sur nous. Il ne range rien. Il ne met pas d’étiquettes.
Le désir et la rage et la domination et l’attachement morbide, tout ça circule
dans la même pièce sans qu’on te dise où regarder. Nous aujourd’hui, on adore
classer. Violence là-bas dans sa boîte. Romance ici dans la sienne. Tout bien
séparé comme des allergènes sur une carte de restaurant. Mais les histoires qui
restent, celles qui te réveillent à 3h du matin trois ans après les avoir lues,
elles ne fonctionnent pas comme ça. Elles sont floues. Elles débordent. Elles ne
te laissent pas savoir exactement ce que tu as ressenti.
Ce qui rend une scène inoubliable, ce n’est pas le moment où quelque chose
arrive. C’est le moment où quelque chose pourrait arriver. Ce couloir de dix
secondes entre l’avant et l’après. La respiration qui change. Les corps qui
recalculent la distance. Le moment où un personnage avance d’un centimètre de
trop et où tout le monde dans la salle de cinéma retient son souffle sans s’être
concerté.
Pas l’impact. L’approche.
C’est pour ça que certaines scènes te poursuivent des années et que d’autres
disparaissent avant même que le générique soit fini. Ce n’est pas une question
de budget ou de mise en scène spectaculaire. C’est une question de proximité.
Deux corps dans une pièce. L’air entre eux. Ce centimètre de trop.
Tout ça un dimanche matin avec un matcha qui refroidissait.
Les idées les plus dérangeantes arrivent toujours dans les moments les plus
banals. Elles s’installent à côté de toi sans frapper, elles posent leurs
affaires, et elles commencent à réarranger les meubles dans ta tête
tranquillement pendant que toi t’essaies juste de finir ton thé.
Et tout d’un coup tu repenses au film vu la veille et tu comprends que c’était
peut-être pas du tout une histoire d’amour gothique, parce que le gothique, c’est
juste le mot qu’on utilise pour ne pas parler de cul.
C’était juste deux personnes qui se regardaient avec beaucoup trop d’intensité
pour que ça finisse autrement que mal.
Et qui le savaient depuis le début.
you’re so funny be my valentine this april fools’ day
Non, rien, je voulais juste poster cette photo d'Elle Fanning.
Je pars manger, il y a Hurlevent ce soir.
music for a sushi restaurant

Il y a des livres qu’on lit tranquillement. Et il y a les
livres qu’on évite. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils savent trop de
choses sur toi.
Sylvia de Leonard Michaels, c’était son livre. Le sien. Celui qu’il m’avait
mis entre les mains avec ce petit sourire de quelqu’un qui te tend quelque
chose d’important sans vouloir avoir l’air d’y tenir trop. Tu connais ce geste.
Pas le geste de quelqu’un qui te recommande un livre. Le geste de quelqu’un qui
te tend un morceau de lui-même et qui regarde si tu vas le prendre.
Je l’avais pris. Je l’avais pas ouvert.
Pendant longtemps.
Parce que je comprenais, quelque part, ce qu’il y avait dedans. Pas l’histoire,
les mots, les scènes. Mais ce qu’il voulait que je trouve. Ce qu’il attendait
peut-être que je comprenne en le lisant. Une prise de conscience. Sur nous. Sur
ce qui vivait dans la même pièce que notre amour sans qu’on sache vraiment
comment l’appeler. J’avais compris ça et j’avais choisi de pas regarder. L’évitement
comme art de vivre. Comme technique de survie. Comme façon de garder les choses
debout encore un peu.
Et puis il n’a plus été là pour me demander si je l’avais lu.
Alors je l’ai ouvert.
Michaels raconte ça sans arrondir les angles. Sans maquillage, sans morale, sans ce filtre habituel qui rend les histoires d’amour plus présentables qu’elles l’étaient vraiment. Il fouille dans une boîte pleine de photos un peu brûlées et il les pose là, sur la table, une par une. L’amour, la fatigue, la peur, les disputes absurdes, les moments où tu regardes la personne en face et tu la reconnais plus. La maladie mentale de Sylvia traverse tout le livre comme une météo instable. Parfois le ciel est bleu, parfois tout devient violent très vite, et tu sais plus très bien comment t’y préparer.
Ce qui est troublant c’est qu’il se pose ni en victime ni en juge. Elle reste entière. Lumineuse et impossible. On comprend pourquoi il est tombé amoureux et on comprend pourquoi cette histoire pouvait pas tenir droit. Les deux choses vraies en même temps, sans résolution.
En lisant ça, je pensais à lui. Évidemment.
Je pensais à ce qu’il avait voulu me dire en me donnant ce livre. Si c’était une façon de nommer quelque chose qu’on nommait pas. Si c’était un message glissé entre les pages pour quelqu’un qui aurait le courage de les tourner. J’avais pas eu ce courage-là. J’avais fait ce que je sais faire le mieux, regarder ailleurs, attendre que ça passe, maintenir les choses debout par la seule force de l’évitement.
Ce que j’ai trouvé dans Sylvia, c’est pas des réponses. C’est pire que des réponses. C’est des questions posées avec tellement de précision que tu peux plus faire semblant de pas les entendre.
L’amour et le chaos qui vivent dans la même pièce. Et personne qui sait vraiment comment les séparer.
Il savait. Il me l’avait tendu comme on tend une clé. J’avais gardé la clé dans ma poche sans chercher la serrure.
Je l’ai trouvée trop tard. Mais je l’ai trouvée.
oh you've saved me, she screams down the line

Quand j’ai les lèvres gercées, j’ai ce truc de vouloir
refaire toute ma beauty routine. Après, c’est surtout parce que je dois aller
chercher ce baume Avène à la pharmacie du coin, je me retrouve donc à errer
comme une crackhead parmi les produits Klorane et La Roche Posay. Mon ex disait
que j’étais la Kate Moss de la parapharmacie avant d’apprendre que Kate Moss
elle-même ne jurait que par les produits parapharmacie (sweetheart, toutes ces
années, tu étais dans le vrai, my bad). Après, je reste quand même dans l’âme
une hippie malgré tout avec mes gommages à base de miel, et mes crèmes
hydratantes au yaourt.
J’aurais fait une vidéo incroyable pour Vogue, quel regret d’être passée à côté
de ma carrière de it girl.
drug dealer in the park

Ça commence par un petit déjeuner complètement abusé. Pas le café avalé en diagonale avant de partir travailler. Non. Un vrai truc. Pain de seigle, avocats, fruit, lait végétal, parfois un yaourt au soja si je veux me donner un air discipliné. La table ressemble vaguement au brunch d’une Kardashian, sauf qu’au lieu d’être dans une villa à Calabasas je suis juste chez moi en chaussettes. Je mange lentement. Je regarde par la fenêtre. J’ai l’air de réfléchir à des choses profondes alors qu’en réalité je suis juste très contente d’avoir du pain.
Après ça je vais au marché. Évidemment. Sinon la matinée perd tout son sens. Là-bas je deviens instantanément le genre de personne qui parle de saisonnalité des légumes avec beaucoup trop de conviction. Je regarde les tomates comme si j’allais écrire un essai dessus. Je choisis des courgettes en hochant la tête, très sérieuse, comme si je prenais une décision importante pour l’avenir de la civilisation. Au final je repars avec un tote bag rempli de trucs verts et l’impression d’avoir fait quelque chose de bien.
Ensuite je passe à la librairie. Et là je traîne. Longtemps. Parce que la librairie est probablement le seul endroit où je peux me comporter comme si le travail n’existait pas. Je feuillette des bouquins de socio, je regarde la littérature féministe, je lis des résumés avec un air très absorbé. De l’extérieur on pourrait croire que je prépare une thèse sur l’époque. En réalité j’essaie surtout de trouver un livre qui me donnera l’impression d’être un peu plus intelligente que la semaine dernière.
Parfois je pousse jusqu’au magasin bio pour acheter des compléments alimentaires. Parce que le veganisme commence à rôder autour de moi. Pas encore un virage radical, plutôt une petite idée qui s’installe tranquillement. Je regarde les flacons de vitamines comme si c’était des élixirs mystérieux capables de transformer ma vie. Je finis par en prendre un ou deux en me disant que ça ne peut pas faire de mal. C’est une stratégie scientifique assez simple.
Et puis je passe boire un thé chez une voisine. Oui, je suis ce genre très précis de citadine qui connaît ses voisins et qui peut sonner chez eux sans prévenir. On se retrouve dans sa cuisine, on parle de tout et de rien, on commente la vie comme si on était deux éditorialistes fatiguées mais lucides. Et parfois on ouvre la fenêtre et on fume une cigarette parce qu’on n’a pas encore totalement quitté notre petite nostalgie indie sleaze. Disons qu’on garde ça comme un accessoire.
it was like rockaway beach in the month of june
darling you're so sweet
Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas
le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette
énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin.
Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.
C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son
plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même
coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui
paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu
déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est
un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que
t’aurais préféré ne pas retrouver.
Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.
Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser,
avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée,
que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à
prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à
refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un
horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était
vraiment là.
Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a
toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez
autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre
coins.
Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.
Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la
fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en
doutiez?
Journée douce, quand même.
Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction
tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement.
Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te
réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé
caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont
cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par
un directeur artistique très inspiré.
Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la
pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il
ne déroge pas non plus.
don't worry be happy

J’ai un truc avec les gens qui respirent le fun et les
vacances. Pas les gens qui font semblant, ceux qui postent des photos de
couchers de soleil et qui appellent ça de la joie de vivre. Non. Les vrais.
Ceux qui ont cette légèreté naturelle, un peu inexplicable, comme si la vie
leur avait remis un mode d’emploi que le reste d’entre nous a jamais reçu. Ceux
qui arrivent quelque part et qui illuminent la pièce sans même s’en rendre
compte, pendant que moi j’arrive quelque part et que j’évalue instinctivement
les issues de secours.
Jamais les gens qui se prennent au sérieux. Ceux-là je les laisse entre eux
avec leurs convictions et leur cortisol.
C’est peut-être pour contrebalancer. Parce que moi j’ai une tête constamment
grave, le genre de visage qui fait que les inconnus dans le métro se demandent
ce qui s’est passé, alors qu’il s’est rien passé, c’est juste ma tête. Mon air
de troisième guerre mondiale imminente que je trimbale partout comme un
attaché-case qu’on m’a donné à la naissance et que j’ai jamais su poser.
Pour le coup, l’actualité me donne raison en ce moment. Donc ma nécessité
absolue, presque médicale, de ne chercher que des rires et de la joie est
pleinement justifiée. C’est pas de la fuite. C’est de la survie. Nuance.
Vraiment, je vous aime mais je vous jalouse incroyablement. Vous qui vous levez
le matin sans que le poids du monde vous tombe dessus avant le café. Vous qui
riez facilement, qui prenez les choses comme elles viennent, qui avez cette
capacité miraculeuse à être là sans être déjà ailleurs en train de tout
analyser. Donnez-moi votre secret. Pas en podcast. Juste comme ça, entre nous.
the secret garden is my music
Je suis passée par le parc en allant chercher des oranges.
Comme ça, sans l’avoir prévu. Ces petites déviations que tu t’accordes sans te
demander la permission, parce que le chemin direct c’est bien mais le chemin
qui passe par l’herbe c’est mieux.
Ca faisait longtemps. Le genre de longtemps qui te surprend quand tu réalises
que t’as laissé passer des saisons entières sans aller dans un endroit que t’aimes.
Comme si la vie avait cette façon un peu sournoise de t’éloigner des choses
douces sans que tu t’en rendes compte, par accumulation de petites urgences qui
n’en étaient pas vraiment.
J’ai croisé un père sur un skate. Sa fille perchée dessus avec lui, trois ans,
peut-être même pas. Toute petite, toute droite, les bras un peu écartés, avec
cette confiance absolue et un peu inconsciente qu’ont les enfants qui savent qu’on
va les rattraper. Lui derrière, les mains qui guidaient sans tenir vraiment,
juste là au cas où.
Je me suis arrêtée une seconde.
J’aurais bien aimé avoir un père comme ça.
Moi, j’ai appris le skate seule. J’ai appris à lire les ouvrages qui en valent
la peine seule. J’ai appris les artistes seule, la musique seule, le cinéma
seul. Cette longue éducation autodidacte et un peu têtue de quelqu’un qui
cherche ses références sans carte, sans guide, à tâtons dans une bibliothèque
dont personne lui a donné le plan. T’arrives à des choses comme ça. Parfois de
très belles choses. Mais t’arrives dessus essoufflée, et y’a personne pour
partager la découverte au moment où elle compte vraiment.
Ce que ça laisse derrière, c’est la solitude chronique. Cette incapacité à aller vers l’autre, pas par arrogance, pas par froideur, mais parce que quelque part t’as appris très tôt que t’attendais que ce soit lui qui bouge. Que toi tu bougeais pas. Que toi tu restais là, immobile et disponible, dans l’espoir que quelqu’un remarque et fasse le chemin. Parfois quelqu’un faisait le chemin. Souvent non.
Ca vous enferme, ces choses. Ca construit autour de toi des murs que tu décores tellement bien que t’arrives à les confondre avec de la personnalité. Pendant longtemps j’ai appelé ça de l’indépendance. De l’autonomie. Un trait de caractère que je chérissais, que je mettais en avant, que je portais presque avec fierté. Regardez comme je me suffis à moi-même, regardez comme je n’ai besoin de personne pour trouver mes propres chemins.
Et puis un jour tu regardes un père sur un skate avec sa fille de trois ans et tu sais plus très bien si t’es dupe de ta propre supercherie.
En passant, je me suis arrêtée à la boîte à livres. Comme à chaque fois. Avec le même espoir irrationnel que cette fois ce sera différent, que quelqu’un aura déposé un Pessoa, un Cioran, un vieux Folio avec les coins cornés par quelqu’un qui lisait vraiment. Et comme à chaque fois, Harlequin. Trois Harlequin. Peut-être quatre. Des couvertures avec des hommes sans chemise qui regardent au loin et des femmes qui s’y abandonnent avec une conviction admirable. Déposés par Sylvette, pour Francine, dans une chaîne de solidarité romanesque à laquelle je n’appartiens manifestement pas. Je les ai remis en place avec le respect qu’on doit aux choses qui rendent les gens heureux.
Ce parc, je l’aime pour des raisons précises. C’est là que j’aurais aimé avoir mon premier baiser. Sous un arbre, en fin d’après-midi, avec cette lumière qui fait ce qu’elle veut entre les feuilles. Assez tard pour en avoir conscience. Assez tôt pour que ça reste. A la place, il s’est passé dans une cour d’école, pendant une récré comme les autres, avec la brutalité un peu mécanique des choses qui arrivent trop tôt et que tu vis de l’extérieur. Je me souviens d’avoir pensé « c’est ça ? » Déjà à l’époque je sentais que ça sonnait creux. Que ça ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé.
C’est peut-être là que tout a commencé, en fait. Cet amour des postures, des atmosphères, des cadres. Si ça ne ressemble à rien, je passe. Si c’est pas beau à regarder, si ça a pas une certaine façon de se tenir, je suis déjà ailleurs. La malédiction de quelqu’un qui est sensible aux ambiances et pas aux gens qui les traversent. Qui voit le décor avant les acteurs, qui tombe amoureux d’une lumière particulière sur un mur plutôt que de la personne qui se tient devant.
Les gens, je les vois arriver et je les vois partir et entre les deux je les vois à moitié. Des silhouettes dans une lumière que j’aimais. Des voix dans une pièce que je me rappelle mieux qu’eux.
Je ne vois que des fantômes depuis toujours.
Les oranges, je les ai quand même achetées.







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