interlude PMU


Bon, alors, il y a un truc qui se passe en ce moment dans l'édition et qui ne fait ni la une ni le 20h, et pourtant ça mérite clairement plus qu'un post instagram partagé entre deux stories de brunch.

Makassar, le distributeur parisien, celui qui bosse depuis 1995 avec une bonne partie de l'édition indépendante française, est en train de couler. Et le truc avec un distributeur, c'est que personne n'y pense jamais (normal, c'est le mec de l'ombre, celui qui prend les bouquins, les stocke, les envoie en librairie, gère les retours). Sans lui, ton livre préféré reste coincé dans un entrepôt à prendre la poussière, aussi génial soit-il.

Ce qui est intéressant (enfin, "intéressant", façon de parler), c'est que ce n'est pas vraiment tombé d'un coup. Le bilan 2024 de la boîte parlait déjà de mal à récupérer une créance due par l'un de ses gros clients, un souci qui traînait depuis trois exercices comptables et qui figurait déjà dans le bilan de l'année d'avant. Des recours "amiables et judiciaires" ont même fini par être lancés contre ce client, sans que ça change grand-chose apparemment. Ajoutez à ça Gibert, Decitre et Furet du Nord qui ont fait faillite en laissant des dettes que personne ne remboursera, le pass Culture rogné par le gouvernement qui a plombé les ventes BD-manga, et vous obtenez un distributeur qui tenait déjà par un fil depuis des années et qui a fini par lâcher sous le poids de tout ça.

Les éditions Goater, à Rennes, se retrouvent avec un impayé qui représente la moitié de leur chiffre d'affaires annuel. La moitié. Pas trois pourcent de marge en moins, la moitié. Avec d'autres maisons liées au même distributeur (369 éditions, blast, éditions du Bout de la Ville, La Dispute, éditions Daronnes, lundimatin, Entremonde) elles ont fini par sortir un appel commun, où elles parlent de mutualiser leurs actions et de chercher une solution de distribution alternative, en plus d'inviter les gens à commander directement chez elles et à soutenir les cagnottes quand il y en a.

Pour bien comprendre, derrière ces noms, ce sont des catalogues entiers qui vacillent. Des essais, des premiers romans, des BD, des trucs féministes, antiracistes, queers, écolos, des traductions qu'aucun gros groupe n'aurait jamais publiées. Dans un contexte de la Bolloré fever qui s'abat sur la France, il est plus que vital de vous rappeler que la culture est politique, et qu'on se doit, peuple de gauchos, soutenir et résister.

Je ne vais pas vous ressortir le grand discours sur la bibliodiversité qui recule, vous connaissez déjà la chanson (et si vous voulez creuser le contexte plus large, il y a un texte de Politis sur les dix groupes qui se partagent 90% du marché du livre qui donne le vertige). Juste retenir ça: un maillon invisible peut faire tomber tout un écosystème pendant trois ans sans que personne ne le voie venir, et ça continue de couler en silence jusqu'à ce que quelqu'un se décide à le raconter.


Alors si vous avez deux minutes et un peu d'argent qui traîne cet été les éditions Grevis, à Caen, cherchent encore du fric pour boucler leur transfert vers un nouveau distributeur, leur cagnotte est ici. Goater vend en direct sur leur site, L'Œil d'Or sur le leur, et la liste complète des maisons signataires de l'appel commun est consultable sur le site des éditions du commun. Rien de révolutionnaire, juste le seul levier qu'ont ces maisons-là pour l'instant.

this is not the blueprint I was promised



Soupe et sardines pour le dîner. C'est mon truc en ce moment. Soupe froide plus exactement. Ca n'a rien à voir avec l'idée de manger sa skincare mais on va pas se mentir, ça marche quand même plutôt pas mal cette connerie.

Sinon, je suis allée voir l'Odyssée de Nolan et sans surprise, j'ai détesté. Après, celles et ceux qui me connaissent savent que je considère Nolan comme l'un des pires réalisateurs de sa génération mais maintenant, j'ai de supers arguments (oui, c'est comme ça, c'est mon blog, je fais ce que je veux, vous allez rester assis et pas broncher quand j'explique pourquoi Nolan c'est nul). J'ai toujours eu un problème avec son cinéma, je le dis depuis des années, mais là j'ai enfin mis un mot dessus. Après, je vais démarrer en disant qu'il y a quelques plans qui tiennent, deux trois trucs bien foutus, si ça peut calmer le jeu. Mais il y a un truc qui me crispe à chaque fois que je me fous devant un de ses films, et c'est l'Odyssée m'a donné la réponse.

Nolan fait de l'émotionnel comme un HPI mal dégrossi. Vous voyez le genre, celui qui rationalise tout, qui ne repère jamais l'émotion chez les autres en temps réel, et qui finit par te taper sur le crâne façon réconfort parce qu'on lui a soufflé "bon là quand même t'as été un peu loin". Bah en fait, chez Nolan c'est un peu la même histoire. Quand il veut aller vers le sentiment, il faut d'abord qu'il le dissèque, qu'il l'étiquette, au cas où on n'aurait pas compris qu'il s'agissait de rage, de tristesse, ou juste de joie. Il y a une scène dans Interstellar où l'amour est littéralement présenté comme une force mesurable, quantifiable, avant qu'on ait le droit de le ressentir. C'est ça, en un plan. L'émotion qui doit d'abord passer un examen. C'est tellement masculin que ça en devient ridicule (oui, en plus je suis misandre, vous allez faire quoi?) (je dis ça parce que j'ai toujours pas digéré l'épisode où Ulysse sermonne Circée comme si c'était une gamine).

En fait, quelque part, ça explique pourquoi il dirige aussi mal ses acteurs. Il ne sait pas où ça doit commencer à s'émouvoir, ni où ça doit s'arrêter. Ceux qui survivent chez lui, je pense à Cillian Murphy par exemple, ce sont ceux qui jouent contre l'architecture du film, qui gardent un truc opaque, pas expliqué. Les autres récitent, diagnostiquent leur propre personnage plutôt que de l'habiter.

Alors le confier à Homère, c'était le pire choix possible. L'Odyssée c'est un texte où la ruse et le chagrin cohabitent dans la même phrase. Où Ulysse pleure et manipule en même temps sans que personne ait besoin de te dire lequel est vrai. Un texte qui vit dans le flou du sentiment. Et Nolan, qui a besoin de tout bien expliquer pendant trois plombes avant de le montrer, n'avait tout simplement pas les outils pour ça.

La prochaine fois, confiez la réalisation d'un projet de ce type à Phoebe Waller-Bridge. Au moins, on se serait bien marré.

dolphins dream of traffic jams


Chaleur à la con. Vraiment, si j'entends encore quelqu'un critiquer l'automne et l'hiver, je lui arrache la tête et je m'en fais un ballon de football. J'ai passé la journée d'hier à comater devant le travail que j'avais à faire. C'est drôle comme ce goût de fin du monde remet pas mal de choses en perspective, du type "à quoi bon se faire chier à écrire des mails?" alors qu'on brûle littéralement à l'intérieur comme à l'extérieur.

Je pense que je vais quand même essayer d'utiliser ce temps pour faire au moins quelque chose d'utile, comme écouter des disques. Ne me demandez pas de boucler le dernier numéro de mon fanzine ni de faire une note pour le Bad Girls Book Club. Je le ferai quand il fera un temps de Russie.

Je me rappelle également que je dois garder la petite des voisins ce week end, juste parce qu'elle a envie de passer du temps avec Francette plutôt que chez ses grands-parents (ce qui est cohérent, qui n'a pas envie de passer du temps avec Francette) (oui c'est vrai, vous ne vous en rendez pas compte, un jour je ferai une note en mode "Vogue, A Day With An Icon" et vous comprendrez). J'ai aussi eu pour ordre (oui, pour ordre, plus c'est petit, plus ça sait où ça va) de lui faire des knackis à bouffer alors que j'avais prévu un domac mais apparemment c'est pas ce qui fait rêver un gamin de nos jours. Je me demande où sont les étudiants en école de commerce, sortez ce concept de restauration rapide à base de saucisses et de frites, avec bières à volonté pour les parents (ou pour toute personne en charge de la surveillance du gamin) (on est des millenials, il faudra penser à de vrais adultes pour nous surveiller). Ca s'appellerait Knack & Chill et le gamin, lui, repartirait avec un jouet en plastique qui fait le bruit d’un coup de sifflet toutes les trois secondes, histoire que tout le monde subisse son repas dans les mêmes conditions qu’un match de foot sous 40°C.

Je crois qu'il est temps que j'aille à l'ombre.

sorry I'm late, I was being dramatic


J'ai une playlist qui s'appelle "Albums à écouter attentivement". Elle contient cent quatre-vingt-dix-sept albums. Je crois que je n'en ai écouté aucun attentivement. Je les ai écoutés en faisant la vaisselle, en marchant, en répondant à des mails, c'est-à-dire jamais, puisque écouter un truc "attentivement" en faisant autre chose, c'est une contradiction dans les termes que je me raconte depuis genre six ans.

Cent quatre-vingt-dix-sept albums qui attendent que je devienne quelqu'un d'assez concentré pour les mériter.

Voilà. On va parler de ça.

Pas du scroll. Pas de "vous ne faites plus rien, bande de zombies affalés sur vos téléphones". Ça, c'est le sermon que tout le monde te fait depuis 2015 et honnêtement, tout le monde s'en fout, parce que tout le monde sait déjà qu'il perd son temps. Ce n'est pas un scoop. La vraie question, ce n'est pas pourquoi on scrolle. C'est pourquoi ça nous fait un bien fou d'acheter des chaussures de running qu'on ne mettra jamais.

J'ai un carnet Moleskine vierge depuis trois ans. Vierge. Zéro page. Je l'ai acheté un jour de crise existentielle légère, dans une papeterie, en me disant "cette fois je vais écrire". Il est toujours dans mon sac. Il pèse. Il me suit partout comme une dette. Et le truc dingue, c'est que même vide, même jamais ouvert, ce carnet me rassure. Il est la preuve matérielle que quelque part, dans une timeline parallèle, il existe une version de moi qui tient un journal tous les soirs à la bougie. Cette version-là n'existe nulle part sauf dans mon sac, sous forme d'un objet à 14 euros.

On ne vit pas nos vies. On les collectionne en pièces détachées.

Les chaussures de running. Les platines vinyles qui prennent la poussière. Les carnets achetés en solde à minuit un soir de flemme aiguë. Les PDF qu'on enregistre au lieu de les lire, "pour plus tard", alors que "plus tard" est un mensonge qu'on se raconte depuis qu'on a un ordinateur. La watchlist Letterboxd qui grossit trois fois plus vite que la liste des films vus. Les recettes Pinterest épinglées, jamais cuisinées.

Chaque objet acheté, chaque lien sauvegardé, c'est une prophétie qu'on se fait à soi-même: un jour, je serai cette personne-là.

Pauvre conne.

Le truc, c'est que cette personne-là n'arrive jamais. Et le plus fou, c'est qu'on ne s'en fout pas tant que ça. On préfère parfois la promesse à la chose. Le carnet vierge est plus parfait que n'importe quel carnet rempli, parce qu'un carnet rempli, ça contient forcément des trucs ratés, des phrases nulles, des jours où t'as rien écrit d'intéressant. Le carnet vide, lui, contient un potentiel infini. Il n'a pas encore déçu.

C'est ça le vrai crime de notre époque, à mon avis. Pas qu'on scrolle trop. C'est qu'on a rendu la potentialité plus confortable que l'expérience. Posséder les accessoires d'une vie procure une satisfaction chimique quasi identique à celle de vivre cette vie, sauf que ça ne prend aucun risque, aucun échec, aucun dimanche pluvieux où le running, en vrai, c'est chiant et tes genoux font mal.

Je suis pas en train de te faire la morale, hein. J'ai autant de tabs ouverts que toi. Genre littéralement, en ce moment, j'ai 43 onglets ouverts sur mon ordinateur, et je sais que dans le tas il y a un article sur "comment apprendre le morse" que j'ai ouvert en septembre. On est en juillet. Le morse attend toujours. Il attendra encore longtemps, je pense, vu la tendresse toute particulière que j'ai pour ne jamais fermer un onglet par peur de perdre "l'accès" à une version de moi qui saurait envoyer un SOS en morse le jour où la civilisation s'effondre.

On ne lit plus. On performe le fait d'être quelqu'un qui lit. On empile les livres, on les photographie sur l'étagère avec la lumière parfaite, on capture l'image d'une bibliothèque qui raconte "voici quelqu'un de cultivé, de posé, qui prend le temps", et on n'a pas ouvert la moitié des bouquins. Acheter un livre et lire un livre, ce sont deux passions complètement différentes chez moi. La première me file une montée immédiate, là, en caisse, quand je paye. La deuxième demande de la discipline, du temps, et l'acceptation que le bouquin sera peut-être décevant. Devine laquelle je pratique le plus souvent.

Pareil pour la bouffe. J'ai un tableau Pinterest qui s'appelle "Recettes du dimanche", cent douze épingles, zéro casserole sortie du placard pour l'occasion. Ce tableau ne sert à rien niveau nutrition. Par contre niveau identité, il est extrêmement rentable. Il me confirme que je suis le genre de personne qui pourrait cuisiner un truc de dingue si elle voulait. Je n'ai jamais voulu, en fait. Mais "pourrait" suffit largement à calmer l'angoisse du dimanche soir. Et ça marche avec n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Des milliers et des milliers de moi, toujours le meilleur de moi-même, allant de la taxidermiste accomplie à l'élève assidue de yodel tyrolien. 

Alors ouais, on accumule les vies possibles comme d'autres accumulent des figurines. Une étagère entière de "moi que je pourrais être". Celle qui court, celle qui lit, celle qui prépare l'apocalypse, celle qui écoute de la musique attentivement dans un vrai fauteuil avec un vrai casque et pas en fond sonore pendant qu'elle répond à des mails. Toutes ces versions existent sous forme d'objets achetés et jamais activés, comme une armée de doublures qui n'entreront jamais en scène.

Et le pire, c'est que je crois qu'on préfère ça, au fond. Parce qu'une vie qu'on vit vraiment, ça s'use, ça déçoit, ça se salit, ça finit par ne plus ressembler à la photo Pinterest. Alors qu'une vie qu'on garde au stade de potentiel, elle, reste intacte pour toujours. Increvable. Toujours aussi belle dans sa boîte fermée.

we were never the opening act


Il y a un truc qui m'a fait tiquer avec la nouvelle série de pochettes de Music Fashion Film de Charli XCX. Pas le fait qu'elle y mette des hommes. Ça, je le comprends parfaitement. Pendant cinquante ans, l'industrie musicale a traité le corps des femmes comme une extension gratuite du marketing. Visages, jambes, silhouettes allongées sur un capot de bagnole ou plaquées contre un mur blanc, qu'elles aient ou non un rapport avec le disque, qu'elles soient ou non les artistes. Elles étaient là parce que le désir, ça se monétise.

Alors oui, voir des hommes prendre cette place, ça fait un léger court-circuit. C'est malin, c'est drôle, et ça a l'élégance de toutes les bonnes inversions. On comprend la blague avant même d'avoir fini la phrase.

Mais à force de regarder ces pochettes, une question m'a piquée. Pourquoi eux? Pourquoi toujours des hommes déjà célèbres? Acteurs, musiciens, réalisateurs, déjà photographiés mille fois, déjà invités partout, déjà suffisamment identifiables pour déclencher cent articles du type "avez-vous reconnu l'homme sur la nouvelle pochette de Charli XCX ?"

Sauf qu'à bien y regarder, le sujet n'est pas le genre. Le sujet, c'est le stock.

Ce projet, c'est de la gestion de portefeuille. On prend un actif (la célébrité masculine, jusque-là sous-exploitée dans ce registre précis) et on le fait entrer en bourse. On ne redistribue rien. On ouvre une nouvelle ligne de crédit sur un capital qui existait déjà ailleurs. Ce mec-là avait déjà de la valeur, on lui en ajoute ici, sur ce marché-là aussi. Le vrai renversement, ce serait de faire entrer en bourse un actif qui n'a jamais eu de valeur marchande. Et structurellement, personne n'a intérêt à faire ça. Pas même sous couvert d'ironie.

On parle de représentation comme si ça consistait à remplacer une catégorie par une autre. Une femme par un homme. Un mannequin blanc par un mannequin noir. On échange les pièces, on ne touche jamais au plateau. On change les meubles de place dans la même pièce, avec le même propriétaire, le même bail.

Le problème, ce n'est pas qui est regardé. C'est qui a le droit de l'être, et ce droit-là n'a jamais rien eu de naturel. Il a toujours été distribué. Avec ces mêmes questions. Par qui, avec quel argent, pour vendre quoi.

J'aurais trouvé le projet infiniment plus radical si Charli avait photographié les femmes qui fabriquent littéralement cette industrie sans jamais apparaître dessus. Les costumières dont les pièces deviennent des tendances avant même d'être créditées. Les ingénieures du son qui rendent un album écoutable et dont personne ne retient le nom au générique. Les monteuses qui donnent son rythme à un clip sans jamais recevoir le crédit qu'on réserve au réalisateur.

Les vraies fantômes de la pop culture. Celles qui font tourner la machine depuis l'intérieur du mur.

Une pochette d'album, c'est une drôle de machine. Elle ne montre pas seulement quelqu'un. Elle décide qui existe. Le problème n'est peut-être pas celui de la représentation, mais celui de la fabrication de la valeur. Une image ne se contente pas de refléter une célébrité. Elle la consolide, elle l'augmente, elle lui fait prendre de la valeur. La couverture n'est pas une récompense. C'est un investissement. Plus un visage, plus un concept est visible, plus il devient rentable. Plus il devient rentable, plus il est visible. Le système ne reproduit pas seulement des inégalités. Il fabrique les conditions de leur reproduction.

Le féminisme culturel se trompe souvent de cible. On imagine que la victoire, c'est de déplacer le projecteur. La vraie affaire serait peut-être de démonter la salle entière. Les câbles, les gradateurs, le mec en cabine qui décide quand est-ce qu'on allume et sur qui.

Les contre-cultures ont pourtant déjà essayé de casser cette logique. Pas toujours parfaitement, mais suffisamment pour qu'on oublie aujourd'hui à quel point leur fonctionnement était différent. Dans les zines riot grrrl des années 90, certaines signaient de leur vrai nom, d'autres d'un pseudonyme, d'autres encore pas du tout. Et cette hésitation n'avait rien d'anecdotique. Elle disait déjà quelque chose. Le nom propre n'était plus automatiquement la finalité du travail. Il ne s'agissait pas de fabriquer une figure centrale autour de laquelle tout allait graviter, mais de produire un espace où plusieurs voix pouvaient coexister sans être obligées de se transformer en marque personnelle.

Cette logique a aujourd'hui quasiment disparu. Nous sommes entrés dans une économie où chacun est sommé de devenir identifiable. L'artiste, bien sûr, mais aussi le journaliste, le styliste, le critique, le photographe, le militant. Il faut un visage, un nom, une identité graphique, une présence sur Instagram, une newsletter, une marque de soi. Même les espaces qui prétendent résister aux industries culturelles finissent souvent par reproduire leurs réflexes. Au bout de quelques années, un collectif accouche presque toujours d'une figure centrale. Quelqu'un devient "le fondateur", "la voix", "le cerveau", comme si le récit avait besoin d'un héros pour rester racontable.

La différence la plus profonde avec l'industrie culturelle tient peut-être à ça. Le problème n'est pas seulement qu'elle rend certaines personnes invisibles, c'est qu'elle transforme systématiquement le travail collectif en histoire individuelle. Un disque devient l'œuvre d'une star. Un film devient celui d'un réalisateur. Une collection devient celle d'un directeur artistique. Toute la chaîne de fabrication disparaît derrière un seul nom, parce qu'un nom se vend mieux qu'une organisation.

Le mythe du génie solitaire n'est pas qu'une fiction romantique. C'est un modèle économique. Une personne est plus facile à raconter qu'un collectif, plus facile à photographier, plus facile à transformer en marque, en campagne publicitaire, en produit dérivé. L'industrie ne célèbre pas le génie parce qu'il existe. Elle fabrique des génies parce qu'ils sont plus rentables que les groupes.

Décider qui est sur l'image, ce n'est qu'une moitié du pouvoir. L'autre moitié, plus discrète, consiste à décider qui reste hors champ, et à faire en sorte que cette absence ne se remarque même pas. On ne cherche même plus le nom de la monteuse. On ne se pose même plus la question. Et c'est précisément quand une question a cessé de se poser qu'un rapport de force a fini par gagner.

La célébrité est devenue une matière première qu'on recycle en boucle. On fait circuler les mêmes visages comme une monnaie d'échange entre industries. Musique, cinéma, mode se refilent les mêmes vingt personnes depuis dix ans. Le décor change. Le système reste étonnamment intact.

Alors oui, je comprends l'idée de Charli XCX. Elle est cohérente, elle est maligne, elle connaît les codes de la culture visuelle mieux que presque n'importe qui en ce moment. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il existait un geste encore plus radical, un geste que même la culture la plus subversive de la pop mainstream ne s'autorise jamais, parce qu'il ne fait vendre personne. Ne plus photographier les gens que tout le monde connaît déjà.

Photographier celles sans qui personne ne serait connu.

rock music fashion

 

Putain d'allergies à la con. Ca se barre et ça revient comme un ex trauma par sa première petite copine en maternelle. Pour ne pas sombrer dans la folie (il y a de quoi sombrer dans la folie de se faire bouffer le nez par du sperme d'arbre), j'ai essayé de penser à autre chose, du type aller voir une projo de Stand By Me parce que c'est le film parfait d'été avec Now and Then. Ca me rend un peu nostalgique de mes propres étés à zoner dans le parc à côté de chez moi avec ma bande de copines, époque pré adolescence. On n'allait pas chercher de cadavres pour un peu de gloriole (quoique, on aurait très bien pu le faire vu que trois d'entre nous sont devenues par la suite des gothiques) (c'est d'ailleurs à ce moment que nos chemins se sont séparés, on souriait trop et on s'habillait beaucoup trop à la mode) (oui, à un moment de ma vie, j'ai été une queen bee, ça a duré deux ans et puis j'ai arrêté de sourire et d'aimer la vie et je suis devenue Kat Stratford) (best decision ever).



Sinon, je commence à nourrir une obsession malsaine pour les visuels de la nouvelle era de Charli XCX (oui, encore elle, elle est un peu l'ambassadrice de ce blog, une source d'inspiration inépuisable pour moi). Après, j'avoue avoir une lecture pas supra angélique sur l'idée (vous me connaissez, vous savez qu'on va prendre le contre pied du contre pied). Je prépare d'ailleurs un article à ce sujet parce que ça me travaille cette histoire. Do better, Charli.



J'ai flâné dans un magasin vintage (mon sport favoris) et je suis tombée sur deux livres de Fantômette que je n'avais pas. Est-ce que je suis la plus heureuse des petites filles? Il me manque une glace au yahourt avec chantilly et supplément smarties et je pense qu'on est bon.

A plus les enfants!

vous me manquez, vidéoclubs


J'ai lu un article sur les vidéoclubs américains hier (un mec qui a claqué 1200 balles pour reconstruire un Blockbuster dans sa cave, rien que ça) et ça m'a foutu un coup de nostalgie que je n'attendais pas.

Il y avait donc un vidéoclub en bas de chez moi quand j'étais gamine. Rien d'extraordinaire, une devanture un peu miteuse, l'odeur de moquette et de plastique chauffé, les néons qui grésillaient légèrement. Mais je donnerais tout le fric nécessaire pour revoir un truc similaire revenir à la charge. Pas juste par sentimentalisme facile, mais parce qu'il y avait quelque chose là-dedans que Netflix n'a jamais su recréer (attention sortez vos mouchoirs en tissu) (oui on a dit qu'on était dans les années 90): la rencontre.

(Vas-y, c'est le moment de sentir les larmes monter).

Comme chez les disquaires (je vous ai déjà bassinés avec ça, les vendeurs qui me gardaient des CD sous le coude, tout ça), il y avait cette chorégraphie sociale complètement absurde et complètement magique qui consistait donc à croiser le regard d'un inconnu devant un rayon avec des choix aussi géniaux que pourris. Se demander furtivement ce qu'il allait louer. Juger silencieusement s'il repartait avec trois comédies romantiques et un Ken Loach (allez savoir pourquoi). Parfois, le mec derrière le comptoir te conseillait quelque chose que t'aurais jamais choisi toi-même, et il avait raison, et ça devenait ton film culte.

Internet nous a donné l'infini. Toutes les possibilités, à toute heure, sans sortir de chez soi, sans croiser personne. Mais il nous a piqué cette friction minuscule et essentielle: le hasard d'être humain au même endroit qu'un autre humain, en même temps, pour la même raison bête (choisir un film un mardi soir).

On a optimisé la commodité. On a supprimé l'attente, le trajet, la conversation forcée à la caisse. Et on a perdu, sans vraiment s'en rendre compte, ce truc tout con. La possibilité qu'un inconnu (allez, j'acceptais le mansplaining quand ça venait d'un passionné de films de séries z en 1993, il avait que ça le pauvre) te tende une VHS et change ta soirée.

RIP les moquettes tachées, les boîtiers écornés, et les mecs bizarres qui connaissaient tout de Cassavetes en travaillant au smic.

the kind of trouble that looks good in photographs


J'ai regardé le final de Good Omens (die Neiman Marcus, die) (mais love David Tennant, love) et je me suis fait la réflexion que si Jésus redémarquait sur terre pour nous faire une multiplication des parts de pizza, je me proposerais direct pour rédiger une partie du nouveau nouveau testament. C'est un peu le problème des religions et des sectes (à savoir des religions qui n'ont pas réussi), c'est que si c'est bien géré, ça pourrait avoir une gueule assez cool. Donc autant vous dire que ça me fait chier de penser ça parce qu'à part les statuettes et les jolis décos de cathédrales, je déteste ça. C'est pas tant que je ne crois pas en quelque chose de supérieur (il y a forcément un truc supérieur, une entitée un peu cinglé qui a visiblement du mal à fixer son projet de science) mais s'il devait pondre un nouveau mioche, ou juste ramener une version du christ millénial de Williamsburg qui ne s'est toujours pas remis de la fermeture de son Urban Outfitters, ça serait difficile de rivaliser avec ce qui existe depuis l'invention du dieu unique (bring back les dieux alcolos et autres baiseurs en tout cas fanas de faire pondre des bâtards par des humaines pour les envoyer ensuite tuer des monstres à trois têtes). 

Hier, journée plutôt pas mal même si j'avais un mal de crâne pas possible. Je me suis enfilée un porridge lait de soja banane, yahourt grec fruits rouges et chocolat noir et ça avait fini par se dissiper. En fait, j'étais partie pour me faire la version de la princesse Diana, mais comme je n'avais pas d'orange, je me suis rabattue sur ce que j'avais au fond des tiroirs. J'ai bouffé avec Jéhanne au café du coin puis on s'est affalées devant Love is Blind Habibi avec des glaces sous le coude tandis que Francette gueulait après les passants (elle développe son main character de commère du coin). On a aussi remis au point nos séances d'été ciné (à savoir deux films sur un après-midi avec supplément frites et hot dog) (j'adore manger devant un grand écran) et il faut que je pense à reprendre mes séances de yoga. Je me tâte aussi pour voir si je ne peux pas prendre de façon sérieuse et officielle des cours de batterie. Parce qu'au final, c'est très bien d'être autodidacte mais tu prends aussi de mauvaises habitudes (et j'ai envie de faire les choses bien) (quand je vous le disais que je devenais raisonnable).

daffy duck

 

Parfois, je me dis que je devrais tout claquer pour devenir le leader suprême d'un groupe de canards. Peut-être parce que j'ai trop pris le soleil ces derniers jours, allez savoir, ou juste parce que je pense trop à la mer que je vais voir vendredi. En prenant de l'âge, je me rends compte que je suis de plus en plus taillée pour une vie qui consiste à jardiner, lire et peindre dans une jolie véranda en fer forgé. Après, vous allez me dire que ça n'a rien de bien original et que don't be ridiculous Andrea, everybody wants this. Je pense que vous ne connaissez pas mes collègues.

C'est un peu mon rant, mais plus je vieillis, plus je regarde les gens parler de carrière avec une bonne envie de dégueuler. Ils prononcent les mots "mobilité", "évolution" ou "prise de responsabilités" avec ce regard légèrement humide qui me fait penser qu'ils viennent d'assister à une apparition mariale entre la machine à café et l'imprimante. Moi, je les observe comme on regarde quelqu'un commander une pizza à l'ananas. Je respecte le choix, je ne comprends juste pas le projet.

Chacun voit midi à sa porte, évidemment. Mais j'ai beau retourner la question dans tous les sens, je n'arrive toujours pas à comprendre comment une existence peut culminer devant un tableau Excel ou une réunion intitulée Point stratégique T3. Peut-être que le problème vient de moi. J'ai toujours eu plus d'admiration pour quelqu'un qui fait pousser des tomates incroyables que pour quelqu'un qui optimise un reporting.

Ce qui me fascine surtout, c'est cette dissociation parfaite. Cette capacité à prendre des décisions qui rendent la vie objectivement plus compliquée à des milliers de personnes, puis à aller dormir comme un bébé dans un hôtel cinq étoiles. Il doit exister un abonnement Premium au sommeil que je ne connais pas. Et puis même, être riche sur cette planète pour acheter exactement les mêmes fraises sans goût que tout le monde, mais servies dans une assiette plus chère, c'est un véritable scam (rien que pour ça, je préfère être dans la moyenne) (je sais que je suis prise pour une conne, donc autant que ça soit à moindre coût).

Donc tout ça pour dire que je trouve cette espèce de culte de la réussite terriblement dépassé. Voire cringe. Mais pas le cringe comme vous et moi. Le vrai cringe. Celui où ta boîte pense être une série HBO alors qu'en réalité, on est sur une vieille production AB avec des intrigues autour d'un comité de pilotage et un personnage secondaire qui répond à tous les mails par "Bien cordialement". Pendant ce temps-là, moi, je continue de penser qu'il y a peut-être davantage de grandeur à devenir le leader suprême d'un groupe de canards. Ou à arroser des tomates dans une véranda. Au moins, eux ne me demanderont jamais un point d'avancement (ils n'en n'auront pas besoin, ils l'auront d'office) (car ils sont merveilleux).


En attendant, je me fais un masque en sirotant un matcha fait maison (tout aussi dégueulasse, mais beaucoup, beaucoup moins cher que dans coffee shop).

mona lisa smile


Il en faut finalement assez peu pour me contenter. Journée tranquille à me faire un masque en sirotant un bubble tea myrille pêche, tandis que Francette a pioncé comme jamais. J'ai une montagne de nail art à faire également, parce que très envie d'avoir les ongles tranchants comme un coupe papier (god bless la mauvaise qualité des faux ongles dans des magasins à deux balles).

Faites moi penser aussi à jeter mon dévolu sur un nouveau livre. Je manque de nouveaux livres (les autres qui pourrissent sur ue pile sans avoir été ouvert ça ne compte pas, merci).

I used to lick cream off strawberries in the summer

 

Il y a des vibes qui me font immédiatement me sentir terriblement bien. Vous savez, comme quand vous devez faire un truc hyper chiant et que tout s'aligne parfaitement. En ce moment, c'est un mélange d'Olivia Cooke sur un vélo en plein Londres avec la lecture de Numéro New York et Wink Wink de Charli XCX dans les oreilles. Je sais pas pourquoi, mais ça s'emboite parfaitement. Peut-être parce que ça m'évoque cet espèce d'équilibre qui sied parfaitement à mon teint cadavérique, à savoir rouler en vélo cargo pour aller chercher ses légumes en pensant à mon prochain article sur pourquoi Charli XCX réussit à chaque fois ses sorties albums (spoiler alert: elle en a rien à foutre de notre avis) (et honnêtement, je suis toujours là quand il s'agit d'encourager des jeunes avec des inner grandpa qui a tout vu tout vécu et qui vraiment, n'en a rien, mais alors rien à branler de ce qu'on raconte) (et puis c'est une compétence beaucoup plus rare qu'on ne le pense, et qui demande, paradoxalement, un travail de fond assez énorme. Passer sa vie à ne pas quémander l'approbation, ça prend de l'énergie. Beaucoup plus que d'en avoir besoin).

C'est un peu la même musique pour un artiste new yorkais. Je pensais à ça en lisant la note de Matoo sur Fran Lebowitz (qui respecte totalement le moodboard). Je pourrais y rajouter Elizabeth Olsen qui laisse tomber sa bouffe sur le sol et la ramasse parce que moins de trois secondes par terre ou encore Kristen Stewart qui fume une clope en interview comme si c'était un métier à part entière, avec ce genre d'ennui appliqué qui prend visiblement plus de travail que d'avoir l'air investi. Il y a une continuité là-dedans que je n'arrive pas à nommer autrement que "les gens qui ont arrêté d'essayer de nous convaincre de quoi que ce soit et qui, du coup, deviennent la seule chose crédible dans un monde entièrement fait de pitchs". C'est peut-être ça, le fil (oui, encore ce mot, je sais, je devrais varier, mais parfois un mot fait exactement le travail qu'on lui demande et il faut juste le laisser tranquille).



Et puis j'en rajoute une pour ce titre des Sugarbabes. On devrait plus se souvenir des Sugababes.

I fought in a war and I left my friends behind me

 

Le truc qui se passe quand on vient d'un patelin où se sont déroulées les batailles de la Somme, c'est qu'on se retrouve avec des étés qui ressemblent à un épisode d'Outlander. Il y a des kilts partout, des cornemuses en bande-son, des Néo-Zélandais qui kiffent visiblement l'ambiance attablés aux terrasses des cafés, et des Canadiens ravis de nous parler français avec des expressions québécoises que personne ne comprend. Je crois que c'est pour ça que j'ai pris l'habitude de rester en juillet. Pas tellement pour revoir la famille ou les copains. Plutôt pour cette espèce de bulle anglo-saxonne complètement improbable qui apparaît tous les ans au milieu de la Picardie. Après, il y a un truc que je n'ai jamais vraiment compris. Pourquoi est-ce qu'on adore rejouer les guerres, mais toujours en leur retirant précisément ce qui faisait qu'elles étaient des guerres? Les uniformes sont impeccables, les véhicules brillent, les gens sourient, les enfants montent dans les jeeps pour les photos. C'est comme si on avait gardé toute l'esthétique et jeté le carnage à la poubelle. Mais je comprends aussi pourquoi on le fait. Personne n'a envie d'assister à une reconstitution fidèle. Ce serait probablement la pire idée de sortie de l'été.

le nouveau disque de madonna m'a rappelé pourquoi je suis millennial


Je pensais écrire une critique du nouveau disque de Madonna. Un truc assez simple, finalement. Dire que Stuart Price est un génie, que certaines productions donnent envie de jeter la moitié de la pop actuelle par la fenêtre, glisser une remarque un peu injuste sur Charli XCX parce que c'est toujours agréable de se faire des ennemis sur Internet, et rentrer me coucher avec le sentiment du devoir accompli.

Sauf qu'il y a un problème. Enfin non, plusieurs, mais il y en a un qui me travaille depuis hier soir, quelque part entre Danceteria et le moment où je me suis rendu compte que j'avais complètement arrêté d'écouter pour commencer à réfléchir, ce qui est une très mauvaise habitude quand on parle de musique. Ce disque ne me donne pas envie de parler de Madonna. Il me donne envie de parler des millennials. Je sais que ça ressemble à ces dissertations qui commencent par "Nous verrons dans une première partie..." mais laissez-moi deux minutes, je vous promets qu'il y a un rapport.

Parce que ce que j'ai ressenti en l'écoutant n'avait rien à voir avec la nostalgie. Enfin si, un peu, mais pas celle que tout le monde imagine. Ce n'était pas ce petit frisson fabriqué à base de souvenirs de lycée, de premiers amours et de vieux clips passés sur MTV. C'était quelque chose de beaucoup plus étrange. J'avais l'impression de reconnaître une manière de fabriquer la pop. Prenez le morceau avec Stromae. Elle aurait pu se contenter d'un featuring décoratif, un nom qui coche une case streaming. Au lieu de ça, elle lui laisse de la place, elle le fait respirer dans le titre au lieu de le poser dessus. Même chose avec Sabrina Carpenter sur Bring Your Love, où on sent moins une chanteuse en train de passer le flambeau qu'une bâtisseuse qui accueille quelqu'un dans une maison qu'elle a mis vingt ans à construire, sans jamais raser une pièce pour faire de la place à la nouvelle génération. Ce disque considère encore qu'une chanson est un espace dans lequel on peut se promener plutôt qu'une succession de moments suffisamment accrocheurs pour empêcher l'auditeur d'aller vérifier ses notifications.

Et je me suis surprise à penser une chose que je ne pensais plus pouvoir dire à propos d'un disque de Madonna: tiens, la voilà de retour. Puis je me suis immédiatement corrigée. Justement non. Elle n'est pas "de retour". Elle a repris le fil.

Je crois qu'on raconte très mal la carrière de Madonna depuis une quinzaine d'années. On répète qu'elle a passé son temps à courir derrière les tendances, derrière les plus jeunes, comme si son obsession avait toujours été de parler la langue de la génération suivante. C'est devenu une sorte de réflexe critique. Dès qu'un artiste vieillit, on cherche les traces de chirurgie culturelle. Qui imite-t-il? Qui copie-t-il? Qui essaie-t-il de séduire?

Et puis arrive ce disque, qui fait exactement l'inverse. Il ne cherche pas à prouver qu'il est contemporain. Il agit comme si la question ne se posait même pas. Stuart Price parlait, à propos de ce projet, d'un continuum. L'idée que les chansons, les clips, les images et les performances devaient se répondre comme les pièces d'un même geste, quitte à devoir ensuite adapter ça au format streaming, qui déteste justement tout ce qui ressemble à une continuité. C'est exactement ça, l'inverse d'un artiste qui court après une époque. Une époque qui doit, elle, s'adapter au format de quelqu'un qui n'a jamais changé de grammaire. Le disque parle avec son propre vocabulaire, et c'est pour cette raison qu'il sonne plus vivant que quantité de productions beaucoup plus jeunes, beaucoup plus connectées, beaucoup plus conscientes d'elles-mêmes.

A ce moment-là, je me suis souvenue d'un truc auquel je pense souvent en regardant la mode actuelle. Il y a quelques jours, j'écrivais que les Gen Z avaient une manière presque spectaculaire de changer d'identité. Une semaine clean girl, la suivante indie sleaze, puis office siren, puis je ne sais quel autre mot inventé un mardi après-midi sur Pinterest. Je regardais ça avec une vraie admiration, d'ailleurs. Il faut une énergie considérable pour se réincarner aussi souvent. Nous, les millennials, avons toujours été beaucoup moins doués pour ça. Nous ne remplaçons pas les choses, nous les trafiquons. Nous gardons un vieux perfecto pendant quinze ans et c'est le reste qui bouge autour. Un jean devient plus large, une chaussure change de silhouette, un manteau prend un peu d'ampleur, et soudain quelqu'un nous explique que nous sommes revenus à la mode alors que nous n'avons, littéralement, jamais quitté nos vêtements.

Je crois que Madonna fonctionne exactement de cette manière. On a souvent parlé de ses métamorphoses comme si elles étaient comparables à celles de David Bowie. Je ne suis plus très sûre que ce soit vrai. Bowie fabriquait des personnages. Il changeait d'univers comme on change de décor au théâtre. Ziggy Stardust n'était pas le Thin White Duke, et c'était précisément le principe. Madonna, elle, n'a jamais cessé d'être Madonna. Elle absorbait la house, le disco, le trip-hop, le R&B, l'électronique, exactement comme quelqu'un qui déménage ses meubles dans un appartement différent. Les murs changeaient, la lumière aussi, mais il y avait toujours cette drôle de sensation de reconnaître la manière dont elle habitait l'espace.

J'ai commencé à me demander si les vraies lignes de fracture entre les générations n'étaient pas ailleurs que dans les sujets qu'elles abordent. Peut-être qu'elles résident dans leur manière de construire une identité. Les boomers avaient un goût extraordinaire pour les grands emballages culturels. Chaque mouvement possédait son uniforme, son manifeste, son esthétique parfaitement identifiable. Le glam ressemblait au glam, le punk ressemblait au punk, le disco ressemblait au disco. Tout était extraordinairement lisible. Je trouve d'ailleurs que la Gen Z, paradoxalement, fonctionne souvent de la même manière. Les étiquettes sont infiniment plus nombreuses, les esthétiques durent parfois trois semaines au lieu de dix ans, mais le mécanisme reste le même. Chaque look arrive déjà avec son nom, son moodboard, sa playlist, sa palette de couleurs, son maquillage et probablement le type exact de tasse dans laquelle il convient de boire son matcha.

Entre les deux générations d'emballages parfaitement refermés, il y a eu une génération étrange, qui n'a jamais vraiment su à quel clan appartenir: la Gen X. Ni tout à fait dans le grand récit collectif des boomers, ni encore dans la logique de flux perpétuel qui allait suivre, elle a grandi dans une sorte d'interstice, avec le grunge d'un côté, qui refusait justement l'idée même d'uniforme en la retournant contre elle-même (s'habiller comme si on s'en fichait devenant, malgré soi, un code aussi strict qu'un autre) et de l'autre une culture jetable naissante, celle du zapping, de la chaîne câblée, du fanzine photocopié qu'on abandonne au numéro suivant. C'est une génération qui a inventé l'ironie comme distance de sécurité avant même que quiconque en fasse une esthétique commercialisable, et c'est peut-être elle, plus que les millennials, qui a le mieux compris qu'on pouvait détester le name dropping sans détester ce qu'il nommait. Nous avons hérité de cette méfiance sans avoir vécu sa radicalité initiale. Nous, on est arrivés après, avec le confort du chien de manchon là où eux avaient encore l'agressivité du chat de gouttière.

Nous avons grandi au moment où tout commençait à se mélanger. Les blogs nous envoyaient de Martin Margiela à une interview de Sofia Coppola avant de nous faire découvrir un groupe suédois dont plus personne ne se souvient aujourd'hui. Internet ressemblait encore à une immense brocante où les références s'accumulaient sans demander leur carte d'identité. On ne choisissait pas une esthétique. On en empruntait plusieurs. On bricolait. On ajoutait. On retirait. On avançait sans avoir le sentiment de devoir annoncer à chaque fois une nouvelle version de soi-même.

C'est probablement pour ça que ce disque me touche autant. Pas parce qu'il me rappelle mon adolescence. Pas parce qu'il ressemble à Confessions on a Dance Floor, même s'il en est la suite directe et assumée. Mais parce qu'il me rappelle une manière de penser la création qui me semble avoir un peu disparu. Cette idée qu'on peut évoluer sans effacer, qu'on peut ajouter des couches au lieu de repartir d'une page blanche, qu'on peut changer profondément tout en restant reconnaissable.

On dit souvent que les millennials sont la génération de la nostalgie. Je commence à croire que c'est exactement l'inverse. La nostalgie consiste à vouloir revenir en arrière. Nous, je crois que nous n'avons simplement jamais accepté l'idée qu'il fallait tout recommencer pour prouver qu'on avait changé. On n'a rien gardé par attachement au passé. On a juste refusé de traiter chaque nouvelle version de nous-mêmes comme une table rase.

Finalement, le nouvel album de Madonna ne m'a pas rappelé mon enfance. Il m'a rappelé quelque chose de beaucoup plus précieux. Une époque où l'on croyait encore que grandir consistait à devenir une version plus riche de soi-même, et pas nécessairement quelqu'un d'autre.

california here we come

 

Pardon mais il n’y a que moi qui reste exprès dans des endroits froids juste pour ressentir quelque chose, genre la chair de poule comme preuve matérielle que je suis encore vivante? Je crois que mon corps a développé une stratégie de survie contre la canicule: emmagasiner du froid comme on remplirait une caisse d’archives, sauf que c’est une caisse émotionnelle, planquée quelque part entre le sternum et un souvenir mal rangé. Une sorte de puits sans fond de désespoir, installé dans un cœur et une âme oubliés dans un freezer industriel.

Je reviens de Lille où j’ai acheté un t-shirt de Christina Aguilera et, objectivement, ça m’a rendu très heureuse. C’est la couverture de Stripped, évidemment. Sans doute le meilleur album pop des années 2000, mais surtout un album qui n’a jamais cherché à être le meilleur (et c'est exactement pour ça que je l'aime). Il y a des disques comme ça qui te tiennent compagnie sans te juger. J’ai une tendresse profonde pour les numéros 2 de la pop. Christina Aguilera, les All Saints. Celles qui n’ont pas forcément gagné la guerre du récit officiel, mais qui ont laissé des traces beaucoup plus intéressantes que les victoires. Je crois que j’ai fini par aimer les œuvres qui tiennent dans cet endroit-là. .

Je suis allée voir Jim Queen et Supergirl. Et sans savoir exactement pourquoi, ça m’a fait du bien de voir des personnages comme ça. Des personnages qui picolent, qui sont vulgos, qui improvisent leur propre logique en temps réel, qui ne cherchent pas à être impeccables ni même forcément cohérents. Des personnages qui échouent un peu à être des modèles, et qui, justement pour ça, respirent. Il y a quelque chose de reposant dans ces figures-là. Comme si, pendant une heure ou deux, on arrêtait de nous demander d’être nets, performants, alignés. Comme si on pouvait juste dériver avec eux, sans but précis.

the mischa barton appreciation society


Il y a des actrices qui deviennent des légendes. Et puis il y a celles qui deviennent des fantômes.

En regardant de vieilles photos de Mischa Barton, je me suis demandé comment une fille capable de résumer à elle seule toute l'esthétique des années 2000 avait pu disparaître aussi vite de notre imaginaire collectif. Pas disparaître des magazines people. Disparaître du cinéma.

Je ne suis même pas sûre que Mischa Barton ait été une grande actrice. Ce n'est pas vraiment la question. Certaines personnes ne sont pas faites pour porter des scénarios sur leurs épaules. Elles sont faites pour être regardées. Pour qu'un réalisateur trouve quelque chose en elles avant même qu'elles ouvrent la bouche.

Son visage avait cette qualité étrange. Une mélancolie permanente, comme si elle arrivait toujours une scène trop tard. Elle donnait l'impression d'être absente d'elle-même. Pas triste. Pas fragile. Juste ailleurs. Et je crois que c'est là que le rendez-vous a été manqué.

J'aurais aimé qu'un cinéaste tombe amoureux de ce qu'elle dégageait plutôt que de ce qu'elle représentait. Quelqu'un qui comprenne que certains visages racontent déjà une histoire avant même qu'on leur écrive des dialogues. Une muse de Sofia Coppola. Une apparition chez Gus Van Sant. Une silhouette perdue dans un film de David Lynch. Même quelques minutes. Juste assez pour laisser une trace.

A la place, elle est devenue une victime parfaite des années 2000. Les paparazzis, les tabloïds, les sorties de boîte de nuit, les unes humiliantes, cette époque où l'on fabriquait des it-girls avant de prendre un plaisir presque sadique à les regarder tomber.

C'est peut-être pour ça que je ressens autant de nostalgie en regardant ces photos. Elles appartiennent à un monde qui n'existe plus. Une époque où la beauté n'était pas encore filtrée par les algorithmes. Où une fille pouvait devenir une obsession culturelle simplement parce qu'elle avait une manière de regarder dans le vide.

Mischa Barton n'est pas devenue une icône. Mais je continue à penser qu'elle aurait pu en être une.

Pas une star.

Une obsession de cinéma.






give me the gasoline


Je l'ai vue au KOKO, à Londres, le 27 février 2009. C'était la tournée One of the Boys, une petite salle avec des dorures fatiguées, et elle qui n'était encore qu'à moitié devenue ce qu'elle allait devenir. Tu voyais bien à sa façon de chercher le public du regard comme si elle n'était pas sûre d'avoir le droit d'être là. Une fille qui essaie une robe trop neuve dans une cabine et se demande tout haut si elle a l'air ridicule. Elle ne l'était pas, ridicule, mais elle ne le savait pas encore, et déjà ce truc en trop, cette espèce de chaleur qui dépassait la taille de la salle, quelque chose qui cherchait où aller et qui n'avait pas encore trouvé la sortie.

Katy Perry est scorpion, née le 25 octobre. Je l'ai su après, bien après ce soir-là, et ça m'a presque fait rire tout seul. Déjà parce que c’est aussi ma date d’anniversaire, mais  aussi parce que ça collait trop bien. Pas en mode analyse d’un bouquin de Françoise Hardy, non, l'autre version, celle qu'on raconte aux enfants pour leur faire peur dans le désert. Ce qu’on ne sait pas, avec le scorpion, c’est que cette histoire de suicide n’est qu’une légende urbaine. Le scorpion n’ira pas se tuer, encerclé par le feu. Non, le scorpion n’a rien de la créature qui choisit sa fin plutôt que de la subir. C’est même plutôt l’inverse. Tout ça parce qu’il est immunisé contre son propre venin. Ce qui se passe, plutôt, c’est que la chaleur grille son système nerveux, il tape dans le vide, n'importe où, lui compris, parce qu'il sait plus où est le danger ni ce qu'il combat. Et nous, pauvres cons, on a appelé ça du courage, alors que c'était juste un disjoncteur qui sautait.

Si jamais vous cherchez, il n’y a pas vraiment de happy end à cette histoire, pas de morale, pas de victoire sur soi, juste de l'eau. Oui, aussi désespérant que ça. On le trempe, il refroidit, il s'arrête. Pas guéri, juste débranché à temps, et c'est exactement ce que j'ai vu, sans le savoir, au KOKO ce soir-là. Pas une étoile en formation mais un truc encerclé qui ne le savait pas encore, qui tournait déjà en rond dans une salle trop petite, cherchant une sortie qu'elle ne trouverait que vingt ans plus tard, dans une église, sous l'eau.

La carrière de Kary Perry, au final, ça a toujours été plus ou moins ça. Constamment sur le fil. Prête à disjoncter. Une résilience immonde, qui paralyserait n’importe qui, mais qui devient moteur. L’annonce de son divorce par son mari, quelques minutes avant de monter sur scène. Tremblante, en loge. On lui a tendu un mouchoir. c’est que le spectacle doit continuer.

Ce qui est terrible avec la légende du scorpion, c'est qu'elle nous raconte exactement ce qu'on fait aux popstars: on les encercle de feu, on regarde si elles tiennent, et le jour où elles craquent, on appelle ça une crise, jamais une conséquence. On dit "elle traverse une mauvaise période," comme si la période était arrivée toute seule, sans qu'on ait soufflé sur les flammes depuis le début. Personne ne demande jamais ce qui se serait passé si on l'avait laissée s'arrêter cinq minutes avant que ça devienne intenable.

Firework, par exemple. La chanson des remises de diplôme, celle qu'on hurle aux mariages pour dire à quelqu'un qu'il a une lumière en lui. Ecrite en pleine dépression, en culpabilisant d'avoir besoin d'aide, et elle l'a quand même donnée, cette lumière, à cinquante mille inconnus par soir, au lieu de se la garder pour elle deux minutes. Comme la loge. Comme le texto. Comme le rideau qui se lève quand même. On voulait une lumière. On voulait de l'énergie, un tube increvable tous les six mois, le sourire en sortant des coulisses. Personne n'a jamais dit ce qu'on attendait d'elle en dehors de ça. Elle a continué à le donner quand même.

Madonna a des chapitres qu'on peut nommer. Taylor Swift aussi. Chaque album une adresse, une année, un public qui sait dire "moi c'est l'ère Red". Katy Perry a des tubes. Une artiste de singles, de celles dont l'auditeur occasionnel n'ira jamais creuser plus loin que les deux premiers morceaux connus. Juste des tubes, qui tombent les uns après les autres sans jamais se ranger dans le même tiroir, et plus ils s'accumulaient, plus son image devenait difficile à fixer. Comme une photo qu'on aurait prise en bougeant l'appareil. Pendant ce temps-là, en dessous, ça continuait de couver, sans nom, sans qu'elle le dise à personne.

Et c'est ça, au fond, c’est le vrai problème avec un scorpion. Pas seulement qu'il panique. C'est qu'on ne sait jamais lequel on a en face de soi. Il change de terrier, il se planque sous une pierre différente chaque nuit, et au moment où on croit enfin avoir compris sa forme, il a déjà filé ailleurs. On pense le connaître. On ne connaît que l'endroit où il était la fois d'avant.

Pour Katy Perry, c’était Katy Hudson. Seize ans, fille de deux pasteurs, un disque de rock chrétien enregistré l'année précédente, à quinze ans, et sorti sous un label qui ferme ses portes avant même d'avoir pu vraiment le vendre. Deux cents exemplaires, peut-être un peu plus. Les critiques de l'époque sont d'accord sur un point: elle a une vraie voix. Et puis ils ajoutent tous le même nom, comme une formule qui efface le reste. Alanis Morissette. Une dette trop lourde envers elle, écrivent certains. Comme si on lui reprochait déjà, à seize ans, de ressembler à quelqu'un d'autre plutôt que d'être encore en train de chercher qui elle était.

Katy Hudson disparaît. Katy Perry, le nom de jeune fille de sa mère, prend toute la place, et change déjà de terrier. Quelques années plus tard, c'est encore quelqu'un d'autre. La provocatrice qui embrasse des filles pour le scandale. Puis la lumière increvable de Teenage Dream. Puis celle qui s'effondre derrière Witness. Puis celle qui pleure sur scène en Australie, vingt ans après avoir pleuré dans une loge à cause d'un texto. Chaque fois qu'on croit enfin la tenir, elle s'est déjà déplacée vers une autre forme. Pas par stratégie, pas par calcul, juste parce qu'elle n'a jamais eu le temps de se poser dans une seule version d'elle assez longtemps pour que ça devienne elle, pour de vrai, durablement.

Sauf qu'à force de fuir tout le monde, on finit par se fuir soi-même. C'est ça, le risque qu'on oublie toujours avec le scorpion. Ce n'est pas seulement insaisissable pour les autres. Il finit par devenir insaisissable pour lui-même aussi, à errer de trou en trou sans jamais savoir lequel est vraiment le sien. Et c'est là que ça commence à ressembler moins à une métamorphose qu'à une dispersion. Le chaos, pas comme un accident ponctuel, mais comme ce qui reste quand on a changé de peau trop souvent pour se souvenir de la couleur de la première.

Alors quand j’ai vu Watch It Burn, ça m’a rendu bizarrement heureuse. Peut-être parce que je suis aussi scorpion du 25 octobre. On s’est comprise en se regardant. Une queue de scorpion qui lui sort du dos, dans un car wash. Elle attrape une bouteille, elle l'allume, elle la lance, et elle brûle tout sur son passage. Les vingt ans à se laver de tout, à changer de costume. A devenir plus propre, plus pop, plus acceptable, et que ça n'a jamais suffi. La rupture avec Orlando Bloom, la stabilité qu'on croit voir avec Justin Trudeau, c'est pareil. Elle brûle tout, pas par colère, par nécessité. Pour en revenir à quelque chose de plus primaire, de plus vrai. Même la fille de quinze ans qui chantait du rock chrétien dans des salles vides brûle avec, parce que celle-là non plus, en fait, ce n'était pas elle. C'était déjà une commande, une attente, juste signée par ses parents au lieu d'un label.

Elle entre dans l'église, elle s'effrite vers l'autel, les prêtres la portent jusqu'aux fonts, ils l'enfoncent dans l'eau, et elle remonte, le souffle arraché. Ce n’est pas une victoire, c'est pas une renaissance, c'est juste de l'eau, comme pour le scorpion. On le trempe, il refroidit, il s'arrête, pas guéri, juste débranché à temps. L'église gagne pas, elle n’est pas détruite non plus, personne n’a raison à la fin, on sait juste qu'elle est sortie de l'eau et qu'elle respire encore, et peut-être que c'est ça, la seule chose qu'elle cherchait depuis le début. Pas une sortie, pas une réponse, juste la permission de s'arrêter assez longtemps pour respirer.

Et ce soir-là, au KOKO, je crois que je l'ai vue sans le savoir. En train d'attendre, déjà seule dans une salle qui ne savait pas encore, elle non plus, à qui elle appartenait. Vingt ans plus tard, elle est toujours en train de chercher, mais cette fois elle a arrêté de courir. Elle a juste allumé une bouteille, regardé le feu prendre, et elle est entrée dans l'eau, avec la queue de scorpion qui sortait encore de son dos, pour se rappeler qu'elle a toujours été ça. Une fille encerclée par la chaleur qui a fini par comprendre que la seule sortie, c'était d’arrêter de courir et de laisser enfin les autres tenir la caméra.

let the sun in



(Ce qui est très agaçant avec les photos d'Elle Fanning, c'est qu'elles sont toutes taillées pour illustrer l'été. Est-ce que j'aurais assez de bonne humeur à partager ici pour justifier de vous les montrer? JE PENSE QUE OUI.)

La semaine est vraiment très agréable. Déjà parce que je suis en congés, mais aussi parce que je me suis remise à faire des trucs des années 90 que j'adorais: lire un magazine, m'asseoir tête en bas sur le canapé ou encore téléphoner sur un appareil fixe en enroulant le fil autour de mon doigt. Le tout arrosé de glace au matcha (matcha 4 life) et de crêpes (il fait chaud, je mangerai tout ce qu'il ne faut pas parce que je suis une adulte avec un compte en banque et suffisamment de répondant pour obtenir un rendez-vous en urgence chez mon médecin traitant si besoin).

J'aime bien ce que les vacances font au cerveau. Elles remettent les détails au premier plan. On ralentit suffisamment pour retrouver des gestes qu'on avait complètement oubliés, et pour qu'une phrase entendue dans une vieille interview nous accompagne toute la journée.

Je suis justement retombée sur cette interview de Lana Del Rey et Courtney Love, en 2017, à l'époque de Lust for Life. A un moment, Courtney Love explique à Lana qu'elle a créé un monde, un personnage, une énigme, et qu'elle-même n'a jamais réussi à faire ça, mais qu'elle le ferait si elle pouvait recommencer.

Courtney Love. Qui dit ça. A elle.

Cette phrase m'est restée dans la tête toute la matinée. Plus que je ne saurais vraiment expliquer pourquoi. Une légende vivante qui regarde la suivante et lui dit: tu as fait ce que je n'ai jamais su faire. Pas de jalousie dans la voix, juste un constat, presque tendre, presque fatigué. Deux femmes qui ont fini par devenir des personnages plus grands qu'elles-mêmes et qui en parlent comme on parle d'un sweat qu'on a prêté à quelqu'un d'autre. On le regarde, de loin, lui aller mieux qu'à nous.

J'ai trouvé ça beau. Peut-être parce qu'on imagine rarement les artistes parler de leur propre légende avec autant de simplicité. Peut-être aussi parce qu'il faut une certaine paix avec soi-même pour reconnaître chez quelqu'un d'autre ce qu'on aurait aimé construire.

En tout cas, c'est le genre de phrase qui n'aurait probablement pas retenu mon attention un lundi matin au bureau. Mais en vacances, entre une glace au matcha, un vieux magazine et trente degrés dès neuf heures, elle a trouvé exactement la place qu'il lui fallait.

please kill me



Il fait tellement chaud, je n'arrive plus à savoir si je veux boire ou mourir (bordel, je suis nerveuse comme une phrase de Despentes, que cette canicule cesse, j'étais censée devenir la meilleure version de moi-même) (là je me contente de suer des coudes et d'écrire des notes avec beaucoup trop de parenthèses) (on avait dit qu'on arrêtait les parenthèses).

my phone stole my life

 

Je me rends compte que ça faisait longtemps que je n'avais pas raconté ma vie, au détriment d'articles fleuves concernant des sujets qui trainaient dans ma tête depuis trop longtemps (je voudrais bien reproposer des papiers mais vu que j'ai goûté au salariat, j'ai dorénavant des aspirations de luxe en terme financier, du type payer mon loyer à temps et manger à ma faim) (et puis faire la pute auprès de rédactions, c'est beaucoup d'énergie de l'heure alors que je pourrais juste me contenter d'ouvrir un only fans si je voulais rester dans une activité similaire).

Donc autant vous dire que je trouve ça absolument criminel (de ne pas raconter ma vie, je précise) car qui n'a pas envie de savoir que j'ai mangé un super porridge ce matin en regardant des vidéos Youtube capitales au bon fonctionnement de mon développement intellectuel?

Si vous demandez, ou pas d'ailleurs, voici la liste:

Feminine Death, the female body, dissolution and redemption
On Being Unlikeable (oui, j'adore Heaven Sent Honey)
How pinterest moodboards created dupe culture
vlog: spring in budapest, reading hungarian literature
Men are not chic
Orpheus and Eurydice are more than just a love story
You're not for everyone and that's okay
You sould always be drunk, in love or psychotic
Deciphering hieroglyphs, the rosetta stone
Graphic design should die


Oui, j'ai des goûts exquis mais c'est surtout que je suis dans une phase de gloutonnerie absolue culturellement parlant. Enfin, pas vraiment culturelle, mais plutôt une forte curiosité de voir où la gen z se situe sur certains sujets (oui, j'aime bien comprendre le monde qui m'entoure alors que mes articulations me lâchent de plus en plus). Et puis je me rappelle avoir eu cette conversation avec H, sur le fait qu'en prenant de l'âge, on se renfermait sur ses propres références, voire qu'on les lâchait complètement parce que la vie, les soirées entre amis mariés et les déclarations d'impôts qui effacent complètement ton capital cool. Pour moi, je crois que je n'ai jamais été autant ado (enfin, plus ado que d'habitude, j'ai quand même des périodes d'adultat (sauf quand il s'agit d'être en admiration totale pour ce nail art) (je vais me mettre au nail art).


C'est un peu pareil avec Substack en ce moment. J'ai une sélection pas possible à lire. En vrai, je regrette même de ne pas m'y être inscrite plus tôt. Déjà parce qu'on y trouve des gens brillants (c'est pas rien) et aussi parce ça me rappelle un peu pourquoi j'aimais autant l'internet d'autre fois (celui où les gens écrivaient des articles longs comme la bite d'un acteur porno et où on donnait des bonbons virtuels) (je rêve d'un monde où l'influence devienne du contenu qui contienne, vous voyez l'idée?). Là, en l'occurence, on peut les remercier avec de la thune et quelque part, c'est pas plus mal (même si dans un monde idéal, la plupart de ces gens devraient avoir accès à des postes rémunérés en cdi dans des rédactions) (bring back les journaux papiers) (bring back les postes rémunérés aussi, tant qu'à faire).

I borrowed your coat and kept your bad habits


Fumer rend tout sexy. C'est une affirmation un peu bête à poser comme ça, presque trop simple pour mériter un article entier, et c'est justement pour ça qu'elle vaut le coup d'être prise au sérieux deux minutes. Parce qu'en creusant, on tombe sur quelque chose qui n'a presque aucun équivalent ailleurs dans la grammaire visuelle du désir. Un homme qui fume est sexy de la même façon qu'une femme qui fume est sexy. Pas dans deux registres parallèles, pas dans deux grammaires différentes qu'on aurait fini par confondre à force d'habitude. Dans le même registre, exactement. Pareil. Posez une cigarette dans une bouche, peu importe le reste, et vous obtenez la même chose. Quelqu'un qui n'a plus besoin de vous regarder pour exister.

Ca devrait nous arrêter plus longtemps qu'on ne le fait d'habitude, ce genre de symétrie. Parce que le reste de l'image désirable est entièrement genré, du début à la fin, sans exception qui tienne. Un homme sexy en photo, c'est un homme en mouvement, en action, en contrôle de quelque chose, peu importe quoi. Un volant, un ballon, une situation. Une femme sexy en photo, c'est une femme disponible, offerte, qui attend d'être regardée, presque toujours figée dans une pose qui anticipe le regard de l'autre. Sauf là. Sauf avec une cigarette aux lèvres. Là, soudain, l'homme et la femme font exactement le même geste, produisent exactement le même effet, et personne ne s'étonne de rien.

Pourquoi cet objet précis, et pas un autre, efface une différence que tout le reste de l'image s'acharne à maintenir.

Une première piste. La cigarette ne demande jamais votre approbation. Elle ne sourit pas. Elle ne cherche pas votre regard pour exister, elle existe avant vous, elle continuera après. Et l'autosuffisance, contrairement au sourire ou à la pose, ne semble pas avoir de version masculine et de version féminine. Elle est juste sexy, point, dans n'importe quel corps qui la pratique.

Une deuxième, qui complète plutôt qu'elle ne contredit. La cigarette donne une raison à l'indifférence. Regarder dans le vague, ne rien dire, avoir l'air absent d'un coup, ça se lit normalement très différemment selon qui le fait. Un homme distant, c'est mystérieux, c'est de la force tranquille. Une femme distante, c'est froid, c'est presque suspect, ça sent le problème qu'il faudrait résoudre. La cigarette légitime cette même absence chez les deux, elle l'explique d'avance, donc elle l'autorise à se lire pareil dans les deux cas.

Une troisième, enfin, qui touche directement à la bouche. C'est l'endroit du visage le plus rigoureusement genré en photographie, peut-être le seul à ce point. Le sourire féminin presque obligatoire, la bouche fermée masculine, sérieuse, virile. La cigarette occupe cette bouche sans la faire entrer dans aucune des deux cases. Elle n'est ni un sourire, ni une fermeture volontaire. Juste une bouche occupée à autre chose que de plaire à qui la regarde.

Mais il y a un autre terrain d'égalité, encore plus étrange que le premier. La cigarette n'a pas besoin de capital pour produire son effet. Elle marche sur un homme en costume trois pièces et sur un gosse en haillons, sur une actrice payée pour ça et sur un type qui n'a jamais eu un radis. Regardez les photographies de Lewis Hine, prises au tout début du vingtième siècle dans les usines américaines, des gamins épuisés, exploités, sales de la tête aux pieds, photographiés justement pour qu'on s'indigne de leur condition et qu'on finisse par interdire le travail des enfants. Sur l'une d'elles, des garçons prennent leur pause cigarette. Et là, la cigarette ne leur invente rien. Elle révèle une contenance, une autorité presque adulte, qui était déjà en germe dans ces corps épuisés avant l'âge, et que rien d'autre dans la photo, ni les vêtements usés, ni la crasse, n'aurait suffi à rendre visible.

En fait, c'est là que se loge le vrai paradoxe, celui qui rend l'objet aussi fascinant qu'absurde. La cigarette reste un danger. Elle tue, elle empoisonne, elle abîme. Le discours de santé publique répète ça depuis des décennies, avec des images chocs, des poumons noircis, des statistiques de mortalité. Mais regardez ce que produit réellement la photo. Ce n'est jamais l'objet qui devient menaçant. C'est la personne qui le tient. Le danger ne reste pas dans le tabac, il migre, il se transfère entièrement vers le corps qui manipule l'objet. D'habitude, manier quelque chose de dangereux vous rend vulnérable, ou au mieux téméraire, jamais puissant en soi. Là, c'est l'inverse complet. Le risque change de camp. Il quitte l'objet pour habiller celui qui le porte d'une menace qui lui appartient enfin en propre, qui ne dépend plus de son statut, de son âge, de son compte en banque.

Et ce risque n'est pas un détail qu'on tolère malgré le glamour. C'est le glamour lui-même, son carburant exact. Une cigarette en photo n'est jamais juste un accessoire stylé parmi d'autres, comme le serait une paire de lunettes ou un verre à la main. C'est la mise en scène d'un risque réel, d'une vraie petite dose de mort qu'on accepte de prendre devant l'objectif, et qu'on accepte de regarder. Kate Moss dans les années quatre-vingt-dix ne devenait pas une icône parce qu'elle était jolie en fumant. Elle devenait une icône parce que cette cigarette, sur ce corps précis, à cette époque précise où l'héroïne chic dictait toute une esthétique de la fragilité, racontait quelque chose de vrai sur la possibilité réelle de se détruire. On ne regarde pas une cigarette comme on regarde un bijou. On regarde quelqu'un jouer, en direct, avec une part de sa propre fin. C'est cette part-là qu'on trouve irrésistible. Pas malgré le danger. A cause de lui.


Mais il ne faut pas croire que la cigarette produit toujours la même musique, qu'elle écrase les histoires individuelles sous un seul effet uniforme. Elle ne donne pas un pouvoir générique, identique, détaché de qui la porte. Elle prolonge, plutôt. Elle prend ce qui est déjà là, en silence, dans un corps et une histoire, et elle le rend visible d'un coup, dans un seul geste.

La photographie la plus connue de Mary Ellen Mark, prise en 1990, montre une fillette de neuf ans, cigarette aux lèvres, maquillée, dans une pose d'adulte. La cigarette ne triche pas. Elle ne donne pas à cette enfant un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle prolonge ce qui est déjà entièrement là. Une enfance déjà finie, une dureté acquise trop tôt, une vie qui a dû apprendre l'âge adulte avant l'âge. La cigarette ne maquille rien sur cette photo. Elle dit la vérité de cette enfant avec une économie de moyens que mille mots n'obtiendraient pas.

L'objet ne fabrique jamais un pouvoir qui n'existerait pas sans lui, comme un costume vide qu'on enfilerait. Il prend ce qui est déjà vrai dans le corps qui le porte, et il le rend lisible instantanément, sur une actrice payée pour jouer la pauvreté comme sur un gosse d'usine du début du siècle, comme sur une enfant de Caroline du Nord en 1990. Ca en dit long sur nous, les regardeurs, plus que sur l'objet lui-même. On a besoin que le désir comporte un risque pour qu'il compte vraiment. Un désir sans danger ressemble à un dépliant publicitaire. Et on est, semble-t-il, durablement fascinés par l'autodestruction des autres, à condition qu'elle se présente avec assez d'élégance pour qu'on puisse continuer à l'appeler du style plutôt que ce que c'est vraiment.


Voilà peut-être ce qu'on cherchait depuis le début, sans le nommer correctement. Un objet qui ne fabrique rien à partir de rien, mais qui révèle et prolonge ce qui est déjà vrai dans n'importe quel corps, en gommant au passage la différence de genre qui structure absolument tout le reste de l'image désirable. Pas un symbole emprunté à quelqu'un d'autre, comme on a longtemps cru pour les femmes qui fumaient. Pas un signe de classe, comme on pourrait le penser pour les élégantes en smoking. Quelque chose de plus brut, de plus mécanique. La seule machine connue à rendre lisible, instantanément, ce qu'un corps porte déjà en lui, à condition d'accepter d'exhiber, avec, un vrai risque.