working class losers


Changer d'orientation professionnelle. Ou plutôt: retourner aux sources. Il paraît que c'est la décision la plus raisonnable qu'on puisse prendre en ce moment. Raisonnable, pour un projet qui revient en gros à quitter le navire au moment précis où il commence à couler. On appelle ça du bon sens. Moi j'appelle ça un pressentiment.

On sait déjà, avec une précision presque clinique, dans quel état on va récupérer le pays dans quelques mois. Pas besoin d'être devin. Il suffit de lire le protocole une fois pour comprendre comment il se termine. Si l'extrême droite arrive au pouvoir, l'addition ne sera pas réservée aux immigrés, contrairement à ce qu'on nous a vendu. Les personnes d'origine étrangère, les femmes, les personnes trans, les homos, les vieux, les enfants, les syndicats, les marginaux, les pauvres. Toute personne présentant le mauvais accent, la mauvaise gueule, le mauvais prénom, les mauvaises idées, la mauvaise façon d'exister. Bref, tout ce qui dépasse du gabarit du Français moyen, blanc, merdique et content de l'être.

Je suis fascinée par ça. Qu'on puisse convaincre des gens qui n'ont strictement rien à gagner à la concentration des richesses qu'ils ont un devoir sacré de protéger les riches. Des salariés à qui on enseigne consciencieusement de se méfier des chômeurs. Des pauvres qu'on rassure sur le fait qu'un autre, encore plus pauvre qu'eux, sera bientôt puni à leur place. Des gens qui n'hériteront jamais d'un centime de patrimoine et qui se découvrent, comme par magie, une vocation à défendre le droit des milliardaires à s'enrichir davantage. Échantillon représentatif d'un pays entier.

Et on va nous reparler du mérite, évidemment. Toujours le mérite. Ce concept fabuleux qui permet de transformer une position sociale en qualité morale, sans qu'on ait à se fatiguer à démontrer quoi que ce soit. Riche, donc méritant. Pauvre, donc quelque part fautif. Ça évite surtout la seule question qui vaudrait la peine d'être posée: qui possède quoi, depuis quand, et grâce à qui.

Un être humain n'a pas à mériter le droit de vivre correctement. Un patron ne mérite pas plus qu'un salarié sous prétexte qu'il détient le capital. Quelqu'un qui possède dix appartements n'a pas davantage "réussi" que quelqu'un qui arrive tout juste à payer son loyer. Ce n'est pas un concours où il faudrait grimper sur la tête des autres pour obtenir l'autorisation de respirer. Et on n'a pas besoin de tous ces petits chefs, sincèrement.

C'est sans doute pour ça que ce fameux retour aux sources me travaille en ce moment, avec l'insistance d'un symptôme. Des années à apprendre le fonctionnement du monde du travail, les codes, la carrière, l'efficacité, la polyvalence, l'adaptabilité, à livrer ce qu'on attend de moi et souvent plus. Pour aboutir à quoi, précisément. Participer à quoi. À la chaîne de production de gens épuisés qui se revendent le dimanche soir, comme des articles défectueux qu'on solde discrètement.

C'est là que mon anarchisme revient, pas sous la forme du drapeau noir sur une barricade, plutôt sous celle d'une petite voix pénible et méthodique qui pose une question à la fois, comme un protocole d'audit. Pourquoi faudrait il travailler quarante ans pour obtenir le droit de vivre. Pourquoi faudrait il être propriétaire pour se sentir en sécurité. Pourquoi faudrait il un chef. Pourquoi faudrait il gagner plus qu'un autre pour estimer avoir réussi. Pourquoi faudrait il obéir à des gens dont l'unique mérite est d'être nés au bon endroit, au bon moment, avec le bon patrimoine. Et surtout, pourquoi continue-t-on à jouer alors que les règles sont truquées depuis le début (sauf pour le fan club de Bolloré, tenu à 99% par des smicards ou des ados à boutons) (ce qui m'amuse car j'ai l'impression que des années d'études sur le sujet reviendrait à faire passer Marx ou Proudhon, entre autres, pour des complotistes, au mieux, ou juste des "rageux", "jaloux" de la réussite des autres.

Il y a quelque chose d'assez fascinant, d'un point de vue purement entomologique, dans le comportement de l'insecte qui tourne sans relâche autour de la lampe jusqu'à s'y griller. On peut lui expliquer calmement qu'il existe des alternatives. Copacabana, par exemple. Des fleurs, du soleil, une vie entière sans ampoule. Il retourne quand même vers la lumière. Systématiquement. Jusqu'à l'abattoir, sourire aux lèvres pour les uns, écume au menton et cervelle en fuite pour les autres, les fascistes pauvres, catégorie dans laquelle je range sans hésiter les bourgeois eux mêmes puisque, face à Arnault, tout le monde est pauvre.

Pendant ce temps, les mêmes qui nous expliquent qu'il faut remettre chacun à sa place sont occupés, avec beaucoup de sérénité, à décider de la place qui nous revient.

Donc peut être que le geste le plus raisonnable, dans ce contexte, consiste précisément à faire quelque chose d'entièrement déraisonnable. Retourner aux sources. Revenir à ce qu'on avait envie de faire avant d'apprendre à devenir raisonnable, avant de comprendre qu'il fallait un "vrai métier", une "vraie carrière", un "vrai salaire", une "vraie trajectoire". On nous a si bien formés à survivre dans ce système qu'on a fini par oublier qu'on avait aussi le droit d'en concevoir un autre.

Et si le monde part en vrille, je préfère nettement figurer du côté de ceux qui essaient d'en inventer un autre que de ceux qui passent leur temps à défendre celui qui, méthodiquement, nous digère.

worth it for the feeling

 

Pâtes carbonara végé et remise à zéro de The Crown. Voilà où j'en suis. J'avais regardé la dernière saison d'un œil tellement distrait que je pourrais difficilement dire ce qu'il s'y passait, ce qui me paraît être une raison tout à fait valable pour reprendre depuis le début. On ne sait jamais, j'ai peut-être raté un meurtre, un divorce ou un scandale constitutionnel entre deux scènes de thé avec la reine.

Et puis il y a Margaret.

Je veux bien reconnaître beaucoup de choses à cette série mais je reste personnellement très attachée à mon bébé Margaret, et je n'ai toujours pas digéré tout ce qu'ils lui ont fait. Cette femme aurait pu avoir une vie parfaitement normale si on lui avait simplement foutu la paix cinq minutes. Au lieu de ça: la monarchie britannique, les hommes, l'alcool, les robes magnifiques et une quantité absolument déraisonnable de décisions catastrophiques. Une grande sœur en somme.


 

Sinon, j'ai fini par craquer et j'ai acheté Joy Sorman et, dans la foulée, Dents noires et sourires radieux, d'Adelle Stripe. Ce qui confirme une nouvelle fois que j'ai un truc avec les histoires de working class losers, de gens qui fument trop, qui n'ont pas de thune, qui font des trucs pas très recommandables et qui traînent leur existence avec une sorte de grâce déglinguée. Internal bourgeois gaze. On a toutes et tous un trait problématique, comme dirait les jeunes.

Dans le même genre, j'ai commencé Ici, maintenant, de Tom Newlands, qu'on m'avait offert. Je précise qu'il s'agit d'un cadeau d'anniversaire reçu avec une avance qui me semble parfaitement raisonnable puisque mon anniversaire est le 25 octobre. Pour celles et ceux qui viennent d'arriver. 25 octobre. C'est un samedi cette année. Je dis ça comme ça. Vous faites ce que vous voulez de cette information.



J'ai aussi très envie d'aller voir le nouveau film d'Olivia Wilde, L'Invitation. J'ai lu un papier dessus dans le dernier Marie Claire ce matin, avec mon thé et mes tartines d'avocat, ce qui est probablement la manière la plus bourgeoise que j'ai jamais trouvée de préparer une sortie au cinéma. La bande-annonce a en tout cas parfaitement fait son travail. J'ai compris suffisamment de choses pour avoir envie de voir le film mais pas suffisamment pour savoir ce qui va se passer, donc me voilà piégée. Très efficace.

Je rajoute aussi Camarade à la liste des trucs à regarder, la série annoncée sur Arte pour septembre. Je ne sais pas encore exactement ce que ça va donner mais il y a des séries dont on entend parler deux fois et qui commencent immédiatement à occuper une petite pièce dans votre cerveau. Celle-ci a pris la sienne. On verra si elle la mérite.

Et puis il y a le dernier disque de Lex Walton, qui tourne en ce moment. Je vous le pose là parce que parfois il n'y a pas besoin d'un grand paragraphe de justification : allez écouter le disque, voyez ce que ça vous fait, revenez me voir ensuite.



Voilà.

Je vais donc continuer à manger des pâtes, regarder des aristocrates anglais souffrir dans des palais de douze kilomètres carrés, lire des histoires de gens qui ont probablement moins d'argent que moi et écouter des disques en prétendant que tout ceci constitue une forme de stabilité émotionnelle.

Ce qui, à mon avis, est largement suffisant pour la semaine qui arrive.

serena joy


Quarante-cinq mille personnes à Irvine, en Californie, un samedi à 35 degrés, des files d'attente devant les points d'eau et les tentes médicales, l'interdiction d'apporter un parapluie ou une crème solaire de plus de 3,4 onces. C'est le décor du Daisy Chain Fields, le festival inaugural d'Olivia Rodrigo. Bikini Kill, Chappell Roan, Doechii, Mitski, Santigold, Garbage, Die Spitz. Toutes ont joué gratuitement. Dix millions de dollars récoltés, redistribués à dix associations (Baby2Baby, le National Women's Law Center) puis doublés par Melinda French Gates, arrivée sur scène en fin de soirée. Vingt millions au total. Un Wish Tree façon Yoko Ono où les gens accrochent leurs vœux à des branches. Un zine à prix libre au stand merch. Des badges militants sur les deux scènes.

La presse a immédiatement rangé Rodrigo dans une catégorie à part: celle des artistes qui ne se contentent pas de plateformes vides, qui agissent. Le Guardian écrit qu'elle est une anomalie dans le pop game, puis, dans une tribune séparée, la compare à Taylor Swift, coupable de silence sur Gaza et ICE, elle qui disait pourtant en 2020 vouloir être du bon côté de l'histoire. Rodrigo, elle, a dénoncé l'abrogation de Roe v Wade sur la scène de Glastonbury à dix-neuf ans, a exigé que sa musique ne serve pas de bande-son à une vidéo anti-immigration de l'administration Trump, a posté sur Gaza, est venue à la conférence de presse du festival vêtue d'une robe de la marque palestinienne Nöl Collective. Interrogée là-dessus, elle a eu cette phrase: que ce serait malhonnête de prétendre ne pas être bouleversée par ce qui se passe à Gaza, que c'est son métier, en tant qu'artiste, de le dire.

Sauf que dire, ici, ne coûte plus rien. C'est même le constat du Guardian lui-même. Parler de Gaza est censé ruiner une carrière, et pourtant celle de Rodrigo continue son ascension bien tranquille, prix, tournées, festival personnel salué comme un acte de courage. Un geste qui ne comporte plus aucun risque a-t-il encore besoin d'être qualifié de politique, ou devient-il, à ce moment précis, un point de marque comme un autre? La phrase Instagram sur Gaza et la robe sur le tapis de la conférence de presse font le même travail qu'un logo. Elles signalent une appartenance, elles ne redistribuent rien. Ce qui redistribue, ici, c'est ailleurs. C'est le plateau donné à des artistes qui auraient normalement été payées, c'est l'argent qui part vraiment vers des structures qui en manquent. Le slogan n'est peut-être que l'emballage qui rend cet argent racontable. Il fait le lien entre le geste matériel et le public, il ne le remplace pas.

Et le silence politique de Swift, lui, n'est pas non plus le degré zéro de la posture. On aime opposer la parole au mutisme comme on oppose le courage à la lâcheté, mais le silence de quelqu'un qui a bâti un empire sur le fait de ne fâcher personne est lui-même une stratégie de marque, au même titre que la déclaration de Rodrigo en est une autre. Il n'y a peut-être plus de case vide, apolitique, disponible pour une popstar de cette taille. Il n'y a que des publics différents à ne pas perdre. Avec des exigences spécifiques.

Ce qui frappe, dans le cas Rodrigo, c'est moins le courage que la synchronisation. Le Lilith Fair de Sarah McLachlan, dans les années 90 (même matrice, un festival de femmes), avec une cause féministe, une programmation pensée pour prouver qu'un plateau de chanteuses pouvait tenir une salle. On répétait alors à McLachlan que deux artistes féminines à la suite ne marchaient pas commercialement. Trente ans plus tard, McLachlan est invitée sur la scène de Rodrigo pour un duo, presque comme une réparation. Le contenu politique n'a pas vraiment bougé entre les deux festivals. Ce qui a changé, c'est que le geste est devenu récupérable. Packagé en héritage riot grrrl assumé, sponsorisé par une filiale de Live Nation, célébré plutôt que ringardisé. Ce n'est pas que Rodrigo ait inventé un courage que Swift n'aurait pas. C'est que le marché a fini par trouver comment vendre ce qu'il snobait il y a vingt-cinq ans.

Il y a aussi ce que son propre corps a traversé. Robes courtes, coupes baby doll, silhouette d'ado éternelle. L'esthétique kinderwhore, héritée du riot grrrl et de Courtney Love avant elle, pensée à l'origine pour détourner les codes de la féminité, pas pour les servir. Rodrigo en a hérité un torrent de bad buzz: ces robes ont été lues par certains comme un appel, une forme de pédophilie formelle, sans toujours voir le courant artistique dont elles descendent. Cette méconnaissance n'est pas un accident: elle est le produit d'un régime d'information où l'image est vue, jugée et rangée avant d'avoir été comprise (un régime dont Rodrigo elle-même, en tant que produit des réseaux, a subi les effets). Le même vestiaire, lu hier comme un danger, sert aujourd'hui de caution à un discours sur la protection des vulnérables. Que sa musique devienne de plus en plus alternative ne me pose d'ailleurs aucun souci (ça évoque presque une nostalgie 90s, cette époque où l'industrie se nourrissait justement d'une culture et d'une esthétique bien précises). Mais la question reste entière. Prend-elle soin que ces références soient comprises dans leur fond, ou les laisse-t-elle glisser vers le slogan, cette pente si familière aux cultures nées sur les réseaux dont elle fut victime? Elle fait découvrir Bikini Kill à des adolescentes qui n'en avaient jamais entendu parler, elle sert de pont entre les Cure et une génération née bien après leurs morceaux. Être un vecteur, très bien. Mais un vecteur ouvre-t-il vraiment une porte sur les enjeux d'une culture, ou seulement sur son esthétique?

Il existe pourtant un autre modèle, presque à contre-courant de celui-ci: Dolly Parton. Elle n'a jamais été silencieuse. Elle a pris des positions très nettes sur les droits LGBTQ+, sur le racisme, sur l'éducation, dans un milieu, la country, où se taire rapportait bien plus qu'aujourd'hui. Mais elle est passée par un autre registre: l'autodérision, la blague, le refus du sérieux frontal, plutôt que le post ou la robe-symbole. Et surtout, des décennies à financer l'alphabétisation d'enfants dans le monde entier via son Imagination Library. L'acte, chez elle, a toujours pesé plus lourd que le mot. Pas besoin d'un sous-titre quand la fondation elle-même fait le travail de signaler la position.

Il y a aujourd'hui une dérive qu'on regarde rarement en face. Demander à un artiste d'être la porte d'entrée politique de toute une génération, puis s'arrêter au seuil. Une conscience politique ne naît pas entre une pub de crème hydratante et un clip tourné au château de Versailles. Elle se construit avec des textes, des militants, des historiens, du temps, des gens dont c'est le métier, justement, et qui ne remplissent jamais un stade. L'artiste peut ouvrir la porte. Elle ne peut pas se substituer à ce qu'il y a derrière. 
Le risque, si on s'arrête au seuil, c'est une génération qui hérite du réflexe moral sans la charpente qui va avec : savoir désigner ce qui est acceptable ou non, exceller à punir, mais ne jamais avoir eu à construire l'argumentaire qui justifierait la sentence. La gen Z n'a peut-être jamais été aussi vive à sanctionner. A-t-elle pour autant une conscience politique, ou seulement un réflexe de tribunal calqué sur le rythme d'un scroll?

Reste la question du public, qui est peut-être la vraie question. Pourquoi avons-nous besoin qu'une chanteuse pop le dise à voix haute. Le tweet Gaza, la robe, la phrase au Popcast, rien de tout ça ne fait bouger une frontière, ne libère un otage, ne rouvre un hôpital. Ce que ça fait, c'est nous donner un reçu. La preuve qu'on peut continuer d'écouter la chanson sans avoir à se demander qui on écoute. Le geste politique, chez la popstar, n'a peut-être jamais eu vocation à changer la donne. Il a vocation à nous absoudre, nous, de continuer à consommer en paix.

Je ne reprocherai jamais à une artiste de s'engager. Le problème n'est pas là. 
Le problème, c'est nous: la rapidité de la transmission de l'information, la logique des réseaux, le marketing nous ont finalement trop peu armés pour aller chercher ailleurs de quoi nous construire une conscience politique, préférant l'attendre d'une popstar qui nous la livre déjà digérée. Exiger d'une artiste qu'elle nous rassure n'est pas une attente légitime. C'est une commodité déguisée en vigilance.

Peut-être que notre erreur est d'avoir laissé la politique devenir la propriété de la pop, faute d'avoir voulu aller la chercher nous-mêmes. Taylor Swift paye dorénavant du foncier à New York. On devrait s'en contenter.

are you crazy my dear?


Je viens d'écouter une interview de Joy Sorman sur le processus d'écriture de son nouveau livre, La Vie brute, et je sens venir le moment où je vais encore acheter un bouquin alors que j'en ai déjà une pile qui me fixe avec un mépris pas possible. La Vie brute raconte donc l'année que Sorman a passée auprès d'Irène Gérard, une artiste dite « brute », recluse dans les Ardennes. Forcément, ça m'intéresse. J'ai toujours eu un truc avec l'art brut, son histoire, ses artistes, et surtout cette zone bizarre où l'art croise la folie, la psychiatrie et la marginalité. D'ailleurs, avant d'aller plus loin, j'en ajoute une pour mes non-Parisiens: si vous passez par la capitale, allez à la Halle Saint Pierre. C'est le meilleur endroit pour se rappeler que l'histoire de l'art est aussi pleine de gens qui n'ont jamais demandé à y entrer. L'histoire, d'ailleurs, est complètement folle (sans mauvais jeu de mots). Bien avant que Dubuffet ne baptise tout ça art brut en 1945, des psychiatres traînaient déjà autour des productions de leurs patients. Walter Morgenthaler avait épluché l'œuvre d'Adolf Wölfli, interné à la clinique de la Waldau. Hans Prinzhorn, lui, avait monté une collection monstre de travaux de patients psychiatriques avant de sortir, en 1922, Expressions de la folie. Et Dubuffet est allé fouiller les hôpitaux psychiatriques suisses, à la recherche de ce qui se fabriquait complètement en dehors du monde de l'art.

Ce qui me fascine, c'est ce basculement. Pendant des décennies, ces dessins, ces peintures, ces sculptures ont été regardés comme des symptômes. On voyait la folie avant de voir l'œuvre. Et puis quelqu'un a regardé autrement, et ce qui traînait dans les chambres et les ateliers d'hôpitaux psychiatriques a commencé à migrer vers les musées. La création est sortie de l'asile pour finir, doucement, sous vitrine. Il y a un truc assez comique à voir l'institution artistique venir récupérer dans ses collections exactement ce qui avait été fabriqué pour lui échapper.

Bon, après, il faut se méfier du fantasme génie = fou (et inversement), sans doute l'idée la plus fatigante de toute l'histoire de l'art. Mais ce moment où on ne sait plus trop ce qu'on regarde (une œuvre, un symptôme, une obsession, une nécessité) ça, ça me passionne. Et surtout, qui a décidé qu'il fallait trancher? C'est sans doute pour ça que La Vie brute m'attire. Sorman n'a pas l'air de raconter juste une artiste et ce qu'elle fabrique, elle essaie de comprendre ce que ça fait, d'être en face de quelqu'un qui ne tourne pas tout à fait avec les mêmes codes que nous. Ça me paraît nettement plus intéressant que le sempiternel fantasme de l'artiste hors norme. Parce qu'au fond, l'art brut parle peut-être moins de ceux qui sont dehors que de notre obsession, à nous, à savoir où poser la frontière.

Et puis j'aime bien l'idée d'un art qui n'a pas reçu le mémo.

but i'm a star

 

J'ai passé ma journée de télétravail à regarder mes films d'amour favoris, à savoir le saint tryptique She Came To Me, Watching Detectives et Safety Not Guaranteed donc il est tout à fait normal qu'à 17h25, je me branche sur X car trop d'amour, c'est absolument inhumain, il me faut du sang et Mia Goth qui hurle, hache à la main.

Moment douceur, en somme. J'aime mon moi qui se branche sur des films à regarder. Je crois que ça n'est pas tellement les films en eux-mêmes, qui me réconfortent, mais le fait de regarder des histoires, dans un contexte spécifique: un fauteuil confortable, une glace au yahourt et des chips. Il y a quelque chose de très enfantin là-dedans. Je suis assez primaire quand il s'agit de cinéma. Je n'ai pas besoin que ça m'ouvre les yeux sur quoi que ce soit. Ce qui me suffit, c'est juste de rire ou de pleurer. Il faut que ça me procure quelque chose, que je le sente avant de le formaliser. Le contenu avant le contenant. Et dieu seul sait que j'aime une belle image (et Mia Goth maculée de sang).

Le fauteuil est cramé à l'endroit exact où je pose mes fesses, on appelle ça de la patine, moi j'appelle ça un pacte. La glace fond dans le pot, personne ne pleure pour elle. Je regarde des histoires d'amour comme d'autres font une cure thermale: allongée, muette, en attendant que le sentiment remonte à la surface tout seul.

Trois films, zéro culture, une thèse jamais écrite sur pourquoi le mec de Watching the Detectives ressemble à mon ex qui collectionnait les vinyles sans platine. Je ne suis pas venue chercher du sens, le sens peut aller se rhabiller, moi je veux juste choper un sentiment au vol et le regarder mourir en direct, façon puceron sous loupe un jour d'été.

Et à 17h25 pile, sonnerie d'usine, je repose la cuillère et je vais chercher Mia Goth, parce que trois love stories d'affilée sans un minimum de tronçonneuse, ça déséquilibre l'organisme. C'est pas de la violence, c'est de l'hygiène.

sweetness, I was only joking when I said I'd like to smash every tooth in your head



Je ne sais pas pourquoi mais cette photo a clairement une petite vibe de lundi matin.

J'ai pris une nouvelle résolution (que bien évidemment je ne tiendrai pas), à savoir, tenter d'écrire tôt le matin. Après, c'est peut-être le rythme qui veut ça. Se lever, boire de l'eau, faire des étirements, préparer des choux de Bruxelles pour la pause de midi en écoutant Pierre-Emmanuel Barré insulter la terre entière. C'est mon petit moment douceur. 

Je deviens une rubrique lifestyle à moi toute seule. 

the weeping song of a reluctant messiah

Assez contrariée d'avoir appris hier qu'une nouvelle canicule se préparait tandis que je tenais dans les bras deux nouveaux plaids inspiration Les ensorceleuses (oui, j'attends le deuxième volet avec impatience). Pour tout vous dire, j'avais poussé le vice jusqu' acheter deux nouvelles paires de charentaises et j'avais le doigt qui me démangeait pour commander de nouveaux survets (mon rêve secret, un nouveau confinement). Tout ça pour devoir attendre avant de devoir enfin remettre des vêtements confortables et arrêter de coller comme de la glue. Même la luminosité et le ciel bleu me font chier. Hier, il y a eu un orage de dingue pendant que j'allais acheter du tofu, bah croyez-moi que j'ai bien profité. Il manquait juste une bande son des Cramps et d'un obscur groupe de post punk era communiste et j'avais mon biopic dans la boîte. 

Sinon, j'ai commandé un nouveau livre et j'ai terriblement hâte de le lire: The Genesis of Misery par Neon Wang, et ça raconte apparemment l'histoire de Misery Nomaki, qui iel entend des voix et jure qu'iel n'est pas l'élu·e. Au final, iel se retrouverait quand même à la tête d'une révolte spatiale de type croisade sainte parce que personne ne l'écoute jamais quand iel dit non. Donc comme visiblement il risque d'y avoir des cristaux psychiques et une guerre civile interstellaire, je me suis dit: j'ai aimé Dune, j'aimerais ce Dune Drag Race.

Sur ce, on se retrouve un peu plus tard pour de nouvelles aventures, j'ai le clebard à aller promener (elle vient de se réveiller) (et elle me regarde avec cet air menaçant "c'est un nouveau tapis?" qui en dit long)(j'aime mon nouveau tapis).

like a version


Dolly Parton est morte. Tim Curry est mort. Yayoi Kusama est morte. J'ai repris le travail avant-hier. Personne ne m'a demandé si j'étais prête. J'ai mangé une boîte entière de ptasie mleczko devant la saison Red Tide d'American Horror Story. Je crois aussi avoir croisé Hayao Miyazaki rue de Rennes. On s'est arrêtés. On s'est regardés. Il m'a souri comme si j'étais un second rôle dans un de ses films. J'ai vu Louis Garrel dans la foulée. Ça n'a rien d'étonnant, je le croise tellement souvent que je suis intimement convaincue qu'il me suit depuis mon arrivée à Paris. J'ai vu La Fin d'Oak Street. J'ai hâte de voir l'adaptation d'East of Eden, et un peu peur aussi, parce que les bons livres survivent rarement au format. J'aime beaucoup le nouveau titre de Jennie, Fallen Angel. Je l'ai mis en boucle sans me demander pourquoi. Je n'ai toujours pas écrit ma liste de courses. J'ai envie de me refaire une frange comme Tove Lo quand elle a repris Good 4 U d'Olivia Rodrigo, cette frange-là précisément, celle qui dit "je viens de traverser quelque chose et j'ai décidé que ça se verrait".

Ça fait beaucoup, pour une note de vendredi.

ça coûte cher d'avoir l'air cheap


Il fallait beaucoup d'argent, disait-elle, pour avoir l'air aussi cheap qu'elle. La phrase a fait le tour du monde. Tout le monde l'a comprise. Presque personne ne l'a vraiment entendue. On l'a prise pour une punchline d'autodérision, la blonde qui se moque d'elle-même avant qu'on ne s'en charge à sa place. C'était une phrase d'économiste.

Le corps de Dolly Parton n'a jamais été un accident. Perruques platine montées comme des architectures. Taille corsetée jusqu'à l'invraisemblance. Silicone assumé, strass jusque sur les guitares. Rien là-dedans n'appartient au hasard, ni à l'insécurité. C'est une fabrication, au sens littéral. Quelque chose qu'on construit, pièce par pièce, avec une intention. Elle a raconté avoir modelé très jeune son image sur celle de la femme du coin qu'on traitait de traînée dans sa communauté des Great Smoky Mountains. Pas une actrice, pas un magazine, une femme réelle et méprisée dont l'excès lui semblait être la version la plus glamour de la féminité disponible autour d'elle. Elle a pris ce mépris et l'a agrandi jusqu'à en faire une esthétique planétaire. Ça, chez la plupart des gens, s'appelle du camp, à condition de le faire à distance, avec un clin d'œil. Chez elle, il n'y a jamais eu de distance. C'était sérieux. Entretenu. Professionnel. Un métier à plein temps. Rendre visible, exagérée, indiscutable, une féminité de classe populaire que le bon goût préfère généralement invisibiliser.

On regarde les seins, les cils, le platine. On ne regarde presque jamais les mains. Celles qui ont écrit plusieurs milliers de chansons, ni le calcul très froid derrière chaque apparition publique. Elle a construit une persona si excessive, si évidemment fabriquée, que personne n'a jamais vraiment cherché ce qu'il y avait dessous. Une ruse d'une efficacité rare: se rendre hyper-visible pour devenir illisible. La bimbo protège la stratège. Le cheap protège le capital.

Parce qu'il y a un capital. Et un empire construit dessus. Peu d'artistes de sa génération ont gardé un contrôle aussi total sur leur propre production. L'histoire fondatrice, on la raconte souvent, on ne la prend presque jamais au sérieux pour ce qu'elle dit vraiment. Celle d'I Will Always Love You. Quand l'entourage d'Elvis Presley lui fait comprendre qu'il faut céder la moitié des droits d'édition pour qu'il l'enregistre, elle refuse. Pas par fierté d'autrice. Ou pas seulement. Par calcul. Elle sait exactement ce que vaut une chanson qu'elle a écrite seule, un soir, pour dire au revoir à un partenaire professionnel. Des années plus tard, la version de Whitney Houston fait de ce refus une des décisions les plus rentables de l'histoire de la musique. On raconte souvent l'épisode comme une anecdote touchante sur l'intégrité artistique. C'est surtout la preuve qu'elle a toujours su ce qu'elle possédait, et qu'elle n'a jamais laissé personne, pas Elvis, pas son management, pas l'industrie du disque de Nashville dans les années soixante-dix, pas franchement encline à laisser une femme garder la main sur son propre catalogue, le lui prendre.

Cette maîtrise économique s'est doublée d'une maîtrise politique d'une prudence presque chirurgicale. Dolly Parton n'a jamais dit pour qui elle votait. Jamais. Dans un pays où la moindre prise de parole publique se lit immédiatement à travers une grille partisane, dans un genre musical, la country, historiquement codé conservateur, elle a fait de son silence une règle en soi. Elle a souvent insisté. Pas d'étiquette, pas de camp, indépendante. On peut y voir de la lâcheté commerciale, l'art de ne fâcher personne pour vendre à tout le monde. On peut aussi y voir autre chose. La manière dont ce flou soigneusement entretenu lui a permis de faire, dans les faits, des choses très situées. Financer la recherche vaccinale de Vanderbilt en pleine pandémie, sans en tirer la moindre com politique. Écrire Rainbowland avec sa filleule Miley Cyrus, chanson explicitement queer-friendly, tout en continuant de vendre des billets à Dollywood à un public du Tennessee profond, largement conservateur. Refuser, en 2021, qu'une statue d'elle soit érigée devant le Capitole de l'État, au motif que, « compte tenu de tout ce qui se passe dans le monde », ce n'était pas le moment de la mettre sur un piédestal (en précisant qu'elle pourrait très bien être fière d'une telle statue des années plus tard, ou après sa mort, si les Tennessiens le souhaitaient toujours). Ce n'était pas de la neutralité. C'était une stratégie d'infiltration par le charme. Elle a fini icône queer assumée sans jamais avoir eu à prononcer le mot en meeting.

Et puis il y a l'éducation. Là, elle a fait plus, à l'échelle, que la plupart des politiques publiques dont on discute pendant des heures sans jamais les voter. L'Imagination Library, lancée dans les années quatre-vingt-dix en mémoire de son père illettré, envoie chaque mois un livre gratuit à des millions d'enfants, de la naissance à cinq ans, dans plusieurs pays. Pas une fondation-vitrine. Pas un gala annuel, chèque géant, photo de la star. Une logistique réelle, continue, pensée pour durer au-delà d'elle. Ce qui reste peut-être la définition la plus honnête de la générosité: celle qui ne dépend pas de la présence de celle qui l'a initiée.

C'est là, je crois, que se loge une éthique de la richesse assez singulière chez elle. Une fortune considérable, amassée sans jamais la performer comme un trophée. Pas de yacht revendiqué comme identité, pas de flexing calculé pour la presse people. L'argent, chez Dolly Parton, a toujours semblé avoir une direction plutôt qu'une forme. Vers Dollywood, qui a profondément transformé l'économie touristique de sa région natale. Vers les livres envoyés aux enfants. Vers l'économie locale, plutôt que vers la fuite vers de plus beaux codes postaux. Elle a décliné, à plusieurs reprises, la Médaille présidentielle de la Liberté (deux fois sous Trump, une fois sous Biden). Les deux premières, elle a invoqué un mari malade, puis le Covid. La troisième, elle a craint que le geste soit lu comme une prise de position politique. Une richesse qui construit plutôt qu'elle n'expose. Qui redistribue plutôt qu'elle n'accumule pour le seul plaisir du chiffre. On pourrait appeler ça de la philanthropie stratégique, un habile vernis progressiste posé sur une fortune bâtie, par ailleurs, sur les mécanismes très classiques du capitalisme culturel américain. Et ce serait sans doute en partie vrai. Mais cinquante ans de cohérence, l'absence quasi totale de scandale financier ou de fondation-écran, la logistique réelle derrière chaque promesse. A un moment, ça finit par ressembler à autre chose qu'un calcul d'image.

Le personnage qu'elle a construit, la blonde généreuse et un peu bête, toute en paillettes et en rires trop forts, est devenu l'une des couvertures les plus efficaces de l'histoire du divertissement américain. Elle a caché derrière lui l'une des femmes les plus méthodiques de son industrie. Une autrice qui écrit, dans la même décennie, un hymne au travail précaire des employées de bureau, 9 to 5, l'un des textes les plus francs jamais écrits sur l'exploitation salariale ordinaire, celle des femmes qui tapent, classent, servent le café sans jamais monter dans la hiérarchie, et une chanson d'amour devenue l'un des plus gros succès commerciaux de tous les temps. Une femme d'affaires qui construit un parc d'attractions, deux hôtels, plusieurs restaurants, dans une région que personne ne pariait comme destination touristique. Une stratège politique qui n'a jamais eu besoin d'un parti pour peser sur les représentations.

Le cheap, chez elle, n'a donc jamais été une esthétique par défaut, une absence de moyens qui se serait imposée à elle. C'était un choix. Entretenu à grands frais, littéralement. Coiffeurs, couturiers, chirurgiens, stylistes, des décennies de travail continu pour maintenir intacte une apparence volontairement lue comme facile, gratuite, sans valeur. Le paradoxe tenait tout entier dans cette phrase qu'elle répétait en interview comme une blague, et qu'on aurait dû prendre pour ce qu'elle était: une déclaration de méthode. Ça coûte cher d'avoir l'air cheap. Il fallait l'entendre à la lettre.

interlude [KATY ROSE]

Oui, cette femme me manque.






grandma cried when I pierced my nose

 

Beaucoup de légèreté ce matin. L'impression d'avoir purgé un truc cette nuit, dans un rêve qui m'aurait coûté une blinde en explication de texte chez mon psy. J'ai écouté Maggie Rogers et MUNA en prenant mon petit déjeuner avant de lancer l'épisode de Tom Holland chez Amy Poehler (mon format préféré de podcast, je me répète, mais il n'y a rien de mieux qu'une interview qui sent le chill plus que la promo) (sauf la pub pour Palmolive au tout début) (sérieusement, si c'est pas une raison suffisante pour repenser le capitalisme et les financements des objets de divertissement). 

Valise à préparer, retour à Paris demain, ce qui me laisse un goût plutôt égal. Enfin non, pas égal. Un goût accepté. Après, je pense aussi que je suis très contente de retrouver mon canapé qui m'a coûté une blinde. Ce n'est pas que je n'aime plus Paris, mais je n'ai plus ce sparkle à chaque fois que je passe à côté d'un joli immeuble. Je voudrais bien retrouver ça, mon amour de la grande ville (disons les choses, le cottagecore n'est agréable que dans le Devonshire). 

you're the reason I now read both my horoscope and the terms and conditions


J'ai toujours voulu un cheval. Pas pour le monter, hein, même si j'ai fait de l'équitation pendant quelques années et que je sais techniquement dans quel sens on met une selle. Non, juste pour l'idée de me balader dans la rue avec, comme si je promenais un chihuahua, sauf que le chihuahua fait 600 kilos et qu'il faut fermer la boulangerie le temps qu'il passe devant. J'ai eu cette idée à quatre ans, à un âge où les autres enfants voulaient être princesse ou pompier, et moi je voulais déjà gérer un animal de la taille d'une voiture en centre-ville, donc ne venez pas me parler de logistique, les gens qui parlent de logistique ne sont jamais invités aux bonnes fêtes. Et de toute façon Kat Dennings dans 2 Broke Girls a prouvé que c'était jouable à Williamsburg, donc le débat est clos, on passe à autre chose.

J'ai décidé de rouvrir mon carnet à idées, celui où je laisse traîner tous les sujets que j'aimerais traiter un jour, façon cimetière d'éléphants mais pour mes pensées les plus stupides. C'est drôle, parce que je me suis rendu compte qu'il y en avait plusieurs que j'avais déjà rayés, ce qui veut dire que j'ai eu, à un moment de ma vie, assez de rigueur pour trier des idées, information qui m'a moi-même beaucoup surprise. Ça méritait un croissant avec un chocolat chaud, donc j'ai mangé un croissant avec un chocolat chaud (non, vraiment, on est le 22 août, j'ai décrété la fin de l'été unilatéralement et personne n'a le droit de contester). Je suis aussi retombée sur ce creative thinking journal acheté chez Flying Tiger, dans un pur élan d'optimisme de vacances, que je comptais remplir religieusement pendant mes congés et qui est resté vierge comme au premier jour, parce que c'était soit ça, soit je ne terminais jamais le site ni le podcast (oui, il est fini, laissez-moi juste rassembler le peu de force qu'il me reste pour assumer d'entendre ma propre voix, ce qui reste, de tout ce que j'ai vécu cette année, l'exercice le plus traumatisant). Je me demande si je ne ferais pas une update de temps en temps ici de ce que je raconte dans ce journal, histoire qu'on rigole un peu ensemble (par exemple : qu'est-ce que je ferais pendant une journée si j'étais invisible, question à laquelle j'ai déjà, évidemment, une réponse bien trop détaillée). J'ai ÉNORMÉMENT d'idées, dans le sens où j'ai un carnet plein de titres sans un seul paragraphe derrière, ce qui techniquement ne compte pas comme des idées mais plutôt comme des promesses que je me fais à moi-même et que je ne tiens jamais.

Sur ce, je vous laisse, j'ai des écoutes en retard de Snack Wars, et contrairement au journal Flying Tiger, ça, au moins, je le termine toujours.

bookstore

 

Premier jour de règles, orage dehors, moi sous un plaid. La météo et mon utérus s'étaient visiblement passé le mot. J'ai mangé une tarte pomme de terre-feta comme si elle allait me sauver, bu une tisane de thym par pur réflexe de grand-mère intérieure, et enchaîné Beignets de tomates vertes puis Le patchwork de la vie, mon film d'automne officiel. Septembre sans courtepointe, c'est un peu comme Noël sans engueulade familiale. Théoriquement possible, mais on n'y croit pas vraiment.

Je voulais aussi vous dire merci pour tout ce qui a tourné autour du Bad Girls Book Club ces derniers temps. Les retours, les liens depuis vos blogs, les partages. Ce projet a en fait dix ans, il a d'abord existé sur Canalblog, plateforme qui a fini par tout saborder sans prévenir personne, et la vie s'est chargée du reste pendant un moment. Il a fini en pause, un peu comme ces séries qu'on dit vouloir reprendre "un jour". Mais ce détour forcé m'a surtout donné le temps d'y repenser sans la pression, et de lui reconstruire une colonne vertébrale un peu différente. Wait and see.

[moodboard] monthly inspiration: september - work edition






all the bad decisions we made in leather pants


Bon. Les news s'empilent dans un coin de mon cerveau comme du linge sale, et je culpabilise un peu de ne jamais vous en parler vraiment. Genre : je suis allée voir le nouveau Araki, et c'est ce matin, devant mes tartines de cottage cheese, que j'ai réalisé que je ne vous avais toujours rien dit. Dramatique. Le monde entier retient son souffle pour savoir ce que j'ai pensé d'un film sorti il y a un mois. Toutes mes excuses à la communauté internationale, je sais que vous avez souffert.

Bon bah écoutez, c'était très bien. Oui, un mois de retard, mais sincère, la review. Ça valait le coup d'attendre, tenez-vous bien. Plus sérieusement. Araki n'a plus rien à prouver à personne, et pourtant le voilà qui retrouve un peu son goût pour le sexe et les personnages complètement cramés. Bonne nouvelle pour un mec dont le cinéma entier tient dans la question «et si ces gens allaient encore un peu plus mal?». Les critiques, elles, sont divisées façon bataille de polochons. Certains trouvent ça trop sage, d'autres sont ravis qu'Araki revienne foutre le bordel dans le cinéma contemporain. Moi j'ai passé un super moment, ce qui est probablement la seule info qui compte dans ce paragraphe, gardez ça.


Et Olivia Wilde? Formidable, on va pas y aller par quatre chemins. Même Florence Pugh a dû l'admettre, ce qui est ma façon très subtile de faire vivre encore un peu le beef de la promo de Don't Worry Darling dans un texte qui, à la base, parle d'autre chose. J'y pense au moins une fois par jour, ce qui est beaucoup trop pour un événement qui n'a aucune, mais alors aucune incidence sur ma vie. Faut bien un hobby.


Sinon la rentrée arrive, donc forcément, sorties de livres. J'en mets trois de côté parce que j'essaie d'être raisonnable et de finir ceux qui attendent déjà (oui, j'ai décidé de devenir quelqu'un qui termine ses livres). Pour l'instant je suis surtout quelqu'un qui a pris une décision. C'est un début. Le triptyque en question, chez Le Gospel Éditions. Les Quelques unes d'Amélie Hamad, Châteaux de cartes de Marie Delta, et Déchirer le brouillard de Pauline Le Gall. J'en reparlerai sûrement sur le Bad Girls Book Club, mais autant vous le dire tout de suite: commandez-les les yeux fermés. Sauf celui de Pauline Le Gall, pas encore, il faudra patienter un peu, visiblement.

Et sinon je suis en train de quitter mentalement l'ambiance août pour basculer direct en mode septembre. Aucune idée du moment exact où c'est arrivé. Y'a quatre jours j'étais encore en terrasse imaginaire, verre à la main, et là d'un coup j'ai envie de pizza, de plaid et de pluie. Peut-être parce qu'il pleut depuis trois jours, cela dit. J'aime la pluie et l'humidité, venez me faire un procès si ça vous chante.

J'ai aussi repris Interview with the Vampire en cours de route, parce que les meilleures adaptations de vampires sont celles avec des concerts de rock et des pantalons de cuir. Règle que je viens d'inventer à l'instant mais qui me semble solide comme du béton. Je veux des vampires qui traînent des problèmes de famille depuis trois siècles, des gens qui regardent par la fenêtre avec une intensité complètement disproportionnée, et une bande-son qui donne envie de prendre de très mauvaises décisions.



Par contre, niveau albums, service minimum. À part le disque de James Ellis Ford, Lost In Another World, enregistré pendant sa chimio. Il y a des albums qu'on résume direct à leur contexte, et celui-là pourrait vite devenir «le disque de la chimio», ce qui serait vrai et complètement réducteur en même temps. Donc je vais juste dire qu'il est très beau et qu'il mérite d'être écouté sans sortir le dossier médical à chaque fois qu'on appuie sur play. J'ajoute le nouveau Phoebe Bridgers, Lost Weekend, sorti après six ans d'attente, qui parle évidemment de deuil, d'amour, de rupture, et de cette période charmante où tout change en même temps. Elle est plus calme là-dedans, plus étrange, parfois franchement drôle, avec ce truc très Bridgers de raconter des trucs atroces comme si c'était juste une anecdote un peu gênante du dimanche.

Bref. Pour cette rentrée qui n'en est pas encore vraiment une, entre la pluie, les pizzas, les vampires en pantalon de cuir et mes tartines de cottage cheese, j'ai au moins une bande-son. C'est déjà pas mal.


music music music (again)

Pourquoi faire de longues notes quand on peut juste regarder des vidéos sur Youtube? (Mention spéciale pour Troye Sivan qui nous offre l'hymne girlhood par excellence sur fond d'un Beck version 90s) (I feel seen).

 



hope you'd like it

 

Ça y est, j'ai accouché. Félicitations, c'est un site internet. Lion ascendant sagittaire. Beaucoup d'ambition, zéro notion du temps qui passe. Ça faisait plus d'un an que j'avais cette idée en tête sans véritablement mettre le temps nécessaire pour faire en sorte que ça avance plus vite. Après, c'est mon plus gros problème, j'aime bien apprendre mais pas forcément passer l'obstacle de faire pour de vrai. Maintenant, je fais avec et j'accepte: je suis lente, c'est tout. Et je continuerai de l'être. Donc oui, The Bad Girls Book Club sera mis régulièrement à jour, mais de manière très espacée. Surtout parce que j'ai prévu beaucoup (genre beaucoup) de choses autour, et que ces choses-là, spoiler alert, ça prend du temps (surtout quand on est toute seule et avec un CDI plutôt prenant). 

adela n'est pas à L.A.


J'écoute Ain't in L.A. d'Adela, je regarde le clip, et une idée revient, une de celles qu'on remet à plus tard depuis des années faute d'avoir assez de munitions pour la défendre. Même dans la pop la plus jetable, une culture qui a grandi sous contrôle garde quelque chose que la pop occidentale a perdu, ou n'a jamais eu, un fond critique, un sens qui résiste, même dans le plus débile. Little Big, le groupe russe qui devait représenter la Russie l'année où le covid a fait sauter le concours. Verka Serduchka, ukrainienne, et cette manie de ne jamais faire une chanson qui ne dise que ce qu'elle dit.

Je le dis tout de suite: ce n'est pas un article sur Adela. Adela est la porte, pas la pièce. J'y reviens à la fin, une fois que j'aurai fait le tour de la maison.

L'intuition était bonne, la carte était fausse. Adela est slovaque, donc slave, mais la généalogie qui m'intéresse ne tient pas debout comme identité slave. Elle tient comme post-communisme, ce qui n'est pas la même chose et englobe des pays qui n'ont rien de slave du tout, l'Albanie en tête. Une langue n'explique rien. Un régime, si. Enfin, pas le régime en soi, plutôt ce qu'il a fait à l'État, aux médias, à la censure, au folklore, à l'école. C'est ce rapport-là qui survit une fois le régime tombé, pas le régime lui-même.

L'URSS n'a jamais laissé la culture au hasard. Il y a une préhistoire au mot kultura, du côté des intellectuels du XIXe siècle qui voulaient déjà "apporter l'illumination aux masses". La ligne qui va de là aux années 1930 n'est pas droite, mais le régime soviétique récupère le mot au moment où des millions de paysans débarquent en ville sans mode d'emploi. La kulturnost devient une politique: hygiène, bonnes manières, alphabétisation, un peu d'idéologie en prime. Elle transforme des pratiques jugées bourgeoises (le théâtre, la littérature, le vernis social) en devoirs civiques. Être cultivé cesse d'être une preuve de classe pour devenir une preuve de dignité soviétique. Si on suit cette hypothèse jusqu'au bout: la culture n'est plus un supplément d'âme qu'on se permet ou pas, elle est obligatoire, surveillée. Et c'est peut-être précisément pour ça qu'elle compte encore.

La Yougoslavie de Tito joue une autre partition. Passeport qui permet de sortir, autogestion, une tolérance que le bloc soviétique n'a jamais connue. Dans les années 70 et 80, l'État organise lui-même les concerts new wave via ses organisations de jeunesse, et la critique sociale dans les paroles passe pour une critique amicale plutôt qu'un crime. Deux magazines, Polet à Zagreb et Džuboks à Belgrade, une émission télé, Rokenroler. Azra, Idoli, Električni Orgazam.

À Sarajevo, en 1983, ça devient plus précis. Le Novi Primitivizam, porté par Zabranjeno Pušenje et Nele Karajlić, mélange rock, sketchs et absurde façon Monty Python, en piochant dans l'argot de mahala et les emprunts turcs que la télévision officielle snobait. Leur devise résume tout. Ce qui n'est pas à nous, on le veut, ce qui est à nous, on ne l'a pas. Un slogan communiste retourné contre lui-même. La marge de tolérance a une limite précise. En 1984, une blague de Karajlić sur la mort du Maréchal leur vaut interrogatoires, concerts annulés, radios fermées. On peut se moquer de tout, sauf du corps sacré. Les historiens ne sont toujours pas d'accord sur ce que ça a été. Mouvement d'émancipation culturelle pour l'écrivain Miljenko Jergović. Entreprise structurellement anti-islamique pour le critique Muhidin Džanko. Un reproche qui n'a rien d'anecdotique dans une ville qui allait plus tard connaître le siège. Les deux lectures ne s'annulent pas. L'une n'efface pas l'autre.

La Yougoslavie laisse une marge, même étroite. Assez pour une blague, pas pour un règne. L'Albanie d'Enver Hoxha resserre ce qui en reste presque à rien. Rupture avec l'URSS, rupture avec la Chine, athéisme inscrit dans la constitution de 1976, alphabétisation de masse sous contrôle total. Pas de New Primitives albanais, pas de scène équivalente, aucun interstice où glisser une blague sur le Maréchal local. Mais l'habitude de coder ne meurt pas pour autant, elle change de médium et rétrécit : Ismaïl Kadare écrit sous Hoxha en déplaçant tout ailleurs. Le Palais des rêves se passe sous l'Empire ottoman. La Pyramide, en Égypte antique. Le Grand Hiver et Le Concert parlent de la rupture avec Khrouchtchev puis avec la Chine sans jamais le dire de face. Le contrôle ne tue pas l'habitude, il la pousse ailleurs. Vers un espace plus étroit, plus risqué, tenu par un seul homme à la fois toléré, primé et surveillé par le régime qu'il contournait.

Ce qui sort de ces trois écoles, aujourd'hui, prend deux formes.

La première continue l'ironie. Verka Serduchka, qui représente l'Ukraine, improvise "lasha tumbai" à l'Eurovision 2007 en prétendant que ça veut dire milkshake en mongol. L'ambassade de Mongolie dément, parle de charabia, pendant que la moitié des Russes l'entendent comme Russia, goodbye. The Guardian appellera ça, des années après, la meilleure chanson jamais perdante de l'histoire du concours (des parlementaires ukrainiens, eux, parlent de vulgarité). Les deux ont raison. Little Big, en 2020, ne code plus rien du tout. Uno est de l'absurde pur, poussé jusqu'à la caricature du format lui-même, et c'est très bien aussi. Tout n'a pas besoin d'être un message. Sinon on finit par en fabriquer un partout, y compris là où il n'y en a pas.

Alors peut-être que la vraie question n'est pas de savoir si la pop post-communiste est plus intelligente que la pop occidentale. Ce serait retomber dans la même essentialisation, juste avec un autre mot. La question, c'est plutôt: est-ce qu'une culture qui a longtemps appris à lire entre les lignes continue de le faire une fois que les lignes ont disparu.

La seconde forme ne rit pas du tout. Dua Lipa n'est pas slave. Kosovare albanaise, ce qui déborde largement le cadre, et c'est tant mieux, ça confirme que le fil n'est pas ethnique. Son père jouait dans un groupe kosovar, Oda, avant de fonder avec elle le Sunny Hill Festival à Pristina en 2018, pour "changer la rhétorique", dit-elle, sur un pays qu'on ne voit encore qu'à travers la guerre. Je ne sais pas si Service95 et son book club sont la conséquence directe de cette histoire familiale (ce serait une ligne trop nette à tracer). Ce qui se répète, ce n'est pas une psychologie, c'est une structure, et elle ressemble étrangement à la kulturnost. Là où l'URSS transformait la culture en preuve de dignité citoyenne, une famille transforme ici la culture en preuve de dignité nationale, puis, une génération plus tard, en capital personnel. Le festival répare l'image d'un pays. Le book club répare, ou construit, celle d'une popstar. Se moquer de ça (elle veut jouer les intellos) c'est refuser de voir que la culture, dans cette histoire-là comme dans celle de l'URSS, n'a jamais été neutre. Elle a toujours servi quelque chose, à quelqu'un.

Reste la question que je ne sais pas trancher, celle qui a fait traîner cet article des années. Est-ce que cette différence, l'ironie chez les uns, le sérieux chez les autres, vient vraiment d'un régime politique disparu depuis trente ans, ou est-ce que je suis en train de romantiser une identité culturelle comme argument marketing, parce que ça fait une bonne histoire et que la pop en a toujours eu besoin, une histoire, n'importe laquelle.

Adela n'est pas à L.A. Enfin si. Elle y vit, elle a signé chez Capitol, elle a couru après ce fantasme depuis l'enfance. "Américanisée" par ses propres mots, jamais vraiment nourrie par la scène slovaque. C'est peut-être ça, la vraie troisième chose, à côté de l'ironie et du legs institutionnel. Une enfant du post-communisme qui atteint enfin le fantasme occidental, et qui écrit depuis l'intérieur que "les meilleures" sont restées ailleurs. Pas une fuite ratée. Un constat, fait depuis la place qu'elle a mis vingt ans à vouloir. Et la chanson elle-même le confirme, sans le vouloir. Elle est née d'une photo de sa mère à dix-huit ans, posant devant un mur de posters de pop occidentale, que son grand-père faisait entrer en contrebande depuis l'Allemagne, du temps de la Tchécoslovaquie communiste. Le fantasme qu'Adela finit par trouver creux, sa famille le faisait déjà passer en douce trente ans plus tôt. Elle vient de quelque part où on ne pouvait pas dire n'importe quoi n'importe comment, et ça s'entend encore, même chez quelqu'un qui a mis vingt ans à vouloir s'en échapper.

Ou alors c'est moi qui entends ce que je veux entendre, ce qui est aussi une possibilité, et probablement la plus post-communiste de toutes. Chercher un sens caché même là où il n'y en a peut-être pas.

nobody drives like this anymore


La créatrice de Derry Girls a un nouveau projet. Ça s'appelle Wildwood, ça se passe à l'été 2000, direction New Jersey, mode Jersey Shore period-accurate. Un groupe d'étudiantes irlandaises larguées dans la nature comme des animaux relâchés dans la savane sans GPS. La description officielle: "no money, no visas, no plan, no clue." Aucun argent, aucun visa, aucun plan, aucune idée de ce qu'elles foutent là. Le CV parfait pour à peu près n'importe quel métier créatif en 2026.

Sinon, journée calme, dans la mesure où "calme" veut dire j'ai fait quinze trucs et je m'en souviens à moitié. Levée, séance de luminothérapie, Rosario Dawson qui me lit Artemis dans les oreilles (cette femme pourrait me lire la notice d'un aspirateur, je signerais quand même). Porridge banane-fraise-noix de coco, noix, chocolat noir à 95%, parce que le 99% c'est mon Everest et je campe encore à la base. Nouvelle sculpture sur argile (enough les vide-poches) j'ai eu une révélation cette nuit, une ligne d'objets un peu moins "cadeau de CP à la fête des pères" et un peu plus "on a enfin compris ce qu'est le goût". Un peu de collage aussi, en regardant ENFIN la dernière saison d'American Horror Story (sorry not sorry, je regarderais Kim Kardashian jouer la comédie même filmée à l'iPhone dans un parking).

J'ai fini la journée en accueillant une pote pour un thé, uniquement parce qu'elle a lu ici que j'avais du PG Tea planqué pour lui faire un London Fog (on ne vient jamais me voir, je vis au fin fond du 15eme, un arrondissement qu'on ne visite qu'en cas de force majeure ou de rendez-vous chez le dentiste) (et moi-même je ne me déplace pour personne parce que tout le monde vit au fin fond d'un arrondissement, et celui-là n'est jamais le mien) (mais là, pour mon PG Tea et mon lait vanille, apparemment on traverse tout Paris en métro, en pleine canicule, en pyjama, comme en pèlerinage) (j'adore cette vibe, on dirait une secte, mais avec de meilleures infusions).

what if

 

Oui, je sais. Moi, moi, moi. En même temps, c'est mon blog, je ne vais pas parler du voisin. Ca faisait longtemps que je n'avais pas fait un questionnaire. J'ai piqué l'idée chez Carnet Orange. Donc voici mon Si j’étais (note à moi-même: en parler peut-être aussi à mon psy).

Si j’étais un animal, je serais un corbeau.
Si j’étais un objet, je serais une Arriflex 16SR.
Si j’étais une série télé, je serais The Haunting of Bly Manor.
Si j’étais un plat, je serais une soupe cheddar et pommes de terre
Si j’étais un pays, je serais l'Ecosse.
Si j’étais un livre, je serais La maison dans laquelle de Mariam Petrosyan.
Si j’étais chanteur, je serais Florece Welch.
Si j’étais compositeur, je serais Gorecki (pour la Symphonie n°3).
Si j’étais écrivaine… je serais Dorota Maslowska.
Si j’étais une héroïne, je serais Black Widow.
Si j’étais un héros, je serais Bucky Barnes.
Si j’étais une toile, je serais Le Pandemonium de John Martin.
Si j’étais une sculpture,
je serais une sculpture de Berlinde De Bruyckere (je n'ai pas le titre mais je vous la poste ici).
Si j’étais une chanson, je serais Stephanie Says, du Velvet Underground.
Si j’étais un film, je serais The Night of The Hunter de Charles Laughton.
Si j’étais un lieu, je serais une forêt.
Si j’étais une couleur je serais le british racing green.

total eclipse of the heart

Kéfir citron, thé PG Tips, framboises. Voilà le triptyque qui a fait office de petit-déjeuner, déjeuner et goûter, parce qu'à un moment de la matinée j'ai arrêté de compter les repas et laissé le frigo décider à ma place.

J'ai passé les heures suivantes à comater entre ma salle de bain et mon salon, en boucle fermée, façon jeu vidéo mal optimisé où le personnage ne peut visiter que deux pièces sur toute la carte. Motif : la flemme abyssale de quitter Paris pendant la canicule. Prendre un train un jour pareil, c'est accepter de devenir soi-même la vapeur d'eau qu'on essaie de fuir. Résultat, des douches à la camomille depuis 7h, à peu près toutes les heures, parce que l'idée de coller à mes propres draps m'exaspère au point de renoncer à toute dignité domestique. Je ne me douche plus pour être propre. Je me douche pour ne pas devenir un ragoût.

Sinon, mes lunettes pour l'éclipse sont restées chez ma mère. Donc pas de soleil noir cet après-midi, juste moi, ma flemme, et l'astre qui va faire son numéro sans témoin de mon côté. Ceci dit, j'ai déjà eu celle de 99, en vraie, avec les vraies lunettes, celles gratos, avec prévention et tout le bordel, alors je m'en remets. Et il en reste une en 2081. Statistiquement c'est bon, on se refait ça tranquillement, j'aurai 96 ans, un âge tout à fait raisonnable pour lever la tête vers le ciel une dernière fois. Sauf si d'ici là on a fini calcinés par une canicule devenue permanente, ou réduits en batterie humaine par des data centers.

Bref. Kéfir, framboises, PG Tips, et un plan sur cinquante-cinq ans. La routine, quoi.

le club du cringe PART II


Hier, j'ai écrit une note où je vous demandais de laisser des commentaires. Pas des commentaires stratégiques, pas des commentaires pour l'algorithme puisqu'il y en a pas ici, juste des commentaires pour le plaisir de dire "je suis passée, j'ai lu, ça m'a fait quelque chose". Et pendant que je finissais de l'écrire je suis tombée sur le texte de La Lune Mauve sur les liens qu'on se fait tourner entre blogs, les petites notes, le fait de citer les gens qu'on lit. Ce qui m'a évidemment ramenée à mon propre texte sur le club du cringe, où je racontais pourquoi on s'obstine encore à tenir un blog en 2026. Et en repensant aux trois en même temps, je me suis rendu compte qu'il manquait un morceau. On avait causé de publier, on avait causé de partager, et on avait complètement zappé la case la plus évidente: commenter.

C'est quelque chose à laquelle je pense beaucoup, surtout depuis que je suis sur Substack. Juste parce que le bazar fonctionne comme ça. Si tu veux être vu, tu dois interagir. Mais attention, interagir vraiment. Pas juste: "wow trop beau". Non. Faut que ça vienne des tripes, faut que ça raconte, faut que ça soit vécu jusqu'à dans l'os, même si c'est bancal. C'est une visite où tu dois prendre ton temps, seulement pour que ça prenne sens. Parce qu'un commentaire, c'est le genre de truc qu'on est en train de se soigneusement désapprendre à faire. Le like, lui, c'est un signe de tête dans un couloir. Quelque chose qu'on fait sans s'arrêter, pour ne pas avoir l'air malpoli, et surtout pour ne pas avoir à ralentir. Le commentaire, c'est le genre de personne qui te bloque le passage dans ce même couloir pour te demander comment va ta mère. C'est-à-dire une personne qui a décidé, à un moment précis, que tu comptais plus que son propre emploi du temps.

Ça n'a l'air de rien, mais c'est exactement le réflexe qu'on a fini par perdre en quinze ans. On s'est fait dresser comme des chiens de Pavlov version émoji. Quelqu'un publie, tu réagis, la cloche sonne, tu passes au post suivant. À aucun moment on t'a demandé si t'avais lu le texte en entier. D'ailleurs personne ne l'a lu en entier, c'est même statistiquement documenté, il existe des études entières sur le pourcentage de gens qui partagent un article sans avoir dépassé le titre, et si tu es en train de lire cette phrase-là tu fais déjà partie d'une minorité qui mérite une médaille en chocolat.

Le commentaire, contrairement au like, ne peut pas mentir sur son alibi. Tu ne peux pas commenter intelligemment un texte que t'as pas lu (enfin si, tu peux, les internets en sont pleins, mais ça se repère à trois kilomètres, un peu comme un mec qui te cite Camus sans jamais l'avoir ouvert). Le commentaire a une dette envers le texte. Il faut d'abord l'avoir traversé pour avoir le droit d'y répondre. C'est une politesse d'un autre temps. Sauf que dans notre époque de politesse en voie de disparition, ça devient presque un acte de résistance de rester poli.

Et je sais très bien pourquoi vous hésitez, parce que je fais pareil ailleurs. On a peur de dire un truc bête, de mal formuler, de laisser une trace écrite d'une pensée pas totalement aboutie sous le nom de quelqu'un qu'on ne connaît pas vraiment. Sauf que c'est exactement l'inverse de la peur qu'on avait à l'époque Skyblog ou 20six ou je ne sais quoi d'autre, où on lâchait des "trop bien ta song" et des cœurs en Wingdings sans aucune retenue parce que personne n'attendait de nous qu'on soit brillants. On a troqué cette spontanéité contre une nouvelle forme de pudeur bizarre où on préfère ne rien dire plutôt que dire un truc imparfait, alors même qu'on est censés avoir gagné en maturité entre-temps. C'est un comble. Plus on vieillit, plus on a de choses à dire, et moins on ose les écrire en bas d'une page.

Je trouve que j'ai raté le coche, entre le texte de La Lune Mauve et le mien. Elle parlait de faire tourner des liens entre blogs, de citer les gens qu'on lit, de bâtir une espèce de toile discrète où chacun renvoie vers chacun. Moi je parlais de la table au fond, du fait qu'on avait le droit de s'y asseoir sans réservation. Sauf qu'un lien, ça pointe vers un texte, pas vers une personne en train de le lire. Et une table, si personne n'y parle, c'est juste du mobilier. Le commentaire, c'est le seul des trois gestes qui s'adresse réellement à quelqu'un, en direct, sans détour par un troisième texte. On peut faire tourner des liens toute la journée et ne jamais dire un mot à celle qui a écrit l'un d'eux.

Et je sais très bien ce qu'on va m'opposer. Que tout le monde n'a pas trois heures devant soi pour disserter en commentaire, que le like a au moins le mérite d'exister, de dire "je suis passée, j'ai vu, ça compte pour quelque chose". Très bien. Mais ce n'est pas une histoire de mérite, un like n'est pas un commentaire raté, c'est juste un geste différent qui construit une chose différente. Le like ferme la boucle instantanément. T'as vu, t'as tapé, terminé, rien ne se passe après. Le commentaire l'ouvre. Quelqu'un te répond, tu réponds à la réponse, un lien en entraîne un autre, et sept semaines plus tard une inconnue écrit un texte entier à partir d'une phrase que t'avais balancée un peu par hasard un soir, sans penser une seconde qu'elle survivrait à la nuit.

Ce qui est en train de se passer, là, précisément, avec ma propre note. Je l'ai écrite en pensant demander un truc de politesse et en fait je demandais l'inverse exact de ce réflexe-là. Si quelqu'un me répond en commentaire, je n'ai aucune idée de ce que ça produira ensuite, et c'est exactement le point. Les réseaux sociaux savent répéter (le repost, le duo, la blague qui tourne en boucle jusqu'à ce que plus personne ne se souvienne de qui l'a dite en premier), mais ils ne savent absolument pas faire grandir quelque chose en le faisant passer entre des mains différentes.

Alors oui, ça prend du temps, et alors. Il faut lire avant de répondre, parfois relire, parfois laisser une idée mariner trois jours avant de trouver la bonne façon de la dire au lieu de vomir une réaction à chaud qu'on regrettera dans une heure. Mais c'est cette lenteur-là, précisément, qui fait que le résultat tient debout une fois qu'on arrête de le regarder. Une conversation qui met trois semaines à se répondre laisse une trace. Une conversation qui prend trois secondes laisse un chiffre, et un chiffre, ça ne se relit jamais.

Parce que le vrai problème, il est là. On nous a gavés à l'instantané, à remplir un feed en continu, trois minutes par-ci, huit secondes par-là, et on a fini par croire que ralentir c'était devenir improductif, comme si exister en ligne devait se mesurer en rendement. Sauf qu'on s'en fout d'être productif ici. Ce n'est même précisément pas le sujet. Un commentaire qui prend vingt minutes à écrire (ou une note qui prend un après-midi à être rédiger même combat) n'a rien produit au sens où on l'entend d'habitude, aucune preuve à exhiber, et c'est justement pour ça qu'il vaut quelque chose. Il existe uniquement parce que quelqu'un a choisi de perdre du temps pour une personne précise, sans que ça lui rapporte rien de mesurable. C'est un luxe qu'on s'autorise à peu près plus nulle part ailleurs.

Donc voilà, je le redis, en moins creux cette fois: laissez des commentaires partout où vous pouvez. Ratés, courts, mal formulés, hors sujet, ça n'a aucune importance. Dites que vous préférez les longs articles ou que vous voulez un top 3 de chips favorites, dites que vous n'êtes pas d'accord, dites juste "j'étais là". Personne ne vous demandera votre carte de membre, mais si vous vous asseyez à cette table, sachez qu'on vous répondra, il y aura assez de bouffe pour tout le monde.

babar's midlife crisis starring barbie as the plot twist

 

Tout d'abord (truc très con mais qui mérite qu'on le fasse, surtout quand on tient un blog), je tenais à remercier toutes celles et ceux qui viennent régulièrement ici. Je vois que vous vous baladez sur mes pages et vu le nombre qui défile, j'ai très envie de savoir un peu qui vous êtes. Je ne vais pas être en mode "lâchez des coms" à l'époque Skyblog mais vraiment, n'hésitez pas. Pour n'importe quel retour. Ce que vous voulez voir plus souvent sur ce blog, si vous préférez des longs articles ou que je vous fasse un top 3 de mes chips favorites (spoiler:  y'aura du vinaigre dedans) (les voyages scolaires en Angleterre). Ou alors si vous n'êtes pas d'accord avec ce que je raconte ou si vous voulez rebondir sur mes élucubrations parce que les vôtres sont pires que les miennes. Même seulement pour me montrer votre joli blog (parce que j'ai envie de lire vos blogs) (et honnêtement, laisser un com, je me demande si ce n'est peut-être pas ça, le cringe ultime dont on a tous besoin en ce moment). Accepter de venir échanger vraiment, là où sur les réseaux on attend surtout une réaction, ou plutôt une validation. Ici, aucune validation. On n'est tous et toutes au Mcdo. Venez comme vous êtes. Je sors même le Twister.


Sinon, flash info, le canapé est ENFIN monté (et mon cul est ravi) (par contre mon dos, beaucoup moins) (vu que je suis une pince, j'ai juste demandé la livraison et pas le montage, parce que montrer des meubles avec des notices ça me rappelle mon kink, les jouets Kinder). Donc pour la peine, je me suis pris un BK végé, ma glace d'amour au yaourt Picard et le British Vogue (je veux travailler au British Vogue). Oui, je suis dans ma période "rêver debout du métier passion", peut-être parce que je travaille sérieusement à faire d'autre chose de ma vie que je vendre des choses, peut-être juste revenir aux roots, ou enfin terminer ce que j'ai commencé il y a dix ans (même si en vérité les jeunes, le métier passion n'existe pas, ne tombez pas dans ce scam, c'est l'arnaque la plus élégamment emballée du capitalisme tardif: on t'explique depuis tes douze ans qu'il existe quelque part un métier qui épouse parfaitement ce que tu es, et que si tu bosses assez tu vas finir par l'atteindre, sauf que dans la vraie vie c'est souvent un métier normal, avec des mails chiants et un manager qui dit "synergie" sans rire et pardon Jean-Michel, mais personne n'est passionné par ton manque flagrant de leadership) (ou plutôt de ton incompétence, à un moment disons les termes).

Je crois que c'est la quarantaine qui tape à la porte, j'en ai juste marre qu'on me fasse chier avec des conneries qui ne matchent pas mes valeurs (comme dirait un psy du travail). Je veux juste fabriquer des choses, transmettre des machins et faire découvrir ce qui mérite d'être découvert. Comme quand j'avais 5 ans et que je demandais à mon père qu'il me ramène du taf des feuilles pour que j'édite mes propres histoires (j'ai sorti de très beaux fanzines à 5 ans, ça parlait d'une romance entre Barbie et Babar car tout le monde a le droit à l'amour) (et en fait cette gamine de 5 ans, avec ses feuilles volées et son agrafeuse, elle avait déjà tout compris: un objet éditorial de A à Z, un angle qui n'avait peur de rien niveau logistique, Barbie fait 29 centimètres, Babar en fait 3 mètres, et surtout aucune raison de le faire à part le plaisir de le faire exister) (trente-cinq ans plus tard j'ai juste remplacé les feuilles volées par un blog et Babar par Ariana Grande, ne me contrariez pas, l'élan est identique) (en voilà un beau sujet de fight).


Sur ces belles paroles, je retourne à mon site. Promis, il sera dispo la semaine prochaine. En attendant, je pense que je vais juste m'enrouler sur le canapé avec Francette dans les bras, mon British Vogue posé en équilibre instable sur mes genoux, et laisser mon dos me pardonner tranquillement d'avoir été une pince jusqu'au bout.