DISH EDITION | the fast food quizz


Je traînais sur Dish, ce podcast avec les trop cools Nick Grimshaw et Angela Hartnett, et là, je me suis dit "mais pourquoi eux ils s’amusent et pas moi?" Du coup, j’ai décidé de faire mon propre Fast Food Quiz. Et en plus, ça faisait une éternité qu’on avait pas parlé bouffe ici.

Quelle est ta façon préférée de manger un œuf?
Pochés.

Quel est ton sandwich préféré?
Pain de seigle toasté, une légère couche de houmous, sardines écrasées, tomates séchées, oignon rouge, persil. Je pourrais rajouter des olives noires. J'aime le sel. Genre. Beaucoup. Je ne sais pas si j'ai une limite. Peut-être la mort.

Quelle est ta saveur de chips préférée?
Sel et poivre, de chez Tyrrells.

L'élément star sur une pizza?
Je n'ai pas d'élément star, juste une margherita faite correctement (dit la meuf qui fout du parmesan sur ses fruits de mer quand elle en mange avec les pâtes).

Quelle est ton herbe aromatique favorite?
Ciboulette.

Ton Sunday Roast?
Pavé de saumon rôti, purée d'épinards, riz.

Quelle est ta pomme de terre préférée?
Hasselback (beurre, sel, poivre) (ciboulette après cuisson) (encore du beurre) (il n'y a jamais assez de beurre quand on parle patate au four).

Tes sortes de pâtes favorites?

Les grosses, en formes de nid... Tagliatelles!

Un plat de ton enfance?
Des escalopes de porc panées (Kotlet schabowy) avec des spaghettis à la sauce tomate. Je me souviens que je grimpais sur un petit tabouret et je regardais ma mère faire. Je crois que c'est la première recette que j'ai apprise. Je n'ai pas trouvé d'équivalent sans viande pour refaire cette recette, avec ce même goût. Peut-être qu'un influenceur polak vegan a réussi à résoudre cette équation.

the mirror has a pulse and it’s mine


On appelle ça le beauty privilege. Le mot est propre, presque clinique, comme une petite case sociologique qu’on coche sans trembler. Les belles personnes auraient des avantages. Elles seraient mieux traitées, mieux payées, plus écoutées. Fin de l’histoire. On peut passer au sujet suivant.

Sauf que ce résumé me reste en travers.

Pas parce qu’il ment. Il dit une vérité plate, documentée, presque triviale à force d’être vraie : un visage conforme aux normes ouvre des portes plus facilement. On le sait. On le voit. On le vit, même quand on fait semblant de détourner les yeux. Ce qui me gêne, c’est ce raccourci. Ce qu’il fabrique sans en avoir l’air. Une illusion de neutralité. Comme si la beauté était une qualité autonome. Un capital naturel. Presque biologique. Et pas le produit d’un système de tri, de répétition, de mise en scène.

Comme si le problème, c’était la femme belle.

Alors qu’en réalité, le problème, c’est ce qui regarde.

Mais il faut le dire plus crûment encore. Le problème, c’est aussi que nous avons fini par avaler la caméra. Nous ne subissons plus seulement le regard. Nous l’avons intégré. On l’anticipe. On le rejoue. On vit avec lui collé à l’intérieur. Etre belle, dans ce régime-là, ce n’est pas avoir des avantages. C’est être en permanence en train de se voir vue. Et d’ajuster tout le reste en fonction.

Le beauty privilege n’est pas un privilège classique. Ce n’est pas un bonus, un petit supplément de chance dans la loterie sociale. C’est une prothèse. Une greffe invisible. Quelque chose qui s’installe tôt, surtout sur les corps féminins, et qui modifie le rapport au monde comme une seconde peau un peu trop serrée.

Les études le disent. Les personnes jugées belles gagnent plus, parlent plus, sont moins sévèrement punies. Très bien. C’est factuel. Mais les études ne disent jamais le reste. Ce que ça creuse. Ce que ça use. Ce que ça tord à l’intérieur. Le privilège, on le raconte toujours comme un flux entrant. On oublie qu’il y a un prix de l’autre côté.

On oublie qu’on ne peut plus disparaître.

Imagine. Une femme dite belle dans un open space, une rue, une réunion. Elle n’existe presque jamais au repos. Elle est sur-signifiée en continu. Trop quelque chose. Trop ceci, ou pas assez cela. Compétente ou décorative. Autoritaire ou suspecte. Mais rarement neutre. Jamais neutre. Son visage travaille à sa place. Et contre elle aussi. C’est un privilège qui gratte. Comme une étiquette de luxe mal cousue à l’intérieur.

Le féminisme lui-même, parfois, tombe dans le panneau. A vouloir rendre visibles les mécanismes, il les réécrit avec les mêmes mots. On parle des avantages des femmes belles. Comme si ces femmes évoluaient dans un monde propre. Rationnel. Presque fair-play. Comme si elles avaient juste tiré une meilleure carte dans un jeu neutre.

Mais ce monde-là n’existe pas.

Et surtout, cette manière de raconter remet la beauté au centre. Pas comme expérience. Comme hiérarchie. Comme si certaines femmes devenaient des preuves vivantes d’une théorie du regard. Pas des personnes. Des exemples.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de nier les effets de la beauté. Ils existent. Ils sont ambivalents. Parfois protecteurs, parfois violents. Souvent les deux en même temps. Ce qui m’intéresse, c’est le glissement. Le moment où on commence à croire que la beauté donne quelque chose. Au lieu de voir qu’elle est fabriquée, entretenue, recyclée en valeur par une industrie du visible.

Mais il faut aller encore un cran plus loin que l’industrie. L’industrie ne fait qu’accélérer. Le vrai moteur, c’est autre chose. C’est cette idée bizarre que le regard est une ressource rare. Et qu’il faut le mériter.

Mode, cinéma, publicité, réseaux sociaux. Ils ne font pas que fabriquer des normes. Ils nous apprennent à nous surveiller nous-mêmes. A mesurer notre existence à l’intensité du regard qu’on pense mériter.

Une machine qui fabrique des normes, les efface, puis les rebaptise naturelles. Classique.

Et au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir qui bénéficie du beauty privilege mais pourquoi avons-nous accepté de vivre dans un monde où le regard est devenu une économie?

Une économie, ça a des gagnants et des perdants. Mais surtout des intermédiaires. Des courtiers. Des rentiers. Et dans cette économie-là, les rentiers ne sont pas les femmes belles. Les rentiers, ce sont tous ceux qui vivent de l’insécurité du regard. L’industrie cosmétique. La chirurgie esthétique. Les plateformes. Les filtres. Les coachs en image. Et une partie entière de la psychologie contemporaine, qui nous vend de l’estime de soi comme si elle pouvait flotter au-dessus de tout ça.

Tu ne pourras plus arrêter d’être regardée.

I am so f****** blessed

 

Il fait peut-être gris mais le soleil est dans le coeur. Après, c'est toujours l'effet que ça me fait quand je dois aller au théâtre. Je suis une fille d'une simplicité débordante.

Tout plein de choses à faire en vérité. Déjà finir ce putain de numéro 9 de Spur et surtout, mettre un point final sur cet article que je voulais écrire depuis mille ans (je pense que je vais le publier aujourd'hui sinon je pète mon crâne).

A part ça, nouveau numéro d'Amateur.e, avec pour thématique l'été. Bien évidemment, votre très dévouée y a choisi des thématiques autour


avec ses très jolies cartes postales à gros nichons qui sentent la sandalette chaude, le mouchoir usagé et le ricard du dimanche après-midi. L'été 1983 dans toute sa splendeur plastifiée. Les couleurs qui n'existent plus dans la nature. Le grain de la photo qui transforme tout en souvenir avant même que ce soit fini. Les moustaches portées avec la conviction de quelqu'un qui a pris une décision définitive sur sa vie. Les bikinis en tissu éponge. Les chaînes en or sur les torses bronzés. Fernandel à la radio et la route nationale qui brûle à l'horizon. Une vitrine entre un cendrier souvenir et une boîte de nougat. So 80s. Si on vous demande, je suis au sommet de mon art.



Donc n'hésitez pas à l'acheter. Ca va être formidable à lire sur la plage. Et si j'ai bien compris, on peut aussi s'abonner à la newsletter. Vraiment, on arrête pas le progrès.

Je reviens plus tard.

younger and hotter than me


Dua Lipa s'est mariée et ça a sauvé mon lundi.

Un lundi gris dans l'âme, flemme totale, le genre où t'envoies des messages vides à tes potes juste pour pas disparaître complètement. Et puis t'apprends qu'une nana que tu croiseras jamais a dit oui à un mec, quelque part et qui ressemble à une pub pour crème solaire, et bizarrement, la journée devient légère.

C'est con. Je sais que c'est con. Etre contente pour des gens qui vivent dans une autre dimension financière que toi, ça ne devrait pas marcher comme ça. Sauf que ça marche. Il y a un truc doux là-dedans, un peu naïf, un peu enfantin, comme être contente pour un pote que t'aimes vraiment, sauf que ce pote a des gardes du corps et des contrats chez Prada.

Dua, je l'aime depuis longtemps. Pas façon fan qui screame. Plutôt façon "elle me fait du bien sans jamais me demander quoi que ce soit". Et dans l'article, il y avait cette phrase qui m'a stoppée: ils ont pris un break pendant leurs vacances pour se marier. Un break. Pendant les vacances. Ce n'était pas un mariage stressant, c'était un mariage sieste. Et rien que ça, ça m'a fait prendre conscience que j'aimerais pouvoir faire un jour mes courses avec cette énergie-là.

Ce qui est dingue aussi, c'est qu'elle a l'air heureuse même quand elle bosse. Elle chante, elle voyage, elle lit, elle en parle. Le boulot qui ressemble à une vie plutôt qu'à une peine. C'est l'inspiration ultime. Pas le mariage de rêve, pas la robe, juste ça. Avoir l'air entière, tout le temps.

Bref. Dua s'est mariée et ça m'a rendue heureuse pour rien, pour personne, juste comme ça. Et finalement c'est peut-être le plus beau truc. Se réjouir pour une inconnue, un lundi, parce qu'on avait besoin de douceur et qu'elle était là.

I named my toothbrush gerald


J’ai pris une décision radicale cet été. J’emmène Francette à Genève (Macron, merde à ta crise). Parce que oui, je suis that kind of dog mom. Celle qui regarde son clebs et se dit: "elle n’a qu’une vie, qu’elle bouffe du paysage, du lac, des trottoirs suisses et des vieux riches au parc". Après, la destination n'est pas de moi. J’aurais tellement aimé avoir un chihuahua gauchiste, une petite boule de poils anticapitaliste qui tire la langue à l’ordre établi. Mais non. Plus les mois passent, plus Francette adopte un comportement d’électrice d’Édouard Philippe. Donc la Suisse, c'était l'évidence, elle aura l'embarras du choix niveau placement. Après, c'est de ma faute. Je la traîne partout avec moi à Saint-Germain-des-Prés. Entre les vitrines Hermès, les terrasses à 12 balles le café et les vieux cons, elle a pris goût au luxe. Maintenant elle bave devant les vitrines de bijoux et chie sur les croquettes premier prix. Francette est devenue une petite bourge. Les billets sont pris.

Avant de vous reparler de tout ça, petite pause honnête. Ce week-end, j’ai monté des meubles. Tout le week-end. Avec des notices en suédois, des chevilles qui vont nulle part et une vis plantée dans mon pouce gauche. Alors je me suis récompensée comme une adulte. Starbucks. Latte amande caramel, et leurs nouveaux cheesecakes à la banane. C’était gras, sucré, un peu honteux, et absolument divin. Je le méritais.

Bon, sinon, le vrai sujet. Ce petit coin à moi, ce blog, cette page, ce bazar où je viens jeter des mots sans filtre, vous êtes de plus en plus à traîner par ici. Je ne regarde jamais les compteurs, je vous jure. Mais là, depuis quelques semaines, ça s’affole. Ça monte, ça clique, ça tourne. Et moi, en vrai, ça me fait quelque chose. Donc merci. Merci d’être là, de revenir, de lire ce que je raconte au milieu d’une vie pas toujours simple. J’espère que j’égaye vos trajets en métro, vos heures de bureau à rien foutre, vos insomnies, vos pauses clope trop longues.

Alors on se retrouve à Genève, avec Francette, son petit air coupant et ses envies de droite. Je vous tiens au courant si elle finit par signer à LR.

I keep dancing on my own

 

Je me suis réveillée avec la bande-son de Teen Spirit dans la tête et j'ai pas cherché à comprendre pourquoi. Certaines choses s'installent sans demander la permission. Ce qui m'est revenu avec, c'est la reprise de Dancing On My Own. Robyn. Et cette chanson fait partie de ces rares trucs qui ont résolu un problème que la philosophie n'a jamais vraiment réglé: comment tenir debout dans un moment qui s'effondre sans que ça ressemble à de la survie. Elle ne console pas. Elle ne répare rien. Elle fait juste coïncider exactement la musique, les mots et l'état dans lequel tu te trouves, et cette coïncidence-là devient une forme d'architecture. Quelque chose sur quoi appuyer son dos. Les chansons qui comptent vraiment fonctionnent comme ça. Pas dans la tête. Dans le corps d'abord. Les jambes, la nuque, quelque chose qui se redresse ou se relâche avant même que tu aies compris ce qui se passe. Le cerveau arrive après, essoufflé, pour mettre des mots sur ce que le reste a déjà décidé. C'est pour ça qu'elles influencent des décisions prises à trois heures du matin. Pas parce qu'elles donnent des réponses. Parce qu'elles donnent une posture. Et une posture, parfois, c'est suffisant pour changer ce qui suit.

Sinon, en retard sur mes lectures, comme sur à peu près tout le reste. Mariana Enriquez d'abord. La Descente, c'est le pire, son tout premier roman, écrit à dix-neuf ans dans un Buenos Aires de fin de siècle qui sentait la défonce et l'asphalte mouillé. Deux garçons qui s'aiment sans se le dire, des monstres qui rôdent, des appartements payés par des hommes plus vieux, et cette façon qu'elle a d'écrire le désir et la violence comme si c'était la même chose, parce que c'est souvent (malheureusement) la même chose. C'est gothique sans être poseur, romantique sans être niais, cru sans être gratuit. Enriquez à dix-neuf ans écrivait déjà mieux que la plupart des gens à quarante. C'est agaçant et magnifique à parts égales. Lisez-le.


L'autre lecture, c'est une femme disparaît d'Ethel Lina White. Polar britannique années trente, une romancière galloise aussi connue en son temps qu'Agatha Christie et que personne ne lit plus vraiment, ce qui est une injustice assez caractéristique de la façon dont on traite les femmes qui écrivent des choses efficaces sans faire semblant que c'est de la Littérature avec un grand L. White construit sa tension comme on monte une pression dans une cocotte. Rien de spectaculaire, pas de cadavre sur les deux premières pages, juste des petits détails de travers qui s'accumulent discrètement jusqu'à ce que l'atmosphère entière bascule sans qu'on sache exactement quand c'est arrivé. Je n'ai pas vu l'adaptation Hitchcock et je compte bien continuer à ne pas la voir. Lire un livre sans avoir déjà la version de quelqu'un d'autre dans la tête, c'est devenu un luxe discret dont je compte abuser.



(ou pas, parce que j'aime vraiment bien les ambiances de mort dans des trains)

Côté séries, j'ai été studieuse. Ponies d'abord. Espionnage sous URSS années 70. Je ne sais pas par où commencer sauf que cette série a été écrite spécifiquement pour moi et que quelqu'un quelque part le sait. Les manteaux. Les manteaux. Il y a des gens qui regardent une série pour l'intrigue, pour les personnages, pour la tension dramatique. Moi je la regarde pour savoir comment les femmes s'habillent quand elles font tomber des régimes dans le froid. La réponse est: très bien. Widow's Bay ensuite. Une île. Maudite. C'est littéralement tout ce qu'il me faut comme pitch. Donnez-moi une communauté isolée avec un secret enterré depuis trois générations et je suis là pour les huit épisodes sans me lever.

J'ai même fait une sélection musique! Shye pour commencer, parce que c'est doux et que ça sent l'été 1994. Le genre de musique qui ne fait pas de bruit dans le monde et qui reste collée pendant des semaines. Dans le même élan nostalgique, Go Away de Weezer et Best Coast, chanson de 2014 qu'internet a mis douze ans à comprendre que c'était parfait et qui vient de redevenir virale. Ce qui m'amène aussi à Kid Sistr et Maniac, qui est à peu près l'opposé, grunge pop, chorus à hurler vitres fermées, utilitaire et efficace comme un démonte-pneu émotionnel. Et puis Florence Road, groupe irlandais parti d'un cabanon de jardin à Bray pour finir à ouvrir pour Olivia Rodrigo au Hyde Park. Le type de trajectoire qui ressemble à une invention mais qui arrive vraiment. Putain, Florence Road.




Reste Violet Grohl, et je ne voulais pas. Fille de Dave Grohl, studio du producteur de Charli XCX, signée sur Republic, Nina Hartley en guest, tout ça sent le nep baby à trois kilomètres. Sauf que Bug In The Cake est une chanson vraiment cool et que je l'écoute quand même, ce qui est exactement le genre de petite défaite personnelle que j'accepte sans trop me débattre.

the last house on a dead end street



Le thé est encore chaud. Nous sommes en début d'après-midi et je suis en train de regarder la nouvelle couverture de Vogue France comme si j'attendais qu'elle me réponde quelque chose.

Natalia Vodianova. Et pour une fois, je la trouve belle. Vraiment belle. Pas "intelligente". Pas "subversive". Pas "un dialogue audacieux entre la féminité contemporaine et l'héritage de la maison". Belle. Un visage. Une présence. Une femme qui ressemble encore à un être humain et pas à une simulation Midjourney nourrie aux archives de Helmut Newton et à la kétamine. Il y a quelqu'un derrière l'objectif. Il y a quelqu'un devant.

Et puis j'ouvre le reste. Et je ne comprends plus rien.

En vérité, je ne comprends plus à qui parlent les magazines de mode aujourd'hui. Je ne comprends plus qui est censé rêver devant ça, ou si rêver est encore une catégorie pertinente dans l'équation. Il me semble me souvenir que les magazines avaient une fonction presque sociale, autrefois. Ils rendaient la mode poreuse. Accessible mentalement, même quand elle ne l'était pas financièrement. On ouvrait Vogue, Jalouse, Elle, 20 Ans, et il y avait des mondes à l'intérieur. Des femmes reconnaissables. Des silhouettes qui racontaient quelque chose. La fille Prada avec ses chaussettes et son air de fille de bonne famille légèrement dérangée. La bourgeoise décadente Galliano qui semblait tout juste sortie d'un opéra dont elle aurait incendié le décor. La minimaliste Calvin Klein qui buvait un café noir dans un loft vide en ayant l'air dépressive mais très hydratée. Même le luxe racontait une histoire. Même l'inaccessible donnait envie de quelque chose. A l'époque où j'y zonais, je le voyais bien que ça se cassait la gueule, mais on y croyait encore. On était jeune. On arrivait à injecter une ou deux conneries au passage.

Mais aujourd'hui, les éditos ressemblent à des rapports de domination économique photographiés en studio.

Une femme de vingt-quatre ans habillée en veuve conceptuelle à quatorze mille euros regarde le vide avec une expression de dissociation chic pendant qu'un texte de trois cents mots nous explique que la tendance de l'été est "la structure". Quelle structure? La structure sociétale qui s'effondre? La structure psychologique de la directrice artistique après la troisième réunion de budget de la semaine? Ce ne sont même plus des vêtements. Ce sont des signaux destinés à ceux qui savent déjà lire le signal, adressés par des gens qui savent que les autres ne liront pas.

Le plus étrange, c'est qu'il n'y a même plus de fantasme derrière. Et le fantasme, c'était pourtant tout. Avant, les magazines vendaient une projection. On pouvait être complètement fauchée, vivre en province, avoir treize ans et une coupe ratée au carré trop court (coucou 2001), et quand même ressentir quelque chose devant une photo de mode. Ça ouvrait une porte mentale. Ça disait: le monde est plus vaste que ton quotidien, il existe des femmes qui vivent autrement, qui s'habillent autrement, qui regardent les choses autrement, et toi aussi tu peux t'inventer quelque chose à partir de ça.

Aujourd'hui ça dit plutôt: tu n'as pas les codes. Tu n'as pas l'argent. Tu n'es pas invitée. Mais regarde quand même, depuis l'extérieur, le nez collé contre la vitre d'un showroom que tu ne franchiras jamais.

Les magazines de mode sont devenus des vitrines de sécurisation pour groupes de luxe. Plus des objets culturels, des supports de branding avec une direction artistique très froide, très consciente d'elle-même, très "regardez comme nous sommes au-dessus du vulgaire désir humain". Et le problème, c'est que la mode sans désir, sans projection, sans incarnation, c'est juste du textile très cher photographié par des gens fatigués dans des studios climatisés à vingt-deux degrés.

Ce qui me rend folle, c'est le paradoxe. Parce que la culture mode, elle, n'a jamais été aussi vivante. Ailleurs. Sur internet. Dans les archives que les gens déterrent à trois heures du matin. Chez les adolescentes qui mélangent du Miu Miu vintage avec un jogging Decathlon avec une justesse que n'importe quelle styliste de magazine paierait cher pour simuler. Chez les femmes de quarante ans qui ressemblent enfin à elles-mêmes après des années à se fringuer pour ressembler à l'idée que les autres se faisaient d'elles. Chez les gens qui s'habillent encore pour raconter quelque chose, pour envoyer un message, pour jouer, pour troubler, pour exister en relief dans un monde qui préférerait les voir lisses.

La mode est vivante. Les magazines de mode sont en train de mourir d'une mort très propre, très bien financée, très bien photographiée.

Et tout le monde fait semblant de ne pas voir que le roi est nu. Ou plutôt que le roi porte un manteau Balenciaga informe à neuf mille huit cents euros présenté comme une réflexion radicale sur le volume, et que personne dans la pièce n'ose dire que ça ressemble surtout à un sac poubelle avec une très bonne attachée de presse.

Je ne veux pas qu'un magazine de mode soit accessible. Le mot m'a toujours fait chié dans ce contexte. Accessible à qui, pour dire quoi? Je veux qu'il soit habité. Qu'il y ait quelqu'un à l'intérieur. Un point de vue. Une obsession. Une femme quelque part dans la chaîne de fabrication qui a regardé ces images et ressenti quelque chose de réel avant de décider de les mettre dans le monde.

Ce n'est pas pareil. Ce n'est vraiment pas pareil.

La couverture avec Vodianova me redonne un peu espoir. Puis je retourne aux pages intérieures et je referme.

Il est 19h30. Je vais me faire un troisième thé.

whiskey in the jar



Vous voyez, malgré mon grand âge, je suis toujours émue quand je découvre une nouvelle photo de Drew Barrymore.

nie pamiętam której nocy

Un peu silencieuse en ce moment.

Pas que je n'ai rien à raconter. J'ai des choses à raconter. J'ai même des opinions très fermes sur plusieurs sujets d'importance variable. Mais je me suis perdue dans l'édition polonaise de Love Is Blind il y a quelques jours et j'ai un peu de mal à remonter à la surface. C'est une de ces séries qui te happe pas parce qu'elle est bonne (elle n'est pas bonne) mais parce qu'elle est exactement calibrée pour court-circuiter toute velléité de faire quoi que ce soit d'utile de sa soirée. Tu regardes un épisode. Puis un autre. Puis à un moment tu réalises qu'il est deux heures du matin, que tu as mangé des chips debout directement dans le sachet et que tu t'es émotionnellement investie dans le parcours sentimental d'une femme prénommée Daria que tu ne connaissais pas il y a quatre heures (bordel, je veux que Daria devienne ma meilleure amie).

Ce qui me fascine dans l'édition polonaise en particulier, c'est que c'est une des rares cultures où j'apprécie à peu près les hommes. Et je dis ça sans ironie particulière. Les mecs polonais dans cette série pleurent. Pas le genre de "une larme virile au coin de l'œil pendant un coucher de soleil" qu'on te vend dans les pubs de parfum. Non. Ils pleurent vraiment. Ils sont assis en face d'une femme qu'ils connaissent depuis douze jours dans un décor en faux marbre et ils laissent partir quelque chose d'authentique sur leur visage sans immédiatement chercher à le remballer, entre deux blagues de bite (ils sont vulgaires en plus d'être sensibles). C'est déroutant, parce qu'au final, même quand ils essaient d'être connard, ça tombe juste à côté. Parce que je sais qu'ils finiront par trouver la femme qui les terrorisera. C'est toujours comme ça. C'en est presque touchant. Je regardais ça avec une espèce d'incrédulité bienveillante, comme si j'avais découvert une espèce animale qu'on me disait éteinte.

Et puis il y a les femmes. Qui veulent toutes, au fond, la même chose. Pas l'amour romantique dans sa version grand spectacle. Juste avoir la putain de paix. Être choisies par quelqu'un qui les regarde vraiment, qui ne leur complique pas l'existence, qui se souvient de ce qu'elles ont dit la semaine dernière. Une robe de mariée. Un homme qui pleure au bout du couloir. La paix.

C'est un désir tellement simple qu'il en devient presque révolutionnaire à l'écran.

Sinon Varsovie, parce que la série se déroule entre autre à Varsovie et que j'ai des opinions là-dessus aussi (on mange bien à Varsovie). Je ne sais pas exactement pourquoi, je n'ai pas creusé la question, mais c'est un fait. En revanche la ville en elle-même est une expérience esthétique assez particulière. Allez à Cracovie. C'est plus joli, il y a de très bons bars, l'architecture ne ressemble pas à un exposé de lycée sur le brutalisme soviétique. Le seul bémol c'est qu'on y mange moins bien. La vie est rarement parfaite sur tous les axes.

Je remonterai à la surface bientôt.

you're born to win

 

C'est pas cool pour Taylor Swift, mais à chaque fois que je vois une photo de Gabriette, je comprends pourquoi Matty Healy s'est barré (parce que je pense que j'aurais très probablement fait la même chose). C'est assez rare de voir ça, avoir une telle signature de gueule. Déjà à l'époque de Nasty Cherry je sentais qu'elle sortait du lot, donc ce n'était qu'une question de temps (au passage, Charli XCX, merci pour la reco, t'as assuré sur ce coup) (avec du recul, je me demande même si elle n'a pas eu l'idée de Brat en juste la regardant).

the city smelled like rain and cigarettes


Il y a un truc qui me fascine et m'inquiète en quantités égales. C'est le nombre de femmes intelligentes, lucides, souvent très drôles, parfois brillantes, qui finissent quand même par atterrir dans des systèmes complètement fumeux dès qu'on leur présente la promesse d'une paix intérieure avec une bonne typographie et trois bougies sur une table en bois brut.

Je ne dis pas ça avec une ironie supérieure. Je dis ça parce que je comprends le mécanisme de l'intérieur.

J'ai lu des articles sur Hannah Murray cette semaine. Oui, LA Cassie dans Skins. L'actrice dont toute la carrière s'est construite sur une espèce de fragilité lumineuse presque constitutive, comme si elle avait été castée une fois pour toutes dans le rôle de la fille qui ne va pas bien mais magnifiquement. Et ce qui m'a frappée dans son histoire, ce n'est pas la dérive elle-même. Ce ne sont pas les d
étails du système mystique ni le folklore de l'emprise lors de son entrée dans une secte. C'est le moment d'avant. Ce moment précis où quelqu'un est tellement vidé psychiquement (et pour Murray, il fallait y ajouter son trouble bipolaire non diagnostiqué) qu'il devient perméable à presque n'importe quelle proposition de sens. Ce moment où chercher et se perdre deviennent la même chose.

Et je pense qu'on ne comprend pas vraiment à quel point notre époque fabrique industriellement ce moment-là.

Il faut qu'on arrête de réserver "l'épuisement" aux cas cliniques. Parce que la fatigue moderne la plus répandue, elle n'a pas de nom. Elle ne figure dans aucun arrêt maladie. Elle ressemble de l'extérieur à une vie normale, voire enviable (agenda rempli, projets en cours, présence sociale visible) et elle ronge quan
d même, en sous-sol, discrètement, avec une patience de termite.

C'est la fatigue de devoir constamment se construire. Se comprendre. S'optimiser. Se réparer. Se réaligner. Guérir son enfant intérieur. Surveiller son cortisol. Boire plus d'eau. Répondre aux messages dans des délais raisonnables. Trouver sa mission de vie. Rester désirable, stable émotionnellement, cultivée, hydratée, productive et vaguement spirituelle. Tout ça simultanément, idéalement en silence, de préférence avec une routine matinale et un journal de gratitude.

Franchement. A ce stade. Rejoindre une secte commence presque à ressembler à de la délégation administrative.

Ce que cette fatigue produit, c'est une porosité. Un état dans lequel les certitudes s'amollissent, les garde-fous s'affaissent, et le besoin d'être enfin compris, vraiment compris, d'un coup, en profondeur, sans avoir à tout réexpliquer depuis le début, devient presque physique. Presque douloureux. Et c'est exactement dans cet interstice-là que certaines propositions trouvent leur prise. Pas par hasard. Par design.

Le truc qui m'énerve dans la façon dont on parle d'emprise, c'est l'image implicite de la personne qui tombe dedans. On imagine quelqu'un de naïf. Peu armé. Facilement manipulable. Comme si la lucidité était un vaccin et l'intelligence une armure.

Ce n'est pas ce que les faits montrent. Du tout.

Les gens les plus vulnérables à ces systèmes sont souvent exactement l'inverse: sensibles, imaginatifs, très perméables au monde. Des gens qui ressentent beaucoup, trop, parfois, et qui cherchent une structure capable de contenir le bruit. Pas parce qu'ils sont faibles. Parce qu'ils ont passé des années à tout percevoir, à tout absorber, sans filet.

Il y a quelque chose de particulier aussi dans les personnalités artistiques. Etre créatif, c'est souvent passer sa vie à ouvrir des portes mentales sans savoir comment les refermer derrière soi. Observer énormément. Ressentir énormément. Trouver des connexions là où d'autres voient du bruit blanc. A force, les frontières deviennent molles. Floues. Tu peux finir par confondre intuition, désir, projection, croyance et vérité dans une immense soupe psychique aromatisée au palo santo. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est une façon d'être au monde qui a des forces réelles, et des angles morts très précis.

Il y a un détail qui éclaire tout le reste. Murray elle-même a décrit sa vie d'actrice comme un hamster wheel, cette roue sur laquelle tu cours sans jamais vraiment avancer. Etre choisie pour un rôle te fait te sentir incroyablement spéciale, dit-elle. Mais ça dure le temps du projet. Et après, retour à zéro. Retour à l'attente. Retour à la question. Où est la chose qui va me faire sentir spéciale pour toujours? C'est une phrase qui résonne bien au-delà du milieu du cinéma. Mais dans ce milieu-là, elle a une brutalité particulière. Tu passes ta vie à être choisie ou pas choisie, visible ou invisible, en tournage ou en suspens, sans jamais vraiment construire quelque chose qui t'appartient. Même avec le succès, même avec les rôles, ne elle trouvait pas ce sentiment de valeur et d'accomplissement qui tenait dans la durée. L'actrice est peut-être le seul métier où l'on peut être au sommet et se sentir fondamentalement précaire en même temps.


Il se passe quelque chose d'assez logique, en réalité. Qu'on regarde bien. Pendant des siècles, la plupart des gens vivaient dans des structures imposées. Religion, famille élargie, village, traditions stables, rôles sociaux définis. Ces structures étaient souvent oppressives. Parfois violentes. Etouffantes. Mais elles avaient une fonction qu'on sous-estime massivement. Elles produisaient du sens automatiquement. Tu n'avais pas à fabriquer la cohérence de ta propre existence. Elle était fournie, clé en main, avec mode d'emploi, calendrier liturgique et communauté intégrée. La question "pourquoi je souffre" avait toujours une réponse prête à l'emploi. Parfois absurde. Mais une réponse quand même.

Aujourd'hui, une grande partie des individus passent leur temps à essayer de construire ce sens artisanalement. Avec des podcasts, des livres de développement personnel, des fils TikTok de neuroscience vulgarisée, des phases lunaires, des théories sur l'attachement anxieux-évitant et des retraites de silence au Portugal avec vue sur l'océan. On n'est pas devenus plus fous collectivement. On est devenus plus seuls avec nos cerveaux. Et nos cerveaux, sans récit extérieur pour les cadrer, s'emballent.

Evidemment qu'à un moment certains décrochent, et évidemment que l'offre s'est adaptée. Personne ne veut aujourd'hui qu'on lui dise "obéis" ou "crois sans questionner". Il faut que l'emprise ressemble à une retraite bien-être en Toscane. Draps en lin lavé. Femme magnifique qui parle doucement de vibrations après t'avoir servi un thé adaptogène à dix-huit euros. Suffisamment de vocabulaire pseudo-scientifique pour passer le filtre du cortex préfrontal. Le packaging a radicalement changé. La mécanique, non. C'est toujours la même proposition fondamentale: donne-moi ton autonomie, je te rends du sens.

Le cerveau humain préfèrera toujours une mauvaise explication cohérente à une bonne explication incomplète. C'est pas une opinion, c'est presque une loi de fonctionnement.

La réalité pure est épuisante à habiter. Elle est fragmentée, contradictoire, pleine de zones grises, de causalités floues, de souffrances sans responsable identifiable. Les systèmes délirants mais organisés offrent quelque chose que la réalité propose presque jamais. Une narration totale. Voilà pourquoi tu souffres. Voilà qui en est responsable. Voilà ce que tu dois faire. Voilà où tu vas si tu suis ces étapes. C'est presque reposant. C'est terriblement séduisant.

Et c'est d'autant plus efficace quand cette narration arrive portée par quelqu'un qui te regarde vraiment. Qui te voit. Qui nomme des choses que tu avais pas réussi à formuler toi-même. Il y a une intimité dans ce type de rencontre qui peut être absolument bouleversante quand tu viens d'une longue période de non-visibilité. D'une longue période à exister sans être vraiment reflétée par personne.

Etre vue. Etre nommée. Etre expliquée à toi-même. C'est un besoin humain fondamental. Et c'est le point d'entrée de presque tous ces systèmes.

Ce qui me touche dans l'histoire de Hannah Murray. Ce n'est pas la chute. C'est pas le système.

C'est le besoin initial. Cette envie, que je pense beaucoup de gens connaissent sans jamais la formuler clairement, d'être enfin réparée. Cette sensation d'être fondamentalement trop complexe pour être vraiment comprise, trop abîmée pour être aimée sans conditions, trop fatiguée pour continuer à porter tout ça seule sans carte, sans boussole, sans personne qui sache lire le territoire.

Il y a quelque chose de profondément triste dans le fait de chercher à ce point une sortie de soi-même. Et quelque chose de profondément humain aussi. Peut-être même quelque chose d'inévitable, par périodes. Personne est vraiment à l'abri. Pas les intelligents, pas les lucides, pas ceux qui ont lu les bons livres et qui connaissent le nom des biais cognitifs. Parce que la vulnérabilité, elle n'attend pas qu'on soit préparé. Elle arrive dans un creux. Dans une période de fatigue prolongée. Dans un vide affectif qu'on ne savait même pas qu'on avait.

Et c'est là que quelqu'un arrive avec une carte complète du monde.

Le cerveau adore les cartes complètes.

Même quand elles sentent légèrement l'encens et la catastrophe.

no one told the garden


Pendant longtemps, je me suis raconté que j’aimais être seule. Pas "j’ai besoin de moments seule", non. Vraiment seule. Comme un concept. Comme une identité presque sophistiquée. J’avais fini par transformer ça en petite mythologie personnelle. Une espèce de silhouette un peu froide qui marche vite dans Paris avec des écouteurs, qui observe les gens de loin, qui écrit des notes sur son téléphone comme si elle préparait un manifeste alors qu’elle est juste en train d’oublier d’acheter du liquide vaisselle.

Et honnêtement, ça m’allait très bien. Parce qu’il y a un confort immense dans le fait de ne dépendre de personne. Enfin, c’est ce qu’on se raconte. En réalité, c’est surtout pratique. Quand tu es seule, personne ne te reflète vraiment. Personne ne te rappelle à toi-même. Tu peux disparaître un peu dans tes habitudes, dans ton rythme, dans tes pensées, sans avoir à expliquer pourquoi certains jours tu es pleine d’élan et d’autres complètement à côté de ta propre vie.

Aujourd’hui je suis allée à Giverny et malheureusement pour mon personnage intérieur de femme mystérieuse légèrement inaccessible, ça m’a fait un bien colossal.

Déjà il y avait le soleil. Le soleil est un immense manipulateur. Je me méfie énormément des gens qui disent qu’ils ne sentent aucune différence entre novembre et un dimanche de mai avec 30 degrés et des arbres qui ressemblent à des peintures sous acide. Moi le soleil me transforme immédiatement en labrador émotionnel. Tout devient soudainement émouvant. Une façade. Une vieille dame avec un chapeau. Une part de tarte. Un chien qui traverse une allée. Je pourrais probablement pleurer devant un pot de géranium correctement éclairé.

Et alors les fleurs…pardon mais les fleurs au printemps ont quelque chose d’indécent. C'est presque agressif. Ça pousse partout avec une arrogance incroyable. Les glycines tombent des murs comme si elles avaient été stylisées par Sofia Coppola. Les iris ont l’air d’avoir été inventés par quelqu’un qui trouvait que la réalité manquait un peu de drama. Tout déborde.

Je crois que pendant des années j’ai confondu indépendance et disparition volontaire. Je pensais être un loup solitaire alors que j’étais surtout quelqu’un qui trouvait plus simple de ne pas trop être vue. Parce qu’être entourée, être vraiment entourée, c’est épuisant d’une manière très particulière. Ça oblige à exister en relief. Les gens t’observent. Ils remarquent quand tu vas bien. Ils remarquent quand tu décroches un peu. Ils connaissent tes expressions. Tes silences. Ils te tendent des morceaux de toi-même que tu essayais discrètement de laisser derrière.

Et le problème, c’est qu’une fois que tu goûtes à ça sans catastrophe immédiate, ton vieux récit intérieur commence à s’effondrer comme un décor de théâtre humide.

A un moment aujourd’hui, je marchais dans une allée avec cette lumière complètement absurde de fin d’après-midi, celle qui donne à tout l’air d’un souvenir avant même que ce soit fini, et j’ai eu cette pensée très simple. Peut-être que je ne suis pas condamnée à vivre comme une héroïne secondaire dans un film indépendant sur la fatigue mentale. Peut-être que je peux juste être une personne qui rit avec des gens qu’elle aime au milieu des fleurs sans immédiatement transformer ça en réflexion existentielle de douze pages.

Bon évidemment je l’ai quand même transformé en réflexion existentielle de douze pages parce qu’on ne change pas une équipe qui perd.

Mais je crois qu’il y a quelque chose que j’ai compris aujourd’hui. Certaines personnes construisent des maisons. Moi, je crois que j’ai construit pendant des années une sorte de forteresse esthétique autour de ma solitude. C’était joli. Cohérent. Presque poétique parfois. Sauf qu’à force, je ne savais plus très bien si je me protégeais réellement ou si je m’étais juste enfermée dans un personnage flatteur.

Et c’est très perturbant de découvrir que le bonheur peut parfois ressembler à quelque chose d’aussi simple et ridicule qu’un jardin, du soleil sur des épaules, et des gens qui t’apprécient assez pour supporter toutes les versions de toi, même celle qui analyse ses propres émotions devant des nénuphars comme si elle allait rédiger un essai pour Les Inrockuptibles en sortant du parking.

the version of me you never met


Il y a un truc qu'Olivia Rodrigo a réussi à faire remonter à la surface et que je croyais mort pour de bon: la vie intérieure adolescente féminine. Pas la version romantisée. Pas les aesthetics tumblr avec la pluie sur la fenêtre et les talons compenssés. Le vrai truc moche et intense. La chambre qu'on ne quitte plus, le cerveau en vrille à 2h du mat à cause d'un garçon qui a mis un point au lieu d'un cœur, et les quarante minutes passées à analyser ça avec une amie comme si c'était des images satellites.

Je ne parle pas seulement des chansons. Je parle de ce que ça fait dans le corps de les entendre.

C'est comme si un vieux disque dur émotionnel redémarrait tout seul quelque part. Et d'un coup, pas des souvenirs précis, plutôt des textures. Les magazines sur le lit. Les posters gondolés par l'humidité. Les journaux intimes écrits comme des manifestes révolutionnaires qui parlaient surtout d'un crush qui avait prêté son stylo à une autre.

Ce qui était fascinant avec les chanteuses des années 90, c'est qu'elles autorisaient les filles à être émotionnellement monstrueuses (et dis ça comme le plus grand des compliments). Alanis Morissette hurlait comme si l'humiliation amoureuse était un accident nucléaire. Fiona Apple donnait l'impression d'écrire depuis le fond d'un aquarium rempli de colère et de cuivre oxydé. Courtney Love ressemblait à une poupée qui avait survécu à une explosion nucléaire et décidé de ne pas en parler mais d'en faire un album. Il y avait quelque chose de pas géré là-dedans, de pas poli. Une intensité qui ne cherchait pas à rassurer.

La pop féminine aujourd'hui est souvent très maîtrisée. Pas pire ni mieux. Juste une maîtrise dans la vulnérabilité. Propre, bien découpée, livrée avec une note d'intention. On sent que la douleur a été mise en page avant d'arriver jusqu'à toi. Alors qu'avant, il y avait des filles qui se pointaient avec leurs organes directement à l'extérieur du corps. Pas pour choquer. Juste parce que personne leur avait dit que c'était bizarre.

Ce qui manque, je crois, c'est l'absence de cool.



Tout le monde est devenu son propre attaché de presse. Même les crises ont une direction artistique. Je ne dis pas que c'est la faute de qui que ce soit. C'est juste devenu l'air du temps, cette conscience permanente de l'image qu'on projette, à quinze ans comme à trente-cinq. On a tous un peu appris à monter nos émotions comme des reels avant même de les avoir vraiment ressenties.

Alors entendre quelqu'un chanter avec cette énergie de fille qui ressent avant de conceptualiser? ça fait un effet étrange. Comme un rappel que c'est encore possible.

Parce que l'adolescence féminine, la vraie, n'était pas esthétique. Elle le devenait accidentellement.

C'était manger des céréales à minuit en se regardant dans le reflet de la fenêtre comme si on jouait dans son propre film dont on avait pas encore écrit la fin. C'était écouter la même chanson vingt fois de suite pour rendre une tristesse plus habitable, plus à soi. C'était transformer un regard raté en cours de SVT en tragédie avec actes.

Et la chambre. J'y reviens toujours.

On sous-estime le rôle de la chambre de jeune fille comme espace de formation. Pas les écoles, pas les sorties. La chambre. Avec les murs couverts de trucs découpés dans des magazines, les peluches qui traînaient là par inertie sentimentale, la playlist qui s'appelait quelque chose comme "pour pleurer mais classe". C'était un bunker psychique. Un endroit où on apprenait à devenir quelqu'un non pas en sortant, mais en restant là, à neuf mètres carrés, avec ses obsessions pour tout mobilier.

Les garçons avaient le dehors. Les filles avaient l'intérieur. Alors elles ont fait de l'intérieur quelque chose d'immense.

C'est pour ça que certaines chansons restent collées comme des odeurs. Elles ont servi de papier peint pendant les années où on se construisait en direct, à tâtons, dans une pièce qu'on ne quittait pas assez.

Olivia Rodrigo comprend ça. Même quand sa musique est énorme, produite, faite pour les stades. Il reste toujours quelque chose de la fille qui rejoue une conversation en regardant le plafond en se demandant si elle a dit la mauvaise chose ou juste la bonne chose au mauvais moment.

Ce truc-là est intact. Et c'est lui qui fait tout.

A force d'être des adultes fonctionnels, on a tous fini par replier cette fille-là en huit et la glisser quelque part, dans un tiroir, sous le lit, dans un carton qu'on a déménagé trois fois sans ouvrir. Elle prend pas de place. Elle fait pas de bruit. Elle attend.

Et puis une chanson passe, et le carton s'ouvre tout seul.

summer ends behind the supermarket

 

Je crois que j’attendais ce combo Nuit des Musées + Normandie comme certaines personnes attendent une greffe d’organe compatible. Un truc vital. Une perspective de survie mentale. Juste l’idée de quitter Paris deux jours, voir de la pierre humide, des gens qui parlent doucement, des ciels gris qui ont l’air de sortir d’un film avec Charlotte Rampling, ça me maintient littéralement en vie.

Je dois être la seule personne à autant détester le travail et pourtant à empiler les heures supp comme si c’était des cartes Pokémon rares. Vraiment absurde comme fonctionnement. Une espèce de punk administratif. Je râle toute la journée, je fantasme sur la fuite, la mer, le silence, les chambres d’hôtel avec des rideaux trop épais, et malgré ça je continue à répondre à des mails Excelisés à 18h47 avec des bien cordialement qui sonnent comme des appels à l’aide.

Le travail, globalement, ne sert à rien à part m’empêcher de vivre ma vraie vocation. Dormir 11 heures, mettre un masque hydratant hors de prix, écouter des bruits de vagues sur youtube et regarder le plafond comme une veuve mystérieuse dans un film italien des années 70. Je pense sincèrement que mon corps n’est pas conçu pour la productivité. Je suis faite pour contempler des objets anciens dans des musées à moitié vides et manger des gâteaux à la pistache dans le vent.

Et puis il y a ce moment étrange avant un départ où tout devient supportable. Même les transports. Même les gens qui utilisent le mot process. Parce qu’au fond de ton cerveau il y a déjà une route normande, une odeur de pluie sur des hortensias, un Monoprix de province un peu triste, une chambre Airbnb avec des tasses dépareillées et un silence presque inquiétant à partir de 22h.

Sinon j’ai essayé de suivre Cannes cette semaine mais honnêtement je crois que le festival me fatigue désormais plus qu’il ne me fait rêver. Trop de gens bronzés qui ont l’air de manger des glaçons et des micro-pousses depuis 1998. Trop de robes qui ressemblent à des rideaux de palace. Trop d’interviews où les gens disent "ce film interroge notre rapport à l’intime" avec un regard de poisson mélancolique.

A part Garance, Le Vertige et l’arrivée de Virginie Efira sur le tapis rouge (qui reste une des seules personnes à avoir l’air à la fois sublime et humainement accessible) rien ne m’a vraiment happée. Je crois que j’aime encore le cinéma comme on aime une vieille histoire d’amour devenue un peu bancale. Il y a des jours où tout paraît artificiel et puis soudain un visage, une lumière, une scène, et tu te rappelles pourquoi tu y retournes quand même.

only when I sleep

 

Ok, on va la refaire. Je me suis dit ça ce matin en me levant, quand j’ai senti le bas de mon dos craquer. C’est con, mais ça m’exaspère de plus en plus. Ce petit bruit quand tu t’assois. Celui quand tu te lèves. Celui quand tu commences à marcher. Je ne fais même plus semblant quand on me demande mon âge. J’accélère la manœuvre. J’ai 40 ans. Même si c’est dans deux ans. Je préfère me débarrasser du truc tout de suite. Avec un petit craquement, donc. Evidemment. Je suis même à deux doigts de faire un tirage de cartes pour savoir la date de ma mort, histoire que je me berce au moins avec un espoir agréable. En vrai, ça n'est pas tant l'âge que le corps qui se dégrade. L'âge, je m'en fous, c'est un état d'esprit. Non, ce que je prends de moins en moins bien, c'est cette tension quasi permanente. Je me vois rester la même, sauf que ça grésille de l'intérieur, avec des micro-humiliations de plus en plus fréquentes. Parfois, j'aimerais bien être ma putain de serrure de porte. Un coup d'huile et ça repart. 

J'écoute les Pixies, Frank Black (ou Black Francis, bordel les artistes, décidez-vous avec vos noms, on a pas votre temps ni votre argent) a le don de me détendre (sauf quand je dois penser à son nom, bien évidemment). J'avais fait une note sur ma playlist idéale de film et je pense que j'aurais du rajouter un ou deux titres des Pixies. Les Pixies sont parfaits quand on a envie de déprimer avec ce petit truc des années 90, quand on regardait par la fenêtre la pluie tomber. Ca et Torn, Natalie Imbruglia. Je repensais d'ailleurs à ce qu'elle disait, sur Torn, qu'elle ne comprenait pas les artistes qui refusaient de jouer leur plus gros hit. Parce que pour elle, Torn, ça ne lui appartenait plus. Et qu'au bout d'un moment, elle n'était pas débile, elle savait très bien que les gens venaient surtout pour l'entendre chanter ce titre, pour retrouver leur propre vie dedans. L'adolescence. La rupture de merde. Une voiture la nuit. Un vieux sweat qui sent la clope et l'ennui. 

Je crois que mon dos est devenu mon Torn personnel.

Tous les matins il rejoue le même tube. Petit craquement quand je me lève. Petit craquement quand je m’assois. Version acoustique quand je ramasse un chargeur par terre. Ca m’énerve profondément mais visiblement le public veut le titre. Et peut-être qu’en vieillissant le vrai boulot consiste juste à arrêter de vouloir supprimer tous les bruits parasites. Accepter que certaines choses reviennent en boucle. Les vieux morceaux. Les douleurs débiles. Les pensées un peu noires à 'h du matin devant un épisode de Chasse et Pêche. Continuer quand même. Même avec le craquement.

hanging on the telephone

J’ai passé l'après-midi à regarder des chaussures compensées sur Internet. Exactement comme une ex-toxico qui regarde les photos de son ancien dealer. Je plaisante à moitié.

Je pense beaucoup aux années 2000 en ce moment. Pas les années 2000 Pinterest. Les vraies années 2000 sales. Les gens avaient encore l’air fatigués, un peu collants, vaguement sous nicotine et mauvais choix permanents. Il y avait des cernes. Des cheveux gras. Des vestes qui sentaient le tabac froid et les retours de soirée ratés. Les célébrités avaient parfois l’air de dormir dans leur maquillage. C’était quand même plus vivant.

Aujourd’hui tout le monde ressemble à une pub pour probiotiques ou collagène marin. Même les rockstars ont une routine skincare et une lumière flatteuse dans leur salle de bain. Cette époque me fatigue un peu.

Tout ça pour dire que je suis finalement tombée sur une news disant que Debbie Harry allait jouer la mère de Pamela Anderson dans un film, et bizarrement ça m’a fait du bien. Pas du bien façon développement personnel. Du bien comme retrouver un briquet oublié dans la poche d’un vieux manteau.

Je crois que ce que j’aime chez elles, c’est qu’elles n’ont jamais complètement accepté de devenir propres. Debbie Harry a toujours cette tête de femme capable de voler un cendrier dans un bar puis de disparaître sous la pluie sans prévenir personne. Pamela Anderson, elle, a traversé tellement de conneries qu’elle est devenue autre chose qu’une simple blonde iconique. Une espèce de fantôme pop un peu mélancolique.

Moi j’aime encore les gens qui ont l’air légèrement abîmés par la vie. Pas “chaotiques” version Charli XCX avec eyeliner qui coule exprès. Je parle des vrais gens cabossés. Ceux qui ont l’air de rentrer trop tard, de changer d’avis, de regretter des trucs, de ne pas complètement se comprendre eux-mêmes.

Sinon j’ai mangé des chips saveur beurre persillée et tzatziki pour faire trempette, une mousseline chocolat blanc mojito et beaucoup beaucoup beaucoup trop de thé, en regardant des photos de Debbie Harry. Ma vie est très loin d’être un film de rock décadent. Mais je pense sincèrement qu’elle comprendrait.

last night at sugar's bar



Je fais une énorme fixette en ce moment sur ces chaussures de Camille Rowe. Pas véritablement le motif mais les talons compensés me manquent. C'est le problème avec le fait de prendre de l'âge et d'être passée par la covid. Je ne vis que pour le confort.

Samedi grisaille. Je suis debout depuis 6h du matin à cause du connard d'un côté qui s'est mis à faire du sport en écoutant des musiques de merde. Le type ressemble à Jeremy Ferrari durant son era baby face alcoolique. C'est très déstabilisant. 

Sinon, j’ai commencé Margo's Got Money Troubles et c’est exactement ce à quoi je m’attendais. Une série sur des gens qui survivent financièrement comme on garde une vieille voiture en vie (en priant un peu et en ignorant les bruits inquiétants). Il y a cette esthétique très américaine de la débrouille triste, où les dettes, le sexe, internet et les pâtes au beurre finissent mélangés dans le même évier émotionnel. J’aime bien pour l’instant parce que la série a au moins l’élégance de ne pas transformer sa précarité en empowerment avec typo rose et slogan féministe vaguement sponsorisé. Tout le monde a juste l’air un peu fatigué, un peu seul, et à deux virements ratés d’un effondrement nerveux. Peut-être que je devrais aussi lire le bouquin.



Sinon, côté musique, je vous conseille très très très fortement d'écouter le dernier disque de Daughn Gibson. J'aime bien ce genre d'artistes, qui sort un truc magnifique puis se barre pendant plus de dix ans avant de revenir avec le même talent et la même intensité, comme si de rien était. Welcome back, sweetie. Tu nous avais manqué.

I told you twice about the washing machine

Jennifer Lawrence racontait récemment qu’elle avait fini par avoir peur de parler publiquement. Pas peur de se tromper. Peur du moment d’après. Le moment où une phrase quitte votre bouche et cesse de vous appartenir. Où elle est découpée, ralentie, sortie de son contexte, transformée en preuve de quelque chose que vous n’avez même jamais voulu dire. Une hésitation devient une faute. Une nuance devient une faiblesse. Une phrase maladroite devient une identité entière. Et avant même d’ouvrir la bouche, elle voyait déjà la déformation arriver, comme un accident au ralenti.

Je pense souvent à ça quand je regarde la manière dont les artistes parlent aujourd’hui. Ou plutôt la manière dont ils sont forcés de parler. Parce qu’au fond, ce n’est même plus une question de conviction. C’est devenu une question de présence médiatique. Il faut réagir. Se positionner. Commenter. Produire du signal moral comme on alimente une machine à sous qui avale des opinions à longueur de journée.

Et c’est là que le truc devient étrange: parler politique aujourd’hui ressemble de moins en moins à un geste politique. Ça ressemble à de la gestion d’image sous acide.

On se pose sans arrêt la même question. Est-ce que les artistes doivent être politiques? Mais la vraie question n’est plus là depuis longtemps. Évidemment qu’ils le sont. Tout le monde l’est. Le problème, c’est autre chose: comment être politique sans devenir immédiatement un produit culturel de plus? Comment dire quoi que ce soit sans que la machine transforme ça en branding émotionnel, en esthétique de la conscience, en petit badge moral partageable entre deux vidéos de skincare et un live de rupture sur les réseaux sociaux?

Parce que le mécanisme est désormais parfaitement fonctionnel. Un artiste émerge avec quelque chose d’un peu vivant. Une voix étrange. Une silhouette qui dépasse du cadre. Et très vite, on lui demande moins ce qu’il crée que ce qu’il pense. Sur la guerre. Sur le genre. Sur l’écologie. Sur l’extrême droite. La question arrive de partout. Des médias, des publics, des programmateurs, parfois même des marques qui veulent vérifier si elles peuvent lui coller un partenariat sans déclencher une émeute numérique pendant quarante-huit heures.

L’artiste qui ne répond pas devient suspect. Celui qui répond entre dans la machine.

Et cette machine adore transformer les convictions en accessoires esthétiques. Une prise de position devient un élément de DA, au même titre qu’une pochette d’album en noir et blanc ou qu’un perfecto volontairement ruiné à 900 euros. Les plateformes ont compris depuis longtemps qu’un bon positionnement politique génère exactement ce qu’elles veulent. Du clic nerveux, du commentaire outré, du trafic émotionnel. Même la colère finit monétisée. Même la contestation devient une ambiance.

Le plus pervers, c’est que ça ne demande même pas du cynisme. On peut être sincère et finir absorbé quand même. Une chanson anticapitaliste streamée sur Spotify reste rentable pour Spotify. Un réalisateur qui massacre le luxe dans ses interviews tout en étant produit par LVMH ne fissure pas réellement le système. Il lui donne du relief. Une illusion de contradiction. Une impression de débat vivant. Le capitalisme contemporain adore avoir l’air ouvert d’esprit. Ça fait partie du décor.

Et au bout d’un moment, je me retrouve avec cette sensation bizarre. Plus un artiste essaie d’être politiquement audible, moins il devient dangereux. Là où il pourrait déranger, il produit du flux. Là où il pourrait créer une brèche, il nourrit l’algorithme.

Je crois que mon malaise vient surtout de là. De cette impression qu’un artiste obsédé par sa visibilité finit forcément par fragiliser sa propre parole politique. Pas fragile au sens beau du terme. Pas la fragilité d’un être humain qui doute, qui cherche, qui trébuche. Non. Fragile comme une marque de yaourt bio qui a peur d’un mauvais retour presse.

Parce qu’à partir du moment où une parole doit rester partageable, elle commence déjà à se censurer toute seule. Trop radical ? Les plateformes ralentissent. Trop ambigu ? Personne ne relaie. Trop contradictoire? Mauvaise lisibilité de marque. Alors tout le monde finit par parler avec cette voix très contemporaine, très étrange. Concernée mais propre. Engagée mais calibrée. Comme si chaque phrase avait été relue par un community manager sous anxiolytiques.

Le doute, lui, disparaît progressivement. Et c’est peut-être ça le plus triste. Parce que le doute est probablement le dernier endroit encore vivant de la pensée politique.

Je crois beaucoup plus à un artiste capable de dire “je me suis trompé” ou “je ne sais pas encore quoi penser de ça” qu’à quelqu’un qui poste des certitudes graphiquement parfaites sur fond noir. Un doute sincère se markete très mal. Ça produit des silences gênants, des phrases inachevées, des contradictions impossibles à imprimer sur un mug. Et c’est peut-être précisément pour ça que ça résiste encore un peu.

Les artistes vraiment intéressants sont souvent ceux qui échappent à leur propre image. Ceux qui changent d’avis publiquement. Ceux qui acceptent d’être mal compris. Ceux qui laissent entrer du désordre dans leur discours au lieu de transformer chaque pensée en mini campagne de communication avec typo élégante et musique mélancolique en fond.

Le marché adore la cohérence. Une identité claire. Une esthétique claire. Un message clair. Mais une pensée vivante, par définition, flotte un peu. Elle se contredit. Elle revient en arrière. Elle doute. Elle évolue mal. Elle bégaye parfois. Une pensée vivante n’est pas “optimisée”.

Le problème, évidemment, c’est qu’on ne peut plus faire semblant d’être hors du système (à moins d’être éjecté du dit système, mais ça c’est autre chose). Personne ne l’est. Pas les artistes engagés. Pas les artistes silencieux. Pas les punks qui finissent en collaboration capsule avec H&M. Pas les écrivains qui dénoncent le capitalisme dans des festivals sponsorisés par des banques au logo bleu glacier.

Tout circule dans les mêmes tuyaux. Plateformes, algorithmes, médias, subventions, économie de l’attention. Tout baigne dans la même soupe tiède. On ne peut pas splitter le divertissement, le capitalisme et la politique. C’est le même aquarium avec différentes lumières.

Donc non, la solution n’est pas la pureté. La pureté est souvent une posture très confortable. Une manière chic de se croire intact sans jamais se salir les mains. Ce qui devient intéressant, au contraire, c’est la manière dont certains artistes jouent avec leurs contradictions au lieu d’essayer de les réajuster.

Accepter un chèque douteux et transformer cette ambiguïté en matériau artistique. Être sur une plateforme tout en sabotant discrètement ses logiques. Faire des œuvres trop lentes, trop longues, trop bizarres pour devenir du contenu digestible entre deux pubs pour des écouteurs sans fil.

Parce que le capitalisme contemporain adore les opinions nettes. Les “je suis pour” et les “je suis contre”. Ça se découpe parfaitement en clips de vingt secondes sous-titrés. En revanche, il digère beaucoup moins bien la lenteur, l’ambivalence, l’inclassable.

Un concert de six heures. Une œuvre qui ne donne aucune conclusion propre. Un artiste qui disparaît pendant trois ans au lieu d’alimenter TikTok ou je ne sais quoi d’autre comme une batterie de poulet numérique. Tout ça est peut-être plus politique qu’une centaine de stories militantes.

Et honnêtement, il y a quelque chose de profondément punk là-dedans aujourd’hui. Pas le punk transformé en typo sur un sweat vendu chez H&M. Le vrai truc ingrat. Celui qui accepte d’être moins visible. Moins aimable. Moins rentable. Celui qui préfère devenir flou plutôt que parfaitement consommable.

Refuser de commenter chaque catastrophe en temps réel. Ne pas transformer son cerveau en service après-vente de l’actualité. Garder des zones de silence dans une époque qui considère le silence comme un bug d’algorithme.

Parce que le silence est devenu presque obscène aujourd’hui. Ne pas parler est parfois perçu comme plus violent que parler mal. Il faut produire de la réaction comme on produit du contenu. Toujours plus vite. Toujours plus fort. Toujours plus visible.

Évidemment, cette position a un coût. On devient suspect. Flou. “Pas assez engagé.” “Pas assez clair.” “Pas assez visible.” Mais peut-être qu’une parole politique crédible commence précisément là où elle cesse d’être rentable.

C’est probablement ça, le fond de ma pensée. Une parole politique n’a d’intérêt que lorsqu’elle fonctionne un peu à perte. Quand elle n’apporte ni supplément cool, ni croissance d’audience, ni capital symbolique immédiatement recyclable.

Le reste finit presque toujours transformé en décoration culturelle.

Et peut-être que la seule petite brèche encore respirable aujourd’hui se trouve justement là. Dans tout ce que la machine ne sait pas encore transformer proprement en marchandise.

highway to paradise


Je crois que j’aime les aires d’autoroute de manière un peu excessive.

Pas dans un délire survivaliste étrange où je collectionnerais les mugs Shell ou les cartes de fidélité TotalEnergies. Non. Quelque chose de beaucoup plus spécifique, beaucoup plus difficile à expliquer sans avoir immédiatement l’air d’une femme légèrement dissociée mangeant un sandwich triangle sous néons. Mais j’aime profondément les aires d’autoroute.

Je crois que c’est parce qu’elles représentent un état mental très précis: l’entre-deux. Le moment où on a déjà quitté quelque chose mais où on n’est pas encore arrivé ailleurs. Une espèce d’antichambre psychologique avec des chiottes qui puent et une station essence mal rangée.

Les gens parlent souvent des aires d’autoroute comme de lieux moches. Et objectivement, oui, elles sont moches. La scénographie ressemble toujours à une tentative un peu ratée de recréer du confort humain à partir de plastique, de lumière blanche et de café tiède à 4,70 euros. Les plantes sont poussiéreuses, les sandwichs ont la texture émotionnelle d’un mail RH, les toilettes sentent simultanément la javel et la détresse conjugale, et les rayons vendent des Toblerone de la taille d’un avant-bras humain comme si quelqu’un avait mal compris ce qu’était le luxe. Et pourtant, il y a quelque chose que j’adore là-dedans.

Parce qu’une aire d’autoroute est un lieu où plus personne n’est totalement lui-même. Les gens y flottent. Tu vois des familles qui se disputent discrètement devant des machines à café, des routiers qui regardent le vide avec une intensité presque philosophique, des enfants surexcités qui courent comme s’ils venaient d’être libérés d’un programme gouvernemental, des gens en claquettes à trois heures du matin qui ont l’air d’avoir traversé psychologiquement beaucoup plus que l’A6.

Et surtout, personne ne te connaît. Personne ne sait où tu vas, ce que tu quittes, si tu pars en vacances, si tu rentres d’un enterrement, d’une rupture, d’un week-end catastrophique ou d’un date qui t’a forcée à reconsidérer l’existence entière des hommes. Tu es juste là, suspendue entre deux versions de ta vie, à tenir un sandwich triangle dans une main et un café brûlant dans l’autre comme si c’était un mode de survie parfaitement acceptable.

Et je crois que ce que j’aime profondément dans les aires d’autoroute, c’est cette absence temporaire d’identité. Dans la vraie vie, il faut toujours être quelqu’un. Répondre aux messages. Avoir une personnalité stable. Produire une version cohérente de soi-même. Être séduisante, compétente, intéressante, équilibrée, ou au moins donner l’impression de l’être.

Sur une aire d’autoroute, tout ça disparaît un peu.

Tu redeviens presque un animal en déplacement. Tu manges, tu pisses, tu regardes vaguement des magazines que personne n’achète vraiment, tu observes des gens dont tu ne connaîtras jamais l’histoire, puis tu repars.

Et honnêtement, je trouve qu’il y a quelque chose de très émouvant dans cette tentative industrielle de fabriquer du réconfort minimum pour humains fatigués. Quelques néons, des tables en faux bois, une odeur de friture, un cappuccino médiocre, et cette idée simple. Tu peux encore continuer la route.

Je pense aussi que les aires d’autoroute absorbent énormément d’émotions humaines sans jamais appartenir réellement à personne. Les départs en vacances quand on était enfant, les retours silencieux, les déménagements, les trajets de nuit, les départs précipités, les séparations, les moments où l’on sent confusément qu’une période de notre vie est en train de se terminer mais où on ne sait pas encore exactement ce qui va commencer après. Tout ça passe par les aires d’autoroute.

Elles voient défiler des milliers de petites transitions humaines sans jamais poser de questions.

Et peut-être que c’est pour ça que je les aime autant. Parce qu’au fond, une aire d’autoroute ressemble un peu à beaucoup de gens. C’est fonctionnel, fatigué, mal éclairé, plein de trucs temporaires, légèrement absurde, mais malgré tout tourné vers une seule volonté, continuer d’avancer.