serena joy


Quarante-cinq mille personnes à Irvine, en Californie, un samedi à 35 degrés, des files d'attente devant les points d'eau et les tentes médicales, l'interdiction d'apporter un parapluie ou une crème solaire de plus de 3,4 onces. C'est le décor du Daisy Chain Fields, le festival inaugural d'Olivia Rodrigo. Bikini Kill, Chappell Roan, Doechii, Mitski, Santigold, Garbage, Die Spitz. Toutes ont joué gratuitement. Dix millions de dollars récoltés, redistribués à dix associations (Baby2Baby, le National Women's Law Center) puis doublés par Melinda French Gates, arrivée sur scène en fin de soirée. Vingt millions au total. Un Wish Tree façon Yoko Ono où les gens accrochent leurs vœux à des branches. Un zine à prix libre au stand merch. Des badges militants sur les deux scènes.

La presse a immédiatement rangé Rodrigo dans une catégorie à part: celle des artistes qui ne se contentent pas de plateformes vides, qui agissent. Le Guardian écrit qu'elle est une anomalie dans le pop game, puis, dans une tribune séparée, la compare à Taylor Swift, coupable de silence sur Gaza et ICE, elle qui disait pourtant en 2020 vouloir être du bon côté de l'histoire. Rodrigo, elle, a dénoncé l'abrogation de Roe v Wade sur la scène de Glastonbury à dix-neuf ans, a exigé que sa musique ne serve pas de bande-son à une vidéo anti-immigration de l'administration Trump, a posté sur Gaza, est venue à la conférence de presse du festival vêtue d'une robe de la marque palestinienne Nöl Collective. Interrogée là-dessus, elle a eu cette phrase: que ce serait malhonnête de prétendre ne pas être bouleversée par ce qui se passe à Gaza, que c'est son métier, en tant qu'artiste, de le dire.

Sauf que dire, ici, ne coûte plus rien. C'est même le constat du Guardian lui-même. Parler de Gaza est censé ruiner une carrière, et pourtant celle de Rodrigo continue son ascension bien tranquille, prix, tournées, festival personnel salué comme un acte de courage. Un geste qui ne comporte plus aucun risque a-t-il encore besoin d'être qualifié de politique, ou devient-il, à ce moment précis, un point de marque comme un autre? La phrase Instagram sur Gaza et la robe sur le tapis de la conférence de presse font le même travail qu'un logo. Elles signalent une appartenance, elles ne redistribuent rien. Ce qui redistribue, ici, c'est ailleurs. C'est le plateau donné à des artistes qui auraient normalement été payées, c'est l'argent qui part vraiment vers des structures qui en manquent. Le slogan n'est peut-être que l'emballage qui rend cet argent racontable. Il fait le lien entre le geste matériel et le public, il ne le remplace pas.

Et le silence politique de Swift, lui, n'est pas non plus le degré zéro de la posture. On aime opposer la parole au mutisme comme on oppose le courage à la lâcheté, mais le silence de quelqu'un qui a bâti un empire sur le fait de ne fâcher personne est lui-même une stratégie de marque, au même titre que la déclaration de Rodrigo en est une autre. Il n'y a peut-être plus de case vide, apolitique, disponible pour une popstar de cette taille. Il n'y a que des publics différents à ne pas perdre. Avec des exigences spécifiques.

Ce qui frappe, dans le cas Rodrigo, c'est moins le courage que la synchronisation. Le Lilith Fair de Sarah McLachlan, dans les années 90 (même matrice, un festival de femmes), avec une cause féministe, une programmation pensée pour prouver qu'un plateau de chanteuses pouvait tenir une salle. On répétait alors à McLachlan que deux artistes féminines à la suite ne marchaient pas commercialement. Trente ans plus tard, McLachlan est invitée sur la scène de Rodrigo pour un duo, presque comme une réparation. Le contenu politique n'a pas vraiment bougé entre les deux festivals. Ce qui a changé, c'est que le geste est devenu récupérable. Packagé en héritage riot grrrl assumé, sponsorisé par une filiale de Live Nation, célébré plutôt que ringardisé. Ce n'est pas que Rodrigo ait inventé un courage que Swift n'aurait pas. C'est que le marché a fini par trouver comment vendre ce qu'il snobait il y a vingt-cinq ans.

Il y a aussi ce que son propre corps a traversé. Robes courtes, coupes baby doll, silhouette d'ado éternelle. L'esthétique kinderwhore, héritée du riot grrrl et de Courtney Love avant elle, pensée à l'origine pour détourner les codes de la féminité, pas pour les servir. Rodrigo en a hérité un torrent de bad buzz: ces robes ont été lues par certains comme un appel, une forme de pédophilie formelle, sans toujours voir le courant artistique dont elles descendent. Cette méconnaissance n'est pas un accident: elle est le produit d'un régime d'information où l'image est vue, jugée et rangée avant d'avoir été comprise (un régime dont Rodrigo elle-même, en tant que produit des réseaux, a subi les effets). Le même vestiaire, lu hier comme un danger, sert aujourd'hui de caution à un discours sur la protection des vulnérables. Que sa musique devienne de plus en plus alternative ne me pose d'ailleurs aucun souci (ça évoque presque une nostalgie 90s, cette époque où l'industrie se nourrissait justement d'une culture et d'une esthétique bien précises). Mais la question reste entière. Prend-elle soin que ces références soient comprises dans leur fond, ou les laisse-t-elle glisser vers le slogan, cette pente si familière aux cultures nées sur les réseaux dont elle fut victime? Elle fait découvrir Bikini Kill à des adolescentes qui n'en avaient jamais entendu parler, elle sert de pont entre les Cure et une génération née bien après leurs morceaux. Être un vecteur, très bien. Mais un vecteur ouvre-t-il vraiment une porte sur les enjeux d'une culture, ou seulement sur son esthétique?

Il existe pourtant un autre modèle, presque à contre-courant de celui-ci: Dolly Parton. Elle n'a jamais été silencieuse. Elle a pris des positions très nettes sur les droits LGBTQ+, sur le racisme, sur l'éducation, dans un milieu, la country, où se taire rapportait bien plus qu'aujourd'hui. Mais elle est passée par un autre registre: l'autodérision, la blague, le refus du sérieux frontal, plutôt que le post ou la robe-symbole. Et surtout, des décennies à financer l'alphabétisation d'enfants dans le monde entier via son Imagination Library. L'acte, chez elle, a toujours pesé plus lourd que le mot. Pas besoin d'un sous-titre quand la fondation elle-même fait le travail de signaler la position.

Il y a aujourd'hui une dérive qu'on regarde rarement en face. Demander à un artiste d'être la porte d'entrée politique de toute une génération, puis s'arrêter au seuil. Une conscience politique ne naît pas entre une pub de crème hydratante et un clip tourné au château de Versailles. Elle se construit avec des textes, des militants, des historiens, du temps, des gens dont c'est le métier, justement, et qui ne remplissent jamais un stade. L'artiste peut ouvrir la porte. Elle ne peut pas se substituer à ce qu'il y a derrière. 
Le risque, si on s'arrête au seuil, c'est une génération qui hérite du réflexe moral sans la charpente qui va avec : savoir désigner ce qui est acceptable ou non, exceller à punir, mais ne jamais avoir eu à construire l'argumentaire qui justifierait la sentence. La gen Z n'a peut-être jamais été aussi vive à sanctionner. A-t-elle pour autant une conscience politique, ou seulement un réflexe de tribunal calqué sur le rythme d'un scroll?

Reste la question du public, qui est peut-être la vraie question. Pourquoi avons-nous besoin qu'une chanteuse pop le dise à voix haute. Le tweet Gaza, la robe, la phrase au Popcast, rien de tout ça ne fait bouger une frontière, ne libère un otage, ne rouvre un hôpital. Ce que ça fait, c'est nous donner un reçu. La preuve qu'on peut continuer d'écouter la chanson sans avoir à se demander qui on écoute. Le geste politique, chez la popstar, n'a peut-être jamais eu vocation à changer la donne. Il a vocation à nous absoudre, nous, de continuer à consommer en paix.

Je ne reprocherai jamais à une artiste de s'engager. Le problème n'est pas là. 
Le problème, c'est nous: la rapidité de la transmission de l'information, la logique des réseaux, le marketing nous ont finalement trop peu armés pour aller chercher ailleurs de quoi nous construire une conscience politique, préférant l'attendre d'une popstar qui nous la livre déjà digérée. Exiger d'une artiste qu'elle nous rassure n'est pas une attente légitime. C'est une commodité déguisée en vigilance.

Peut-être que notre erreur est d'avoir laissé la politique devenir la propriété de la pop, faute d'avoir voulu aller la chercher nous-mêmes. Taylor Swift paye dorénavant du foncier à New York. On devrait s'en contenter.

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