burn the swimming pool
Il y a quelque chose de fascinant dans la manière dont la dernière saison d’Euphoria a été reçue. Les gens regardent des images littéralement monstrueuses, des trucs qui devraient leur sauter à la gueule, et ils continuent malgré tout à les interpréter au premier degré. Comme si le public contemporain avait perdu la pilule du second degré. Comme s’il était devenu incapable de reconnaître une satire quand elle lui fait face, quand elle lui crache à la figure, quand elle lui dit "c’est toi que je regarde, connard".
Prenez la scène de Sydney Sweeney traversant Hollywood en mode Godzilla. Le monde entier s'est emballé alors que l'épisode n'est passé que lundi. Trop kitsch. Trop vulgaire. Trop ridicule. Trop "masculine fantasy". Trop "Sam Levinson qui se branle encore devant ses propres obsessions visuelles". Peut-être. Mais peut-être aussi que le grotesque, justement, c’est le sujet. Pas un défaut de fabrication. Le sujet.
Parce qu’il ne faut pas voir cette scène comme une glorification. Il faut la voir comme une catastrophe. Une explosion. Le fantasme qui sort du crâne pour dévaster la ville.
Cassie Howard, interprétée donc par la très controversée Sydney Sweeney, n’y apparaît pas comme une déesse. Non. Elle apparaît comme un fantasme devenu incontrôlable. Une projection collective qui a tellement gonflé, tellement grossi, tellement pris de place dans les têtes, qu’elle finit par écraser physiquement le monde autour d’elle. Les buildings, les voitures, les gens. Tout y passe. Et au milieu de tout ça, il y a ce pauvre type. Pantalon sur les chevilles. Réduit à une espèce de larve sexuelle grotesque. Littéralement écrasé sous des seins géants. L’image est tellement absurde qu’elle en devient presque drôle. Sauf que ce n’est pas drôle. C’est parfaitement humiliant. Parfaitement humiliant pour les hommes qui fétichisent ce genre d’image. Levinson ne leur offre pas un porno. Il leur offre une exécution publique.
Le désir masculin devient un cartoon obscène. Une pulsion infantile incapable de se contrôler elle-même. Le fantasme prend vie, mais pas pour te caresser. Pour t’aplatir. Pour te rappeler que tu n’es rien à côté de ce que tu as inventé. Et c’est là que la scène devient intéressante, vraiment intéressante, parce qu’elle touche à quelque chose de profondément contemporain.
Sydney Sweeney n’existe plus vraiment comme actrice aux yeux du public. Elle est devenue une surface de projection géante. Un mur d’écran sur lequel tout le monde balance ses petits discours. Blonde américaine. Bombe sexuelle. Icône conservatrice. Victime du male gaze. Reine anti-woke. Fantasme républicain. Symbole d’une Amérique décadente. Tout le monde parle d’elle comme d’un concept idéologique. Plus personne ne parle réellement d’elle comme d’une interprète. Personne ne dit "tiens, elle a bien joué dans cette scène". On dit "elle valide quoi? elle dénonce quoi? elle porte quelle cause de merde sur ses épaules ce matin?"
C’est sans doute ce que rappelle Levinson, avec une ironie assez perverse, presque cruelle. Au fond, Sydney Sweeney n’est qu’une actrice dans un décor. Une fille qui apprend ses lignes et qui essaye de ne pas éternuer pendant la prise. Le vrai sujet, ce n’est pas elle. Le vrai sujet, c’est nous. Notre besoin maladif de transformer les célébrités en terrains de guerre culturelle. Notre obsession à vouloir lire une morale politique dans chaque poitrine, chaque robe, chaque interview, chaque mouvement de sourcil. Le public est incapable de regarder une femme sans immédiatement lui coller un manifeste idéologique sur le front. C’est épuisant. C’est un truc de flic, en fait. Tu montres une photo, on te demande son casier judiciaire. Vous découvrez seulement maintenant l'hypocrisie de l'Amérique raciste et puritaine?
C'est d'ailleurs ce qui rend Euphoria cette année particulièrement retorse: Levinson semble avoir construit la série en sachant exactement ce que le public ferait de ses acteurs dehors. Et dedans, il filme des personnages qui font la même chose à eux-mêmes. Nate Jacobs en est l'exemple le plus propre. Une autre case qui ne va pas. Ou plutôt ce qu’il reste de Nate Jacobs une fois les néons du lycée éteints. Jacob Elordi est très bon pour ça. Constamment sur le fil. C'est un peu son fond de commerce.
C’est probablement ce qui dérange le plus certaines personnes. Nate n’est plus vraiment le monstre mythologique qu’il était dans les premières saisons. Le manipulateur absolu. Le prédateur froid. La masculinité toxique personnifiée avec un corps de rêve et une psychose de serial killer. Les spectateurs voulaient continuer à voir ça. Sauf qu’on n’est plus au lycée. On est dans le réel. Et dans le réel, beaucoup de types comme Nate deviennent juste…médiocres. Des hommes qui ne possèdent plus la puissance fantasmatique qu’ils avaient à 17 ans, mais qui continuent malgré tout à jouer le rôle qu’on leur a appris. Ça craque de partout. Les coutures sautent. La virilité devient un costume trop petit.
Et c’est là que la série devient presque triste, plutôt que choquante. Parce que Nate n’est même plus dangereux au sens romantique du terme. Il devient banal. Un type quelconque. Un homme qui envoie sa femme à l’abattoir émotionnel uniquement pour préserver l’illusion d’une réussite sociale. Une maison. Un mariage. Une image propre. Une masculinité performée jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’os, jusqu’au ridicule d'un orteil qu'on découpe pendant que Sweeney chiale dans sa robe blanche.
Sa femme veut des fleurs pour son mariage. Quelque chose de beau, de théâtral, de sentimental, de presque cliché. Lui se bat contre ça avec une violence absurde, comme si ces fleurs représentaient quelque chose qu’il méprise profondément. Sauf qu’évidemment, le drame, c'est que Nate Jacobs est une composition florale, tout comme Cassie.
Tout chez lui est décoratif. Toute sa personnalité repose sur l’image. Sur la manière dont il est perçu. Viril. Désirable. Dominant. Successful. Il méprise chez sa femme son besoin de mise en scène romantique alors que lui-même vit dans une mise en scène permanente. Il déteste l’artifice parce qu’il est artificiel. Il déteste la vulnérabilité parce qu’il est terrifié par la sienne. Il déteste les performances émotionnelles alors que toute sa vie est une performance. Il n'y a qu'à voir leur ouverture de bal. The show must go on, même quand le malaise s'écrase sur leurs visages (sans parler de la pauvreté galopante heurte les rêves fumés de Cassie) (vraiment, une pub magnifique pour ne jamais se marier).
La haine qu’il projette sur elle ressemble alors surtout à une haine de lui-même. Sam Levinson semble dire quelque chose d’assez cruel sur la masculinité contemporaine: beaucoup d’hommes élevés dans la performance virile deviennent incapables de reconnaître qu’ils participent exactement au même théâtre émotionnel que les femmes qu’ils méprisent. Les fleurs du mariage et les fantasmes de domination masculine appartiennent au même système. Même obsession de l’image. Même besoin maladif de validation. Même peur panique du vide.
Au fond, le personnage de Maddie Perez, interprétée par Alexa Demie, est ce qu'il y a de plus vrai dans tout ce bordel. Parce qu’avec elle, Euphoria cesse presque complètement de parler de jeunesse pour commencer à montrer les dessous beaucoup plus crasseux du monde adulte. Un monde où les frontières entre relation, opportunité, séduction et exploitation deviennent impossibles à distinguer.
Maddy ne ressemble plus à une amie ni à une simple figure de pouvoir social. Elle tient davantage de l’intermédiaire. Pas tout à fait agente, pas tout à fait proxénète non plus, mais quelque part entre les deux. Une personne qui comprend instinctivement comment fonctionne cette industrie et ce qu’elle attend des femmes et des hommes en perpétuelle faim. Et c’est probablement là que la série devient la plus cynique. Elle abandonne complètement l’idée romantique de la réussite.
On ne parle plus d’art. Plus de création. Plus de vocation. Tout ça semble avoir disparu du paysage. Même Jules, qui incarnait encore une forme de poésie ou de rapport artistique au monde, paraît appartenir à une autre version de la série. Ici, il ne reste plus que soi-même comme matière exploitable.
Son corps. Son image. Sa capacité à rester désirable suffisamment longtemps pour transformer ça en argent, en statut ou en accès.
Sam Levinson filme cette mécanique de manière assez brutale. Il n'invente même pas la poudre tellement tout s'apparente aux sept péchés capitaux. Mais même ça, on n'est même plus foutu de le disséquer. La réussite qui ne s’acquiert plus par le talent mais avec les dents serrées, les faux ongles, les humiliations absorbées et les compromis qu’on finit par appeler des opportunités. J'aime danser, dira Kitty.
C’est ce qui rend cette saison aussi étrange et presque étouffante. Tout le monde continue à sourire, à sortir, à baiser, à faire du biz, alors que le décor semble déjà en train de pourrir derrière eux. Comme si accepter l’horreur devenait simplement une condition pour rester dans la lumière un peu plus longtemps.
Au fond, Euphoria ressemble maintenant moins à une chronique adolescente qu’à une autopsie du regard contemporain. Une dissection de la manière dont on regarde. Personne n’existe réellement dans cet univers. Les femmes deviennent des fantasmes géants, des projections monumentales, des Godzilla de pacotille bouffées par leur propre luxure. Les hommes deviennent des caricatures de pouvoir qui s’effondrent dès qu’on enlève le décor, dès qu’on éteint la lumière, dès qu’on les laisse seuls avec une chambre vide et leur reflet dans une vitre. Et le public, le public continue de regarder tout ça en croyant parler des personnages. Les juger. Les analyser. Les condamner ou les absoudre. Mais il parle surtout de lui-même. Comme toujours. Comme un gars qui regarde un miroir et qui jure qu’il voit juste un voisin.
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