there’s a party in my head but nobody knows the address


Je lisais une interview de Marion Cotillard.

Pourquoi elle? Aucune idée. Pas de raison particulière. Juste ce truc qu'on fait tous. Traîner sur Internet, cliquer machinalement, lire entre deux mails, entre deux vides. Le titre était là, j'ai cliqué. Voilà.

Et là, au détour d'une question sur le maquillage, parce que forcément, un jour, on finit par parler du maquillage, c'est la loi du genre, elle sort cette phrase:

"Se maquiller, c'est se déguiser, pas se cacher."

J'ai relu une fois. Puis deux. J'ai attendu que ça fasse tilt. Que quelque chose se passe dans ma tête ou dans mon ventre. Rien.

Ou plutôt si. Un truc arrive. Une petite musique. Comme un balancement entre déguiser et cacher, juste ce qu'il faut pour que ça paraisse profond. Ça brille, c'est propre, ça a l'air de vouloir dire quelque chose mais sans jamais franchir la ligne rouge. Une phrase-écran. Indolore. Photogénique. Le genre de formule qu'on balance en story Instagram sans que personne vienne te demander "mais c'est quoi le putain de rapport?"

Et franchement, on ne peut pas en vouloir à Marion Cotillard. Elle répond à une commande. C'est son boulot, à ce moment précis. Elle est là pour ça. Faire joli avec les mots.

Parce que quelqu'un, quelque part, un journaliste un peu fatigué, un attaché de presse survitaminé, toute une industrie de l'image, quoi, a décidé un jour que l'artiste ne pouvait plus juste faire son taf. Faire des films, ce n'est plus assez. Chanter, jouer, peindre, danser.Trop léger. Il faut parler de ce qu'on fait. Et commenter le commentaire. Et mettre tout ça en altitude, une altitude tellement élevée, tellement brumeuse, que plus personne n'oserait lever la main pour dire: "Euh, je comprends rien, mais surtout, j'ai l'impression qu'il y a rien à comprendre."

La profondeur par opacité. L'intelligence par évaporation. Ça marche à tous les coups.

Alors ils apprennent la langue. Pas la vraie. Une langue officielle de la pensée artistique. Reconnaissable dès les trois premiers mots. Les formules antithétiques, les concepts en mousse, les vérités qui résonnent comme un gong en carton. "C'est à la fois fragile et puissant." "Le vide est un plein." "Se maquiller, c'est se déguiser, pas se cacher." Dis ça d'une voix calme, avec un léger sourire mystérieux, et tout le monde applaudira.

Mais dire "J'en sais rien", "Ça m'amusait sur le moment", "C'est un peu con mais c'est comme ça", ça, c'est mort. Trop simple. Trop humain. La simplicité est devenue suspecte. Elle signalerait un manque de tenue intellectuelle, une absence de hauteur, presque une faute de goût. Une faute professionnelle, même.

Résultat des courses: à force de tout sur-signifier, on vide tout. Le discours gonfle comme un baudruche. L'œuvre, elle, rétrécit. On ne regarde plus ce qui est fait, le film, la chanson, la gueule du tableau. On traque ce qui est dit autour. Et parfois, souvent, on finit par confondre les deux. On juge le film à l'aune de l'interview. On évalue le peintre sur sa capacité à raconter des salades conceptuelles. Le making-of émotionnel devient plus important que l'objet lui-même.

C'est là que je deviens un peu véner.

Parce qu'il y aurait quelque chose de carrément politique, presque punk, à réhabiliter la bêtise discursive des artistes. Pas l'anti-intellectualisme de comptoir. Le genre qui dit "de toute façon les intellectuels, tous des branleurs". Non. Juste l'honnêteté. L'humilité de dire: certaines personnes sont géniales avec leurs mains, leur voix, leur corps en mouvement, leur regard sur le monde, et assez médiocres, voire nulles, quand il s'agit de mettre des mots sur tout ça.

Et alors? C'est pas une tare. C'est même souvent un signe. Le signe que le geste est premier. Que le truc important résiste à la langue. Que l'œuvre tient encore debout sans avoir besoin de béquilles intellectuelles, sans sous-titres explicatifs.

Mais on n'entend plus ça. On entend du "se déguiser, pas se cacher". Du lisse, du calibré, du suffisamment vague pour ne jamais froisser personne, et surtout pas la carrière. Parce que le vrai danger, c'est pas d'être faux. C'est d'être repérable. C'est de se mouiller un peu, de dire un truc un peu bancal mais vrai, un truc qui pourrait être retourné contre toi en interview un jour.

La phrase de Cotillard, dans son genre, c'est un chef-d'œuvre d'adaptation. C'est le son que fait quelqu'un qu'on a dressé à ne jamais se taire, mais à ne jamais rien dire de travers non plus. Une beauté liquide. Et derrière, l'usine à formules tourne encore, prête à nous sortir demain "Porter un manteau, c'est s'envelopper, pas se cacher." "Prendre le métro, c'est se déplacer, pas se perdre."

On étouffe, un peu, non ?

Alors parfois, juste parfois, j'aimerais qu'un artiste regarde le journaliste droit dans les yeux et lâche: "Ecoute, je me maquille parce que j'aime bien, ça me fait une belle gueule et puis ça me détend. C'est tout. La prochaine question." Ça nous changerait. Ça nous ferait peut-être même du bien. Du respirable.

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