Il y avait Mushaboom, de Feist, qui passait au Carrefour pendant que j’achetais des prunes et, pendant trois minutes, je me suis retrouvée dans une époque qu’on appelle maintenant l’optimistic millennial.
C’est quand même fou d’avoir besoin d’un nom pour une période qu’on a vécue sans savoir qu’elle allait finir. A l’époque, on ne disait pas: "Nous sommes actuellement dans la fenêtre historique comprise entre la fin du post-9/11 et le début de la catastrophe économique, merci de profiter de votre dernière décennie d’insouciance." On faisait des photos de nos chaussures.
Et quelles chaussures.
On fantasmait de promener notre cheval à Williamsburg. Je précise: notre cheval. A Williamsburg. Personne ne trouvait ça particulièrement absurde. On avait vu deux blogs, trois photos de filles avec un chapeau et un vélo à pignon fixe et nous étions prêts à changer de vie.
On courait après la dernière tendance avec une énergie qui, rétrospectivement, ressemble beaucoup à celle d’un rat de laboratoire sous caféine. Jeffrey Campbell aux pieds, petit slim noir, T-shirt des Strokes, veston à sequins sans manches. Rouge à lèvres très rouge. Eye-liner en quantité industrielle. Nous avions toutes l’air d’avoir une audition pour un clip de The XX à 18 heures.
Pour moi, c’était les expos, les concerts, les bars, les vernissages, les magazines et l’écriture entre deux. Une vie très sérieuse consacrée à des choses qui ne l’étaient pas forcément. Je pouvais passer une semaine à réfléchir à un groupe australien dont personne n’avait entendu parler et considérer que c’était une activité professionnelle parfaitement valable. Et quelque part, ça l’était.
C’est ça qui me revient avec cette histoire d’optimistic millennial. Pas vraiment l’optimisme. Le sentiment que nos obsessions avaient une valeur. On pouvait être obsédé par une chanteuse, un illustrateur, un photographe japonais, une paire de chaussures, un fanzine ou un groupe de rock islandais et imaginer que tout cela finirait par produire quelque chose. Pas forcément de l’argent. Pas forcément une carrière. Mais quelque chose.
Internet n’était pas encore entièrement devenu l’endroit où l’on vous explique comment monétiser votre passion en sept étapes. Il y avait encore des gens qui faisaient des blogs parce qu’ils avaient envie de parler d’un disque. Des gens qui faisaient des magazines parce qu’elles avaient envie d’écrire. Des gens qui montaient des soirées parce qu’ils avaient envie de voir des gens danser sur la même musique qu’eux. C’était bricolé, souvent prétentieux, parfois franchement mauvais, mais il y avait encore cette idée assez sympathique selon laquelle une vie pouvait être organisée autour de ce qui vous intéressait plutôt qu’autour de ce qui était rentable.
Et puis il y avait la grande machine culturelle qui nous disait que tout était possible.
Obama était président. Beyoncé était partout. H&M passait parfois de meilleure musique que les bars. Brooklyn était le nouveau Paris, puis le nouveau Berlin, puis le nouveau Brooklyn. Tout le monde voulait être cool et personne ne savait exactement ce que ça voulait dire, mais tout le monde avait une paire de lunettes de soleil. On était quand même les enfants de Lindsay Lohan, Paris Hilton et Johnny Knoxville. Sainte drogue, sainte sexe, saint rock’n’roll. Une trinité assez peu compatible avec l’idée d’une génération optimiste et bien organisée.
Lindsay Lohan nous expliquait qu’on pouvait avoir vingt ans, être riche, célèbre, sortir tous les soirs, embrasser trois personnes dans la même semaine et finir dans une publicité pour une chaîne de burgers. Paris Hilton avait fait de la vacuité une profession libérale, et Johnny Knoxville, lui, avait bâti sa carrière sur l’idée qu’il était parfaitement acceptable de se faire très mal pour divertir des inconnus. Voilà pour nos modèles culturels.
Et après on s’étonne qu’on ait grandi avec l’idée que la vie devait être fun.
Je crois qu’on confond aujourd’hui notre époque avec une forme d’optimisme qu’on n’avait pas vraiment. On ne pensait pas nécessairement que le monde nous appartenait. On pensait surtout que le monde était encore suffisamment ouvert pour qu’on puisse y faire notre petit truc.
Nuance.
On ne voulait pas forcément devenir PDG. On voulait ouvrir un bar, faire un disque, écrire un livre, partir à New York, monter un groupe, travailler dans une galerie, avoir un appartement avec une baignoire sur pieds et peut-être un chien qui s’appellerait Bowie. Le capitalisme nous avait vendu le lifestyle, mais on n’avait pas encore compris qu’il faudrait payer le lifestyle. C’est peut-être ça, le grand malentendu.
On nous regarde aujourd’hui et on dit: les millennials étaient optimistes, ils croyaient au développement personnel, aux startups, à la créativité, au travail qui a du sens.
Non. On croyait aux tote bags et à nos boissons Starbucks et on en avait rien à foutre de cette petite voix devenue aujourd’hui tellement familière: oui, mais concrètement, tu comptes en vivre comment? Parce que pour nous, c'était déjà la vie.
C’est peut-être pour ça que Mushaboom me fait autant d’effet maintenant. Pas parce que cette époque était formidable. Elle ne l’était pas. Elle était bourrée de trucs ridicules. Elle était parfois superficielle jusqu’à l’absurde. Nous passions beaucoup trop de temps à essayer d’avoir l’air de personnes qui avaient spontanément choisi de porter exactement les vêtements qu’elles portaient. Mais il y avait encore une chose que nous n’avions pas perdue. La possibilité d’être inutile pendant un moment. Aujourd’hui, tout doit servir. L’expérience doit devenir du contenu. Le goût doit devenir une identité. La passion doit devenir une activité secondaire. Le voyage doit produire des photos. Le dîner doit produire une story. Même le repos doit être optimisé. Nous, on avait surtout envie d’être cool. Et franchement, je trouve ça presque émouvant. Pas parce qu’on était jeunes. Je déteste cette nostalgie-là. La jeunesse n’est pas une période bénie, c’est surtout une période où l’on possède rarement assez d’argent pour acheter ce qu’on veut et suffisamment d’assurance pour prétendre que ce n’est pas grave.
Non. Ce qui me manque, c’est le futur avant qu’il devienne un problème. Le futur, à l’époque, c’était Williamsburg, un cheval complètement imaginaire et un appartement qu’on n’aurait jamais pu payer. C’était déjà beaucoup.
Maintenant, il y a du Feist au Carrefour.
Je suis sortie avec mes prunes.

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