working class losers


Changer d'orientation professionnelle. Ou plutôt: retourner aux sources. Il paraît que c'est la décision la plus raisonnable qu'on puisse prendre en ce moment. Raisonnable, pour un projet qui revient en gros à quitter le navire au moment précis où il commence à couler. On appelle ça du bon sens. Moi j'appelle ça un pressentiment.

On sait déjà, avec une précision presque clinique, dans quel état on va récupérer le pays dans quelques mois. Pas besoin d'être devin. Il suffit de lire le protocole une fois pour comprendre comment il se termine. Si l'extrême droite arrive au pouvoir, l'addition ne sera pas réservée aux immigrés, contrairement à ce qu'on nous a vendu. Les personnes d'origine étrangère, les femmes, les personnes trans, les homos, les vieux, les enfants, les syndicats, les marginaux, les pauvres. Toute personne présentant le mauvais accent, la mauvaise gueule, le mauvais prénom, les mauvaises idées, la mauvaise façon d'exister. Bref, tout ce qui dépasse du gabarit du Français moyen, blanc, merdique et content de l'être.

Je suis fascinée par ça. Qu'on puisse convaincre des gens qui n'ont strictement rien à gagner à la concentration des richesses qu'ils ont un devoir sacré de protéger les riches. Des salariés à qui on enseigne consciencieusement de se méfier des chômeurs. Des pauvres qu'on rassure sur le fait qu'un autre, encore plus pauvre qu'eux, sera bientôt puni à leur place. Des gens qui n'hériteront jamais d'un centime de patrimoine et qui se découvrent, comme par magie, une vocation à défendre le droit des milliardaires à s'enrichir davantage. Échantillon représentatif d'un pays entier.

Et on va nous reparler du mérite, évidemment. Toujours le mérite. Ce concept fabuleux qui permet de transformer une position sociale en qualité morale, sans qu'on ait à se fatiguer à démontrer quoi que ce soit. Riche, donc méritant. Pauvre, donc quelque part fautif. Ça évite surtout la seule question qui vaudrait la peine d'être posée: qui possède quoi, depuis quand, et grâce à qui.

Un être humain n'a pas à mériter le droit de vivre correctement. Un patron ne mérite pas plus qu'un salarié sous prétexte qu'il détient le capital. Quelqu'un qui possède dix appartements n'a pas davantage "réussi" que quelqu'un qui arrive tout juste à payer son loyer. Ce n'est pas un concours où il faudrait grimper sur la tête des autres pour obtenir l'autorisation de respirer. Et on n'a pas besoin de tous ces petits chefs, sincèrement.

C'est sans doute pour ça que ce fameux retour aux sources me travaille en ce moment, avec l'insistance d'un symptôme. Des années à apprendre le fonctionnement du monde du travail, les codes, la carrière, l'efficacité, la polyvalence, l'adaptabilité, à livrer ce qu'on attend de moi et souvent plus. Pour aboutir à quoi, précisément. Participer à quoi. À la chaîne de production de gens épuisés qui se revendent le dimanche soir, comme des articles défectueux qu'on solde discrètement.

C'est là que mon anarchisme revient, pas sous la forme du drapeau noir sur une barricade, plutôt sous celle d'une petite voix pénible et méthodique qui pose une question à la fois, comme un protocole d'audit. Pourquoi faudrait il travailler quarante ans pour obtenir le droit de vivre. Pourquoi faudrait il être propriétaire pour se sentir en sécurité. Pourquoi faudrait il un chef. Pourquoi faudrait il gagner plus qu'un autre pour estimer avoir réussi. Pourquoi faudrait il obéir à des gens dont l'unique mérite est d'être nés au bon endroit, au bon moment, avec le bon patrimoine. Et surtout, pourquoi continue-t-on à jouer alors que les règles sont truquées depuis le début (sauf pour le fan club de Bolloré, tenu à 99% par des smicards ou des ados à boutons) (ce qui m'amuse car j'ai l'impression que des années d'études sur le sujet reviendrait à faire passer Marx ou Proudhon, entre autres, pour des complotistes, au mieux, ou juste des "rageux", "jaloux" de la réussite des autres.

Il y a quelque chose d'assez fascinant, d'un point de vue purement entomologique, dans le comportement de l'insecte qui tourne sans relâche autour de la lampe jusqu'à s'y griller. On peut lui expliquer calmement qu'il existe des alternatives. Copacabana, par exemple. Des fleurs, du soleil, une vie entière sans ampoule. Il retourne quand même vers la lumière. Systématiquement. Jusqu'à l'abattoir, sourire aux lèvres pour les uns, écume au menton et cervelle en fuite pour les autres, les fascistes pauvres, catégorie dans laquelle je range sans hésiter les bourgeois eux mêmes puisque, face à Arnault, tout le monde est pauvre.

Pendant ce temps, les mêmes qui nous expliquent qu'il faut remettre chacun à sa place sont occupés, avec beaucoup de sérénité, à décider de la place qui nous revient.

Donc peut être que le geste le plus raisonnable, dans ce contexte, consiste précisément à faire quelque chose d'entièrement déraisonnable. Retourner aux sources. Revenir à ce qu'on avait envie de faire avant d'apprendre à devenir raisonnable, avant de comprendre qu'il fallait un "vrai métier", une "vraie carrière", un "vrai salaire", une "vraie trajectoire". On nous a si bien formés à survivre dans ce système qu'on a fini par oublier qu'on avait aussi le droit d'en concevoir un autre.

Et si le monde part en vrille, je préfère nettement figurer du côté de ceux qui essaient d'en inventer un autre que de ceux qui passent leur temps à défendre celui qui, méthodiquement, nous digère.

3 commentaires:

  1. Bravo pour ce texte. Je suis contente qu'il existe et j'espère que tu auras la même liberté de pensée et de ton après avril 2027. Ce texte me décomplexe aussi beaucoup. J'ai jamais eu la capacité (ou peut-être juste voulu) apprendre à devenir raisonnable. Tout ce que j'ai voulu et tout ce que je veux encore, c'est détruire le système. Du coup, tu me rends fière d'être une working class loser hehe...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. détruire le système est un plan absolument merveilleux.

      Supprimer
  2. Merci de mettre des mots sur mes pensées. Je n'ai pas le temps d'y répondre en détail mais je suis triste, surtout. (Pour répondre à ta question précédente: je suis prof universitaire, oui, en linguistique, mais là j'ai pris un an pour faire une maîtrise de droit des nouvelles technologies, parce que je suis conseillère pédagogique et stratégique en IA générative pour notre université mais sans aucun diplôme en informatique ou quoi que ce soit relié à l'intelligence artificielle. J'ai tout appris seule (bouquins, conférences, etc.) et donc je ne me sentais pas assez qualifiée pour le job.)

    RépondreSupprimer