terms and conditions of being wanted

 

Il y a quelques jours, le journaliste américain Jeff Sneider a menacé publiquement Inde Navarrette de "rumeurs sans fin" si son équipe continuait à l'ignorer. Il l'a posté sur X, en plein jour, signé de son nom, après un email resté sans réponse. Personne n'a parlé de ça plus de deux jours. Ce dont on a parlé, en revanche, pendant des semaines, au même moment, c'est de savoir si elle souriait trop aux hommes dans une interview.

Ce sont deux fils séparés. Sneider ne l'a jamais traitée de pick-me, ce n'est pas son registre à lui, sa menace à lui c'est autre chose, du chantage à la couverture presse. L'accusation de pick-me vient d'ailleurs, d'une partie du public, souvent féminine, qui juge son attitude trop complaisante avec les hommes. Deux menaces, deux auteurs, un seul moment, et un contraste qui suffit à lui seul. Un homme documenté, daté, nommé, menace une femme de représailles réelles. Une masse anonyme, au même moment, décide que le vrai sujet c'est elle. Sa façon d'être. Son air trop à l'aise. On a un coupable identifiable sous la main, et on choisit quand même de juger la victime collatérale de sa propre désirabilité. Ça s'appelle avoir le mauvais radar, et ce n'est pas un hasard.

Concrètement, ça commence toujours par des trucs minuscules. Aimer les voitures pour certaines. Rire fort, un rire gras, pas un petit gloussement poli, pour d'autres. Se gratter les fesses sans y penser, roter sans s'excuser, manger du poulet épicé. Le curseur est tellement bas. Juste parce qu'une femme n'a pas le droit d'être juste fun pour elle-même. C'est un peu comme quand on se fait belle un dimanche alors qu'on a juste prévu de bouffer des frites et de comater devant Netflix. Personne pour nous voir, aucune raison à donner, on le fait juste parce que ça fait du bien. Un homme qui rit fort tout seul dans son salon n'a jamais à se justifier de ce plaisir-là. Une femme, on lui trouve tout de suite un public, un calcul, une intention. Le postulat de départ, jamais énoncé, jamais discuté, c'est qu'elle n'a pas d'intériorité en dehors du regard de quelqu'un d'autre.

Pick-me. Le mot fait très TikTok, très nouveau, très 2020. Il ne l'est pas vraiment, et son histoire le trahit. Il apparaît dès 2016 dans les communautés afro-américaines sur Twitter, pour nommer des femmes qui reprenaient à leur compte un discours misogyne bien précis, celui qui valorise la femme "traditionnelle" face à des hommes qui tiennent ce discours. Ce n'est qu'ensuite, une fois récupéré massivement par des utilisatrices blanches que le sens s'élargit, se durcit, perd son contexte, jusqu'à pouvoir viser n'importe quelle femme jugée trop en phase avec les hommes. Un mot déplacé de son terrain d'origine et généralisé jusqu'à l'os.

Ce qu'il reste, une fois le mot vidé de son contexte, c'est la plus vieille technologie du patriarcat, celle qui classe les femmes en catégories qui s'excluent. Hier c'était la sainte et la traînée. Avant ça, l'épouse et la maîtresse. Aujourd'hui, l'authentique et la pick-me. Le contenu change, la forme jamais. Toujours une hiérarchie de légitimité féminine calculée sur la proximité au désir masculin.

Ce qui est vicieux, ici, c'est que cette grille tourne sans qu'aucun homme n'ait rien demandé. On croit faire de la vigilance féministe. On administre gratuitement, bénévolement, avec ferveur, une catégorie que le patriarcat a inventée avant nous et pour d'autres raisons que les nôtres. Personne ne nous paie pour ce travail. On le fait quand même, et on l'appelle sororité. La journaliste Racha Belmehdi, qui a consacré un livre entier à la rivalité féminine, dit un truc simple là-dessus: cette rivalité est réelle, omniprésente, et balayée sous le tapis par les féministes elles-mêmes, par pudeur ou par fierté mal placée. Dans cette guerre-là, il n'y a que deux gagnants, et ce ne sont jamais les femmes. Le patriarcat, et la misogynie.

Il faut dire un truc simple et qu'on refuse de dire. Le désir n'est pas un sous-produit gênant de l'industrie du divertissement, c'est son matériau de base, sa raison d'exister. Sans lui, pas de billetterie, pas d'abonnement, pas de couverture presse, pas de contrat de pub. Toute l'industrie tourne autour de ça, pas seulement Navarrette, tout le monde dedans. Elle, en plus, est payée pour ça, c'est écrit dans son contrat en filigrane depuis Obsession.

Le problème n'est donc jamais qu'elle produise du désir. C'est la fonction du métier, pas une charge qu'on lui impose contre son gré. Le problème, c'est qu'elle en produise en dehors de ce qui a été prévu pour ça, du script, du rôle, du studio. Une interview non scriptée, un rire non validé par une agence, une façon d'être avec un homme sans qu'un réalisateur ait dit action. Ce désir-là n'appartient à personne, et surtout il ne rapporte à personne. On tolère très bien la désirabilité facturée. On tolère beaucoup moins la désirabilité qui s'échappe toute seule, sans qu'on ait payé pour la mettre en scène.

Le public qui la juge continuera d'aller voir ses films. Il continuera de suivre sa promo X-Men. Il ne peut pas vouloir la fin du désir qu'il consomme, alors il fait autre chose. Il lui reproche à elle d'avoir ce dont il a besoin. Le bouc émissaire ne marche que tant que personne ne sait qu'il en est un.

Il y a un article, sorti au même moment, titré "Is Inde Navarrette a Pick-Me, or Do You Hate Women?" Son autrice dit l'avoir vu venir depuis le début, qu'elle savait qu'après Obsession le procès pick-me arriverait forcément. Le titre suggère qu'elle prend sa défense. Sauf que le média qui publie ça, Evie Magazine, n'a rien d'un allié féministe. C'est un magazine américain classé à droite, parfois à l'extrême droite, monté par un couple conservateur, vendu comme "le Cosmo pour tradwives", qui écrit par ailleurs que le féminisme épuise les femmes et leur vole leur beauté.

Donc voilà où on en est. Une femme se fait juger par des femmes qui se croient féministes, selon une grille inventée par le patriarcat. Et elle se fait défendre par un média qui déteste ouvertement le féminisme, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec elle non plus, mais avec l'idée qu'une femme "trop féminine" mérite d'être protégée contre "les féministes qui détestent les femmes". Personne, dans cette histoire, ne la regarde vraiment, elle. Le camp qui l'attaque l'utilise pour policer les femmes entre elles. Le camp qui la défend l'utilise pour discréditer le féminisme en bloc. Elle n'est le sujet nulle part. Elle est le terrain.

Et il faut le dire clairement, pas le laisser filer entre les lignes. Sur toute la longueur de cet article aussi, on parle d'elle, autour d'elle, à travers elle. Jamais avec elle. Elle n'a jamais dit un mot ici. Elle est devenue un signe qu'on interprète, un dossier qu'on ouvre, dans les deux camps comme dans ce texte. C'est une forme de déshumanisation.

Maintenant, la vraie question. Pas "est-ce qu'elle est vraiment pick-me", celle-là ne mène nulle part. Mais: et si elle l'était? Vraiment. Consciemment. Le modèle Sydney Sweeney, qui ne dément jamais, qui encaisse, qui joue avec ce qu'on projette sur elle sans jamais donner l'explication qu'on attend.

Le désir masculin marche depuis toujours comme un échange. Un homme donne de l'attention, du statut, des ressources, et attend en retour quelque chose qui ressemble à de la soumission, à du "se donner". Une femme qui joue ce jeu consciemment et prend tout, l'attention, la célébrité, l'argent, sans jamais rendre ce qu'on attendait d'elle, elle ne vend rien. Elle prend ce qu'il y a à prendre et repart avec.

Ça, personne ne le pardonne aussi vite qu'une séduction ratée. Chez les hommes, ce qu'on déteste chez cette femme-là n'est pas qu'elle joue avec leur désir. C'est qu'elle gagne à ce jeu sans jamais se faire prendre en faute, sans jamais payer le prix qu'on croyait fixé d'avance. Ça montre que leur désir peut être pris, utilisé, sans qu'elle leur doive rien en retour. Ça les humilie, tout simplement. Tout ça, suppose qu'elle sache exactement ce qu'elle fait, qu'elle calcule, qu'elle joue un rôle en toute conscience. On ne peut pas le vérifier. C'est une lecture qui tient debout, pas une preuve.

Chez les femmes qui jugent, c'est la même panique, formulée autrement. Si la vulnérabilité, le vrai abandon de soi, sont censés être le prix à payer pour avoir de l'attention masculine, alors une femme qui obtient la même chose sans y laisser sa peau rend ce prix ridicule pour toutes celles qui croient devoir le payer. On ne la déteste pas parce qu'on est jalouse d'elle, ce serait trop simple, et ça nous dédouanerait trop vite. On panique parce qu'elle vient de prouver qu'on n'était peut-être pas obligées de payer ce prix-là.

Il existe une autre lecture, plus dérangeante encore, de ce qu'on appelle pick-me. La journaliste Maya Elboudrari, dans La Déferlante, rapportait un post de l'autrice féministe Valérie Rey-Robert à propos de candidates de Love Is Blind traitées de pick-me pour leur soumission apparente aux hommes. Rey-Robert renversait la lecture. Ces femmes savent très bien de quoi les hommes sont capables, et en se plaçant sous la protection de certains d'entre eux, elles espèrent seulement échapper à la violence des autres. Ce n'est plus de la faiblesse. C'est un calcul de sécurité, dans un rapport de force qui, lui, est bien réel.

Celle qui juge, ou celle qui joue avec les codes.

Celle qui juge croit défendre un tribunal qui mesure quelque chose de réel. Personne ne le lui a demandé. Celle qui joue avec les codes a quitté ce tribunal sans jamais le contester de front. Elle prend ce qu'il y a à prendre, et ne doit rien à personne.

Reprise de pouvoir, ou cellule un peu moins grillagée dans la même prison. Je ne trancherai pas.

Ce que je sais, c'est qu'un homme a menacé Inde Navarrette de rumeurs le mois même où des femmes la jugeaient sur son sourire. Deux tribunaux, une seule accusée. Et dans aucun des deux, personne ne lui a demandé son avis.

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