J'ai une playlist qui s'appelle "Albums à écouter attentivement". Elle contient cent quatre-vingt-dix-sept albums. Je crois que je n'en ai écouté aucun attentivement. Je les ai écoutés en faisant la vaisselle, en marchant, en répondant à des mails, c'est-à-dire jamais, puisque écouter un truc "attentivement" en faisant autre chose, c'est une contradiction dans les termes que je me raconte depuis genre six ans.
Cent quatre-vingt-dix-sept albums qui attendent que je devienne quelqu'un d'assez concentré pour les mériter.
Voilà. On va parler de ça.
Pas du scroll. Pas de "vous ne faites plus rien, bande de zombies affalés sur vos téléphones". Ça, c'est le sermon que tout le monde te fait depuis 2015 et honnêtement, tout le monde s'en fout, parce que tout le monde sait déjà qu'il perd son temps. Ce n'est pas un scoop. La vraie question, ce n'est pas pourquoi on scrolle. C'est pourquoi ça nous fait un bien fou d'acheter des chaussures de running qu'on ne mettra jamais.
J'ai un carnet Moleskine vierge depuis trois ans. Vierge. Zéro page. Je l'ai acheté un jour de crise existentielle légère, dans une papeterie, en me disant "cette fois je vais écrire". Il est toujours dans mon sac. Il pèse. Il me suit partout comme une dette. Et le truc dingue, c'est que même vide, même jamais ouvert, ce carnet me rassure. Il est la preuve matérielle que quelque part, dans une timeline parallèle, il existe une version de moi qui tient un journal tous les soirs à la bougie. Cette version-là n'existe nulle part sauf dans mon sac, sous forme d'un objet à 14 euros.
On ne vit pas nos vies. On les collectionne en pièces détachées.
Les chaussures de running. Les platines vinyles qui prennent la poussière. Les carnets achetés en solde à minuit un soir de flemme aiguë. Les PDF qu'on enregistre au lieu de les lire, "pour plus tard", alors que "plus tard" est un mensonge qu'on se raconte depuis qu'on a un ordinateur. La watchlist Letterboxd qui grossit trois fois plus vite que la liste des films vus. Les recettes Pinterest épinglées, jamais cuisinées.
Chaque objet acheté, chaque lien sauvegardé, c'est une prophétie qu'on se fait à soi-même: un jour, je serai cette personne-là.
Pauvre conne.
Le truc, c'est que cette personne-là n'arrive jamais. Et le plus fou, c'est qu'on ne s'en fout pas tant que ça. On préfère parfois la promesse à la chose. Le carnet vierge est plus parfait que n'importe quel carnet rempli, parce qu'un carnet rempli, ça contient forcément des trucs ratés, des phrases nulles, des jours où t'as rien écrit d'intéressant. Le carnet vide, lui, contient un potentiel infini. Il n'a pas encore déçu.
C'est ça le vrai crime de notre époque, à mon avis. Pas qu'on scrolle trop. C'est qu'on a rendu la potentialité plus confortable que l'expérience. Posséder les accessoires d'une vie procure une satisfaction chimique quasi identique à celle de vivre cette vie, sauf que ça ne prend aucun risque, aucun échec, aucun dimanche pluvieux où le running, en vrai, c'est chiant et tes genoux font mal.
Je suis pas en train de te faire la morale, hein. J'ai autant de tabs ouverts que toi. Genre littéralement, en ce moment, j'ai 43 onglets ouverts sur mon ordinateur, et je sais que dans le tas il y a un article sur "comment apprendre le morse" que j'ai ouvert en septembre. On est en juillet. Le morse attend toujours. Il attendra encore longtemps, je pense, vu la tendresse toute particulière que j'ai pour ne jamais fermer un onglet par peur de perdre "l'accès" à une version de moi qui saurait envoyer un SOS en morse le jour où la civilisation s'effondre.
On ne lit plus. On performe le fait d'être quelqu'un qui lit. On empile les livres, on les photographie sur l'étagère avec la lumière parfaite, on capture l'image d'une bibliothèque qui raconte "voici quelqu'un de cultivé, de posé, qui prend le temps", et on n'a pas ouvert la moitié des bouquins. Acheter un livre et lire un livre, ce sont deux passions complètement différentes chez moi. La première me file une montée immédiate, là, en caisse, quand je paye. La deuxième demande de la discipline, du temps, et l'acceptation que le bouquin sera peut-être décevant. Devine laquelle je pratique le plus souvent.
Pareil pour la bouffe. J'ai un tableau Pinterest qui s'appelle "Recettes du dimanche", cent douze épingles, zéro casserole sortie du placard pour l'occasion. Ce tableau ne sert à rien niveau nutrition. Par contre niveau identité, il est extrêmement rentable. Il me confirme que je suis le genre de personne qui pourrait cuisiner un truc de dingue si elle voulait. Je n'ai jamais voulu, en fait. Mais "pourrait" suffit largement à calmer l'angoisse du dimanche soir. Et ça marche avec n'importe quoi, absolument n'importe quoi. Des milliers et des milliers de moi, toujours le meilleur de moi-même, allant de la taxidermiste accomplie à l'élève assidue de yodel tyrolien.
Alors ouais, on accumule les vies possibles comme d'autres accumulent des figurines. Une étagère entière de "moi que je pourrais être". Celle qui court, celle qui lit, celle qui prépare l'apocalypse, celle qui écoute de la musique attentivement dans un vrai fauteuil avec un vrai casque et pas en fond sonore pendant qu'elle répond à des mails. Toutes ces versions existent sous forme d'objets achetés et jamais activés, comme une armée de doublures qui n'entreront jamais en scène.
Et le pire, c'est que je crois qu'on préfère ça, au fond. Parce qu'une vie qu'on vit vraiment, ça s'use, ça déçoit, ça se salit, ça finit par ne plus ressembler à la photo Pinterest. Alors qu'une vie qu'on garde au stade de potentiel, elle, reste intacte pour toujours. Increvable. Toujours aussi belle dans sa boîte fermée.

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