Sauf qu'il y a un problème. Enfin non, plusieurs, mais il y en a un qui me travaille depuis hier soir, quelque part entre Danceteria et le moment où je me suis rendu compte que j'avais complètement arrêté d'écouter pour commencer à réfléchir, ce qui est une très mauvaise habitude quand on parle de musique. Ce disque ne me donne pas envie de parler de Madonna. Il me donne envie de parler des millennials. Je sais que ça ressemble à ces dissertations qui commencent par "Nous verrons dans une première partie..." mais laissez-moi deux minutes, je vous promets qu'il y a un rapport.
Parce que ce que j'ai ressenti en l'écoutant n'avait rien à voir avec la nostalgie. Enfin si, un peu, mais pas celle que tout le monde imagine. Ce n'était pas ce petit frisson fabriqué à base de souvenirs de lycée, de premiers amours et de vieux clips passés sur MTV. C'était quelque chose de beaucoup plus étrange. J'avais l'impression de reconnaître une manière de fabriquer la pop. Prenez le morceau avec Stromae. Elle aurait pu se contenter d'un featuring décoratif, un nom qui coche une case streaming. Au lieu de ça, elle lui laisse de la place, elle le fait respirer dans le titre au lieu de le poser dessus. Même chose avec Sabrina Carpenter sur Bring Your Love, où on sent moins une chanteuse en train de passer le flambeau qu'une bâtisseuse qui accueille quelqu'un dans une maison qu'elle a mis vingt ans à construire, sans jamais raser une pièce pour faire de la place à la nouvelle génération. Ce disque considère encore qu'une chanson est un espace dans lequel on peut se promener plutôt qu'une succession de moments suffisamment accrocheurs pour empêcher l'auditeur d'aller vérifier ses notifications.
Et je me suis surprise à penser une chose que je ne pensais plus pouvoir dire à propos d'un disque de Madonna: tiens, la voilà de retour. Puis je me suis immédiatement corrigée. Justement non. Elle n'est pas "de retour". Elle a repris le fil.
Je crois qu'on raconte très mal la carrière de Madonna depuis une quinzaine d'années. On répète qu'elle a passé son temps à courir derrière les tendances, derrière les plus jeunes, comme si son obsession avait toujours été de parler la langue de la génération suivante. C'est devenu une sorte de réflexe critique. Dès qu'un artiste vieillit, on cherche les traces de chirurgie culturelle. Qui imite-t-il? Qui copie-t-il? Qui essaie-t-il de séduire?
Et puis arrive ce disque, qui fait exactement l'inverse. Il ne cherche pas à prouver qu'il est contemporain. Il agit comme si la question ne se posait même pas. Stuart Price parlait, à propos de ce projet, d'un continuum. L'idée que les chansons, les clips, les images et les performances devaient se répondre comme les pièces d'un même geste, quitte à devoir ensuite adapter ça au format streaming, qui déteste justement tout ce qui ressemble à une continuité. C'est exactement ça, l'inverse d'un artiste qui court après une époque. Une époque qui doit, elle, s'adapter au format de quelqu'un qui n'a jamais changé de grammaire. Le disque parle avec son propre vocabulaire, et c'est pour cette raison qu'il sonne plus vivant que quantité de productions beaucoup plus jeunes, beaucoup plus connectées, beaucoup plus conscientes d'elles-mêmes.
A ce moment-là, je me suis souvenue d'un truc auquel je pense souvent en regardant la mode actuelle. Il y a quelques jours, j'écrivais que les Gen Z avaient une manière presque spectaculaire de changer d'identité. Une semaine clean girl, la suivante indie sleaze, puis office siren, puis je ne sais quel autre mot inventé un mardi après-midi sur Pinterest. Je regardais ça avec une vraie admiration, d'ailleurs. Il faut une énergie considérable pour se réincarner aussi souvent. Nous, les millennials, avons toujours été beaucoup moins doués pour ça. Nous ne remplaçons pas les choses, nous les trafiquons. Nous gardons un vieux perfecto pendant quinze ans et c'est le reste qui bouge autour. Un jean devient plus large, une chaussure change de silhouette, un manteau prend un peu d'ampleur, et soudain quelqu'un nous explique que nous sommes revenus à la mode alors que nous n'avons, littéralement, jamais quitté nos vêtements.
Je crois que Madonna fonctionne exactement de cette manière. On a souvent parlé de ses métamorphoses comme si elles étaient comparables à celles de David Bowie. Je ne suis plus très sûre que ce soit vrai. Bowie fabriquait des personnages. Il changeait d'univers comme on change de décor au théâtre. Ziggy Stardust n'était pas le Thin White Duke, et c'était précisément le principe. Madonna, elle, n'a jamais cessé d'être Madonna. Elle absorbait la house, le disco, le trip-hop, le R&B, l'électronique, exactement comme quelqu'un qui déménage ses meubles dans un appartement différent. Les murs changeaient, la lumière aussi, mais il y avait toujours cette drôle de sensation de reconnaître la manière dont elle habitait l'espace.
J'ai commencé à me demander si les vraies lignes de fracture entre les générations n'étaient pas ailleurs que dans les sujets qu'elles abordent. Peut-être qu'elles résident dans leur manière de construire une identité. Les boomers avaient un goût extraordinaire pour les grands emballages culturels. Chaque mouvement possédait son uniforme, son manifeste, son esthétique parfaitement identifiable. Le glam ressemblait au glam, le punk ressemblait au punk, le disco ressemblait au disco. Tout était extraordinairement lisible. Je trouve d'ailleurs que la Gen Z, paradoxalement, fonctionne souvent de la même manière. Les étiquettes sont infiniment plus nombreuses, les esthétiques durent parfois trois semaines au lieu de dix ans, mais le mécanisme reste le même. Chaque look arrive déjà avec son nom, son moodboard, sa playlist, sa palette de couleurs, son maquillage et probablement le type exact de tasse dans laquelle il convient de boire son matcha.
Entre les deux générations d'emballages parfaitement refermés, il y a eu une génération étrange, qui n'a jamais vraiment su à quel clan appartenir: la Gen X. Ni tout à fait dans le grand récit collectif des boomers, ni encore dans la logique de flux perpétuel qui allait suivre, elle a grandi dans une sorte d'interstice, avec le grunge d'un côté, qui refusait justement l'idée même d'uniforme en la retournant contre elle-même (s'habiller comme si on s'en fichait devenant, malgré soi, un code aussi strict qu'un autre) et de l'autre une culture jetable naissante, celle du zapping, de la chaîne câblée, du fanzine photocopié qu'on abandonne au numéro suivant. C'est une génération qui a inventé l'ironie comme distance de sécurité avant même que quiconque en fasse une esthétique commercialisable, et c'est peut-être elle, plus que les millennials, qui a le mieux compris qu'on pouvait détester le name dropping sans détester ce qu'il nommait. Nous avons hérité de cette méfiance sans avoir vécu sa radicalité initiale. Nous, on est arrivés après, avec le confort du chien de manchon là où eux avaient encore l'agressivité du chat de gouttière.
Nous avons grandi au moment où tout commençait à se mélanger. Les blogs nous envoyaient de Martin Margiela à une interview de Sofia Coppola avant de nous faire découvrir un groupe suédois dont plus personne ne se souvient aujourd'hui. Internet ressemblait encore à une immense brocante où les références s'accumulaient sans demander leur carte d'identité. On ne choisissait pas une esthétique. On en empruntait plusieurs. On bricolait. On ajoutait. On retirait. On avançait sans avoir le sentiment de devoir annoncer à chaque fois une nouvelle version de soi-même.
C'est probablement pour ça que ce disque me touche autant. Pas parce qu'il me rappelle mon adolescence. Pas parce qu'il ressemble à Confessions on a Dance Floor, même s'il en est la suite directe et assumée. Mais parce qu'il me rappelle une manière de penser la création qui me semble avoir un peu disparu. Cette idée qu'on peut évoluer sans effacer, qu'on peut ajouter des couches au lieu de repartir d'une page blanche, qu'on peut changer profondément tout en restant reconnaissable.
On dit souvent que les millennials sont la génération de la nostalgie. Je commence à croire que c'est exactement l'inverse. La nostalgie consiste à vouloir revenir en arrière. Nous, je crois que nous n'avons simplement jamais accepté l'idée qu'il fallait tout recommencer pour prouver qu'on avait changé. On n'a rien gardé par attachement au passé. On a juste refusé de traiter chaque nouvelle version de nous-mêmes comme une table rase.
Finalement, le nouvel album de Madonna ne m'a pas rappelé mon enfance. Il m'a rappelé quelque chose de beaucoup plus précieux. Une époque où l'on croyait encore que grandir consistait à devenir une version plus riche de soi-même, et pas nécessairement quelqu'un d'autre.

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