adela n'est pas à L.A.


J'écoute Ain't in L.A. d'Adela, je regarde le clip, et une idée revient, une de celles qu'on remet à plus tard depuis des années faute d'avoir assez de munitions pour la défendre. Même dans la pop la plus jetable, une culture qui a grandi sous contrôle garde quelque chose que la pop occidentale a perdu, ou n'a jamais eu, un fond critique, un sens qui résiste, même dans le plus débile. Little Big, le groupe russe qui devait représenter la Russie l'année où le covid a fait sauter le concours. Verka Serduchka, ukrainienne, et cette manie de ne jamais faire une chanson qui ne dise que ce qu'elle dit.

Je le dis tout de suite: ce n'est pas un article sur Adela. Adela est la porte, pas la pièce. J'y reviens à la fin, une fois que j'aurai fait le tour de la maison.

L'intuition était bonne, la carte était fausse. Adela est slovaque, donc slave, mais la généalogie qui m'intéresse ne tient pas debout comme identité slave. Elle tient comme post-communisme, ce qui n'est pas la même chose et englobe des pays qui n'ont rien de slave du tout, l'Albanie en tête. Une langue n'explique rien. Un régime, si. Enfin, pas le régime en soi, plutôt ce qu'il a fait à l'État, aux médias, à la censure, au folklore, à l'école. C'est ce rapport-là qui survit une fois le régime tombé, pas le régime lui-même.

L'URSS n'a jamais laissé la culture au hasard. Il y a une préhistoire au mot kultura, du côté des intellectuels du XIXe siècle qui voulaient déjà "apporter l'illumination aux masses". La ligne qui va de là aux années 1930 n'est pas droite, mais le régime soviétique récupère le mot au moment où des millions de paysans débarquent en ville sans mode d'emploi. La kulturnost devient une politique: hygiène, bonnes manières, alphabétisation, un peu d'idéologie en prime. Elle transforme des pratiques jugées bourgeoises (le théâtre, la littérature, le vernis social) en devoirs civiques. Être cultivé cesse d'être une preuve de classe pour devenir une preuve de dignité soviétique. Si on suit cette hypothèse jusqu'au bout: la culture n'est plus un supplément d'âme qu'on se permet ou pas, elle est obligatoire, surveillée. Et c'est peut-être précisément pour ça qu'elle compte encore.

La Yougoslavie de Tito joue une autre partition. Passeport qui permet de sortir, autogestion, une tolérance que le bloc soviétique n'a jamais connue. Dans les années 70 et 80, l'État organise lui-même les concerts new wave via ses organisations de jeunesse, et la critique sociale dans les paroles passe pour une critique amicale plutôt qu'un crime. Deux magazines, Polet à Zagreb et Džuboks à Belgrade, une émission télé, Rokenroler. Azra, Idoli, Električni Orgazam.

À Sarajevo, en 1983, ça devient plus précis. Le Novi Primitivizam, porté par Zabranjeno Pušenje et Nele Karajlić, mélange rock, sketchs et absurde façon Monty Python, en piochant dans l'argot de mahala et les emprunts turcs que la télévision officielle snobait. Leur devise résume tout. Ce qui n'est pas à nous, on le veut, ce qui est à nous, on ne l'a pas. Un slogan communiste retourné contre lui-même. La marge de tolérance a une limite précise. En 1984, une blague de Karajlić sur la mort du Maréchal leur vaut interrogatoires, concerts annulés, radios fermées. On peut se moquer de tout, sauf du corps sacré. Les historiens ne sont toujours pas d'accord sur ce que ça a été. Mouvement d'émancipation culturelle pour l'écrivain Miljenko Jergović. Entreprise structurellement anti-islamique pour le critique Muhidin Džanko. Un reproche qui n'a rien d'anecdotique dans une ville qui allait plus tard connaître le siège. Les deux lectures ne s'annulent pas. L'une n'efface pas l'autre.

La Yougoslavie laisse une marge, même étroite. Assez pour une blague, pas pour un règne. L'Albanie d'Enver Hoxha resserre ce qui en reste presque à rien. Rupture avec l'URSS, rupture avec la Chine, athéisme inscrit dans la constitution de 1976, alphabétisation de masse sous contrôle total. Pas de New Primitives albanais, pas de scène équivalente, aucun interstice où glisser une blague sur le Maréchal local. Mais l'habitude de coder ne meurt pas pour autant, elle change de médium et rétrécit : Ismaïl Kadare écrit sous Hoxha en déplaçant tout ailleurs. Le Palais des rêves se passe sous l'Empire ottoman. La Pyramide, en Égypte antique. Le Grand Hiver et Le Concert parlent de la rupture avec Khrouchtchev puis avec la Chine sans jamais le dire de face. Le contrôle ne tue pas l'habitude, il la pousse ailleurs. Vers un espace plus étroit, plus risqué, tenu par un seul homme à la fois toléré, primé et surveillé par le régime qu'il contournait.

Ce qui sort de ces trois écoles, aujourd'hui, prend deux formes.

La première continue l'ironie. Verka Serduchka, qui représente l'Ukraine, improvise "lasha tumbai" à l'Eurovision 2007 en prétendant que ça veut dire milkshake en mongol. L'ambassade de Mongolie dément, parle de charabia, pendant que la moitié des Russes l'entendent comme Russia, goodbye. The Guardian appellera ça, des années après, la meilleure chanson jamais perdante de l'histoire du concours (des parlementaires ukrainiens, eux, parlent de vulgarité). Les deux ont raison. Little Big, en 2020, ne code plus rien du tout. Uno est de l'absurde pur, poussé jusqu'à la caricature du format lui-même, et c'est très bien aussi. Tout n'a pas besoin d'être un message. Sinon on finit par en fabriquer un partout, y compris là où il n'y en a pas.

Alors peut-être que la vraie question n'est pas de savoir si la pop post-communiste est plus intelligente que la pop occidentale. Ce serait retomber dans la même essentialisation, juste avec un autre mot. La question, c'est plutôt: est-ce qu'une culture qui a longtemps appris à lire entre les lignes continue de le faire une fois que les lignes ont disparu.

La seconde forme ne rit pas du tout. Dua Lipa n'est pas slave. Kosovare albanaise, ce qui déborde largement le cadre, et c'est tant mieux, ça confirme que le fil n'est pas ethnique. Son père jouait dans un groupe kosovar, Oda, avant de fonder avec elle le Sunny Hill Festival à Pristina en 2018, pour "changer la rhétorique", dit-elle, sur un pays qu'on ne voit encore qu'à travers la guerre. Je ne sais pas si Service95 et son book club sont la conséquence directe de cette histoire familiale (ce serait une ligne trop nette à tracer). Ce qui se répète, ce n'est pas une psychologie, c'est une structure, et elle ressemble étrangement à la kulturnost. Là où l'URSS transformait la culture en preuve de dignité citoyenne, une famille transforme ici la culture en preuve de dignité nationale, puis, une génération plus tard, en capital personnel. Le festival répare l'image d'un pays. Le book club répare, ou construit, celle d'une popstar. Se moquer de ça (elle veut jouer les intellos) c'est refuser de voir que la culture, dans cette histoire-là comme dans celle de l'URSS, n'a jamais été neutre. Elle a toujours servi quelque chose, à quelqu'un.

Reste la question que je ne sais pas trancher, celle qui a fait traîner cet article des années. Est-ce que cette différence, l'ironie chez les uns, le sérieux chez les autres, vient vraiment d'un régime politique disparu depuis trente ans, ou est-ce que je suis en train de romantiser une identité culturelle comme argument marketing, parce que ça fait une bonne histoire et que la pop en a toujours eu besoin, une histoire, n'importe laquelle.

Adela n'est pas à L.A. Enfin si. Elle y vit, elle a signé chez Capitol, elle a couru après ce fantasme depuis l'enfance. "Américanisée" par ses propres mots, jamais vraiment nourrie par la scène slovaque. C'est peut-être ça, la vraie troisième chose, à côté de l'ironie et du legs institutionnel. Une enfant du post-communisme qui atteint enfin le fantasme occidental, et qui écrit depuis l'intérieur que "les meilleures" sont restées ailleurs. Pas une fuite ratée. Un constat, fait depuis la place qu'elle a mis vingt ans à vouloir. Et la chanson elle-même le confirme, sans le vouloir. Elle est née d'une photo de sa mère à dix-huit ans, posant devant un mur de posters de pop occidentale, que son grand-père faisait entrer en contrebande depuis l'Allemagne, du temps de la Tchécoslovaquie communiste. Le fantasme qu'Adela finit par trouver creux, sa famille le faisait déjà passer en douce trente ans plus tôt. Elle vient de quelque part où on ne pouvait pas dire n'importe quoi n'importe comment, et ça s'entend encore, même chez quelqu'un qui a mis vingt ans à vouloir s'en échapper.

Ou alors c'est moi qui entends ce que je veux entendre, ce qui est aussi une possibilité, et probablement la plus post-communiste de toutes. Chercher un sens caché même là où il n'y en a peut-être pas.

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