we used to dance badly in kitchens that weren't ours



Tout le monde se trompe sur Léna Situations. Pas sur son talent (on ne sait même pas de quoi on parle quand on dit ça) mais sur ce qu'elle fait, vraiment, depuis des années. Les gens croient qu'elle vend sa vie. C'est faux. Elle vend quelque chose de beaucoup plus rare et beaucoup plus inquiétant: l'absence de fin.

Il faut comprendre la mécanique. Mister V, pour prendre le contraste le plus net, et le plus en adéquation avec son niveau de notoriété de l'influence, construit des objets. Un sketch commence, se déploie, s'achève. On peut le revoir, le citer, le partager. Il existe hors de lui, hors du moment où on l'a regardé pour la première fois. C'est une architecture temporelle classique. Un début, un milieu, une fin. Et c'est précisément pour ça qu'on peut l'aimer. Parce qu'on sait où il s'arrête. Parce qu'il nous laisse reprendre notre souffle.

Léna Situations, elle, n'a jamais construit un seul objet. Elle a construit un flux. Et le flux, par définition, ne s'arrête jamais. Il n'a pas de fin, pas de début, pas d'articulation qui permette de dire "voilà, c'est terminé, on peut en parler comme d'une chose close". Regardez ses vlogs d'été . C n'est pas un récit, c'est une matière première. Une matière qui ne demande qu'à être prolongée. Le génie du truc, si on peut parler de génie, c'est d'avoir rendu l'absence d'événement (et ne me parlez pas de sa rupture avec Seb la Frite, c'est justement ça, une absence d'événement) plus addictive que n'importe quel événement.

Le problème, c'est ce qui arrive quand l'absence d'événement devient le contrat. Et que ce contrat, personne ne l'a jamais signé.

Je n'ai pas d'hostilité particulière envers elle, soyons clairs. Elle a réussi un coup formidable. Transformer le temps vide en spectacle, et ce spectacle en empire commercial. Les leggings à quatre-vingts euros, les émissions sur les plateformes, les partenariats. Tout ça, c'est la monnaie du flux. Le flux permet de vendre des objets, mais les objets ne sont que le carburant qui permet au flux de continuer. C'est un système auto-entretenu, une machinerie dont la seule finalité est de tourner encore un jour de plus. Un robinet qu'on ne peut pas fermer sans que toute la plomberie s'effondre. Et on ne ferme pas un robinet quand vingt millions de personnes boivent à sa source.

Sauf que le robinet, à force de couler, finit par ne plus rien donner d'autre que de l'eau. Et l'eau, à un moment, ça lasse. Pas tout de suite, non. Mais quand on boit tous les jours au même endroit, on finit par oublier qu'il y a d'autres goûts. On finit par ne plus savoir ce qu'on attendait, au départ, en ouvrant le robinet.

Et puis il y a eu les deux fois où elle a essayé de sortir du flux pour de vrai. L'hôtel. Les fringues. Les livres. Des tentatives, pour une fois, de fabriquer un objet. Un lieu qui existe même quand elle ne filme pas, un vêtement qui tient debout même sans elle dedans. Sur le papier, c'est le mouvement inverse de tout ce qu'elle fait d'habitude, presque une promesse. Regardez, il y a autre chose que la présence. Et le résultat, tout le monde l'a vu au même moment, et tout le monde a sorti le même mot. Mahfouf. Trop chargé, trop dans la démonstration, du bling qui veut jouer dans la cour du luxe sans en avoir la matière. Ce n'est pas une histoire de mauvais goût, ce serait trop simple. C'est plutôt que dès qu'elle essaie de fabriquer un objet réel, avec une durée de vie à lui, en dehors d'elle, ça sonne creux. Le talent, c'est justement ce qui tient quand la caméra s'éteint. Et ce qu'elle a construit, apparemment, ne tient pas sans elle dedans pour le porter.

L'effacement progressif de la distinction entre le montré et le vécu, voilà ce qui compte vraiment ici. Chez Léna, tout est montré. Tout, sauf ce qui ferait événement. Pas une opinion tranchée, pas une colère, pas une contradiction qui aurait échappé par accident au montage. Le montré se vide de sa substance à force d'être montré. Trop de lumière, comme on dit, finit par cramer l'image. On ne voit plus rien, ou plutôt on ne voit que l'écran. Et l'écran, c'est elle. Sauf qu'elle, on ne la connaît pas. On connaît l'idée qu'on se fait d'elle. On connaît le personnage que le flux a construit. Mais le personnage, c'est justement ce qui ne connaît jamais de fin. Et sans fin, pas de vérité.

Mister V a un hors-champ. On sait qu'il existe. Ça nourrit le personnage, ça donne de l'épaisseur. Léna, je ne sais même pas si elle a un hors-champ. Ou plutôt je sais qu'elle en a un, comme tout le monde, mais qu'elle a réussi à le rendre invisible. À faire croire que le flux est la totalité. Et c'est peut-être sa plus grande performance. Faire oublier qu'il y a quelque chose derrière la caméra. Quelqu'un. Avec des vraies failles, de vrais doutes, de vrais jours sans. Et pas du storytelling d'une douleur. Peut-être existante, hein. Mais pas suffisante pour qu'on s'en émeuve véritablement. Léna Situations tend un miroir depuis des années, mais est-ce qu'aujourd'hui, on se voit vraiment dedans?

Il y a aussi ça, qu'on ne dit pas assez: le flux se vend comme du partage entre amies, les hauts et les bas, la vraie vie, sans filtre. Sauf qu'on ne l'a jamais vue traverser un vrai bas, un de ceux qui ressemblent à ce que traverse la majorité des gens qui la regardent. On la voit à l'Île de Ré, petit pull, lumière parfaite, pendant que dehors les gens crèvent de chaud dans un appartement sans clim et n'arrivent pas à boucler la fin du mois. Ce n'est pas du partage, ça. Le partage suppose une symétrie, même minime. Ici il n'y a que la mise en scène d'une proximité qui n'existe dans aucun sens. Kenza, sur son blog (oui, je ressors les momies des blogs d'influence des années 2010), s'était fait allumer un jour pour ça. Trop de voyages montrés, disait-on, et elle avait eu l'honnêteté, ou l'inconscience, de répondre frontalement, dans une vidéo, qu'elle se fatiguait à faire rêver les gens et que ce travail-là méritait d'être respecté. Les miettes aux gueux. Au moins c'était dit, posé, assumé comme un rapport de force plutôt que comme de l'amitié. Chez Léna Situations, la même dynamique ne se formule jamais aussi crûment. Elle continue d'appeler ça du partage. C'est là, je crois, que le mot juste devient gaslighting. Faire croire à quelqu'un qui n'a pas les moyens de partir en vacances qu'il assiste, en la regardant, à un moment d'intimité entre amies.

Alors l'Accor Arena. La salle complète en une heure. Des milliers de gens qui viennent voir...quoi? Pas un spectacle, pas un numéro, pas une performance qu'on pourra rejouer ailleurs dans dix ans. Une présence. La matérialisation d'un lien qui, jusque-là, ne tenait qu'à distance. On ne vient pas voir une artiste. On vient vérifier que l'artiste existe vraiment. On vient toucher du doigt ce qui n'était qu'une image. C'est une traduction spatiale du flux, rien de plus. Mais en quoi c'est un adieu? En quoi c'est une sortie?

C'est tout l'inverse, en réalité. Une sortie, ça suppose qu'on a quelque chose à quitter. Mais quand le flux est permanent, il n'y a rien à quitter. Il n'y a que le vide qu'on remplit avec la prochaine story, le prochain vlog, le prochain placement de produit. L'Accor Arena, c'est juste un autre lieu où le flux se déploie. Un écran plus grand. Une intimité de masse. Mais la nature du contrat reste la même. On est là, elle est là, et on attend qu'il se passe quelque chose. Sauf que le quelque chose, c'est justement qu'il ne se passe rien. Et que ça nous suffit.

Il y a même un livre, autoédité, qui vend ça sans détour. Pour l'idée, développez votre potentiel et vous irez au Met Gala comme moi. Sauf que non. La vie ne marche pas comme ça, et le mensonge n'est même pas dans l'exagération, il est dans la grammaire du truc. Il y a des élues. Pas des gens qui, à force de discipline personnelle, finissent statistiquement par accéder à ce genre de vie. Des élues, presque au sens religieux, un tirage dont les règles échappent largement au mérite qu'on prétend vendre en librairie. Et la vraie question n'a jamais été comment devient-on élue. Mais élue pour quoi, au juste. Élue pour représenter quoi, aux yeux de qui, en échange de quoi?

La question qui me reste, et je ne la résoudrai pas ici, c'est ce qui arrive le jour où le robinet se ferme. Pas parce qu'elle l'a décidé, mais parce qu'elle n'aura plus le choix. La fatigue, l'usure, le désir d'autre chose, le podcast qui n'intéresse plus personne, les livres qui prennent la poussière (ce qui arrivera inévitablement à toute personne normalement constituée après des années à être son propre décor). Qu'est-ce qu'il reste quand on retire le flux? Une vie, probablement. Une vie ordinaire, qu'on ne filme plus, qu'on ne montre plus. Mais le public, lui, aura-t-il le droit de la regarder encore? Le contrat implicite disait "reste la même, pour toujours". Personne ne l'a dit à voix haute. Personne ne l'a jamais écrit. Et pourtant, chaque like, chaque vue, chaque place de concert vendue en une heure le répète. Tu nous appartiens. On a besoin que tu sois toujours là. On a besoin que tu ne changes jamais. On a besoin que tu ne te poses pas la question de ce qui vient après.

Il y a peut-être quelque chose de plus large là-dedans, qui déborde largement son cas personnel, une sorte d'apanage des femmes qui exercent ce métier-là. L'impossibilité de s'extirper du regard. Pour générer des vues, il faut se raconter soi, en continu, pas exister ailleurs, avec un métier qui resterait un métier et une histoire personnelle qui resterait personnelle. J'ai du mal à imaginer le public accepter une Léna Situations connue qui se contenterait d'interviewer des célébrités sans jamais reparler d'elle entre deux questions. Je l'imagine encore moins au cinéma, ou dans n'importe quel métier qui exige, paradoxalement, un effacement de soi pour exister à l'écran. Est-ce que c'est même là qu'on l'attend? Je n'en suis pas sûre, même si je pense qu'elle y sera, d'une manière ou d'une autre. Parce qu'il faut bien continuer le flux. Autrement.

Une popstar change d'ère, ressort un disque cinq ans après, et tout le monde applaudit. Un acteur joue un contre-emploi, on salue la reconversion. Léna Situations, elle, n'a rien à quoi se reconvertir. Elle n'a jamais rien fait d'autre que d'être présente. Et la présence, ça ne se reconvertit pas. Ça continue, ou ça disparaît.

Disparaître, pour quelqu'un qui a bâti son empire sur la permanence du visible, c'est une petite mort symbolique qu'aucune reconversion ne rattrape. On ne sait pas si elle le sait. On ne sait pas si elle y a pensé, une fois, en rallumant la caméra un matin de plus.

Et personne ne lui a jamais demandé si elle en avait envie.

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