yes, and?


J'ai lu un texte qui disait à peu près ça: voir Ariana Grande aussi maigre, dans son dernier clip, Petal, mettait à mal des principes féministes. J'ai refermé l'onglet, et je n'ai pas pu m'empêcher de penser. De quels principes on parle, au juste.

Parce qu'il y a une scène, dans ce clip, qui devrait être celle dont tout le monde parle. Et ce n'est pas celle dont tout le monde parle. Un décor figé, esthétique années cinquante, une brochette d'hommes en costume qui la regardent, qui la jaugent, qui répètent en boucle qu'elle n'est pas assez. Pas assez jolie, pas assez authentique, pas assez comme avant, pas assez "Pepper", cette version d'elle qu'ils préféraient et qu'ils réclament comme un produit qu'on aurait discontinué sans les prévenir. À la fin, elle attrape une tronçonneuse et elle leur tranche la tête. Le sang gicle sur elle, sur les murs, sur le décor pastel, et personne, absolument personne dans les commentaires, ne parle de cette scène-là.

Avant d'aller plus loin, il faut s'arrêter là, vraiment, sur ce que ça fait de voir ça, avant même de savoir ce que ça veut dire. Le bruit d'abord. Ce grondement mécanique, sale, qui accroche l'oreille avant que l'œil ait eu le temps de comprendre ce qui se prépare. Puis le mouvement, brusque, sans élégance, sans chorégraphie de vengeance où chaque geste serait beau. Ça tranche mal, en vrai, avec de la résistance, avec un temps de retard entre le geste et la chute. Et je remarque, en l'écrivant, que j'ai failli glisser directement vers l'interprétation, comme tout le monde, dire "c'est un symbole", sans jamais m'arrêter sur ce que ce geste fait, physiquement, à celle qui le pose. Est-ce que je me serais autorisée à le lire comme un geste violent, brutalement violent, si c'était un homme qui tranchait des têtes de femmes à l'écran? Probablement, sans hésiter. Alors pourquoi cette hésitation, chez moi, à le nommer comme ça pour elle? Peut-être qu'on n'a pas l'habitude de voir une femme se salir les mains sans que ce soit immédiatement récupéré, digéré, transformé en discours propre. Elle ne se contente pas de dire non. Elle se salit en le disant.

Tout le monde parle de son corps. Moi la première, avant même d'avoir compris quoi que ce soit au reste. J'ai vu qu'elle avait changé, et ça ne sert à rien de faire comme si ce n'était pas vrai, ou comme si je ne l'avais pas vu en premier, avant la chanson, avant le sang, avant la tronçonneuse. Alors autant me le demander pour de vrai, plutôt que de sauter directement à l'indignation de façade. Et alors? Qu'est-ce que ça me fait, à moi, qui ne suis personne dans sa vie, qui ne la croiserai jamais, qui n'ai aucun droit sur elle? Pourquoi ce changement-là, précisément, me dérange autant? Je n'ai pas de réponse propre à donner tout de suite. Juste une intuition qui ne me lâche pas. Quelque chose comme la peur de perdre quelqu'un qu'on n'a jamais vraiment eu, la panique de voir une image se fissurer alors qu'on n'avait pas conscience de s'y être autant attachée. Il y a un deuil minuscule là-dedans, presque ridicule à énoncer à voix haute Le deuil d'une version d'elle qui n'a jamais existé que dans ma tête, fabriquée à partir de clips, jamais rencontrée, jamais vérifiée.

Le clip nous met déjà en face de ça, d'ailleurs, avant même qu'on l'analyse. Les hommes en costume, ce n'est pas "Hollywood" au sens abstrait qu'on agite pour se dédouaner. C'est nous. C'est moi qui écris ce texte en ayant regardé son corps avant sa chanson. On reproduit, chacun à notre manière, le geste que la chanson dénonce. On s'installe, sans le vouloir, à la même table que ces hommes-là, avec le même verdict prêt à tomber. Et il faut le dire clairement, sans détour, parce que tourner autour ne rend service à personne : quand elle se retire de la vie publique, son équipe de communication pointe le public, l'accuse de body shaming, comme si l'histoire se résumait à ça. Des internautes cruels, un corps qu'on aurait simplement trop commenté. C'est une version pratique des faits, qui a l'avantage de ne mettre en cause personne d'autre. Mais la racine est plus complexe que ça, et cette chanson, cette tronçonneuse, ce décor années cinquante le disent très bien eux-mêmes. Ce n'est pas le public, seul, qui a construit ce qu'on regarde aujourd'hui avec inquiétude. C'est un métier entier, année après année, qui a exigé qu'elle reste identique à une idée d'elle qu'on ne voulait jamais voir vieillir, changer, faiblir. Réduire ça à du body shaming, c'est déjà rater le sujet.

Alors j'ai essayé un truc, en écrivant ces lignes. Fermer les yeux. Arrêter de regarder le clip, la silhouette, le costume, la tronçonneuse elle-même, et juste écouter ce qu'elle dit. Ce que j'entends, débarrassé de l'image, c'est une fatigue. Pas une fatigue physique qu'on pourrait mesurer sur une photo volée, une fatigue plus sourde, celle d'avoir incarné une vie qui n'était pas tout à fait la sienne, année après année. Elle est dans l'arrangement lui-même, dans ce refus presque provocant de la montée en puissance qu'on attendrait d'un refrain pareil, pas d'explosion, pas de chœur qui vient soulever le morceau vers un triomphe facile, juste une ligne qui reste basse, qui refuse de se dépasser elle-même. Elle est dans le souffle qu'on entend avant certaines phrases, ce souffle qu'un mixage plus lisse aurait gommé et qu'on a laissé là, presque comme une preuve. J'entends aussi une colère qui ne crie jamais, qui reste basse, presque polie, ce qui la rend plus inquiétante qu'un cri franc. Et j'entends, en dessous de tout ça, quelque chose comme une tristesse qui refuse d'être une plainte, qui refuse le rôle de victime qu'on voudrait bien lui tendre en échange d'un peu de compassion facile.

Voilà le vrai sujet, je crois. Pas ce qu'on voit d'elle. Ce qu'elle dit.

Je crois, que se trouve le vrai centre de tout ça, plus que dans le regard qu'on pose sur elle. Son corps n'est pas un sujet de conversation. Il est une preuve. La trace visible d'une pression qui s'exerce ailleurs, depuis des années, sur un temps beaucoup plus long que celui d'un clip. Regarder ce corps et y voir un problème à commenter, c'est regarder une cicatrice et débattre de sa forme sans jamais se demander d'où vient la blessure. C'est confondre le symptôme et la maladie, l'indice et l'affaire elle-même. Ce que ce corps raconte, en creux, c'est le temps, l'usure, ce que ça coûte de rester visible sans interruption dans un métier qui ne pardonne jamais le déclin, jamais la pause, jamais le simple fait de traverser quelque chose.

Et c'est là, avec ça dans les oreilles, que je repense au texte du début, celui sur les principes féministes mis à mal. Qu'un profond malaise s'installe devant une image violente, on peut l'entendre, personne n'a à s'excuser de ressentir ça. Mais poser ce malaise comme une conclusion critique, face à une femme qui vient de mettre en scène, avec une précision chirurgicale, un sujet réel et énorme de l'industrie musicale, ça manque quelque chose d'essentiel. Ça revient à dire, sans le vouloir "tu vas mal, on le voit bien, mais range-toi hors du cadre, cette douleur-là dérange trop pour rester en pleine lumière". Aubrey Gordon a un mot pour ça depuis longtemps, le concern trolling. Cette manière de déguiser un jugement en inquiétude pour continuer à commenter un corps sans en avoir l'air. Et il y a une critique encore plus ancienne, portée notamment par bell hooks, contre un féminisme qui finit par centrer le ressenti de celle qui parle plutôt que la structure qui fait mal. Ce n'est donc pas une lubie de ma part. C'est une faille que le mouvement connaît depuis des années, et qu'il continue, apparemment, à reproduire.

Il faudrait aussi dire, au moins une fois, sans s'y attarder trop longtemps parce que ce n'est pas à moi de le faire. Elle a traversé, en public, des choses qu'on ne devrait traverser qu'en privé, avec le droit de s'effondrer sans caméra. Je ne vais pas m'en servir comme preuve. Je le pose juste là, en passant.

Alors la question que je me posais au début, où est la frontière entre s'inquiéter et juger un corps, je crois maintenant que c'est une fausse question. Elle suppose qu'il existe, quelque part, un bon regard, une façon propre de regarder un corps qui change sans lui faire de mal. Je ne crois plus que ce regard-là existe. Regarder, c'est déjà évaluer. La seule sortie, en fait, c'est de ne plus regarder son corps du tout. Fermer les yeux. Écouter. Lire. Voir autre chose.

C'est peut-être ça, le vrai scandale de ce clip. Pas le sang. Pas la tronçonneuse. Le fait qu'une femme ait dû aller jusque-là pour qu'on daigne, enfin, écouter ce qu'elle a à dire plutôt que ce qu'elle a l'air d'être devenue.

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