Il m’arrive de penser que Jane Campion et Kelly Reichardt
travaillent dans une zone que beaucoup préfèrent contourner: celle où il ne se
passe rien d’exploitable. Pas d’événement majeur, pas de bascule spectaculaire,
pas de grande scène cathartique prête à être citée. Juste des corps dans un
paysage, des pensées qui ne trouvent pas toujours leur formulation, des désirs
qui ne débouchent sur aucune victoire claire.
Je ne regarde pas Jane Campion et Kelly Reichardt pour apprendre quoi que ce
soit. Je les regarde pour vérifier une intuition. Tout ne mérite pas d’être
dramatisé.
Elles me rappellent qu’une vie peut être dense sans être bruyante. Qu’une
décision peut être irréversible sans être théâtrale. Que le désir n’a pas
besoin d’être romantisé pour être dangereux.
Vous voyez, si j’étais réalisatrice, je voudrais être de cette trempe là. Ce
qui m’intéresse chez elles, ce n’est pas “la place des femmes dans le cinéma”.
C’est leur manière de filmer le pouvoir sans le nommer. Le pouvoir minuscule.
Celui qu’on exerce en se taisant. En restant. En ne cédant pas. En laissant l’autre
parler jusqu’à ce qu’il se révèle tout seul.
Elles filment des rapports de force qui ne ressemblent pas à des rapports de
force. Personne ne lève la voix. Personne ne prononce de grande phrase
définitive. Et pourtant tout se joue là, dans une posture, dans un regard trop
long, dans une phrase anodine qui contient une menace polie.
Il y a chez Campion quelque chose d’organique, presque embarrassant. Le désir n’est
jamais propre. Il est tordu, déplacé, mal orienté. Il ne rend pas les gens plus
beaux. Il les rend plus nus que prévu. Reichardt, elle, travaille autrement.
Elle installe les êtres dans un espace qui les dépasse et elle attend. Elle ne
les pousse pas à agir. Elle les laisse se mesurer au vide. Et parfois ils ne
font rien. Et c’est précisément ce rien qui devient révélateur.
Je crois que ce que j’aime, c’est qu’elles ne fabriquent pas de trajectoire.
Elles observent des états. Des états prolongés. Une tension qui ne cherche pas
à se résoudre. Comme si la résolution était une facilité.
Le monde adore les récits où l’on dépasse quelque chose. Elles semblent dire:
et si on ne dépassait rien? Et si on restait avec l’inconfort? Et si la
lucidité n’amenait pas forcément la paix?
Ce n’est pas un cinéma qui console. Ce n’est pas non plus un cinéma qui accuse.
Il est beaucoup plus dérangeant que ça. Il ne prend pas position à notre place.
Il ne nous dit pas qui aimer. Il ne nous dit pas qui condamner. Il nous laisse
face à des êtres complexes, et il ne simplifie rien.
Peut-être que mon attachement vient de là. Je me méfie des récits trop bien
construits. Des personnages qui apprennent la bonne leçon au bon moment. Des
arcs narratifs qui ressemblent à des tutoriels de développement personnel.
Campion et Reichardt ne réparent pas leurs personnages. Elles les laissent avec
leurs angles morts.
Je pense que quelque part, elles me rassurent.

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