Je me sens fatiguée. Pas d’une fatigue qui se règle avec
une bonne nuit de sommeil. Plutôt celle qui s’installe quand on réalise qu’on a
passé trop de temps à essayer de croire à quelque chose qui ne fonctionne pas
tout à fait comme promis. J’aurais aimé que ce soit différent. J’aurais
vraiment aimé.
Il y a des idées auxquelles on veut croire, presque par nécessité. Parce qu’elles
portent un espoir de refuge, de protection collective, d’évidence partagée.
Mais parfois, à force de les répéter, elles deviennent des formules creuses.
Des slogans bien emballés qui circulent sans qu’on ose vraiment les regarder de
près.
Girls support girls.
À chaque fois que je l’entends, j’ai l’impression qu’on me demande de
rentrer dans le rang avec le sourire, d’approuver avant de réfléchir, d’adhérer
avant de ressentir. Comme si douter était déjà une faute. Comme si ne pas
soutenir, sans condition, faisait automatiquement de moi le problème.
Parce qu’en vrai, et personne n’a envie de l’admettre, les femmes peuvent être
dures entre elles. Pas bruyamment. Pas de manière spectaculaire. Mais avec une
précision qui laisse peu de traces et beaucoup de dégâts. J’ai appris ça sans
théorie, juste en observant les micro-glissements. Un regard qui ne s’arrête
plus, une voix qui se refroidit, une place qui n’est plus tout à fait la
tienne. Rien de suffisamment clair pour être nommé, tout suffisamment net pour
être ressenti. Ce genre de violence qui te laisse seule avec ton intuition et l’impression
désagréable d’exagérer.
Alors quand on me parle de soutien entre femmes, je me demande toujours de qui
on parle. De celles qui t’encerclent quand tu vas bien, ou de celles qui
disparaissent quand tu vacilles? De celles qui te regardent comme une alliée,
ou de celles qui te scannent comme une menace potentielle? J’ai eu des amitiés
féminines précieuses, profondes, nécessaires. Mais elles tenaient à des
affinités réelles, à une confiance construite, à des conversations qui ne
demandaient pas de masque. Elles n’avaient rien d’idéologique. Le reste, c’était
du décor. Une solidarité de surface, fragile, conditionnelle.
Ce slogan, au fond, m’a surtout appris une chose: penser par soi-même fatigue
les gens. Si tu critiques une femme, tu es dure. Si tu refuses de la défendre,
tu es suspecte. Si tu ne t’alignes pas immédiatement, on te demande pour qui tu
roules. Comme si tout était camp contre camp. Comme si la nuance était une
trahison. J’ai souvent eu le sentiment qu’on attendait moins de moi une
solidarité réelle qu’une docilité bien présentée.
Ce qui me lasse aussi, c’est cette idée que les femmes devraient être protégées
de la contradiction, comme si elles ne pouvaient pas encaisser un désaccord
sans s’effondrer. Comme si dire je ne suis pas d’accord était une forme de
violence. Comme si reconnaître qu’une femme nous a fait du mal revenait à
attaquer l’ensemble du groupe. À force de vouloir maintenir une façade de
bienveillance collective, on finit par nier ce qui se passe réellement dans les
relations.
Je crois que ce que je ressens aujourd’hui tient moins de la colère que de l’usure.
Cette sensation d’être constamment en train de mesurer ses mots, de lisser ses
phrases, d’ajuster son ton pour ne pas être mal interprétée. Je n’ai plus envie
d’être une femme exemplaire, ni une femme problématique. Je n’ai plus envie d’être
un symbole, ni une caution. J’aimerais juste pouvoir dire: cette relation m’a
abîmée, cette femme m’a fait du mal, cette situation était injuste, sans qu’on
m’explique que je mets la sororité en danger.
Peut-être que le problème n’a jamais été l’idée de se soutenir, mais l’obligation
de le faire, coûte que coûte. Le soutien comme posture, comme badge moral,
comme preuve d’appartenance. Quelque chose qui tolère mal la fatigue, le
retrait, la déception. Parce qu’à un moment, il faut accepter que toutes les
femmes ne seront pas nos alliées, ni nos amies, ni nos refuges. Et ce n’est pas
une trahison. C’est juste une réalité, souvent décevante, parfois douloureuse.
Aujourd’hui, ce que je cherche est plus modeste et plus exigeant à la fois: des
relations franches, imparfaites, parfois inconfortables, mais vraies. Et le
droit de dire quand ça fait mal, sans devoir m’excuser de troubler l’image.
don't be ridiculous andrea everybody wants this
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