Il y a un truc que personne dit vraiment sur la reconstruction, c'est qu'on finit par manquer la catastrophe.
Pas toute la catastrophe. Pas les 3h du matin à fixer le plafond avec ce bruit dans la poitrine qui ressemble à une alarme qu'on sait plus comment éteindre. Pas les jours où se lever pour boire un verre d'eau représentait une décision majeure. Non. Ce qui manque c'est plus subtil et plus honteux que ça, c'est la texture. La vie d'avant avait une texture. Rugueuse, abrasive, mais réelle sous les doigts. On savait exactement où on en était parce que ça faisait mal de façon précise et identifiable.
Maintenant ça va mieux. Et "ça va mieux" c'est étrangement plat à habiter.
J'aime bien cette phrase, la nostalgie de la boue. Même si ça s'éloigne un peu du concept. Ce moment bizarre où tu regardes en arrière non pas avec regret mais avec une espèce de tendresse déplacée pour la version de toi qui se noyait. Elle avait l'air tellement vivante, cette version. Tellement concentrée sur sa propre survie. Il y avait une urgence dans chaque journée, même les mauvaises, surtout les mauvaises, qui donnait l'impression que les enjeux étaient réels, que chaque choix comptait, que t'existais avec une intensité que le calme n'arrive pas vraiment à remplacer.
Le calme c'est bien. Le calme c'est ce qu'on cherche pendant des années. Et le calme ressemble parfois à une pièce dont on a oublié d'allumer la lumière.
Ce qui est pervers là-dedans c'est que la boue te manque pas parce qu'elle était bonne. Elle te manque parce qu'elle était à toi. Parce que tu la connaissais par cœur, ses pièges, ses habitudes, la façon dont elle cédait sous le pied. T'avais développé une expertise de ta propre souffrance et maintenant cette expertise sert à rien, comme un outil très précis pour un problème qui n'existe plus.
Alors des fois tu tâtes le terrain. Tu cherches les vieilles ornières. Tu rejoues des scénarios dans ta tête pour vérifier que tu saurais encore t'y perdre si tu voulais. T'y vas pas vraiment. Mais tu regardes.
Les gens qui vont bien ont l'air tellement légers de l'extérieur. Comme des gens qui n'auraient jamais eu de bagages, jamais connu l'aéroport avec les valises en surpoids et les taxes à payer et les correspondances ratées. Et toi t'arrives avec ton calme tout neuf et ton billet en ordre et quelque chose en toi trouve ça suspect. Trop facile. Trop peu mérité. Comme si le bonheur sans effort était une arnaque ou pire, un bonheur qui ne t'appartient pas vraiment, emprunté, provisoire, en attendant que la vraie vie reprenne.
La vraie vie. Comme si la boue avait été plus réelle que le reste.
Ce que je sais c'est que la reconstruction ressemble moins à une montée qu'à une désorientation lente, on perd ses repères douloureux un par un et on apprend à naviguer sans eux, à tâtons, un peu gauche, un peu méfiant du sol stable sous les pieds.
Et un matin tu te lèves et tu bois ton thé et il fait pas trop froid et t'as rien de catastrophique à gérer et tu penses, juste une seconde, juste une fraction, c'était quand même quelque chose, avant.
Et t'as juste cette phrase en tête. Allez tous vous faire foutre. En lisant le Vogue du mois.
Puis tu finis ton thé. Sereine.
nostalgia for mud
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