I borrowed your coat and kept your bad habits


Fumer rend tout sexy. C'est une affirmation un peu bête à poser comme ça, presque trop simple pour mériter un article entier, et c'est justement pour ça qu'elle vaut le coup d'être prise au sérieux deux minutes. Parce qu'en creusant, on tombe sur quelque chose qui n'a presque aucun équivalent ailleurs dans la grammaire visuelle du désir. Un homme qui fume est sexy de la même façon qu'une femme qui fume est sexy. Pas dans deux registres parallèles, pas dans deux grammaires différentes qu'on aurait fini par confondre à force d'habitude. Dans le même registre, exactement. Pareil. Posez une cigarette dans une bouche, peu importe le reste, et vous obtenez la même chose. Quelqu'un qui n'a plus besoin de vous regarder pour exister.

Ca devrait nous arrêter plus longtemps qu'on ne le fait d'habitude, ce genre de symétrie. Parce que le reste de l'image désirable est entièrement genré, du début à la fin, sans exception qui tienne. Un homme sexy en photo, c'est un homme en mouvement, en action, en contrôle de quelque chose, peu importe quoi. Un volant, un ballon, une situation. Une femme sexy en photo, c'est une femme disponible, offerte, qui attend d'être regardée, presque toujours figée dans une pose qui anticipe le regard de l'autre. Sauf là. Sauf avec une cigarette aux lèvres. Là, soudain, l'homme et la femme font exactement le même geste, produisent exactement le même effet, et personne ne s'étonne de rien.

Pourquoi cet objet précis, et pas un autre, efface une différence que tout le reste de l'image s'acharne à maintenir.

Une première piste. La cigarette ne demande jamais votre approbation. Elle ne sourit pas. Elle ne cherche pas votre regard pour exister, elle existe avant vous, elle continuera après. Et l'autosuffisance, contrairement au sourire ou à la pose, ne semble pas avoir de version masculine et de version féminine. Elle est juste sexy, point, dans n'importe quel corps qui la pratique.

Une deuxième, qui complète plutôt qu'elle ne contredit. La cigarette donne une raison à l'indifférence. Regarder dans le vague, ne rien dire, avoir l'air absent d'un coup, ça se lit normalement très différemment selon qui le fait. Un homme distant, c'est mystérieux, c'est de la force tranquille. Une femme distante, c'est froid, c'est presque suspect, ça sent le problème qu'il faudrait résoudre. La cigarette légitime cette même absence chez les deux, elle l'explique d'avance, donc elle l'autorise à se lire pareil dans les deux cas.

Une troisième, enfin, qui touche directement à la bouche. C'est l'endroit du visage le plus rigoureusement genré en photographie, peut-être le seul à ce point. Le sourire féminin presque obligatoire, la bouche fermée masculine, sérieuse, virile. La cigarette occupe cette bouche sans la faire entrer dans aucune des deux cases. Elle n'est ni un sourire, ni une fermeture volontaire. Juste une bouche occupée à autre chose que de plaire à qui la regarde.

Mais il y a un autre terrain d'égalité, encore plus étrange que le premier. La cigarette n'a pas besoin de capital pour produire son effet. Elle marche sur un homme en costume trois pièces et sur un gosse en haillons, sur une actrice payée pour ça et sur un type qui n'a jamais eu un radis. Regardez les photographies de Lewis Hine, prises au tout début du vingtième siècle dans les usines américaines, des gamins épuisés, exploités, sales de la tête aux pieds, photographiés justement pour qu'on s'indigne de leur condition et qu'on finisse par interdire le travail des enfants. Sur l'une d'elles, des garçons prennent leur pause cigarette. Et là, la cigarette ne leur invente rien. Elle révèle une contenance, une autorité presque adulte, qui était déjà en germe dans ces corps épuisés avant l'âge, et que rien d'autre dans la photo, ni les vêtements usés, ni la crasse, n'aurait suffi à rendre visible.

En fait, c'est là que se loge le vrai paradoxe, celui qui rend l'objet aussi fascinant qu'absurde. La cigarette reste un danger. Elle tue, elle empoisonne, elle abîme. Le discours de santé publique répète ça depuis des décennies, avec des images chocs, des poumons noircis, des statistiques de mortalité. Mais regardez ce que produit réellement la photo. Ce n'est jamais l'objet qui devient menaçant. C'est la personne qui le tient. Le danger ne reste pas dans le tabac, il migre, il se transfère entièrement vers le corps qui manipule l'objet. D'habitude, manier quelque chose de dangereux vous rend vulnérable, ou au mieux téméraire, jamais puissant en soi. Là, c'est l'inverse complet. Le risque change de camp. Il quitte l'objet pour habiller celui qui le porte d'une menace qui lui appartient enfin en propre, qui ne dépend plus de son statut, de son âge, de son compte en banque.

Et ce risque n'est pas un détail qu'on tolère malgré le glamour. C'est le glamour lui-même, son carburant exact. Une cigarette en photo n'est jamais juste un accessoire stylé parmi d'autres, comme le serait une paire de lunettes ou un verre à la main. C'est la mise en scène d'un risque réel, d'une vraie petite dose de mort qu'on accepte de prendre devant l'objectif, et qu'on accepte de regarder. Kate Moss dans les années quatre-vingt-dix ne devenait pas une icône parce qu'elle était jolie en fumant. Elle devenait une icône parce que cette cigarette, sur ce corps précis, à cette époque précise où l'héroïne chic dictait toute une esthétique de la fragilité, racontait quelque chose de vrai sur la possibilité réelle de se détruire. On ne regarde pas une cigarette comme on regarde un bijou. On regarde quelqu'un jouer, en direct, avec une part de sa propre fin. C'est cette part-là qu'on trouve irrésistible. Pas malgré le danger. A cause de lui.


Mais il ne faut pas croire que la cigarette produit toujours la même musique, qu'elle écrase les histoires individuelles sous un seul effet uniforme. Elle ne donne pas un pouvoir générique, identique, détaché de qui la porte. Elle prolonge, plutôt. Elle prend ce qui est déjà là, en silence, dans un corps et une histoire, et elle le rend visible d'un coup, dans un seul geste.

La photographie la plus connue de Mary Ellen Mark, prise en 1990, montre une fillette de neuf ans, cigarette aux lèvres, maquillée, dans une pose d'adulte. La cigarette ne triche pas. Elle ne donne pas à cette enfant un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle prolonge ce qui est déjà entièrement là. Une enfance déjà finie, une dureté acquise trop tôt, une vie qui a dû apprendre l'âge adulte avant l'âge. La cigarette ne maquille rien sur cette photo. Elle dit la vérité de cette enfant avec une économie de moyens que mille mots n'obtiendraient pas.

L'objet ne fabrique jamais un pouvoir qui n'existerait pas sans lui, comme un costume vide qu'on enfilerait. Il prend ce qui est déjà vrai dans le corps qui le porte, et il le rend lisible instantanément, sur une actrice payée pour jouer la pauvreté comme sur un gosse d'usine du début du siècle, comme sur une enfant de Caroline du Nord en 1990. Ca en dit long sur nous, les regardeurs, plus que sur l'objet lui-même. On a besoin que le désir comporte un risque pour qu'il compte vraiment. Un désir sans danger ressemble à un dépliant publicitaire. Et on est, semble-t-il, durablement fascinés par l'autodestruction des autres, à condition qu'elle se présente avec assez d'élégance pour qu'on puisse continuer à l'appeler du style plutôt que ce que c'est vraiment.


Voilà peut-être ce qu'on cherchait depuis le début, sans le nommer correctement. Un objet qui ne fabrique rien à partir de rien, mais qui révèle et prolonge ce qui est déjà vrai dans n'importe quel corps, en gommant au passage la différence de genre qui structure absolument tout le reste de l'image désirable. Pas un symbole emprunté à quelqu'un d'autre, comme on a longtemps cru pour les femmes qui fumaient. Pas un signe de classe, comme on pourrait le penser pour les élégantes en smoking. Quelque chose de plus brut, de plus mécanique. La seule machine connue à rendre lisible, instantanément, ce qu'un corps porte déjà en lui, à condition d'accepter d'exhiber, avec, un vrai risque.

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