Je parle de quelque chose de très précis. Vivre seule dans un appartement standardisé et filmer le moment exact où il ne se passe rien, mais décider quand même de le rendre visible à des inconnus. Pas par accident. Délibérément. Avec une lumière chaude, une cuisine impeccable, un pyjama neutre et un geste lent vers une tasse de thé qu'on tient à deux mains comme si c'était un rituel religieux.
Le mot qu'ils utilisent maintenant, c'est solo-maxxing. La solitude des influenceurs. Comme si l'isolement pouvait être optimisé. Amélioré. Rendu performant. Comme si être seule pouvait devenir une discipline du self-management, une micro-stratégie de valorisation dans un marché d'attention où même l'absence finit par générer du signal. C'est beau, comme trajectoire. L'expérience humaine qui devient un KPI.
Ce qui est étrange dans ces vidéos, ce n'est pas qu'elles montrent des femmes seules. Des femmes seules, il y en a toujours eu. Ce qui est nouveau, c'est la vitesse à laquelle cette solitude est traduite en image partageable. Avec des codes visuels tellement stabilisés qu'on pourrait les générer par algorithme, et peut-être qu'on le fait déjà.
Ce n'est pas de la solitude brute. C'est une solitude compatible avec Instagram. Une solitude qui ne déborde pas, qui ne dérange personne, qui ne sent rien. Propre. Photogénique. Inoffensive.
La vraie solitude, elle, est rarement à ce point bien éclairée.
Je pourrais poser la question de la sincérité (est-ce qu'elles sont vraiment seules, est-ce que c'est vraiment leur vie) mais c'est une fausse piste, un peu morale, un peu fatigante. Le problème n'est pas là. La vraie question, c'est pourquoi est-ce que cette image produit autant d'adhésion. Pourquoi des gens regardent ça comme si c'était une forme de soulagement collectif.
Là, on touche à quelque chose de structurel. Une fatigue relationnelle générale. Une saturation des injonctions sociales. Une économie de l'attention qui a transformé toute présence humaine en sollicitation potentielle. Chaque message reçu, une micro-dette. Chaque notification, une demande déguisée.
Dans ce contexte, la solitude n'apparaît plus comme une absence de liens. Elle apparaît comme une suspension temporaire de la dette.
Ne rien devoir à personne pendant vingt minutes. Ne pas répondre. Ne pas ajuster. Ne pas négocier. Ne pas performer la disponibilité affective à des gens qui n'ont pas demandé si t'avais envie de la performer. Dans une société saturée de micro-demandes, ça devient presque du luxe. Et justement, c'est un luxe. Pas au sens simpliste riche-contre-pauvres. Au sens où cette solitude-là suppose une infrastructure matérielle stable : un appartement individuel, une ville où vivre seule est possible sans s'effondrer économiquement, un environnement où l'isolement ne rime pas immédiatement avec précarité ou danger.
Ces femmes ne montrent pas seulement qu'elles sont seules.
Elles montrent qu'elles peuvent se permettre de l'être sans que ça devienne catastrophique.
C'est exactement pour ça que c'est désirable. Pas parce que la solitude serait intrinsèquement belle ou libératrice. Mais parce qu'elle est ici amortie. Par le confort, par l'esthétique, par le capital. Une solitude avec filet de sécurité. Une solitude qui a les moyens d'être paisible.
Il y a aussi un renversement complet du statut de l'intime là-dedans, et c'est là où le truc devient vraiment bizarre. On a longtemps pensé que l'intime était ce qui échappait au regard, ce qui résistait à la mise en scène par nature. Et là, on assiste à l'opération inverse. L'intime devient précisément ce qui est filmé, monté, compressé en soixante secondes et partagé à des inconnus. Ce qui est vu par tout le monde. Ce qui, mécaniquement, n'est donc plus intime du tout. Mais ça continue à fonctionner comme si. Comme une simulation de privé. Un intime de façade, consommé collectivement.
Ce qui accroche dans ces vidéos, je crois, c'est pas la solitude en elle-même. C'est la figure d'une femme qui n'est pas assignée. Pas sollicitée. Pas dans le soin des autres, pas dans le rôle, pas dans la relation, pas dans la disponibilité permanente. Une existence momentanément désengagée de toute économie affective.
Une micro-utopie.
Sauf que cette utopie est immédiatement rattrapée par sa propre condition de possibilité, qui est sa mise en circulation publique. La solitude n'existe pas vraiment ici comme état vécu. Elle existe comme image de la solitude, et cette image circule dans un système qui a besoin de visibilité permanente pour fonctionner.
Même la disparition des autres devient un contenu adressé aux autres.
A la fin, il reste cette impression que ces vidéos ne montrent pas des femmes seules. Elles montrent des femmes en train de produire la preuve qu'il est possible d'être seule sans disparaître.
Ce n'est pas du tout la même chose. Et c'est peut-être ça le vrai noyau du phénomène. Une négociation permanente entre disparition sociale et maintien dans le champ de visibilité. Une façon de dire je suis là en filmant précisément le moment où personne d'autre ne l'est.
Le comble étant que ça marche. Que des milliers de gens regardent.
Et que moi aussi j'ai regardé.

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