enough is enough



Netflix a mis en ligne une émission où des hommes rigolent. Des blagues entre eux. Des détails. Sur une fille. Mineure au moment des faits. Ça a été mis en ligne. Quelqu'un a validé. Quelqu'un a regardé la bande-démo, a pesé le pour et le contre, et s'est dit, ouais, c'est bon, on met ça. Il y a eu une réunion. Plusieurs, probablement. Des gens autour d'une table, avec des cafés, qui ont décidé collectivement que c'était de la télé regardable. Peut-être même de la bonne télé. Du contenu.

Ce qui me dérange autant que le contenu lui-même, c'est l'absence totale de dérangement.

Zahia Dehar est mineure quand ça commence. Seize ou dix sept ans, des footballeurs célèbres, et une France entière qui ricane ou qui hausse les épaules. Les deux, souvent. Le procès qui traîne. Les qualifications juridiques qui se débattent. Les avocats qui plaident. Et pendant ce temps, elle, elle existe dans le regard public comme une blague qu'on se raconte entre hommes, une anecdote de vestiaire, un fait divers qu'on sort à dîner avec le sourire en coin de celui qui était là, qui sait, qui a suivi. Ribéry et Benzema sont donc jugés pour sollicitation de prostituée mineure. Ils ne se déplacent pas. Ils n'ont pas l'intention de venir, dit-on. Ce n'est pas présenté comme un scandale, c'est présenté comme un détail de procédure. L'avocat de Ribéry, lui, trouve le mot juste: Zahia parvenait très bien à "tromper son monde". Une mineure de seize ans. Qui trompait son monde. Le tribunal retient l'argument. Ils sont relaxés.

Les proxénètes, quant à eux, sont condamnés. Le système fonctionne, donc.

Ce jour-là, une jurisprudence morale s'est écrite en creux. Ce qui compte, c'est ce que l'adulte savait. Pas ce que la mineure vivait. La charge de la preuve, dans ce pays, a une façon très particulière de se déplacer selon qui se trouve dans le box.

Elle a fini par construire quelque chose malgré tout, une carrière, une image, une présence. Elle s'est réinventée avec une précision presque chirurgicale, a transformé l'exposition subie en exposition choisie, a retourné le regard. C'est ce qu'on appelle s'en sortir, en France. On ne vous protège pas. On vous laisse, éventuellement, la possibilité d'être, autrement. Et si vous y arrivez, on trouve ça inspirant. On fait des articles. On parle de résilience.

La résilience, c'est le mot qu'on utilise quand on ne veut pas parler de ce qui l'a rendue nécessaire.

Il y a une bourgeoisie masculine française, un intellectualisme, qui a une façon très particulière de traiter ces sujets. Une légèreté de principe. Pas de la malveillance affichée, ce serait plus simple. Non, quelque chose de plus insidieux. Une désinvolture de fond, un sourire en coin cultivé, l'humour comme outil de mise à distance permanente. Un art de vivre, en somme, comme on bouffe dans un gastronomique. Comme si rire de quelque chose suffisait à le rendre inoffensif. Comme si la blague était une absolution.

Ce sont les mêmes qui, dans un dîner, trouveraient le sujet trop lourd si on le soulevait sérieusement. Trop militant. Trop frontal. Ils préfèrent le registre de la nuance, ce mot qu'on brandit comme un étendard dès qu'il s'agit de ne pas se positionner clairement. La nuance, en France, est souvent le nom qu'on donne à la complaisance quand on veut lui donner bonne conscience.

Des plateaux télé où tout le monde est tellement à l'aise. Des émissions validées en réunion par des gens qui ont des enfants chez eux et n'y pensent pas une seconde. Une industrie du divertissement qui sait très bien ce qu'elle fait et qui choisit de le faire quand même, parce que ça fait rire, parce que ça fait du bruit, parce que le bruit c'est de l'audience et l'audience c'est de l'argent et l'argent, lui, n'a pas de mémoire.

Ce n'est pas de la maladresse. C'est un système de confort qui se perpétue parce que personne ne renverse vraiment la table.

On est en 2026. Des enfants sont victimes de pédocriminalité et les affaires remontent une par une, lentement, avec la résistance habituelle. Les mises en doute, les délais, les procédures, la fatigue organisée. Des femmes parlent. Des femmes marchent. Des hommes aussi, de plus en plus, qui comprennent que le silence est une forme de participation. Il se passe quelque chose, en ce moment. Pas une révolution. Plutôt une lente accumulation de prises de conscience, fragile, réversible, mais réelle.

Et dans ce contexte précis, quelqu'un chez Netflix a regardé des hommes se marrer de Zahia, de son histoire, de son corps, de ses seize ans, et s'est dit que c'était de la télé acceptable. Qu'il n'y avait pas de problème. Que le moment était bon.

Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas un bug dans le système. C'est le système qui fonctionne exactement comme il a toujours fonctionné. Avec cette certitude tranquille que certaines personnes sont des sujets sérieux et que d'autres sont des matériaux. Que certaines histoires méritent le respect et que d'autres méritent, au mieux, un bon mot.

Zahia méritait mieux à seize ans. Elle mérite mieux aujourd'hui. Et le minimum syndical, en 2026, c'est de ne pas lui infliger en prime le spectacle d'hommes qui rient.

Je ne sais pas. A un moment on pourrait juste, ne pas. Ne pas valider, ne pas diffuser, ne pas trouver ça drôle. Retirer le contenu. Formuler des excuses qui ne ressemblent pas à un communiqué de presse.

Ce serait un début. Un tout petit début. Mais un début quand même.

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