please ignore the smoke



Mais en vrai, c’est quoi votre putain de problème avec Mélanie Laurent? Je ne parle même plus de cinéma, je parle de ce phénomène étrange qui se produit chaque fois que son nom apparaît. Une réalisatrice tourne aux États-Unis, travaille depuis vingt ans, construit une carrière dont rêveraient la plupart des acteurs français, et une partie du public continue de réagir comme si elle avait commis une faute de goût. Pas une faute artistique. Une faute morale.

Ce qu’on reproche à Mélanie Laurent n’est presque jamais son travail. Les critiques de ses films existent, parfois justifiées, parfois non, mais elles ne suffisent pas à expliquer cette irritation diffuse qui l’accompagne depuis le début de sa carrière. Le vrai procès est ailleurs, plus flou, presque métaphysique: son attitude, son ton, sa manière d’être au monde. Cette accusation impossible à définir précisément mais que tout le monde semble comprendre immédiatement. Résumons: elle se la raconte.

C’est une accusation fascinante, parce qu’elle est presque inexistante lorsqu’il s’agit d’hommes. Personne n’a jamais reproché à un artiste masculin de se considérer comme un artiste. On n’a jamais regardé un écrivain publier son dixième roman, un réalisateur tourner son huitième film ou un musicien enregistrer son sixième album en s’exclamant: "Quel culot, il a l’air de croire qu’il a quelque chose à dire". Or c’est pourtant la condition minimale de toute création.



On parle souvent de l’art comme d’une affaire de doute. C’est une légende collante comme un harceleur de rue, notamment pour les intellectuels français qui entretiennent avec l’incertitude une relation presque érotique. Nous adorons les créateurs qui doutent, les interviews où l’écrivain explique qu’il ne sait pas écrire, où le cinéaste affirme qu’il ne comprend pas le cinéma, où l’artiste confesse son syndrome de l’imposteur. Le doute est devenu la preuve suprême de l’intelligence. Plus quelqu’un hésite, plus on lui prête de profondeur. Pourtant, l’histoire de l’art raconte exactement l’inverse. Les œuvres n’existent pas parce que quelqu’un a douté. Elles existent parce qu’à un moment donné quelqu’un a considéré que son regard méritait d’occuper de la place. Un livre est un acte d’autorité, un film aussi, une exposition aussi. Créer consiste littéralement à imposer sa vision du monde à l’attention des autres, et il faut une quantité presque obscène de confiance en soi pour entreprendre cela. Le génie créateur, lorsqu’on le débarrasse de tout le folklore romantique accumulé depuis deux siècles, ressemble souvent à une forme socialement acceptable de mégalomanie.

Sauf que cette mégalomanie, nous l’acceptons très bien chez les hommes. Mieux encore. Nous la transformons en qualité esthétique. L’arrogance devient de la vision, l’obsession devient de l’exigence, le narcissisme devient de l’ambition. Nous contemplons le phénomène avec admiration parce que nous savons déjà comment raconter son histoire. Des siècles de littérature, de peinture et de cinéma nous ont appris à reconnaître la figure du grand homme persuadé de son propre destin. Mais lorsqu’une femme manifeste exactement la même certitude, le récit se dérègle.

Le problème n’est pas qu’elle soit ambitieuse. Nous adorons les femmes ambitieuses, à condition que cette ambition demeure théorique. Nous célébrons volontiers leur réussite une fois qu’elle existe, mais nous supportons beaucoup moins d’en voir le moteur tourner. Nous acceptons le résultat, mais nous regardons le désir avec méfiance. C’est une contradiction assez française. Nous adorons les femmes exceptionnelles mais nous continuons à attendre d’elles qu’elles conservent les manières des femmes ordinaires. Qu’elles réussissent sans avoir l’air de l’avoir voulu, qu’elles dirigent sans paraître autoritaires, qu’elles créent sans paraître convaincues de leur talent, qu’elles occupent l’espace sans jamais donner le sentiment de l’avoir revendiqué. La modestie, chez elles, n’est pas une vertu. C’est une taxe.

Et Mélanie Laurent paie mal cette taxe. Peut-être parce qu’elle n’a jamais vraiment semblé intéressée par cette forme très française de fausse modestie qui consiste à faire semblant de ne pas vouloir ce que l’on poursuit depuis vingt ans. Peut-être parce qu’elle donne parfois l’impression, scandale suprême, de croire à ce qu’elle fait. Or il existe quelque chose de profondément irritant, pour une partie du public, dans une femme qui croit à ce qu’elle fait. Pas parce qu’elle a tort. Parce qu’elle ne demande pas pardon.

Qu'on lui laisse son ego. Qu'on lui laisse sa certitude. Ca n'a rien à voir avec de l'arrogance. C'est juste de la place. Prenez-en.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire