the tribe next door


Les années 90 ont produit beaucoup de choses étranges. Des jeans taille basse, des émissions de relooking cruelles, des hommes persuadés que porter une chemise en nylon ouverte sur un collier tribal constituait une personnalité. Elles ont également produit Dirty Girls, un documentaire suivant deux adolescentes américaines qui passent leurs journées à errer dans leur lycée en revendiquant leur statut de parias avec l'assurance de personnes qui ignorent encore qu'un jour elles devront remplir une déclaration d'impôts.

L'une d'elles affirme ne plus s'être lavée depuis la mort de Kurt Cobain. Le détail est généralement présenté comme la pièce maîtresse du documentaire. Son argument marketing involontaire. Son slogan. Son gif avant l'invention des gifs. Pourtant, ce qui rend Dirty Girls fascinant n'est pas la saleté. Ces adolescentes ne sont pas en roue libre. Elles respectent simplement un autre règlement intérieur. Une discipline. Leur discipline.

On parle souvent du conformisme comme d'une affaire de polos Ralph Lauren, de cheveux bien coiffés et de filles populaires répondant au prénom de Jennifer. Mais le documentaire rappelle une vérité que les sociologues connaissent bien et que le reste du monde préfère ignorer. Les groupes humains adorent les normes. Ils les produisent avec l'enthousiasme de levures plongées dans un environnement favorable. Et ils les défendent avec une férocité inversement proportionnelle à l'importance objective de la chose défendue.



Erving Goffman avait mis le doigt dessus dans les années 50. Toute interaction sociale est une performance. Nous entrons dans des rôles, nous jouons des scènes, nous gérons des impressions. Goffman n'avait pas prévu Instagram, mais il aurait su quoi en faire. Le lycée filmé dans Dirty Girls est déjà un théâtre parfaitement fonctionnel. Chaque couloir est une scène. Chaque groupe d'élèves, une troupe. Et chaque tenue, une réplique.

Les Dirty Girls rejettent les codes dominants de leur lycée. Elles refusent la féminité traditionnelle, les concours de popularité, les vêtements propres, les garçons sportifs et probablement toute personne possédant plus de trois produits de beauté. Mais elles bâtissent simultanément leur propre système. La saleté devient un signe extérieur d'authenticité. L'exclusion devient un capital social. L'étrangeté devient une monnaie d'échange. Etre mal intégrée au lycée devient une forme de réussite.

Pierre Bourdieu aurait reconnu le mécanisme immédiatement. Ce que ces adolescentes construisent n'est pas une échappatoire au capital symbolique. C'est une autre bourse. Avec d'autres cotations. Leur marginalité n'est pas l'absence de hiérarchie. C'est une hiérarchie alternative, aussi rigide que celle qu'elles prétendent combattre, simplement indexée sur d'autres valeurs. La saleté vaut de l'or dans leur système. La propreté, rien du tout. Mais c'est toujours de l'or qu'il s'agit.


Dans leur univers, la fille populaire occupe la même place symbolique que le cadre supérieur dans un squat anarchiste. Elle représente tout ce qu'il ne faut surtout pas devenir. Et c'est bien là que réside la grande ironie du documentaire.

Ces adolescentes se pensent radicalement libres alors qu'elles reproduisent ce que toutes les tribus humaines reproduisent depuis le début de l'histoire. Des hiérarchies, des signes de reconnaissance et des règles implicites.

Simplement avec davantage de cheveux gras.

Aujourd'hui, nous savons reconnaître un hipster de 2012 à cinquante mètres. Nous savons identifier une adepte cottagecore en moins de dix secondes. Nous savons distinguer les minimalistes, les maximalistes, les normcore, les anti-normcore, les gens qui prétendent ne suivre aucune tendance tout en portant exactement les mêmes vêtements que les quatre cents autres personnes prétendant ne suivre aucune tendance. Le marché a même réussi l'exploit remarquable de commercialiser l'anticonformisme.


Ce processus a un nom. Les situationnistes l'appelaient la récupération. L'industrie absorbe la rébellion, la digère, la reformate et la revend au prix fort à ceux qui voulaient précisément s'en distinguer. Le punk est devenu une collection chez Vivienne Westwood. Le grunge est devenu une ligne chez Marc Jacobs pour Perry Ellis en 1993 (ce qui lui a d'ailleurs coûté son poste, avant que l'histoire ne lui donne raison). Le féminisme radical est devenu un slogan sur un tote bag vendu trente euros dans une enseigne de fast fashion dont les ouvrières travaillent seize heures par jour dans des conditions que les féministes radicales auraient eu quelque chose à dire dessus.

Ce qui était autrefois un geste de rupture est devenu une catégorie Pinterest. Ce qui était une posture de refus est devenu un algorithme de recommandation. L'esthétique de la marge est désormais servie en flux continu, personnalisée, optimisée, monétisée. Dirty Girls apparaît alors presque prophétique.

En fait, le documentaire pose une question qui n'a rien perdu de son actualité. Peut-on réellement sortir du système ou se contente-t-on de changer de rayon?

La marginalité est souvent vendue comme une échappatoire. Dans les faits, elle ressemble parfois davantage à un transfert administratif. On quitte un ensemble de règles pour un autre. On remplace les injonctions par des contre-injonctions. On échange une tenue réglementaire contre une autre, généralement achetée dans la même ville, probablement fabriquée dans le même pays, certainement vendue par une entreprise qui a compris avant tout le monde que l'anticonformisme est un marché comme un autre. Et l'on passe sa vie à croire que l'on a inventé quelque chose, alors que l'on vient simplement d'adopter l'uniforme de la tribu voisine.


Cela ne signifie pas que toutes les identités se valent ou que toutes les rébellions sont équivalentes. Certaines contre-cultures ont changé le monde. Certains refus ont coûté quelque chose de réel à ceux qui les ont portés. Il existe une différence substantielle entre Rosa Parks refusant de changer de place dans un bus et quelqu'un refusant de porter des chaussures de marque dans un lycée californien. La marginalité n'est pas toujours cosmétique. Mais dans les deux cas, la mécanique sociale reste la même. Il y a un groupe, des codes, une frontière, et une identité qui se définit par rapport à ce qu'elle refuse.

Ce qui me frappe le plus dans Dirty Girls, ce n'est donc pas que certaines adolescentes aient cessé de se laver après la mort de Kurt Cobain. Après tout, chaque génération trouve des moyens plus ou moins extravagants d'annoncer son désaccord avec le monde. Ce qui me fascine, c'est qu'elles avaient déjà compris quelque chose que les réseaux sociaux allaient transformer en industrie mondiale. L'identité est une performance.

La fille populaire joue un rôle. La marginale joue un rôle. La gothique joue un rôle. La cool girl joue un rôle. La fille qui affirme n'avoir rien à prouver joue probablement le rôle le plus exigeant de tous, et le plus ingrat, puisqu'il exige de prétendre que l'on ne joue pas.


Les réseaux sociaux n'ont pas inventé cette mécanique. Ils l'ont simplement rendue visible, quantifiable et rentable. Ils lui ont ajouté des métriques. Des audiences. Des revenus publicitaires. Ils ont fait de la performance identitaire un travail à plein temps, avec des stratégies de contenu et des cycles de vie de trend qu'on peut désormais modéliser avec des outils que les Dirty Girls n'auraient pas su nommer mais qu'elles auraient probablement détestés (ce qui aurait constitué en soi une excellente stratégie de positionnement).

Il y a quelque chose de presque touchant dans ces deux adolescentes filmées au milieu des années 90. Elles avancent dans leurs couloirs avec la conviction absolue d'être les seules à avoir percé à jour le grand mensonge social. Et elles ont partiellement raison. Elles voient quelque chose de réel: que le conformisme est arbitraire, que la popularité est construite, que l'authenticité est toujours mise en scène. Ce qu'elles ne voient pas encore en revanche, c'est que leur propre authenticité est également mise en scène. Que leur refus est lui aussi un costume. Que la sincérité la plus totale reste une posture parmi d'autres postures, simplement jouée avec plus de conviction.

Ce n'est pas un défaut. C'est une condition.

Trente ans plus tard, nous continuons simplement à perfectionner nos costumes.

Certains sont faits de cheveux gras et de grandes idées sur Kurt Cobain. D'autres sentent meilleur. Mais personne ne joue vraiment moins.

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