interlude PMU


Bon, alors, il y a un truc qui se passe en ce moment dans l'édition et qui ne fait ni la une ni le 20h, et pourtant ça mérite clairement plus qu'un post instagram partagé entre deux stories de brunch.

Makassar, le distributeur parisien, celui qui bosse depuis 1995 avec une bonne partie de l'édition indépendante française, est en train de couler. Et le truc avec un distributeur, c'est que personne n'y pense jamais (normal, c'est le mec de l'ombre, celui qui prend les bouquins, les stocke, les envoie en librairie, gère les retours). Sans lui, ton livre préféré reste coincé dans un entrepôt à prendre la poussière, aussi génial soit-il.

Ce qui est intéressant (enfin, "intéressant", façon de parler), c'est que ce n'est pas vraiment tombé d'un coup. Le bilan 2024 de la boîte parlait déjà de mal à récupérer une créance due par l'un de ses gros clients, un souci qui traînait depuis trois exercices comptables et qui figurait déjà dans le bilan de l'année d'avant. Des recours "amiables et judiciaires" ont même fini par être lancés contre ce client, sans que ça change grand-chose apparemment. Ajoutez à ça Gibert, Decitre et Furet du Nord qui ont fait faillite en laissant des dettes que personne ne remboursera, le pass Culture rogné par le gouvernement qui a plombé les ventes BD-manga, et vous obtenez un distributeur qui tenait déjà par un fil depuis des années et qui a fini par lâcher sous le poids de tout ça.

Les éditions Goater, à Rennes, se retrouvent avec un impayé qui représente la moitié de leur chiffre d'affaires annuel. La moitié. Pas trois pourcent de marge en moins, la moitié. Avec d'autres maisons liées au même distributeur (369 éditions, blast, éditions du Bout de la Ville, La Dispute, éditions Daronnes, lundimatin, Entremonde) elles ont fini par sortir un appel commun, où elles parlent de mutualiser leurs actions et de chercher une solution de distribution alternative, en plus d'inviter les gens à commander directement chez elles et à soutenir les cagnottes quand il y en a.

Pour bien comprendre, derrière ces noms, ce sont des catalogues entiers qui vacillent. Des essais, des premiers romans, des BD, des trucs féministes, antiracistes, queers, écolos, des traductions qu'aucun gros groupe n'aurait jamais publiées. Dans un contexte de la Bolloré fever qui s'abat sur la France, il est plus que vital de vous rappeler que la culture est politique, et qu'on se doit, peuple de gauchos, soutenir et résister.

Je ne vais pas vous ressortir le grand discours sur la bibliodiversité qui recule, vous connaissez déjà la chanson (et si vous voulez creuser le contexte plus large, il y a un texte de Politis sur les dix groupes qui se partagent 90% du marché du livre qui donne le vertige). Juste retenir ça: un maillon invisible peut faire tomber tout un écosystème pendant trois ans sans que personne ne le voie venir, et ça continue de couler en silence jusqu'à ce que quelqu'un se décide à le raconter.


Alors si vous avez deux minutes et un peu d'argent qui traîne cet été les éditions Grevis, à Caen, cherchent encore du fric pour boucler leur transfert vers un nouveau distributeur, leur cagnotte est ici. Goater vend en direct sur leur site, L'Œil d'Or sur le leur, et la liste complète des maisons signataires de l'appel commun est consultable sur le site des éditions du commun. Rien de révolutionnaire, juste le seul levier qu'ont ces maisons-là pour l'instant.

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