no one told the garden


Pendant longtemps, je me suis raconté que j’aimais être seule. Pas "j’ai besoin de moments seule", non. Vraiment seule. Comme un concept. Comme une identité presque sophistiquée. J’avais fini par transformer ça en petite mythologie personnelle. Une espèce de silhouette un peu froide qui marche vite dans Paris avec des écouteurs, qui observe les gens de loin, qui écrit des notes sur son téléphone comme si elle préparait un manifeste alors qu’elle est juste en train d’oublier d’acheter du liquide vaisselle.

Et honnêtement, ça m’allait très bien. Parce qu’il y a un confort immense dans le fait de ne dépendre de personne. Enfin, c’est ce qu’on se raconte. En réalité, c’est surtout pratique. Quand tu es seule, personne ne te reflète vraiment. Personne ne te rappelle à toi-même. Tu peux disparaître un peu dans tes habitudes, dans ton rythme, dans tes pensées, sans avoir à expliquer pourquoi certains jours tu es pleine d’élan et d’autres complètement à côté de ta propre vie.

Aujourd’hui je suis allée à Giverny et malheureusement pour mon personnage intérieur de femme mystérieuse légèrement inaccessible, ça m’a fait un bien colossal.

Déjà il y avait le soleil. Le soleil est un immense manipulateur. Je me méfie énormément des gens qui disent qu’ils ne sentent aucune différence entre novembre et un dimanche de mai avec 30 degrés et des arbres qui ressemblent à des peintures sous acide. Moi le soleil me transforme immédiatement en labrador émotionnel. Tout devient soudainement émouvant. Une façade. Une vieille dame avec un chapeau. Une part de tarte. Un chien qui traverse une allée. Je pourrais probablement pleurer devant un pot de géranium correctement éclairé.

Et alors les fleurs…pardon mais les fleurs au printemps ont quelque chose d’indécent. C'est presque agressif. Ça pousse partout avec une arrogance incroyable. Les glycines tombent des murs comme si elles avaient été stylisées par Sofia Coppola. Les iris ont l’air d’avoir été inventés par quelqu’un qui trouvait que la réalité manquait un peu de drama. Tout déborde.

Je crois que pendant des années j’ai confondu indépendance et disparition volontaire. Je pensais être un loup solitaire alors que j’étais surtout quelqu’un qui trouvait plus simple de ne pas trop être vue. Parce qu’être entourée, être vraiment entourée, c’est épuisant d’une manière très particulière. Ça oblige à exister en relief. Les gens t’observent. Ils remarquent quand tu vas bien. Ils remarquent quand tu décroches un peu. Ils connaissent tes expressions. Tes silences. Ils te tendent des morceaux de toi-même que tu essayais discrètement de laisser derrière.

Et le problème, c’est qu’une fois que tu goûtes à ça sans catastrophe immédiate, ton vieux récit intérieur commence à s’effondrer comme un décor de théâtre humide.

A un moment aujourd’hui, je marchais dans une allée avec cette lumière complètement absurde de fin d’après-midi, celle qui donne à tout l’air d’un souvenir avant même que ce soit fini, et j’ai eu cette pensée très simple. Peut-être que je ne suis pas condamnée à vivre comme une héroïne secondaire dans un film indépendant sur la fatigue mentale. Peut-être que je peux juste être une personne qui rit avec des gens qu’elle aime au milieu des fleurs sans immédiatement transformer ça en réflexion existentielle de douze pages.

Bon évidemment je l’ai quand même transformé en réflexion existentielle de douze pages parce qu’on ne change pas une équipe qui perd.

Mais je crois qu’il y a quelque chose que j’ai compris aujourd’hui. Certaines personnes construisent des maisons. Moi, je crois que j’ai construit pendant des années une sorte de forteresse esthétique autour de ma solitude. C’était joli. Cohérent. Presque poétique parfois. Sauf qu’à force, je ne savais plus très bien si je me protégeais réellement ou si je m’étais juste enfermée dans un personnage flatteur.

Et c’est très perturbant de découvrir que le bonheur peut parfois ressembler à quelque chose d’aussi simple et ridicule qu’un jardin, du soleil sur des épaules, et des gens qui t’apprécient assez pour supporter toutes les versions de toi, même celle qui analyse ses propres émotions devant des nénuphars comme si elle allait rédiger un essai pour Les Inrockuptibles en sortant du parking.

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