
Il y a un truc qu’on dit jamais franchement aux gens qui
commencent à écrire. On tourne autour. On parle d’influence, d’inspiration, de
trouver son style. Mais le vrai problème, le truc qui paralyse vraiment, c’est
une question beaucoup plus conne et beaucoup plus profonde à la fois: est-ce
que ce que j’écris, c’est vraiment moi?
Les Romantiques, Wordsworth, Coleridge, toute la clique, avaient une réponse
très propre là-dessus. La vraie création, elle vient de l’intérieur. Pure.
Spontanée. Non contaminée. Wordsworth parlait de poésie comme d’un débordement
(il était poli, son idée c’était plutôt le dégueuli) de sentiments puissants.
Coleridge a prétendu avoir écrit son poème le plus célèbre dans un rêve. Un
rêve. Il s’est réveillé avec le texte dans la tête, il a juste eu à le
transcrire. Comme si le moindre contact avec un autre cerveau allait corrompre
quelque chose d’essentiel dans l’œuvre. L’influence comme souillure. La lecture
comme tricherie potentielle. Le génie comme source intérieure qu’il faut à tout
prix garder vierge.
C’est une belle histoire, hein? En fait, elle est complètement fausse.
On a démonté cette théorie au vingtième siècle. Pas une fois, des dizaines de
fois. Barthes, Foucault, les théoriciens de l’intertextualité, tout le monde
lui a roulé dessus comme la Micheline sur une sortie d’autoroute. On sait
maintenant que les Romantiques eux-mêmes lisaient comme des malades, qu’ils
étaient parmi les lecteurs les plus voraces et les plus anxieux de leur époque,
que tout texte est fait de morceaux d’autres textes, que personne n’écrit dans
une grotte hermétique. C’est réglé, c’est archivé, tout le monde est d’accord,
on passe à autre chose.
Sauf que.
Sauf que l’angoisse, elle est restée. Elle a juste changé de forme, elle s’est
faite plus discrète, elle s’est planquée sous d’autres mots. Et aujourd’hui, à
l’époque où t’es exposé en permanence à la pensée des autres, leurs essais,
leurs threads, leurs newsletters, leurs podcasts, leurs interviews, leur façon
de cadrer un problème ou de formuler une idée, elle est peut-être plus présente
que jamais, cette angoisse. Juste moins avouable.
Le problème aujourd’hui c’est plus "est-ce que je suis influencé", on
sait tous que oui, t’as pas le choix, c’est structurel, c’est même pas une
question. Le problème c’est autre chose, quelque chose de plus tordu: est-ce
que l’autre m’a remplacé? Est-ce que quelqu’un s’est installé dans
ma tête à la place de moi?
Voilà ce qui se passe vraiment. T’as lu quelqu’un, un essayiste, un romancier,
un philosophe, peu importe, dont la pensée te semble tellement aboutie,
tellement dense, tellement solide sur ses pieds, que quelque chose se déplace
en toi. Pas juste de l’admiration. Quelque chose de plus insidieux. Tu
commences à écrire pour lui. Pour son approbation imaginaire. Tu
formules une idée et t’entends aussitôt sa voix dans ta tête qui la jauge, qui
l’évalue, qui hausse peut-être un sourcil. Tu censures une intuition parce qu’il
n’aurait pas dit ça comme ça. T’effaces une prise de position parce qu’elle
contredit quelque chose qu’il a écrit, et tu te dis que c’est lui qui a raison,
forcément, vu que lui au moins il sait ce qu’il fait. Cette voix dans ta tête
devient un éditeur fantôme, un tribunal intérieur qui te coupe les jambes avant
même que t’aies posé le premier mot.
Et le pire, c’est que sur le moment tu crois que c’est de la rigueur. Tu crois
que tu te tiens à une exigence. En réalité tu te sabotes. T’as confondu la
qualité avec la conformité. T’as confondu penser avec approuver.
C’est un mécanisme particulièrement vicieux parce qu’il se nourrit précisément
de ce qu’il y a de meilleur en toi, ta sensibilité aux textes, ta capacité à
reconnaître quelque chose de fort quand tu le lis, ton envie de pas écrire de
la merde. Toutes ces choses se retournent contre toi. L’admiration devient de
la paralysie. La conscience littéraire devient de la censure préventive. Et tu
restes là avec un document vide ou des phrases molles dont t’es le premier à
savoir qu’elles ressemblent à rien.
Alors on fait quoi?
Première chose, arrêter de croire que le problème c’est de trop lire. C’est pas
ça. C’est même l’inverse. Les écrivains qui semblent le plus irréductiblement
eux-mêmes, ceux dont tu reconnais la phrase en deux lignes, ceux qui ont
une voix au sens fort du terme, ceux qui te donnent l’impression
qu’on ne peut pas les confondre avec quelqu’un d’autre, c’est pas ceux qui ont
été les moins influencés. C’est presque toujours le contraire. Ils ont
tellement lu, tellement absorbé des trucs contradictoires, des sensibilités qui
s’affrontent, des façons de penser qui se contredisent frontalement, qu’aucune
influence unique peut plus les coloniser. Quand t’as Montaigne, Cioran, Baldwin
et Annie Ernaux qui cohabitent dans ta tête, aucun des quatre peut prendre le
pouvoir. Ils se neutralisent. Et dans cet espace de neutralisation, il reste
quelque chose, toi, ce que toi tu fais avec tout ça.
La voix propre c’est pas l’absence d’influence. C’est la saturation des
influences. C’est le point de densité à partir duquel elles arrêtent de te
dicter quoi que ce soit parce qu’elles se disputent entre elles et que toi t’as
autre chose à faire.
Deuxième chose, comprendre que lire de manière inconsciente et lire de manière
consciente c’est pas du tout la même activité même si ça se ressemble de l’extérieur.
Lire en zombie, avaler les textes en laissant quelqu’un s’installer dans ta
tête sans jamais lui demander ses papiers, sans jamais interroger pourquoi tu
trouves ça fort, ce avec quoi t’es pas d’accord, ce qui te résiste, ce qui te
manque dans ce texte, c’est exactement comme ça qu’une influence devient une
colonisation. Tu l’as pas vu venir. T’as pas établi les termes de la relation.
T’as juste ouvert la porte et laissé entrer.
La différence entre une influence et une colonisation, c’est la conscience et c’est
le rapport de force. Lire quelqu’un comme un interlocuteur, quelqu’un avec qui
tu peux être pas d’accord, quelqu’un à qui tu peux poser des questions, quelqu’un
dont tu peux isoler ce que tu veux lui prendre sans prendre le reste, c’est une
posture active. Ça demande un peu d’arrogance, même. L’arrogance saine de se
dire: ce texte est fort, et je peux quand même avoir raison contre lui sur ce
point précis. Je peux admirer quelqu’un sans lui accorder une autorité totale
sur ce que j’ai le droit de penser ou d’écrire.
Troisième chose (et c’est peut-être la plus difficile) accepter que ta voix, à
un moment donné, ça ressemble à rien de fini. Ça ressemble à un chantier. Ça
ressemble à des trucs inégaux, des textes où tu vois encore les coutures, des
phrases où tu sais toi-même que t’as pas encore trouvé le truc. Et c’est
exactement dans cet état inconfortable, pas dans l’attente d’une improbable
révélation intérieure, que la voix se construit. Par accumulation, par
frottement, par essais ratés, par imitations assumées qu’on dépasse, par des
textes qu’on relit six mois plus tard et qui nous semblent étrangers, ce qui
est un bon signe, ça veut dire qu’on a bougé.
Les Romantiques voulaient une garantie d’authenticité. Si l’œuvre vient de l’intérieur,
elle est à toi dans tous les sens qui comptent. Sauf que cette garantie elle
existe pas. Elle a jamais existé. Ce qu’on peut avoir à la place c’est quelque
chose de moins propre et de plus réel. Savoir ce qu’on lit, pourquoi on le lit,
ce qu’on lui prend et ce qu’on lui laisse. Pas pour produire un texte
immédiatement assuré et conquérant, ça c’est encore une fantasme romantique
sous une autre forme. Mais pour que ce qu’on écrit soit, dans un sens qui a de
la substance, le nôtre.
Ta voix, t’as pas à la mériter en la sortant de nulle part. T’as à la
construire en sachant ce que t’as avalé. C’est moins glorieux comme histoire.
Mais c’est la seule qui tienne debout.
Bro, t'as carrément écrit la note que chaque blogueur devrait lire au commencement (et même pendant !). :D
RépondreSupprimerpeut-être que j'ai trouvé ma vocation, moi qui vis actuellement une crise existentielle: influenceuse blog.
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