Il y a ce regard dans la bande-annonce de Mile End Kicks qui m'a poussé à rembobiner le bordel trois fois. Pas parce qu’il est spectaculaire. Justement l’inverse. Barbie Ferreira est posée quelque part, un endroit sans âme qui pourrait exister dans n’importe quelle ville où on s’ennuie avec style. Elle pourrait dire à chaque fois un truc basique sur le fait d’écrire sur la musique, alors qu’au fond on voit bien qu'elle n’a jamais vraiment eu quelque chose d’urgent à dire. Juste ce besoin de remplir. De compter. De faire des lignes. D’exister en métrique. C'est ce regard là qui fait que je veux voir ce film. Parce qu'il m'a rappelé une ancienne version de moi. Une ancienne version où je me suis dis: tiens, et si c'était pas le moment de faire la paix.
Parce que oui, j’ai été cette fille-là. Pas exactement elle, évidemment, pas le même pays, pas les mêmes références, pas les mêmes vêtements un peu trop étudiés pour avoir l’air négligés. Mais la même dérive. La même gravité autour des objets cool comme si ça suffisait à fabriquer une trajectoire.
Cette façon de croire qu’être proche des bonnes choses, c’était déjà en faire partie. De se lever le matin avec une sorte de mini-mission auto-déclarée: aujourd’hui je construis quelque chose, alors qu’en réalité on empilait des signes. Des attitudes. Des fragments de personnalité empruntés. On ne construisait rien, on décorait le vide. On faisait du design d’intérieur pour une carrière qui n’existait pas encore.
Je n’ai jamais été journaliste musicale. Enfin si, mais pas comme j'aurais voulu.. Mais j’ai traîné dans ces zones floues, art, mode, contenus, marges semi-lumineuses, où tout le monde parle la même langue un peu gonflée. On n’est pas en retard, on est en décalage. On n’est pas paumé, on est en transition. On n’est pas instable, on est en recherche. C’est du lexique de coaching appliqué à des existences qui refusent de se dire qu’elles flottent. Des mots comme des pansements esthétiques sur des trous qui ne veulent pas cicatriser.
La vérité, c’est que je voulais être vue. Pas entendue. Et ça, c’est une nuance violente. Être entendue suppose qu’il y a quelque chose derrière, une densité, un noyau, un truc qui mérite d’être donné. Être vue, c’est beaucoup plus simple et beaucoup plus vide. Il suffit d’être là, bien placée, bien éclairée, bien cadrée. J’étais très forte pour ça. Pour l’occupation de l’espace, pour la présence sans contenu, pour la silhouette avec intention. Beaucoup moins pour le fond. Beaucoup moins pour le sens.
On appartient à une génération étrange, milléniale, post-tout, biberonnée aux slogans optimistes et aux injonctions contradictoires. Génération Happy Meal spirituel: tu peux tout devenir, il suffit d’y croire, mais dépêche-toi quand même, mais sois original, mais sois rentable, mais reste authentique. Personne ne nous a vraiment dit que vouloir compter et avoir du poids réel dans le monde, ce n’était pas la même mécanique. On a confondu intensité et substance. Lumière et masse. Visibilité et impact. On a appris à briller très tôt, sans jamais vraiment apprendre à peser.
Je ne sais pas si le film est bon. Je ne sais pas si Barbie Ferreira s’en sort, si son personnage traverse quelque chose ou si tout ça reste une jolie surface bien filmée, un peu mélancolique, un peu stylée, calibrée pour que l’on s’y reconnaisse sans trop se blesser. Mais je sais que j’irai le voir. Un matin. Un de ces matins où on fait semblant d’avoir un agenda alors qu’on cherche juste un endroit où exister sans trop se regarder.
Salle presque vide, café trop sucré, croissant tiède, lumière qui ne juge pas. Et pas pour faire un retour sur moi-même, pas pour exhumer une version passée comme un dossier sentimental. Elle n’est pas perdue, cette version. Elle est juste transformée, dissoute, réinjectée ailleurs.
J’y vais pour vérifier un truc plus embarrassant et plus simple: est-ce qu’il reste, sous toutes ces mauvaises raisons d’avoir écrit, d’avoir voulu, d’avoir occupé, quelque chose qui ne soit pas une posture? Quelque chose de têtu, d’un peu inutile, qui aurait survécu malgré tout. Pas l’ambition. Pas la stratégie. Juste ce mouvement idiot et sincère qui fait qu’on écrit quand même, qu’on regarde quand même, qu’on insiste sans autorisation. Et qui, parfois, ressemble vaguement à une forme de vie.
don't rain on my parade
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