I love you mom


J’aurais aimé avoir un frère et une sœur.

Pas des amis. Parce que les amis, c’est une invention géniale, mais c’est une invention. Ca se construit, ça s’entretient, ça peut se défaire. La fratrie, non. La fratrie, c’est un accident géologique. Un truc qui vous tombe dessus avant même que vous ayez votre mot à dire. Et c’est précisément cette violence douce que je voulais. Cette obligation partagée. Ce contrat qu’on n’a pas signé mais qu’on ne peut pas déchirer.

Quand j’étais môme, ce n’était vraiment pas l’idée des amis qui me branchait. Les copains, c’est bien, mais ce n’est pas ça. Ca ne remplace pas ce truc précis que j’avais dans la tête et que je n’arrivais pas vraiment à articuler, mais que je ressentais avec une clarté absolue. Non, moi, c’était la fratrie. L’idée de la fratrie. Ce concept un peu flou et lumineux que je portais avec moi comme une conviction profonde et totalement irrationnelle. Une espèce de religion domestique sans dieu ni livre sacré.

Ce qui est drôle (objectivement drôle, pas subjectivement), c’est que mes parents avaient des frères et des sœurs. Et que l’exemple concret que ça m’a donné a toujours été, comment dire, dysfonctionnel serait un euphémisme poli. Disons que les relations fraternelles dans ma famille élargie n’auraient pas fourni le matériau idéal pour une campagne publicitaire sur les joies de la vie en tribu. On était plus dans le silence radio pendant trois ans pour une histoire de vase hérité. Et pourtant. Je m’en foutais complètement. J’avais envie d’y croire quand même, avec cette capacité qu’ont les enfants de regarder la réalité droit dans les yeux et de décider qu’elle a tort. La réalité, pour un enfant, ce n’est pas ce qui est, c’est ce qui résiste.

Je le répétais beaucoup à ma mère quand j’étais petite. Avec insistance. Avec cette énergie de lobbyiste en herbe qui ne lâche pas son dossier. Et avec le recul, et la connaissance de certains dossiers que j’ai acquise depuis, notamment le dossier faire un enfant ne garantit pas qu’il s’entende avec l’autre, je regrette amèrement de lui avoir fait chier avec ça. Sincèrement. Du fond du cœur. Désolée maman, je n’avais pas toutes les informations. Je ne savais pas que la fratrie, dans la vraie vie, c’est souvent juste deux solitudes qui partagent le même micro-ondes.

Mais voilà, j’avais idéalisé la chose. Massivement. Avec un talent, qui, je dois le reconnaître, ne m’a pas quittée depuis. L’idéalisation, c’est mon carburant et mon moteur. C’est aussi ce qui fait que je pleure devant des pubs pour des yaourts.

Dans ma tête, avoir un frère ou une sœur, c’était une chose très précise. C’était avoir quelqu’un à disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour faire absolument tous les plans les plus débiles du monde. Pas les beaux plans, pas les plans ambitieux, pas les projets qu’on présente fièrement à des gens pour qu’ils nous admirent. Non. Les plans débiles. Ceux dont on n’est pas fier mais qu’on fait quand même parce que l’autre est là et qu’il ne jugera pas, parce qu’il est aussi débile que soi et que c’est exactement pour ça qu’on l’aime. La débilité partagée, c’est le vrai ciment. Pas les grandes valeurs.

C’est envoyer des textos constamment pour cracher sur les autres membres de la famille. Pas méchamment (enfin si, un peu méchamment) mais avec cet humour particulier qu’on ne peut avoir qu’avec quelqu’un qui a les mêmes références, le même vécu, les mêmes souvenirs traumatisants du réveillon de 2009 dont on ne parle jamais officiellement mais dont on sait tous les deux exactement ce qu’il s’est passé. Le réveillon où l’oncle a dit ça. Où la tante a fait cette tête. Où le gâteau s’est retrouvé par terre. Le texto envoyé depuis les toilettes pendant le repas de famille parce que sinon on ne tiendra pas. Le texto envoyé à 23h qui dit juste "tu te souviens de tonton au mariage de cousine Martine?" et l’autre répond "je ne dors jamais" et c’est tout, c’est suffisant, c’est parfait. Parce que le "je ne dors jamais", dans une fratrie, ça ne veut pas dire qu’on ne dort pas. Ça veut dire: "Je suis là. Je veille. Je garde la mémoire".


C’est aller chez l’un et chez l’autre pour piquer dans le frigo parce qu’on n’a pas envie de faire ses courses. Cette flemme viscérale et assumée qui est en réalité une forme de lien affectif déguisé. La flemme, quand on y réfléchit, c’est une preuve d’intimité. On ne prend pas la peine de faire semblant. Débarquer sans prévenir, ouvrir le frigo avec l’aisance de quelqu’un qui est chez soi parce qu’on est chez soi, manger debout devant la porte ouverte du réfrigérateur en commentant ce qu’on y trouve avec un mélange de critique gastronomique et de tendresse totale. "T’as encore acheté ce fromage infect". "Ferme mon frigo". "T’as pas de jambon?" "Va faire tes courses". Rester quand même deux heures. Parce que le fond du problème, ce n’est jamais le jambon. C’est la lumière jaune du frigo à 23h et la certitude que l’autre ne va pas te foutre dehors.

C’est arriver trois plombes en avance chez les parents pour faire des vidéos TikTok au lieu d’aider pour le repas de Noël. Etre convoqués pour éplucher des légumes et se retrouver affalés sur le canapé du salon à filmer des conneries avec le filtre qui vieillit ou celui qui transforme en personnage de dessin animé, pendant que la mère appelle depuis la cuisine avec une voix qui monte d’un demi-ton à chaque fois. Poster la vidéo. Obtenir deux cents vues. Se regarder avec la fierté tranquille de gens qui ont accompli quelque chose d’important. Parce que oui, faire une vidéo débile à deux, c’est important. C’est une façon de dire: "Nous, on existe ensemble. Et c’est plus fort que la dinde".

C’est critiquer les choix de vie des uns et des autres avec une franchise qu’on ne s’autoriserait avec personne d’autre au monde. Sérieusement, ce mec? Sérieusement, ce boulot? Sérieusement, cet appartement. Et l’autre qui répond du tac au tac parce qu’il n’a pas non plus sa langue dans sa poche et qu’il a des opinions très arrêtées sur tes propres choix de vie, tes propres mecs, ton propre appartement et notamment tes plinthes. Se foutre de nos gueules respectives avec une précision chirurgicale, viser exactement là où ça fait un peu mal mais pas trop, savoir exactement jusqu’où on peut aller parce qu’on se connaît depuis toujours, parce qu’on a grandi dans la même maison avec les mêmes névroses familiales et qu’on a développé ensemble une cartographie très précise de nos points faibles respectifs. Cette cartographie, c’est une arme et une preuve d’amour. On ne la donne à personne.

Tout ça pour finalement s’adorer à 4h du matin. C’est ça le truc. C’est ça que j’avais compris d’instinct à sept ans sans pouvoir le formuler. La dispute qui se dissout dans le rire, la vacherie qui se transforme en déclaration d’amour maladroite, ce moment très précis à 4h du matin où on est tous les deux épuisés et un peu ivres et qu’on dit des trucs vrais parce qu’on n’a plus l’énergie de faire semblant. T’es chiante mais je t’aime. Toi aussi t’es chiant. Je sais. S’écrouler de fatigue côte à côte comme quand on était petits. C’est ce moment-là, la fratrie. Pas les cadeaux de Noël. Pas les photos de vacances. C’est 4h du matin, la tête qui tourne, et l’autre qui est encore là.

Il n’y a jamais de trucs négatifs dans cette version. Je sais. C’est de l’idéalisation pure, j’en suis consciente, j’ai une psy pour ça et elle me le dirait si je le lui soumettais, elle me dirait sans doute que je fantasme une symbiose qui n’existe pas, que la vraie fratrie, c’est aussi des guerres de territoire, des préférences parentales, des comptes qui ne s’équilibrent jamais. Mais voilà ce que je pense. On a le droit de garder certaines idéalisations intactes. Pas toutes. Pas les dangereuses. Pas celles qui nous empêchent de voir les gens tels qu’ils sont. Mais celle-là, cette image d’une fratrie imaginaire et parfaite qui n’existe nulle part et certainement pas dans ma famille élargie, je n’ai pas envie de la déconstruire. Elle ne fait de mal à personne. Elle est juste là, douce et un peu floue, comme une photo légèrement surexposée d’une vie parallèle que je n’ai pas vécue mais qui me tient chaud quand même. Un peu comme un poêle qu’on allume en hiver sans savoir si le bois tiendra jusqu’au matin.

J’ai fini par trouver des gens qui remplissent certaines cases. Des amis qui piochent dans mon frigo sans demander, qui m’envoient des textos depuis les toilettes des dîners de famille, qui savent exactement où appuyer pour que ça fasse mal et qui le font quand même parce que c’est leur façon de dire "je te vois". Mais ça n’est pas pareil. Ca ne le sera jamais. Ils n’ont pas les mêmes références, ils n’étaient pas là pour le réveillon de 2009, ils ne savent pas ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là. Ils n’ont pas le code source. Ils ont juste le binaire exécutable.

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