Ma journée yoga est toujours une bonne journée. Toujours. Sans exception. Avec une régularité qui frise le miracle statistique et qui mériterait franchement une étude sérieuse, des gens en blouse blanche, un budget conséquent, les grands moyens.
Je ne sais pas exactement pourquoi ça marche comme ça. Ma théorie, que j'ai développée dans ma tête pendant plusieurs séances de chien tête en bas donc elle est solide, c'est que l'univers a fini par piger que ce moment-là il est sacré. Pas sacré au sens encens-et-mantras-face-au-soleil-levant, quoique. Sacré au sens où l'univers, qui est globalement une entité peu fiable et d'une mauvaise foi assez spectaculaire la plupart du temps, a quand même eu la décence de noter dans son agenda que le jour yoga, on ne touche pas. On fournit. On donne. On met le paquet pour que je puisse enrouler mon corps dans des positions que la physique newtonienne n'aurait franchement pas anticipées et que mon squelette accueille avec une résignation qui me touche beaucoup.
J'aime vraiment beaucoup le yoga. Profondément. Avec une sincérité qui me surprend moi-même parce que je ne suis pas du genre à m'emballer pour les trucs qui demandent de la patience, du silence, de respirer par le nez. Et pourtant me voilà.
J'avais commencé pendant le Covid, comme beaucoup de gens coincés entre quatre murs avec leurs propres pensées pour seule compagnie qui ont réalisé qu'il fallait soit faire quelque chose de son corps soit devenir cliniquement fou. J'ai choisi le yoga plutôt qu'apprendre à faire du pain au levain et je maintiens que c'était la décision la plus sage de cette période. Le levain ça ne pardonne pas. Le yoga ça a de la mémoire mais pas de rancune.
Et j'ai gardé la pratique. Ce qui pour moi représente une performance en soi parce que j'ai aussi commencé la course à pied, la méditation guidée, le journaling du matin et l'espagnol. Ces quatre projets coulent désormais ensemble au fond d'un lac intérieur avec des pierres attachées aux pieds. Le yoga lui est resté. Allez comprendre.
Ca ne veut pas dire que c'est un but en soi hein. Je ne suis pas en train de vous vendre une enlightenment de supermarché. La preuve, ce matin encore un type a voulu faire son malin. Le genre de mec qu'on sent arriver à trois mètres, qui a besoin d'attention et qui choisit pour ça la technique du commentaire de trop, balancé avec ce petit sourire en coin censé être de l'humour mais qui n'est que de la provocation mal habillée, mal rasée, qui pue un peu la testostérone de comptoir. Et évidemment j'ai répondu à l'appel. Serviette de yoga encore dans la main, chevilles encore en train de récupérer, j'ai remis ce monsieur à sa place de la façon la plus directe et la plus hostile qui soit. Parce que je suis une bagarreuse dans l'âme, c'est constitutif, c'est gravé quelque part dans l'ADN, on ne retire pas ça avec des salutations au soleil aussi bien exécutées soient-elles. On travaille avec, pas contre.
Et c'est là que ça devient intéressant.
J'ai décidé d'arrêter les conneries. Les miennes, celles que je me faisais à moi-même. Cette habitude qu'on développe sans s'en rendre compte de baisser le volume, de ne pas oser parler trop fort, de s'excuser d'occuper l'espace, d'exister avec un peu trop d'intensité pour le confort ambiant. De se faire petite, et j'ai pas besoin qu'on m'aide là-dessus, je fais moins d'1m60, la nature s'en est chargée sans me demander mon avis.
Ce truc qu'on appelle pudiquement ne pas avoir la santé mentale d'être moins calme, c'est souvent juste du rétrécissement volontaire. Un mécanisme de survie qui devient à un moment une prison de confort où on se cogne les coudes mais où on finit par trouver que c'est pas si mal, que ça pourrait être pire, que c'est correct. C'est très mal.
J'ai compris que ma santé mentale, la vraie, celle qui ne s'effondre pas au premier courant d'air, c'était de nourrir les vagues. Pas les aplatir, pas les gérer, pas les contenir dans des formes acceptables pour les amateurs de mer étale. Les nourrir, histoire qu'elles montent haut, qu'elles soient visibles, qu'elles en imposent, qu'elles fassent un peu peur si nécessaire. Parce que je fais moins d'1m60, j'ai pas trente-six moyens de montrer que j'existe, je ne suis pas encore au stade de baisser mon falzar pour pisser sur le territoire à la manière des grands mammifères dominants, quoique l'effet de surprise ne serait pas négligeable et le rapport coût-bénéfice mériterait d'être étudié sérieusement. Donc les vagues c'est mon infrastructure. Ce qui fait que j'occupe l'espace autrement qu'en m'excusant d'y être.
Tout ça pour dire que oui le yoga m'a apaisée, il a poncé quelques aspérités, huilé quelques rouages, rendu le silence moins hostile. Mais ce qu'il m'a surtout donné c'est la force de mener les combats nécessaires. Ceux vers l'extérieur quand un type fait son chihuahua-qui-ne-se-sait-pas-chihuahua à 9h du matin. Et surtout ceux vers l'intérieur, nettement plus épuisants et nettement moins spectaculaires, pour maintenir un statu quo avec moi-même. Cet équilibre précaire négocié chaque jour entre la bagarreuse et celle qui respire, entre le namaste sincère et le va te faire foutre tout aussi sincère.
Les deux coexistent. Les deux sont nécessaires. Les deux sont moi. Personne n'a dit que j'étais simple, hein.


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