in heaven lost my taste for hell


J'ai Help I'm Alive de Metric en boucle dans le crâne depuis ce matin et franchement c'est pas la pire façon de commencer une journée. Emily Haines, où t'es passée, qu'est-ce que tu deviens, est-ce que tu vas bien, ces questions que je pose dans le vide avec la certitude absolue qu'elles n'atteindront jamais leur destinataire, comme la plupart de mes conversations importantes.

Il y a des groupes qui restent soudés à une époque avec une précision chirurgicale. Pas ancrés dans leur temps comme on dit poliment, non, coulés dans le béton, façon scène de crime. Metric, c'est ça. Un moment hermétiquement scellé, une capsule temporelle qui, quand elle s'ouvre, te libère une bouffée d'air chargée d'une énergie très particulière. Celle de sortir d'un sommeil profond et légèrement coupable, d'attraper la première hache qui traîne, de chausser des lunettes de soleil, et de fixer l'horizon avec le sentiment absolument injustifié mais terriblement jouissif que tout est encore possible. Je range Help I'm Alive exactement au même endroit que Spitting Off The Edge of the World des Yeah Yeah Yeahs. Même tiroir, même vibration, même sensation d'être à la fois la survivante et celle qui met le feu.

Donc. J'ai trouvé cette photo des Spice Girls par hasard sur Pinterest et ça a déclenché, comme souvent, une petite avalanche intérieure.

J'aime beaucoup Pinterest. C'est un endroit qui nourrit simultanément mon monde intérieur et ma nostalgie dévorante, deux locataires qui cohabitent chez moi depuis toujours et qui, contrairement à ce qu'on pourrait craindre, ne se disputent presque jamais le loyer. Pinterest, c'est aussi l'art de tomber sur des clichés dont on ignorait l'existence et qui, pourtant, semblent avoir toujours occupé un recoin de soi. La mémoire d'une vie parallèle. Le grenier d'une maison qu'on n'a jamais habitée mais qu'on reconnaît.

La photo des Spice Girls m'a envoyée directement dans un fantasme très précis: j'aurais adoré tenir un blog à dix ans.

Pas un blog timide, hein. Un blog total. Un blog qui aurait été mon œuvre, mon manifeste, mon territoire souverain dans un monde qui n'avait pas encore compris à quel point j'avais raison sur tout. J'y aurais foutu des photos des All Saints, de Carolyn Bessette-Kennedy et de DiCaprio à toutes les sauces et sans la moindre once de honte (parce que le goût, à dix ans, c'est de la conviction pure, non diluée par l'ironie). Le design aurait été calqué sur Romeo + Juliet de Baz Luhrmann, évidemment, avec des polices dorées sur fond sombre et peut-être des petites étoiles animées si j'avais été vraiment inspirée ce jour-là.

J'aurais raconté à quel point ma mère ne comprend rien à la mode, et que mes baskets portées avec un jean trop large, c'est pas un accident vestimentaire, c'est l'avenir (spoiler: c'était l'avenir, j'avais raison et je le dis sans triomphalisme excessif mais quand même). J'aurais posté mes propres photographies avec une désinvolture absolue, parce que c'est bien connu, les enfants n'ont pas encore développé cette merveilleuse capacité de l'adulte à se regarder de l'extérieur et à trouver ça insupportable.

Et j'aurais plombé tout le monde avec mes projets. Mes projets super excitants, détaillés, structurés, assortis d'un calendrier et probablement d'une playlist thématique. J'aurais expliqué comment je vois l'avenir (brillant, brillant, brillant) avec l'autorité tranquille de quelqu'un qui n't a pas encore appris à avoir peur.

Là-dessus, il y a un truc qui circule, je ne sais plus qui l'a dit, une de ces phrases qu'on absorbe par osmose culturelle et dont la paternité disparaît, selon laquelle l'enfant intérieur serait une arnaque. Une invention de l'ego pour nous ramener sur les berges de nos propres échecs, une régression déguisée en thérapie, un retour en enfance maquillé en sagesse.

Moi, je ne suis pas d'accord. Et je pèse mes désaccords.

Parce que mon enfant intérieur à moi, il n'avait pas d'ego. Zéro. Pas même l'ébauche d'un. Juste de l'élan (ce mot que j'aime énormément parce qu'il contient à la fois le mouvement et l'absence de calcul) et un putain de plan d'action pour absolument tout. Une playlist pour chaque fête. Et présente à chaque fête, d'ailleurs (ce qui, rétrospectivement, mérite d'être noté entre parenthèses, parce qu'on était pas censée être asociale) (et pourtant, qui suis-je à la fin ?).

Mon enfant intérieur pourrait dynamiter mon ego actuel sans même lever les yeux de son agenda surchargé. Et c'est exactement ce qu'il devrait faire.

Ma psy a bien résumé la situation, je crois. Elle fait ça avec une économie de mots qui force le respect: il faut juste se trouver. Comme Charli XCX s'est trouvée en écrivant Brat. Cette façon qu'elle a eue de décider que sa propre fréquence était la bonne et de ne plus s'excuser de la diffuser à plein volume. (Oui, j'ai une super psy. J'allais pas prendre n'importe qui. C'est le seul domaine où je fais vraiment attention au casting.)

Ou alors, option B, moins conventionnelle mais pas dénuée d'un certain charme opératoire, invoquer un démon. Un rituel bien mené, une invocation sérieuse, et sur un malentendu, ça pourrait ramener à la vie le cadavre de mon propre brat intérieur.

Hache en main. Lunettes sur le nez. Horizon plein de promesses.

Help I'm Alive en fond sonore, évidemment.

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