there’s a crack in the room and it sounds like my name

 

Il y a, dans le lâcher-prise, quelque chose de profondément louche. Pas doux, pas apaisant. Louche. Comme ces silences trop propres après une dispute, où tu sais que personne n’a gagné mais que tout le monde a décidé de faire semblant. Le corps se détend, oui. Mais il y a une arrière-pensée. Une petite voix qui murmure: "tu abandonnes ou tu comprends enfin?" Et la réponse ne vient pas.

La journée a démarré de travers, sans panache. Rien de spectaculaire. Pire. Une inertie grise, compacte, administrative. Et ce rêve. Encore un. Un homme que j’aime bien, catégorie dangereuse, celle des gens qui ne font pas de bruit mais qui déplacent des plaques tectoniques entières, me dit qu’il m’a aimée. Avant. Passé archivé. Dossier clôturé. Il n’y a pas de scène, pas de drame, pas de violons. Juste une information. Froide, nette, irréfutable. Il m’aimait. Il ne m’aime plus. Entre les deux, manifestement, j’étais occupée ailleurs. Ou nulle part.

C’est ça, le point. Pas le rejet. Pas la perte. Le décalage.

Arriver hors synchronisation. Toujours.

Pas en retard de cinq minutes, ça, c’est socialement récupérable. Non. En retard d’une saison entière. Arriver quand les choses ont déjà muté, quand les décisions ont été prises, quand les sentiments ont changé de propriétaire. Comme entrer dans une pièce et comprendre immédiatement que la conversation importante vient d’avoir lieu, juste avant toi. Il reste des miettes, des regards évités, et cette sensation très précise. Tu n’étais pas prévue.

Je pourrais en faire une ligne claire, presque élégante.
Spécialité désynchronisation chronique.
Niveau expert. Expérience solide. Résultats constants.

L’avance, elle, a quelque chose de clinique. Elle observe, elle prend la température, elle mesure. Elle installe le décor avant même que les acteurs n’arrivent. Elle a le luxe de l’anticipation. Moi, non. Moi, je suis du côté du rattrapage impossible. J’interviens quand tout est déjà écrit, quand les marges de manœuvre ont été consommées. Je ne participe pas, je constate.

Et le plus absurde, c’est que ce n’est même pas un problème de capacité. Ce n’est pas que je ne peux pas arriver à l’heure. C’est que je ne le fais pas. Comme si une partie de moi sabotait méthodiquement toute tentative d’alignement. Comme si être dans le bon tempo relevait d’une imposture que je refuse d’endosser. Alors je reste à côté. Toujours légèrement à côté. Suffisamment pour que ça ne fonctionne pas. Pas assez pour que ce soit franchement tragique. Une erreur de calibration.

Je ne suis pas rongée par les remords, ce serait trop noble, presque flatteur. Les remords impliquent une faute, une action, un choix assumé. Moi, je collectionne autre chose. Les regrets. Plus ternes. Plus diffus. Ça ne brûle pas, ça s’accumule. Ça se dépose, couche après couche, comme du calcaire dans les tuyaux.

Un bocal, oui. Un bocal à regrets. Bien fermé, bien rangé, parfaitement inutile.

On devrait industrialiser ça. Sérieusement. Les vendre en libre-service, entre les paquets de cigarettes et les jeux à gratter. Avec un packaging sobre, presque chic.

Regrets: édition classique.
Effets secondaires: ruminations nocturnes, scénarios alternatifs, dialogues jamais tenus.
Posologie: illimitée, malheureusement.

Ce serait honnête, au moins. Plus que tout le reste.

Et puis il y avait Elfrida. Toujours les vieilles femmes pour poser des hypothèses que personne n’a envie d’entendre. Elle disait, sans ironie, sans pathos, que si je ne bougeais pas, ce n’était peut-être pas un défaut. Que ce n’était pas forcément de la peur ou de la paresse. Que c’était peut-être…une position juste.

Pas juste au sens moral. Juste au sens précis.

Que s’agiter dans tous les sens ne garantit rien, sinon de participer au bruit général. Que rester, parfois, ce n’est pas subir. C’est refuser de jouer une partition qui ne t’appartient pas. Arrêter de se comporter comme si tout était urgent, comme si tout dépendait de toi, comme si rater un timing équivalait à rater sa vie.

Je ne vais pas faire semblant. Cette idée m’agace encore. Elle a quelque chose de trop propre, presque provocant. Parce qu’elle implique que le problème n’est pas forcément le retard. Ni même le raté. Mais le regard posé dessus. Que ce que j’appelle arriver trop tard pourrait être, vu d’un autre angle, une manière extrêmement rigoureuse d’éviter ce qui ne devait pas être vécu. Et ça, c’est difficile à avaler. Parce que ça retire une chose essentielle. L’illusion qu’il y avait une bonne version de l’histoire, quelque part, à portée de main, et que je l’ai manquée.

Peut-être qu’il n’y avait rien à rattraper.

Peut-être que je ne suis pas en retard.

Peut-être que je suis exactement, froidement, précisément, à l’endroit où tout échoue juste assez pour ressembler à une trajectoire.

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