give me the gasoline


Je l'ai vue au KOKO, à Londres, le 27 février 2009. C'était la tournée One of the Boys, une petite salle avec des dorures fatiguées, et elle qui n'était encore qu'à moitié devenue ce qu'elle allait devenir. Tu voyais bien à sa façon de chercher le public du regard comme si elle n'était pas sûre d'avoir le droit d'être là. Une fille qui essaie une robe trop neuve dans une cabine et se demande tout haut si elle a l'air ridicule. Elle ne l'était pas, ridicule, mais elle ne le savait pas encore, et déjà ce truc en trop, cette espèce de chaleur qui dépassait la taille de la salle, quelque chose qui cherchait où aller et qui n'avait pas encore trouvé la sortie.

Katy Perry est scorpion, née le 25 octobre. Je l'ai su après, bien après ce soir-là, et ça m'a presque fait rire tout seul. Déjà parce que c’est aussi ma date d’anniversaire, mais  aussi parce que ça collait trop bien. Pas en mode analyse d’un bouquin de Françoise Hardy, non, l'autre version, celle qu'on raconte aux enfants pour leur faire peur dans le désert. Ce qu’on ne sait pas, avec le scorpion, c’est que cette histoire de suicide n’est qu’une légende urbaine. Le scorpion n’ira pas se tuer, encerclé par le feu. Non, le scorpion n’a rien de la créature qui choisit sa fin plutôt que de la subir. C’est même plutôt l’inverse. Tout ça parce qu’il est immunisé contre son propre venin. Ce qui se passe, plutôt, c’est que la chaleur grille son système nerveux, il tape dans le vide, n'importe où, lui compris, parce qu'il sait plus où est le danger ni ce qu'il combat. Et nous, pauvres cons, on a appelé ça du courage, alors que c'était juste un disjoncteur qui sautait.

Si jamais vous cherchez, il n’y a pas vraiment de happy end à cette histoire, pas de morale, pas de victoire sur soi, juste de l'eau. Oui, aussi désespérant que ça. On le trempe, il refroidit, il s'arrête. Pas guéri, juste débranché à temps, et c'est exactement ce que j'ai vu, sans le savoir, au KOKO ce soir-là. Pas une étoile en formation mais un truc encerclé qui ne le savait pas encore, qui tournait déjà en rond dans une salle trop petite, cherchant une sortie qu'elle ne trouverait que vingt ans plus tard, dans une église, sous l'eau.

La carrière de Kary Perry, au final, ça a toujours été plus ou moins ça. Constamment sur le fil. Prête à disjoncter. Une résilience immonde, qui paralyserait n’importe qui, mais qui devient moteur. L’annonce de son divorce par son mari, quelques minutes avant de monter sur scène. Tremblante, en loge. On lui a tendu un mouchoir. c’est que le spectacle doit continuer.

Ce qui est terrible avec la légende du scorpion, c'est qu'elle nous raconte exactement ce qu'on fait aux popstars: on les encercle de feu, on regarde si elles tiennent, et le jour où elles craquent, on appelle ça une crise, jamais une conséquence. On dit "elle traverse une mauvaise période," comme si la période était arrivée toute seule, sans qu'on ait soufflé sur les flammes depuis le début. Personne ne demande jamais ce qui se serait passé si on l'avait laissée s'arrêter cinq minutes avant que ça devienne intenable.

Firework, par exemple. La chanson des remises de diplôme, celle qu'on hurle aux mariages pour dire à quelqu'un qu'il a une lumière en lui. Ecrite en pleine dépression, en culpabilisant d'avoir besoin d'aide, et elle l'a quand même donnée, cette lumière, à cinquante mille inconnus par soir, au lieu de se la garder pour elle deux minutes. Comme la loge. Comme le texto. Comme le rideau qui se lève quand même. On voulait une lumière. On voulait de l'énergie, un tube increvable tous les six mois, le sourire en sortant des coulisses. Personne n'a jamais dit ce qu'on attendait d'elle en dehors de ça. Elle a continué à le donner quand même.

Madonna a des chapitres qu'on peut nommer. Taylor Swift aussi. Chaque album une adresse, une année, un public qui sait dire "moi c'est l'ère Red". Katy Perry a des tubes. Une artiste de singles, de celles dont l'auditeur occasionnel n'ira jamais creuser plus loin que les deux premiers morceaux connus. Juste des tubes, qui tombent les uns après les autres sans jamais se ranger dans le même tiroir, et plus ils s'accumulaient, plus son image devenait difficile à fixer. Comme une photo qu'on aurait prise en bougeant l'appareil. Pendant ce temps-là, en dessous, ça continuait de couver, sans nom, sans qu'elle le dise à personne.

Et c'est ça, au fond, c’est le vrai problème avec un scorpion. Pas seulement qu'il panique. C'est qu'on ne sait jamais lequel on a en face de soi. Il change de terrier, il se planque sous une pierre différente chaque nuit, et au moment où on croit enfin avoir compris sa forme, il a déjà filé ailleurs. On pense le connaître. On ne connaît que l'endroit où il était la fois d'avant.

Pour Katy Perry, c’était Katy Hudson. Seize ans, fille de deux pasteurs, un disque de rock chrétien enregistré l'année précédente, à quinze ans, et sorti sous un label qui ferme ses portes avant même d'avoir pu vraiment le vendre. Deux cents exemplaires, peut-être un peu plus. Les critiques de l'époque sont d'accord sur un point: elle a une vraie voix. Et puis ils ajoutent tous le même nom, comme une formule qui efface le reste. Alanis Morissette. Une dette trop lourde envers elle, écrivent certains. Comme si on lui reprochait déjà, à seize ans, de ressembler à quelqu'un d'autre plutôt que d'être encore en train de chercher qui elle était.

Katy Hudson disparaît. Katy Perry, le nom de jeune fille de sa mère, prend toute la place, et change déjà de terrier. Quelques années plus tard, c'est encore quelqu'un d'autre. La provocatrice qui embrasse des filles pour le scandale. Puis la lumière increvable de Teenage Dream. Puis celle qui s'effondre derrière Witness. Puis celle qui pleure sur scène en Australie, vingt ans après avoir pleuré dans une loge à cause d'un texto. Chaque fois qu'on croit enfin la tenir, elle s'est déjà déplacée vers une autre forme. Pas par stratégie, pas par calcul, juste parce qu'elle n'a jamais eu le temps de se poser dans une seule version d'elle assez longtemps pour que ça devienne elle, pour de vrai, durablement.

Sauf qu'à force de fuir tout le monde, on finit par se fuir soi-même. C'est ça, le risque qu'on oublie toujours avec le scorpion. Ce n'est pas seulement insaisissable pour les autres. Il finit par devenir insaisissable pour lui-même aussi, à errer de trou en trou sans jamais savoir lequel est vraiment le sien. Et c'est là que ça commence à ressembler moins à une métamorphose qu'à une dispersion. Le chaos, pas comme un accident ponctuel, mais comme ce qui reste quand on a changé de peau trop souvent pour se souvenir de la couleur de la première.

Alors quand j’ai vu Watch It Burn, ça m’a rendu bizarrement heureuse. Peut-être parce que je suis aussi scorpion du 25 octobre. On s’est comprise en se regardant. Une queue de scorpion qui lui sort du dos, dans un car wash. Elle attrape une bouteille, elle l'allume, elle la lance, et elle brûle tout sur son passage. Les vingt ans à se laver de tout, à changer de costume. A devenir plus propre, plus pop, plus acceptable, et que ça n'a jamais suffi. La rupture avec Orlando Bloom, la stabilité qu'on croit voir avec Justin Trudeau, c'est pareil. Elle brûle tout, pas par colère, par nécessité. Pour en revenir à quelque chose de plus primaire, de plus vrai. Même la fille de quinze ans qui chantait du rock chrétien dans des salles vides brûle avec, parce que celle-là non plus, en fait, ce n'était pas elle. C'était déjà une commande, une attente, juste signée par ses parents au lieu d'un label.

Elle entre dans l'église, elle s'effrite vers l'autel, les prêtres la portent jusqu'aux fonts, ils l'enfoncent dans l'eau, et elle remonte, le souffle arraché. Ce n’est pas une victoire, c'est pas une renaissance, c'est juste de l'eau, comme pour le scorpion. On le trempe, il refroidit, il s'arrête, pas guéri, juste débranché à temps. L'église gagne pas, elle n’est pas détruite non plus, personne n’a raison à la fin, on sait juste qu'elle est sortie de l'eau et qu'elle respire encore, et peut-être que c'est ça, la seule chose qu'elle cherchait depuis le début. Pas une sortie, pas une réponse, juste la permission de s'arrêter assez longtemps pour respirer.

Et ce soir-là, au KOKO, je crois que je l'ai vue sans le savoir. En train d'attendre, déjà seule dans une salle qui ne savait pas encore, elle non plus, à qui elle appartenait. Vingt ans plus tard, elle est toujours en train de chercher, mais cette fois elle a arrêté de courir. Elle a juste allumé une bouteille, regardé le feu prendre, et elle est entrée dans l'eau, avec la queue de scorpion qui sortait encore de son dos, pour se rappeler qu'elle a toujours été ça. Une fille encerclée par la chaleur qui a fini par comprendre que la seule sortie, c'était d’arrêter de courir et de laisser enfin les autres tenir la caméra.

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