
Il y a des livres qu’on ouvre un dimanche pluvieux (ou un
samedi englué dans le brouillard, au choix) sans se méfier. Francette endormie
sur les pieds, le plaid, le thé qui refroidit parce qu’on a oublié qu’il
existait. Et deux heures après on est là à fixer le plafond avec cette
sensation bizarre d’avoir été fouillée dans ses affaires par quelqu’un qu’on
connaît pas. Pas violemment. Délicatement, presque. Comme si la personne savait
exactement où regarder et avait eu la décence de tout remettre en place après.
Sauf que non. Rien est remis en place. T’as juste l’impression qu’on a
réorganisé tes tiroirs intérieurs sans te demander la permission et que
maintenant tu ne retrouves plus rien où tu l’avais laissé.
Baby Bruise de Danielle Chelosky m’a fait cet effet là.
Baby Bruise, c’est l’histoire de ces blessures qu’on nomme pas parce qu’elles rentrent dans aucune case disponible. Trop petites pour se plaindre. Trop tenaces pour disparaître. Le genre de trucs que t’as intégrés si profondément dans ta façon de fonctionner que tu distingues plus très bien où ils finissent et où toi tu commences. Est-ce que c’est moi qui suis comme ça, ou est-ce que c’est ce qui m’est arrivé qui m’a rendue comme ça? Question sans fond. Question que Chelosky pose sans y répondre, ce qui est exactement la bonne décision.
Chelosky écrit sans filet et sans condescendance. Pas de douleur sublimée, pas de rédemption bien emballée, pas de personnage féminin qui souffre joliment pour qu’on l’aime mieux à la fin. Juste des fêtes où tu te sens étrangère à toi-même, présente physiquement, ailleurs complètement, à te demander ce que tu fous là et pourquoi tout le monde a l’air de savoir quelque chose que toi t’as raté. Des garçons qui prennent toute la place sans jamais mériter la moitié, et à qui tu donnes encore plus quand même parce que quelque part t’as appris que c’était comme ça que ça marchait. Des amitiés qui meurent dans un silence que personne ne se donne la peine de nommer, parce que nommer ça voudrait dire admettre que c’était réel, que ça comptait, et que maintenant c’est fini.
Ce que j’aime chez elle, et que je retrouve rarement, c’est qu’elle ne te fait pas la morale sur ta propre vie. Elle pose les choses sur la table, elle s’assoit en face, et elle te regarde les trier toute seule. Pas de mode d’emploi. Pas de sortie de secours indiquée. C’est inconfortable comme position. C’est exactement la bonne. Parce que la littérature qui te prend par la main et qui t’explique ce que tu dois ressentir, elle te vole quelque chose sans que tu t’en rendes compte. Celle qui te fait confiance pour trouver ton propre chemin dans le désordre, elle te rend quelque chose que t’avais oublié que t’avais.
Le titre, Baby Bruise, un petit bleu. Ça ne paraît rien. Ça se cache sous une manche, ça se minimise, ça justifie pas vraiment qu’on s’arrête dessus. Les gens autour te disent t’as dû te cogner quelque part, et toi tu sais exactement d’où il vient, dans quelles circonstances, avec qui, et pourquoi t’en n’as jamais parlé. Tu ne t’en souviens la nuit, des fois. Sans raison particulière. Il remonte tout seul à la surface dans les moments tranquilles, ceux où tu n’as plus rien pour faire diversion, et il reste là jusqu’à ce que tu trouves autre chose à faire de tes mains.
C’est ça, ce livre. Il reste.


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