Vendredi soir. Concert passé, oreilles encore un peu
cotonneuses comme après une bonne tempête de guitares, et je me retrouve à
discuter avec des gens nouveaux, des gens sympas, dont, surprise totale, mon
ancien prof de lettres. Et là, petit bug dans la matrice. Ce moment très
étrange où ton cerveau replonge instantanément dans un vieux réflexe
scolaire: merde, je lui dis quoi déjà? je suis censée le vouvoyer? je
le vois lundi matin en cours? Sauf que non. Il n’y a plus de lundi
matin, plus de classe, plus de carnet de correspondance. Maintenant on se
regarde comme deux adultes qui boivent un verre, on se tutoie, on s’appelle par
nos prénoms, et quelque part dans un coin de mon cerveau l’ancienne élève
panique encore un peu, comme si elle allait se faire coller pour insolence. C’est
fascinant la vitesse à laquelle certaines hiérarchies restent imprimées dans
les nerfs.
Je ne sais plus où j’ai lu ça, probablement dans un essai un peu malin écrit
par quelqu’un qui avait l’air très sûr de lui, mais l’idée était que notre
génération a tellement encaissé de choses, tellement serré les dents, tellement
joué les gens raisonnables trop tôt, qu’on finit par essayer de récupérer les
années d’adolescence qu’on nous a un peu confisquées. Et franchement, plus j’y
pense, plus ça me semble juste. On ne veut pas redevenir des enfants, ça c’est
une idée très Instagram avec des bougies parfumées et des journaux de
gratitude. Non. Ce qui nous intéresse vraiment, c’est l’adolescente. Celle qui
est logée quelque part dans les tripes, qui a encore un peu de rage élégante,
qui se fout de paraître cohérente, qui a des obsessions musicales ridicules et
des opinions tranchées sur absolument tout. L’adolescente est beaucoup plus
intéressante que l’enfant intérieur, elle est plus dangereuse, plus drôle, plus
vivante. Elle veut danser trop tard, écrire des choses un peu excessives et
porter des manteaux qui traînent par terre.
En parlant d’obsessions musicales: j’essaie très sincèrement d’écouter autre
chose que Harry Styles et Mitski en ce
moment, mais c’est compliqué. Vraiment compliqué. Ils me font l’effet d’un
cocon très doux, une sorte de plaid sonore dans lequel je me roule avec une
détermination un peu pathétique. Et il faut dire qu’en ce moment mon corps mène
sa petite révolution interne : j’ai le dos qui râle comme un vieux rocker
fatigué et mes règles se préparent à débarquer comme une fanfare un peu
brutale, donc très honnêtement je ne cherche même plus à faire semblant d’être
éclectique. Quand ton corps demande du velours émotionnel, tu lui donnes du
velours émotionnel. Point.
Sinon, grande nouvelle dans la catégorie plaisirs minuscules mais
cruciaux: demain soir je vais enfin voir Hurlevent au cinéma. Oui, enfin. J’ai attendu ça avec un sérieux
presque ridicule. J’ai même préparé mon équipement comme si je partais en
expédition polaire: mon pyjama le plus doux et le plus chaud possible,
celui qui donne l’impression d’être un petit animal d’hiver très satisfait de
lui-même, et une nouvelle paire de pantoufles absolument indéfendables sur le
plan esthétique mais parfaites sur le plan existentiel. L’idée est simple:
arriver au cinéma dans la meilleure version de moi-même, c’est-à-dire une
personne qui a abandonné toute tentative de glamour mais qui a atteint un
niveau de confort quasi philosophique.
Et puis j’ai aussi regardé pour aller voir The Bride!, parce que
Paul a dit que c’était bien et parfois il n’en suffit pas plus. Donc voilà, je
vais faire confiance à Paul sur ce coup-là, comme on fait confiance à un ami
qui vous dit « je te jure, ce bar est génial » alors que la façade ressemble à
un local technique EDF. Parfois les meilleures choses commencent exactement
comme ça.

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