it was like rockaway beach in the month of june


Vendredi soir. Concert passé, oreilles encore un peu cotonneuses comme après une bonne tempête de guitares, et je me retrouve à discuter avec des gens nouveaux, des gens sympas, dont, surprise totale, mon ancien prof de lettres. Et là, petit bug dans la matrice. Ce moment très étrange où ton cerveau replonge instantanément dans un vieux réflexe scolaire: merde, je lui dis quoi déjà? je suis censée le vouvoyer? je le vois lundi matin en cours? Sauf que non. Il n’y a plus de lundi matin, plus de classe, plus de carnet de correspondance. Maintenant on se regarde comme deux adultes qui boivent un verre, on se tutoie, on s’appelle par nos prénoms, et quelque part dans un coin de mon cerveau l’ancienne élève panique encore un peu, comme si elle allait se faire coller pour insolence. C’est fascinant la vitesse à laquelle certaines hiérarchies restent imprimées dans les nerfs.

Je ne sais plus où j’ai lu ça, probablement dans un essai un peu malin écrit par quelqu’un qui avait l’air très sûr de lui, mais l’idée était que notre génération a tellement encaissé de choses, tellement serré les dents, tellement joué les gens raisonnables trop tôt, qu’on finit par essayer de récupérer les années d’adolescence qu’on nous a un peu confisquées. Et franchement, plus j’y pense, plus ça me semble juste. On ne veut pas redevenir des enfants, ça c’est une idée très Instagram avec des bougies parfumées et des journaux de gratitude. Non. Ce qui nous intéresse vraiment, c’est l’adolescente. Celle qui est logée quelque part dans les tripes, qui a encore un peu de rage élégante, qui se fout de paraître cohérente, qui a des obsessions musicales ridicules et des opinions tranchées sur absolument tout. L’adolescente est beaucoup plus intéressante que l’enfant intérieur, elle est plus dangereuse, plus drôle, plus vivante. Elle veut danser trop tard, écrire des choses un peu excessives et porter des manteaux qui traînent par terre.

En parlant d’obsessions musicales: j’essaie très sincèrement d’écouter autre chose que Harry Styles et Mitski en ce moment, mais c’est compliqué. Vraiment compliqué. Ils me font l’effet d’un cocon très doux, une sorte de plaid sonore dans lequel je me roule avec une détermination un peu pathétique. Et il faut dire qu’en ce moment mon corps mène sa petite révolution interne : j’ai le dos qui râle comme un vieux rocker fatigué et mes règles se préparent à débarquer comme une fanfare un peu brutale, donc très honnêtement je ne cherche même plus à faire semblant d’être éclectique. Quand ton corps demande du velours émotionnel, tu lui donnes du velours émotionnel. Point.

Sinon, grande nouvelle dans la catégorie plaisirs minuscules mais cruciaux: demain soir je vais enfin voir Hurlevent au cinéma. Oui, enfin. J’ai attendu ça avec un sérieux presque ridicule. J’ai même préparé mon équipement comme si je partais en expédition polaire: mon pyjama le plus doux et le plus chaud possible, celui qui donne l’impression d’être un petit animal d’hiver très satisfait de lui-même, et une nouvelle paire de pantoufles absolument indéfendables sur le plan esthétique mais parfaites sur le plan existentiel. L’idée est simple: arriver au cinéma dans la meilleure version de moi-même, c’est-à-dire une personne qui a abandonné toute tentative de glamour mais qui a atteint un niveau de confort quasi philosophique.

Et puis j’ai aussi regardé pour aller voir The Bride!, parce que Paul a dit que c’était bien et parfois il n’en suffit pas plus. Donc voilà, je vais faire confiance à Paul sur ce coup-là, comme on fait confiance à un ami qui vous dit « je te jure, ce bar est génial » alors que la façade ressemble à un local technique EDF. Parfois les meilleures choses commencent exactement comme ça.

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