the secret garden is my music


Je suis passée par le parc en allant chercher des oranges. Comme ça, sans l’avoir prévu. Ces petites déviations que tu t’accordes sans te demander la permission, parce que le chemin direct c’est bien mais le chemin qui passe par l’herbe c’est mieux.

Ca faisait longtemps. Le genre de longtemps qui te surprend quand tu réalises que t’as laissé passer des saisons entières sans aller dans un endroit que t’aimes. Comme si la vie avait cette façon un peu sournoise de t’éloigner des choses douces sans que tu t’en rendes compte, par accumulation de petites urgences qui n’en étaient pas vraiment.

J’ai croisé un père sur un skate. Sa fille perchée dessus avec lui, trois ans, peut-être même pas. Toute petite, toute droite, les bras un peu écartés, avec cette confiance absolue et un peu inconsciente qu’ont les enfants qui savent qu’on va les rattraper. Lui derrière, les mains qui guidaient sans tenir vraiment, juste là au cas où.

Je me suis arrêtée une seconde.

J’aurais bien aimé avoir un père comme ça.

Moi, j’ai appris le skate seule. J’ai appris à lire les ouvrages qui en valent la peine seule. J’ai appris les artistes seule, la musique seule, le cinéma seul. Cette longue éducation autodidacte et un peu têtue de quelqu’un qui cherche ses références sans carte, sans guide, à tâtons dans une bibliothèque dont personne lui a donné le plan. T’arrives à des choses comme ça. Parfois de très belles choses. Mais t’arrives dessus essoufflée, et y’a personne pour partager la découverte au moment où elle compte vraiment.


Ce que ça laisse derrière, c’est la solitude chronique. Cette incapacité à aller vers l’autre, pas par arrogance, pas par froideur, mais parce que quelque part t’as appris très tôt que t’attendais que ce soit lui qui bouge. Que toi tu bougeais pas. Que toi tu restais là, immobile et disponible, dans l’espoir que quelqu’un remarque et fasse le chemin. Parfois quelqu’un faisait le chemin. Souvent non.

Ca vous enferme, ces choses. Ca construit autour de toi des murs que tu décores tellement bien que t’arrives à les confondre avec de la personnalité. Pendant longtemps j’ai appelé ça de l’indépendance. De l’autonomie. Un trait de caractère que je chérissais, que je mettais en avant, que je portais presque avec fierté. Regardez comme je me suffis à moi-même, regardez comme je n’ai besoin de personne pour trouver mes propres chemins.

Et puis un jour tu regardes un père sur un skate avec sa fille de trois ans et tu sais plus très bien si t’es dupe de ta propre supercherie.

En passant, je me suis arrêtée à la boîte à livres. Comme à chaque fois. Avec le même espoir irrationnel que cette fois ce sera différent, que quelqu’un aura déposé un Pessoa, un Cioran, un vieux Folio avec les coins cornés par quelqu’un qui lisait vraiment. Et comme à chaque fois, Harlequin. Trois Harlequin. Peut-être quatre. Des couvertures avec des hommes sans chemise qui regardent au loin et des femmes qui s’y abandonnent avec une conviction admirable. Déposés par Sylvette, pour Francine, dans une chaîne de solidarité romanesque à laquelle je n’appartiens manifestement pas. Je les ai remis en place avec le respect qu’on doit aux choses qui rendent les gens heureux.

Ce parc, je l’aime pour des raisons précises. C’est là que j’aurais aimé avoir mon premier baiser. Sous un arbre, en fin d’après-midi, avec cette lumière qui fait ce qu’elle veut entre les feuilles. Assez tard pour en avoir conscience. Assez tôt pour que ça reste. A la place, il s’est passé dans une cour d’école, pendant une récré comme les autres, avec la brutalité un peu mécanique des choses qui arrivent trop tôt et que tu vis de l’extérieur. Je me souviens d’avoir pensé « c’est ça ? » Déjà à l’époque je sentais que ça sonnait creux. Que ça ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé.

C’est peut-être là que tout a commencé, en fait. Cet amour des postures, des atmosphères, des cadres. Si ça ne ressemble à rien, je passe. Si c’est pas beau à regarder, si ça a pas une certaine façon de se tenir, je suis déjà ailleurs. La malédiction de quelqu’un qui est sensible aux ambiances et pas aux gens qui les traversent. Qui voit le décor avant les acteurs, qui tombe amoureux d’une lumière particulière sur un mur plutôt que de la personne qui se tient devant.

Les gens, je les vois arriver et je les vois partir et entre les deux je les vois à moitié. Des silhouettes dans une lumière que j’aimais. Des voix dans une pièce que je me rappelle mieux qu’eux.

Je ne vois que des fantômes depuis toujours.

Les oranges, je les ai quand même achetées.

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