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Il y a des livres qu’on lit tranquillement. Et il y a les livres qu’on évite. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils savent trop de choses sur toi.

Sylvia de Leonard Michaels, c’était son livre. Le sien. Celui qu’il m’avait mis entre les mains avec ce petit sourire de quelqu’un qui te tend quelque chose d’important sans vouloir avoir l’air d’y tenir trop. Tu connais ce geste. Pas le geste de quelqu’un qui te recommande un livre. Le geste de quelqu’un qui te tend un morceau de lui-même et qui regarde si tu vas le prendre.

Je l’avais pris. Je l’avais pas ouvert.

Pendant longtemps.

Parce que je comprenais, quelque part, ce qu’il y avait dedans. Pas l’histoire, les mots, les scènes. Mais ce qu’il voulait que je trouve. Ce qu’il attendait peut-être que je comprenne en le lisant. Une prise de conscience. Sur nous. Sur ce qui vivait dans la même pièce que notre amour sans qu’on sache vraiment comment l’appeler. J’avais compris ça et j’avais choisi de pas regarder. L’évitement comme art de vivre. Comme technique de survie. Comme façon de garder les choses debout encore un peu.

Et puis il n’a plus été là pour me demander si je l’avais lu.

Alors je l’ai ouvert.


L’histoire est simple. Tellement simple que ça fait presque peur. Un écrivain rencontre une femme. Elle s’appelle Sylvia. Ils tombent amoureux, ils se marient, et ensuite tout commence à glisser, lentement, comme un verre posé trop près du bord d’une table. Sylvia est brillante, drôle, magnétique, et en même temps imprévisible d’une façon qui épuise et fascine en même temps. Le genre de personne qui éclaire une pièce et qui peut mettre le feu aux rideaux sans prévenir, et qui reste lumineuse dans les deux cas.

Michaels raconte ça sans arrondir les angles. Sans maquillage, sans morale, sans ce filtre habituel qui rend les histoires d’amour plus présentables qu’elles l’étaient vraiment. Il fouille dans une boîte pleine de photos un peu brûlées et il les pose là, sur la table, une par une. L’amour, la fatigue, la peur, les disputes absurdes, les moments où tu regardes la personne en face et tu la reconnais plus. La maladie mentale de Sylvia traverse tout le livre comme une météo instable. Parfois le ciel est bleu, parfois tout devient violent très vite, et tu sais plus très bien comment t’y préparer.

Ce qui est troublant c’est qu’il se pose ni en victime ni en juge. Elle reste entière. Lumineuse et impossible. On comprend pourquoi il est tombé amoureux et on comprend pourquoi cette histoire pouvait pas tenir droit. Les deux choses vraies en même temps, sans résolution.

En lisant ça, je pensais à lui. Évidemment.

Je pensais à ce qu’il avait voulu me dire en me donnant ce livre. Si c’était une façon de nommer quelque chose qu’on nommait pas. Si c’était un message glissé entre les pages pour quelqu’un qui aurait le courage de les tourner. J’avais pas eu ce courage-là. J’avais fait ce que je sais faire le mieux, regarder ailleurs, attendre que ça passe, maintenir les choses debout par la seule force de l’évitement.

Ce que j’ai trouvé dans Sylvia, c’est pas des réponses. C’est pire que des réponses. C’est des questions posées avec tellement de précision que tu peux plus faire semblant de pas les entendre.

L’amour et le chaos qui vivent dans la même pièce. Et personne qui sait vraiment comment les séparer.

Il savait. Il me l’avait tendu comme on tend une clé. J’avais gardé la clé dans ma poche sans chercher la serrure. 

Je l’ai trouvée trop tard. Mais je l’ai trouvée.

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