Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas
le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette
énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin.
Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.
C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son
plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même
coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui
paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu
déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est
un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que
t’aurais préféré ne pas retrouver.
Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.
Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser,
avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée,
que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à
prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à
refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un
horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était
vraiment là.
Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a
toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez
autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre
coins.
Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.
Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la
fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en
doutiez?
Journée douce, quand même.
Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction
tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement.
Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te
réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé
caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont
cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par
un directeur artistique très inspiré.
Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la
pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il
ne déroge pas non plus.
darling you're so sweet
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