
J’avais dit que je ne parlerais pas d’albums pop cette
année. Comme si j’allais passer à côté de celui d’Harry Styles. Déjà que je ne
me suis pas étalée sur celui de Charli XCX, j’ai tenu, j’ai serré les dents. Mais
celui-là, non. Celui-là, je ne pouvais pas.
Parce que Kiss All the Time. Disco, Occasionally. c’est vraiment tout ce
que j’aime. Tout ce que j’aime de Londres. Et rien à foutre qu’il soit sonorité
berlinoise en fin de nuit. J’ai posé mon ambiance. Pas la version carte
postale, pas Big Ben sous la bruine avec un bus rouge qui passe. Non. L’autre
Londres. Celle du matin, quand la ville est encore à moitié endormie et que t’as
aucune raison valable d’être dehors à cette heure-là sauf que t’en avais envie.
Tu te lèves à 8h. Tu enfiles quelque chose de pas trop réfléchi. Tu sors. L’air
est frais, légèrement humide, avec cette odeur particulière qu’ont les villes
anglaises le matin, pierre mouillée, feuilles, quelque chose de végétal qui
traîne entre les façades. Tu trouves un café sur une rue que t’avais jamais
prise, avec une ardoise dehors et des carreaux de faïence à l’intérieur. Tu
prends un thé, pas parce que t’es particulièrement anglophile, juste parce que
là, maintenant, c’est exactement ce qu’il faut. Un scone avec de la crème et de
la confiture de fraise. Personne pour te juger. La serveuse qui te sourit avec
la politesse tranquille des gens qui font bien leur travail sans en faire tout
un plat.
Et dans les oreilles, Kiss
All the Time. Disco, Occasionally.
Ca s’écoute comme ça, cet album. Dans une ville qui a trop vécu pour s’agiter.
Il a été enregistré en grande partie à Berlin, un choix que certains critiques
ont déjà comparé à la trilogie berlinoise de Bowie, ce qui est soit très
présomptueux soit exactement juste, probablement les deux. Mais à l’écoute,
comme je le disais, je ne pense pas à Berlin. Je pense à Marylebone un samedi
matin. Je pense à ces rues où les façades sont blanches et un peu fatiguées, où
tu croises un fleuriste qui installe ses seaux dehors, des tulipes roses, des
branches de mimosa, des eucalyptus qui débordent sur le trottoir. Une librairie
avec une vieille enseigne en bois peint, les livres empilés dans la vitrine
sans ordre apparent, le genre d’endroit où tu rentres pour cinq minutes et tu
ressors une heure après avec trois trucs que t’avais pas prévus.
Et au coin de la rue, Tom Hiddleston qui promène son chien. Évidemment.
Ce qui est intéressant avec cet album, c’est qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on
attendait. Quatre ans de silence après Harry’s House, quatre ans pendant
lesquels il a couru, développé sa marque, disparu de la conversation musicale
avec une aisance presque irritante. Et quand il revient, il ne revient pas avec
ce qu’on lui demandait. C’est peut-être d’avoir vu le nouveau pape.
C’est cette énergie-là. Élégante sans effort, un peu décalée, avec quelque
chose de profondément humain qui traîne dans les recoins. LCD Soundsystem comme
inspiration principale, de la synthèse, de l’atmosphère, quelque chose qui
tient entre l’art-pop, le post-punk et l’euphorie de dancefloor. Loin, très
loin de Watermelon Sugar. Loin de tout ce qui l’avait rendu accessible à
tout le monde en même temps. Et c’est exactement pour ça que c’est courageux.
Ou inconscient. Ou les deux.
Les critiques sont partagées, et c’est le signe que le
disque fait quelque chose. Rolling Stone lui accorde quatre étoiles, NME parle
de triomphe, The Guardian trois étoiles en saluant l’ambiance mais en
questionnant les paroles. Ce qui veut dire en gros que tout le monde est d’accord
sur l’intention et que personne est d’accord sur l’exécution. C’est le propre
des albums qui prennent des risques. Donc forcément, je valide.
Il y a en réalité deux disques en un. Quand Styles est dans quelque chose d’introspectif,
hypnotique, porté par la reverb et les mélodies mélancoliques, l’album est
envoûtant. Quand il bascule dans l’expérimentation disco, quelque chose se
dérègle, comme si le chanteur était moins sincère ou n’y croyait pas lui-même. Je
comprends ce que dit la critique. Et en même temps, cette dissonance, ce truc
pas entièrement résolu, pas entièrement cohérent, c’est peut-être ce qui le
rend honnête. Les albums parfaits, je m’en méfie. Ceux qui cherchent encore,
qui tâtonnent à voix haute, ceux-là je leur fais confiance.
Tu continues à marcher. Tu passes devant un pub qui n'ouvre pas avant midi, avec
ses jardinières de géraniums rouges et sa peinture verte qui s’écaille juste ce
qu’il faut. Un marché qui commence à s’installer, des caisses en bois, des
étals de fromage, quelqu’un qui vend du miel avec des petites étiquettes
manuscrites. L’album tourne encore dans les oreilles.
Dance No More est le morceau qui ressort le plus dans les critiques, funky,
saturé de synthétiseurs eighties, une énergie lâche et euphorique. Il est placé
dixième sur douze, presque caché. C’est le morceau qui arrive quand tu passes
de la rue calme à la grande avenue, quand la ville se réveille vraiment, quand
les bus commencent à passer et que les terrasses se remplissent et que tout d’un
coup t’as envie de marcher plus vite sans raison particulière.
Carla’s Song clôture le disque. Une ballade synthétique et séduisante, on
aurait aimé qu’il reste focalisé sur l’introspectif, le romantique. Moi je l’écoute
en rentrant. Quand la balade est finie, que t’as les joues encore un peu
froides, que tu montes les escaliers avec ton bouquet de tulipes acheté en
passant parce que pourquoi pas. La façon dont elle finit l’album, pas en
apothéose, pas en feu d’artifice, mais doucement, presque en s’excusant d’être
aussi belle, c’est exactement le genre de chose qui te fait aimer quelqu’un
pour longtemps.
Ce que j’aime chez lui, fondamentalement, c’est qu’il n'a jamais cherché à être
crédible de la bonne façon. Il ne fait pas semblant d’être indie, il fait pas
semblant d’être underground, il ne fait pas semblant d’avoir des influences que tu n'as
jamais entendues. Il est pop, il le sait, et il pousse cette pop dans des
directions qui l’intéressent lui, Berlin, Bowie, LCD Soundsystem, un titre qui
ressemble à une phrase laissée sur un bout de papier. Kiss All the Time.
Disco, Occasionally. C’est exactement le titre que quelqu’un qui se fout un
peu des conventions donnerait à son album.
Et ça, London-style, sans s’en vanter, c’est tout lui.
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