dancing with our hands tied


Je pourrais vous dire que l'année qui s'est écoulée a été pleine de rebondissements et d'apprentissages mais la vérité, c'est que j'ai eu ma dose, que mon persona est assez développé et que je n'ai pas l'intention de devenir Taylor Swift donc je pense que l'univers peut arrêter de m'envoyer des tests. Je n'attends absolument rien de 2026 et je ne ferai aucune liste ou ne prendrai aucune résolution. 

De toute façon, le mois de décembre a suffi à mon bonheur puisque j'ai dorénavant un chihuahua toy (mon inner Paris Hilton m'encourage d'ailleurs très fortement à ressortir de mes placards des talons de 12 cm, de perdre dix kilos et de remettre mes jupes qui tenaient plus du bandeau pour nichons American Apparel) (I am so many types of bitches I've lost count). 

Après, vous commencez à me connaitre, j'aime exagérer, c'est un truc de famille et ça me fait un joli teint.

NEIGE CARBONE ET PETIT JÉSUS: CHRONIQUE D'UN NOËL PERDU D'AVANCE

J’ai allumé l’écran. Encore. Les guirlandes du sapin clignotent en 4K, une pulsation électrique bleutée qui bat contre les vitres noires. Dehors, c’est Paris cotonneux, un gris qui absorbe le son. Le train es rempli de gens qui n'ont pas envie d'aller là où ils doivent aller. Moi, pour une fois, ça va. Dedans, c’est le rituel: le plastique du sachet de bonbons Petit Jésus qui craque sous les doigts, cette odeur sucrée, chimique, qui sent l’enfance et le formol. Je lance Le Drôle de Noël de Scrooge pour passer le temps. Je suis prête.

Je suis assez basique pour les fêtes: bouffer et regarder des films. Je change rarement le programme. Les Quatre Filles du Docteur March (version 1994 avec Winona) (cette femme est un paysage) et Esprit de famille (j'aime les gens qui se retrouvent là où ils n'auraient jamais pensé).

J'ai terminé également le documentaire de Taylor Swift sur l'Eras Tour. Ou comment transformer une névrose collective en cathédrale de lumière. Gros respect pour cette communiste de l’industrie. La seule à avoir parfaitement compris le ruissellement: elle prend tout, l’argent, l’attention, la douleur, et elle la fait pleuvoir sur nous en paillettes calibrées.

Ca m’a quand même serré la gorge, cette connerie. Depuis quand je pleure une milliardaire? Mais cette scène où elle est seule, après avoir rencontré les familles ayant perdu leurs gamins dans un attentat. Je sais pas. Le maquillage qui tient, la silhouette parfaite. Et ce silence autour de tout ça. C’est triste, finalement, pour elle. De se dire qu’elle est coincée. Avec nous. A devoir porter tout ça aussi. Du plus tragique au plus trivial. A être plus la psychiatre de nos traumas qu’autre chose. On lui tend nos cœurs en miettes, elle nous rend un chorus à reprendre. C’est la base de notre contrat: elle n’a plus le droit d’avoir de faille. Ou comme elle le dit, elle doit réguler l'émotion. The show must go on n’est pas une devise, c’est sa malédiction. Elle est devenue le Père Noël de la mélancolie post-adolescente, condamnée à tourner dans son atelier du pôle Nord situé à Rhode Island, à fabriquer des chansons-cadeaux pour des millions d’enfants qui ne grandiront jamais tout à fait.

Moi, je peux m’arrêter. Éteindre. Laisser le film en pause pour me préparer un thé. Elle, non. La boucle est bouclée: nous regardons des films où des gens font semblant de vivre, pendant qu’une femme réelle fait semblant de ne pas être épuisée pour nous permettre de vivre par procuration. 

Peut-être que Noël, aujourd’hui, n’a plus rien à voir avec la naissance d’un dieu. C’est la célébration de notre propre mise en scène. On décore le sapin comme on ajuste son filtre Instagram. On offre des cadeaux comme on échange des interactions sociales validantes. On regarde des films qui nous parlent de famille pour mieux oublier la complexité de la nôtre.

Je termine mon sachet de bonbons. Le dernier Petit Jésus me laisse un goût un peu trop sucré. La boucle est parfaite. La seule authenticité qui nous reste, c’est d’assumer pleinement notre comédie.

J'éteins. La lumière bleutée du sapin continuera de clignoter dans le noir, pour personne. Un signal dans la nuit. La dernière image que j’emporte est celle de Taylor Swift, sourire parfait, courant sur scène vers un amour qu’elle chante mais ne vivra jamais, pendant que nous, dans nos salons, nous vivons des vies que nous ne chantons pas.

I love L.A.

 

J’ai regardé I Love L.A. et j’ai eu cette impression étrange d’observer des gens qui passent leur temps à faire semblant d’habiter leur vie. Ils parlent, ils posent. Pas par manque d’intelligence. Par manque de centre. Le personnage de Rachel Sennott, Maia, c’est ça: une fille qui flotte. Pas de contour, pas de profondeur, juste une succession de gestes appris. Et bizarrement, c’est ce qui la rend touchante. Une personnalité en pointillés.

Maia, je la connais. Je l’ai déjà été. Ce n’est même pas un personnage, c’est un stade de l'existence, une zone floue où t’es là à moitié, mais où tu fais quand même un peu de bruit pour qu’on te repère. Elle n’a rien de spécial, rien d’iconique, rien de ce qu’on vend dans les séries qui veulent te persuader que tes névroses sont esthétiques. Elle est juste…passable dans sa passabilité. Passable dans sa tête, passable dans sa peau. Croire que le sexy se mesure à la taille de sa jupe, toujours un peu en décalage, la fille qui sourit et qui se demande si elle ne devrait pas être quelqu’un d’autre.

Ça m’a frappée, ça. Son vide. Un vrai vide. Celui qui colle au ventre quand t’as 27 ans, que tu baises avant d’aller bosser juste pour te rappeler que t’as un corps, et que deux heures plus tard tu te retrouves face à un boss qui se fout totalement de toi, de ton talent, de tes nuits, de tes efforts. A être la petite jeune du bureau qu'on chambre faussement gentiment. A faire les mentors en carton, pour masquer leurs propres échecs de quadras en mal de reconnaissance.

Et Tallulah. Putain, Tallulah. J’en ai eu, des Tallulah. Les amies qui t’aiment et qui te plantent un couteau symbolique entre les côtes le même jour. Les filles avec qui t’as une complicité qui te serre la gorge, celles avec qui la rivalité te rend vivante. C’est beau, c’est violent, c’est ridicule, c’est exactement nos vingt-sept ans. 

Maia, elle flotte. Elle ne sait pas être elle-même, elle ne sait même pas ce que ça veut dire. Elle essaye juste de ne pas s’effacer complètement. Elle prend ce qu’on lui donne: une aventure, une idée de carrière, un compliment bancal, une soirée qui dure trop longtemps, une crise qui déborde. Elle n’est pas intéressante. Elle n’est pas complexe. Elle est juste là, en train d’essayer de devenir quelqu’un alors qu’elle n’a même pas encore décidé qui.

C’est ça qui m’a plu. Cette absence de posture. Cette banalité désespérée. Un fantôme qui n’a jamais vraiment quitté la pièce.

underground female authors


Mal de dos terrible, je pense que je commence à comprendre ce que ça fait d'être ma mère. J'ai passé ma journée à décorer pour Noel, en bouffant du Burger King végé. Je me suis aussi fait le replay de Pékin Express car cette saison réalise les deux choses les plus sous-côtées selon moi: marcher dans le froid et l'alcool fait maison.

I cannot express it; but surely you and everybody have a notion that there is or should be an existence of yours beyond you


Je sais, je sais, je sais, personne n'attend le Wuthering Heights d'Emerald Fennell comme on attend le messie, mais comme disait ma prof de théâtre goth qui s'est barrée à Tahiti parce qu'elle a eu une révélation à l'âge de 60 balais: l'essence même d'Emily Brontë se retrouve dans chaque coin de tête des filles qui ont quitté le navire.

Je repensais à cette phrase récemment. Ça explique pourquoi elle m'écrivait toujours des rôles aussi fucked up. Elle savait déjà que j'allais quitter le navire avant que je ne m'en rende compte moi-même. Elle voyait l'empreinte Brontë en moi, cette capacité à rester plantée sur une lande venteuse à attendre que quelqu'un vienne foutre le feu à tout. C'est exactement ce qu'on fait, nous les filles qui avons quitté le navire: on reste là, debout dans le vent, à regarder brûler ce qu'on aurait dû abandonner il y a longtemps.

Je ne miserai pas trop sur notre santé mentale pour cette fin d'année. Vraiment pas.

Entre Rosalía et son orchestre philharmonique qui nous prépare quelque chose qui va forcément nous détruire émotionnellement, l'adaptation de Shelley qui nous fait questionner notre existence entière, et maintenant Charli XCX en ombre malsaine d'une Cathy Earnshaw qui, de toute façon, n'avait jamais posé un pied sur le navire. Charli, elle, elle l'a peut-être pris, le navire, juste pour y mettre le feu depuis l'intérieur. C'est encore plus Brontë que Brontë.

Je me demande parfois si toutes les grosses machines ne se réunissent pas dans une pièce pour mettre au point tout un storytelling coordonné. Genre, il y a eu The Life of A Showgirl de Taylor Swift, qui a sonné un peu comme "tenez, ceci est mon sang", avant de voir débarquer toutes les showgirls qui vont effectivement nous montrer la vie. Comme si quelqu'un avait décidé: "Ok, cette année, on leur fait le coup du miroir. On leur montre le spectacle du spectacle. Elles vont adorer se sentir intelligentes en le regardant".

Et on adore, effectivement.

Je me demande parfois si on n'a pas toutes signé pour la même illusion collective. Celle où on croit qu'on observe, alors qu'on participe. On se dit "non mais moi, je vois les ficelles", tout en rejouant exactement le même spectacle, avec la même musique dramatique et les mêmes larmes en Dolby. On like, on commente, on partage des analyses profondes sur TikTok, on décortique chaque symbole, chaque robe, chaque regard caméra, comme si on n'était pas déjà prises dans le décor. Comme si voir le truc nous en sortait.

Spoiler: ça ne nous en sort pas.

Je crois qu'on a juste changé le fond vert du romantisme pour un écran OLED. Les landes, c'est maintenant nos fils d'actualité. Heathcliff, c'est l'algorithme qui nous connaît mieux qu'on se connaît. Et on reste là, à attendre qu'il revienne, encore et encore, à nous montrer exactement ce qu'on veut voir.

C'est pas la faute des artistes. Elles font ce qu'on leur a demandé de faire: nous hypnotiser avec une vérité calibrée, belle, déchirante, parfaitement éclairée. Ce sont les prêtresses d'une religion où tout le monde veut communier, même les athées. Moi la première. Je suis là, à genoux devant l'autel de chaque nouveau clip, à attendre ma dose de transcendance.

Je veux croire que chaque sortie d'album est un signe, que chaque robe en satin est un message codé, que si je regarde assez longtemps, je verrai la faille derrière la mise en scène. La vérité brute. Le moment où l'artiste arrête de jouer.

Mais la vérité, c'est qu'on aime trop le décor pour le démonter.

On pourrait. On a tous les outils. On a les coulisses sur Instagram, les making-of sur YouTube, les interviews où elles "se livrent vraiment cette fois". On sait que c'est construit. On sait que la vulnérabilité est dirigée, que les larmes sont bien éclairées, que même la spontanéité a été répétée.

Mais on s'en fout.

Parce qu'au final, Emily Brontë aussi construisait. Elle aussi nous a fait un décor, avec ses landes et ses fantômes et son amour toxique magnifique. Et on le lit encore, 170 ans plus tard, en sachant très bien que c'est de la fiction. Que Heathcliff n'a jamais existé. Que personne ne meurt vraiment d'amour sur une lande anglaise.

Peut-être que c'est ça, l'essence de Brontë dans nos têtes de filles qui ont quitté le navire: on sait qu'on se ment, mais on continue quand même. On reste sur la lande. On regarde brûler. On attend le fantôme.

Et quand Fennell va sortir son Wuthering Heights, on ira le voir. Évidemment qu'on ira. Même si on sait déjà que ça va être beau, construit, calibré pour nous détruire juste ce qu'il faut.

Parce qu'on aime ça, être détruites par du beau.

C'est peut-être pour ça qu'on a quitté le navire, finalement. Pour pouvoir rester sur la lande.

Et regarder Charli XCX chanter avec John Cale.

the old religion


J'ai mis le nouvel album de Florence + the Machine ce matin, un peu par réflexe, un peu par curiosité morbide. Titre: Everybody Scream. Ça sonnait comme une blague. Puis j'ai compris que non. Je l'avais déjà écouté rapidement, fébrilement. C'est un album difficile, dans lequel tu rentres un peu à tâtons, en sachant que tu vas te prendre les orteils dans les coins de meubles.

Ce n'est pas un album joli. Ce n'est pas Cosmic Love avec des robes qui tournent. Un cri de corps. Tu sens qu'elle a morflé (pas façon mélodrame, mais façon "je me suis vidée sur scène et j'ai quand même fini le show"). Une grossesse extra-utérine, qui aurait pu la laisser sur le carreau, et qui a irrémédiablement modifié la voix. Qui fait que tu chantes différemment après, parce que t'as compris des trucs sur toi que t'aurais préféré ne jamais savoir.

Je ne sais pas si elle a fait exprès, mais tout sonne un peu tordu. Les chœurs sont trop proches, presque étouffants, comme s'ils t'encerclaient dans une pièce trop petite. Les percussions cognent bizarrement, à contretemps, comme un cœur qui bat mal. Il y a des moments où ça accroche, où ça refuse de se résoudre proprement. Et en même temps, c'est exactement ça qui marche. Ça respire la survie. Pas la belle survie des films, celle où t'en ressors grandi. Non, la survie bancale, celle où tu tiens debout mais tu ne sais pas vraiment comment.

Florence, elle a toujours eu ce côté grande prêtresse céleste qui danse pieds nus dans des forêts imaginaires. Mais là, elle est redescendue et elle se traine sur la caillasse, à en avoir les genoux écorchés. C'est toujours mystique, oui, mais plus crade. Moins "rituel de lune", plus "je fais un sort pour pas crever demain matin". Elle n'invoque plus rien de doux. Elle négocie avec ce qui reste.

Y a une chanson, One of the Greats, où elle balance: "It must be nice to be a man / And make boring music just because you can." Et j'ai ri. Un rire un peu moche, coincé entre la gorge et le ventre. Parce que c'est vrai. Parce qu'elle a mis le doigt sur un truc qu'on ressent sans jamais oser le formuler ainsi. Et puis parce que j'aimerais parfois qu'elle fasse de la musique ennuyeuse aussi, juste pour souffler. Juste pour exister sans devoir justifier chaque note, chaque décision artistique.

Ce disque-là, il n'est pas là pour séduire. Il a quelque chose de moite et de spirituel à la fois, comme si elle avait ouvert son corps et branché l'ampli dessus. Comme si elle avait décidé d'arrêter de filtrer, de polir, de rendre les choses acceptables. Il y a une nudité là-dedans qui met mal à l'aise. Pas la nudité esthétique des clips conceptuels, mais celle, beaucoup plus violente, de quelqu'un qui te montre ses cicatrices sans prévenir.

Il y a une phrase dans une interview, où elle disait qu'elle ne voulait plus retarder les choses, ne plus se cacher derrière le perfectionnisme. Qu'elle en avait marre d'attendre le bon moment, la bonne inspiration, le bon équilibre. Et ça s'entend: Everybody Scream, c'est une tempête sortie trop tôt, pas finie, un peu mal coupée, mais honnête. Les coutures dépassent. On voit les fils. Et franchement? Ça fait du bien d'écouter un album qui tremble un peu. Qui ose être imparfait, pas par paresse, mais par urgence.

J'ai pensé à toutes les fois à ce qu'on garde trop longtemps parce qu'on nous a appris que c'était pas élégant, pas convenable, pas nous. À tous ces moments où on ravale ce qui déborde parce que le timing n'est pas bon, parce que les autres n'ont pas l'air prêts à encaisser. Peut-être que c'est ça le truc: elle a crié pour nous. Pas pour faire de la belle musique. Pour prouver qu'elle existait encore, même abîmée. Surtout abîmée.

Et au fond, c'est peut-être son album le plus généreux. Parce qu'il nous autorise à être bruts aussi.

2010 is so back

mamdani élu, avoir un mec est embarrassant, taylor swift est de nouveau raciste, katy perry a sorti un titre pop rock. nature is healing.

bright light

 

Millie Bobby Brown a un peu ma vie rêvée : des poules, un âne et des chiens, tout ça dans une ferme en Angleterre. Genre le cliché parfait, sauf que je me vois déjà incapable de nourrir quoi que ce soit sans traumatiser l’animal en question (et moi avec). Un peu comme Meghan Markle et son émission lifestyle qui peut te tuer si tu sais pas doser les produits correctement (mais la maison est tellement lumineuse que t’as envie de t’y jeter la tête la première, j’avoue). Et là je me demande…est-ce que toutes ces influenceuses quinoa n’avaient finalement pas raison? Oui, je dis bien finalement. Silence, honte.

Novembre, le mois cotonneux par excellence. Les rues sont floues, la lumière est molle, et moi je flotte entre "je fais rien" et "je devrais faire un truc". Et, tenez-vous bien, j’ai découvert à 38 balais que j’aimais… les petits pois. Oui. LES PETITS POIS. Merci la thérapie, merci mon écoute obsessionnelle de Romy (Love who you love, sur repeat, évidemment). Qui aurait cru qu’un légume vert pouvait chambouler une vie adulte? Je suis Katy Perry qui revient au pop rock et trouve la paix en regardant une marguerite pendant qu'un train fonce sur elle à toute allure. Ce qui ne fait que confirmer ma théorie qu'elle écrit définitivement des chansons pour les gens uniquement nés le 25 octobre.

Et tant que j'y pense, regardez aussi le Frankenstein de Del Toro. Jacob Elordi, you're such a babe.

west end girl: lily allen, merci.


Il y a un moment, dans une relation qui se fissure, où tu te demandes ce qui cloche chez toi. Pas chez lui. Chez toi. Tu passes tes nuits à te décortiquer: t'es trop comme ci, pas assez comme ça. T'es chiante, collante, pas assez cool, trop exigeante. Tu te retournes dans tous les sens comme un vêtement qu'on inspecte pour trouver l'accroc, le défaut de fabrication. Le truc, c'est que tu ne le trouves jamais. Parce qu'il n'existe pas. Le problème, il n'est pas là. Mais ça, tu mets du temps à le comprendre.

West End Girl, le nouvel album de Lily Allen sorti ce 24 octobre après sept ans d'absence, c'est exactement ce moment de bascule. Celui où tu arrêtes de te chercher des excuses à toi pour justifier la merde qu'il t'a faite. Celui où tu réalises que non, ce n'est pas toi qui es trop ceci ou pas assez cela. C'est juste que lui, il était ailleurs. Avec quelqu'un d'autre. Dans une autre histoire. Et que tu t'es épuisée à courir après un fantôme.

L'album a été écrit en dix jours. Dix putains de jours pour démonter un mariage, une vie à New York, un conte de fées qui sentait déjà la moisissure sous le vernis Instagram. Lily Allen ne fait pas dans la dentelle: elle ouvre le carton des sex toys trouvé dans l'appart de son mec, elle écoute les vocaux sirupeux de l'autre femme qui lui balance des love and light en mode guru californienne, elle rumine sur des textos, sur des règles d'open relationship brisées, sur le mensonge packagé comme une libération.

Sur Ruminating, avec une prod chaotique qui pourrait figurer sur BRAT de Charli XCX, elle se consume: "Ruminating, ruminating, I've been up all night / Did you kiss her on the lips and look into her eyes?". Elle ne dort plus. Elle ne pense plus qu'à ça. C'est viscéral, obsessionnel, dégueulasse. Exactement ce que c'est, la trahison: un parasite qui te bouffe de l'intérieur pendant que l'autre dort tranquille.

Et puis il y a Madeline. Madeline, l'autre femme. Celle qu'on veut détester mais qu'on interroge quand même, comme si elle détenait une vérité. Lily la confronte, mélange rage, empathie, confusion: "You tell me he's telling the truth, is that the case or a line that he fed you?" Elle ne sait plus qui ment, qui dit vrai, si elle peut faire confiance ou si elle va se faire enfumer une énième fois. Parce que c'est ça aussi, la trahison: ça te casse ton détecteur de bullshit. T'as tellement été prise pour une conne que tu deviens parano, incapable de croire qui que ce soit.

J'ai vécu ça. Cette sensation d'être en permanence le problème. De me demander pourquoi je n'étais jamais celle qu'il fallait. Jamais assez drôle, jamais assez légère, jamais assez...quoi, au juste? Le manque, tu ne le localises jamais. Il flotte, diffus, partout et nulle part. C'est toi toute entière qui deviens le manque. Alors tu te contorsionnes, tu te déformes, tu essaies d'être plus large sur les rebourds, plus compréhensive. Sur Nonmonogamummy, Lily chante avec une ironie déchirante: "I've been trying to be open / I just want to meet your needs". Elle accepte l'open relationship, elle fait des efforts, elle se plie en quatre. Pour quoi? Pour découvrir qu'il a quand même tout cramé, que les règles ne comptaient que pour elle.

C'est là que l'album devient lumineux dans sa cruauté. Parce que Lily arrête de se flageller. Sur Let You W/In, acoustique et limpide, elle lâche prise: "I'm sick of carrying, suffering for your sins / Already let you in, so why should I let you win? / You've taken everything". Elle en a marre de porter son merdier à lui. Elle réalise que le poids qu'elle trimballe depuis des mois, c'est pas le sien. C'est celui de ce mari qui la pulvérise.

Fin de partie sur Fruityloop, un titre onirique qui boucle tout: "It's not me, it's you", référence assumée à son deuxième album It's Not Me, It's You. Elle vient de faire le tour complet. Le cycle est bouclé. Ce n'est pas elle, le problème. Ça ne l'a jamais été. Lui, il était déjà stuck inside his fruityloop, coincé dans ses patterns toxiques, répétant en boucle les mêmes conneries. Elle ne pouvait rien y faire.

West End Girl m'a fait du bien comme la claque d'une meilleure amie sincère. Parce qu'il dit ce qu'on n'ose pas se dire quand on est en plein dedans: que parfois, le problème, ce n'est pas nous. Que se remettre en question, c'est sain, mais se démolir pour justifier la violence de l'autre, c'est juste une autre façon de lui donner raison. Lily Allen ne fait pas dans le feel-good facile. Elle ne prétend pas que tout va bien maintenant. Elle est juste passée de l'autre côté: celui où elle arrête de se regarder à travers les yeux de celui qui l'a trahie.

L'album est un couteau planté dans le mythe de la femme qui doit toujours être à la hauteur. Il démonte le narratif de la cool girl qui accepte tout, qui ne fait pas de vagues, qui ferme sa gueule. Lily en a fait, des vagues. Elle a hurlé, pleuré, confronté. Elle a failli rechuter dans l'alcool et les médocs (Relapse raconte cette tentation glaçante de tout éteindre avec du Valium). Elle a été humaine, bordélique, furieuse. Et elle a survécu.

C'est un album qui ne te console pas. Il te secoue. Il te regarde dans les yeux et te dit: arrête de chercher ce qui cloche chez toi. Regarde plutôt ce qu'il t'a fait. Et détache-toi du regard qu'il a posé sur toi, parce que ce regard, il était déjà faussé, déjà ailleurs, déjà occupé à construire d'autres histoires.

West End Girl est sorti aujourd'hui. Écoutez-le. Pas parce qu'il va vous rendre heureux. Mais parce qu'il va peut-être vous rendre plus libres.

*uck you very much please don't stay in touch



C'est très con mais j'attends le nouvel album de Lily Allen comme le messie. Je sens qu'elle va très probablement taper très fort sur les femmes avec qui son ex a couché plutôt que sur son mari mais je sais pas, sa colère sur ses mélodies, ça me revigore toujours. J'aurais quand même bien aimé qu'elle sorte au moins un titre, histoire qu'on puisse patienter jusqu'à vendredi, mais en attendant, j'ai Fuck You en boucle et c'est déjà pas si mal.

J'ai aussi terminé Les Forces, de Laura Vazquez, qui m'a pas mal retourné. J'ai réalisé que ça faisait longtemps que je n'avais pas lu un livre. Quand j'écris, j'ai toujours tendance à ne rien lire à côté, de peur que ça me parasite. Par contre, je regarde beaucoup de films. Ca, ça m'aide vraiment. Je suis un peu obsédée par la vibe, vous voyez l'idée. Quand on me lit, je veux que ça fasse l'effet d'une salle de cinéma. J'ai pas mal de bouquins en attente en vérité, je pense que je ne vais faire que ça sur ma fin de semaine (avec des masques au miel et des pizzas) (et une forêt noire) (en entier) (c'est mon anniversaire, je fais ce que je veux).

Sinon, j'ai encore commis un autre fanzine. Faut vraiment que je termine ce site pour pouvoir les héberger correctement. Mais en attendant, tous les numéros sont visibles ici.

life's no fun through clear waters

 

C’est en regardant la date que j’ai réalisé que mon anniversaire tombait dans moins de dix jours. Je sais pas trop si c’est un caprice de logique régressive, mais j’ai décidé de céder à l’absurde et d’acheter ces informes gâteaux au chocolat de supermarché, avec ce Happy Birthday hideux qui ressemble à un autocollant oublié. Il y a quelque chose de réconfortant dans le fait de célébrer avec un gâteau qui ne se prend pas au sérieux, comme un petit clin d’œil à mon moi du passé.

En parallèle, je termine ma dernière semaine de relecture de mon manuscrit. La version finale. Celle que je voulais vraiment, celle à laquelle j’aspirais. Je sais pas trop ce que ça donnera, j’ai un peu l’impression de cocher des cases en ce moment, mais il y a quelque chose de rassurant dans le fait de cocher au moins quelque chose. Chaque ligne relue, chaque mot peaufiné me rapproche de ce moment où je pourrai enfin dire : « C’est fini, c’est moi, c’est vraiment moi. »

Et puis il y a eu beaucoup de films ces derniers jours, surtout des comédies romantiques. Ces histoires un peu sucrées, un peu absurdes, qui font sourire malgré soi, sont devenues mon petit rituel, comme une bulle douce hors du temps.

En attendant, je vous laisse avec une photo d'Addison Rae. Ecoutez Addison Rae, je trouve qu'elle colle bien au mois d'octobre.

let's drink, this town is so great


Je bloque sur le dernier chapitre de mon bouquin (parce que oui, j'ai décidé de le reprendre depuis le début car j'aime foutre le feu à tout ce que je touche) (72 pages quand même) et comme je suis branchée sur la vida loca des nanas glamour de Californie pour m'accompagner dans cette dernière ligne droite, je me suis dit qu'un top 5 de mes cocktails favoris était de circonstance (même si je ne bois plus d'alcool) (mais je trouve que ça serait pas forcément une mauvaise idée) (j'aime soigner mon image marketing)(et soyons honnêtes, avec le dernier album de la Swift, j’aurais besoin d’un remontant)(Matty Healy, text her).

Voici donc le choix de la rédaction.

1. Rusty Nail: scotch whisky + drambuie
2. Black Velvet: bière brune + champagne
3. Frozen Chesnut: bourbon + cacao
4. White russian à la vanille: vodka + lait d'amande + sirop de vanille + liqueur de café
5. Et je termine avec un rhum coca, parce qu’en vrai cette boisson est comme le H de Hawaï mais je l’aime quand même, il est ringard mais ça reste une boussole.

Good night, sweeties!

the no life of a showgirl


Il y a quelque chose de désolant dans ce disque. Pas la pop en elle-même: Taylor Swift sait encore la ciseler, en faire des refrains qui s’impriment, des mélodies qui s’accrochent. Non, le problème n’est pas là. Ce qui fatigue, c’est ce retour en arrière. Être obligée, encore une fois, de réécouter des textes qui sonnent comme des journaux intimes de lycéennes: petites rancunes maquillées en épopées, vengeances de cour de récré élevées au rang de dramaturgie.

Ce qui déçoit, ce n’est pas tant la légèreté que l’insignifiance. Car il y avait autre chose à dire. On pouvait espérer une parole qui embrasse le vertige de sa célébrité, la violence de ce piédestal où elle vit désormais, la solitude qui ronge quand tout le monde croit savoir qui vous êtes. On pouvait espérer une femme qui regarde en face l’industrie trop gourmande qui l’a façonnée, une femme fatiguée, cabossée, qui accepte de montrer l’épuisement derrière les projecteurs. On aurait su accueillir cela, on aurait su panser ses blessures comme elle a pansé les nôtres à travers ses chansons.

Mais non. Ce qu’elle choisit, c’est autre chose. Dans cet album, Taylor Swift nous renvoie à notre place. Elle ne joue plus à être la girl next door, ni la meilleure amie qui met des mots sur nos chagrins. Elle se tient au-dessus, dans une posture qui n’admet plus la réciprocité. Elle choisit son camp: celui de la star intouchable qui nous observe depuis une Maserati plutôt que de partager le banc d’un bus avec nous.

Et c’est peut-être cela, le plus triste. Ce n’est pas la superficialité des thèmes ni l’obsession des amants glorifiés. C’est cette rupture de contrat implicite: le fil qui reliait son écriture à nos vies ordinaires se brise. Elle montre ce qu’elle est devenue, ce qu'elle est, non plus une voix, mais un produit, décliné en je ne sais combien de versions de vinyles collectors.

Avec Folklore et Evermore, on avait cru en une métamorphose: une Taylor capable de sortir du miroir tendu à l’adolescente éternelle pour raconter autre chose, plus grand, plus ample. Même The Tortured Poets Department portait encore une part de cette humanité blessée. Ici, il n’y a plus rien de tout ça. Il reste un écrin pop, efficace mais creux, et la sensation que l’adulte qu’elle aurait pu devenir s’est dérobée pour redevenir l’héroïne factice d’un teen movie.

Alors oui, la musique fonctionne, mais l’histoire, elle, ne prend plus. Parce qu’au lieu d’avancer, Taylor Swift recule. Et en reculant, elle nous laisse derrière.

week summary








mode d'emploi hollywood: comment bien remplacer votre star défectueuse

Je ne peux m'empêcher de ruminer cette pensée, un scénario alternatif qui hante les coulisses de Hollywood: si Lindsay Lohan n’avait pas brûlé son aura dans l’enfer blafard des boîtes de nuit de Los Angeles, il n’y aurait peut-être jamais eu d’Emma Stone.

Cette idée peut sembler tirée par les cheveux, une théorie de comptoir pour cinéphiles nostalgiques. Pourtant, elle touche à une vérité crue sur le fonctionnement de l'industrie du rêve. Hollywood est une machine à fabriquer et à remplacer des archétypes. Une chaise se libère, souvent dans la douleur, et une nouvelle assise, immaculée et souriante, s'y installe sans un regard pour les cendres encore chaudes. Basta.

Avant de devenir le visage du dérapage célèbre, Lindsay Lohan était bien plus qu’une simple actrice Disney. C’était une anomalie, un phénomène. Elle possédait cette étincelle électrique, ce mélange détonant de gamine cabossée par une gloire précoce et de star née, prête à avaler l’écran tout entier. Dans Freaky Friday, elle tenait tête à Jamie Lee Curtis avec une assurance déguinglée. Dans Mean Girls, elle était la paradoxale Cady Heron, à la fois proie et prédateuse, avec une intelligence comique et une vulnérabilité qui la désignaient comme la nouvelle génération.

Elle avait tout. Le talent, le charisme à revendre, ce roux flamboyant et un sourire qui promettait autant la comédie légère que le drame intense. Elle aurait dû enchaîner sur les rôles qu’on réserve aux actrices que l’on chérit, que l’on protège, celles qui, film après film, se transforment en monuments. Elle était, en 2004, la prochaine Julia Roberts, la prochaine Sandra Bullock. La prochaine America's sweetheart, mais en version plus sauvage, plus authentique. Elle n'avait rien d'une poupée, ou peut-être que si. Une poupée cramée.

Et c’est là que le système a montré les dents. C'est que Hollywood déteste quand ça risque de lui péter à la gueule. Quand l'incandescence de la star éclaire, malgré elle, les zones d'ombre de l'usine à rêves. Alors, quand Lindsay a commencé à s'embraser sous les flashs obsédants des paparazzis, passant des plateaux de tournage aux portes des clubs, le système n'a pas cherché à l'éteindre. Il l'a jetée. Elle n'était plus rentable, trop risquée pour les assurances, trop réelle pour une industrie qui vend du faux-semblant.

Et dans l'ombre, une autre rousse attendait son heure. Emma Stone. Parfaite pour le rôle. Tout ce que Lindsay n'était plus: drôle mais jamais trop dangereuse, excentrique mais parfaitement gérable, talentueuse mais sage. Elle est arrivée au moment le plus critique, juste après le crash médiatique de Lohan, et a hérité de manière presque organique du trône laissé vacant.

Emma Stone, c'est Lindsay Lohan en version pasteurisée, aseptisée, sûre pour la consommation de masse. C'est le même archétype fondamental: la jeune femme rousse, espiègle et piquante, celle par qui le scandale (gentil) arrive, celle qu'on aime voir souffrir un peu d'amour, triompher beaucoup, et finalement briller sous les projecteurs des Oscars. Sauf que chez Emma, rien ne dépasse. Pas de photo d'identité judiciaire, pas de séjour en rehab sous les objectifs, pas de vie privée exposée comme un feuilleton sordide. Les producteurs l'adorent. Le public aussi. Elle est devenue, point par point, ce que Lindsay Lohan était destinée à être.

Je regarde Emma Stone dans Easy A, où sa présence rappelle étrangement la Cady Heron de Mean Girls. Je la regarde dans La La Land, recevoir des ovations pour son rôle de comédienne rêveuse, et je ne peux m'empêcher de voir le fantôme de Lindsay Lohan. Je vois la carrière parallèle qui n'a jamais existé, les rôles que Lindsay aurait pu incarner, les ovations qui auraient pu être les siennes. Ce sourire lumineux d'Emma Stone, on dirait parfois celui de Lindsay, recollé sur un autre visage, un visage qui n'a pas connu la même tempête.

Il ne s'agit pas de dire qu'Emma Stone a volé quoi que ce soit. Elle est une actrice immense, brillante et méritante. Non, le vrai coupable, c'est le système. Hollywood recycle tout: les scénarios, les archétypes, les espoirs déçus. Quand une étoile chute, elle est immédiatement traitée comme une ressource remplaçable. Le public, complice, applaudit la nouvelle venue et fait semblant de croire que l'ordre naturel des choses a été respecté, que c'était écrit comme ça depuis le début.

Pendant ce temps, Lindsay Lohan s'est retrouvée transformée en spectacle, son déclin personnel devenant un divertissement. Elle qui aurait dû être l'héroïne de sa propre histoire est devenue la leçon de morale, l'exemple à ne pas suivre. Et au final, la carrière lisse et couronnée de succès d'Emma Stone est la récompense qu'Hollywood s'est offerte pour avoir bien ri du naufrage d'une gamine jugée trop fragile, trop humaine.

Je n’arrive pas à trouver ça beau. Je n’arrive pas à applaudir Emma Stone sans entendre en écho les rires moqueurs et les claquements d'appareils photo qui ont accompagné la chute de Lindsay. C’est comme applaudir une doublure de génie qui joue magnifiquement son rôle sur les ruines encore fumantes d'un autre destin.

Mais d'un autre côté, est-ce qu'elle avait vraiment compris ce qu'elle représentait. Ce que le cinéma pouvait vraiment lui offrir. Parfois, les bad move de ce type sont pires qu'un mauvais trip au Château Marmont. Prenez The Canyons. Un film tellement conceptuel qu'on dirait une blague de cinéphile bourré. Schrader alignait des plans vides en parlant de néant hollywoodien. Lindsay, elle, avait juste l'air d'un fantôme qui avait oublié de disparaître.

Même topo dans I Know Who Killed Me: son jeu intense, presque convulsif, aurait pu être génial. Mais qui a envie de voir une mauvaise strip teaseuse faire un mauvais cours de philo?

Le résultat? Plus crédible ni en comédie ni en drame. Trop bizarre pour les studios, trop mainstream pour l'underground. Elle s'est retrouvée coincée dans le no man's land parfait, l'endroit où Hollywood enterre ceux qui ont essayé. On sait pas trop quoi, mais ils ont eu le malheur de le réaliser.

La vérité, c'est que le cinéma sérieux dévore parfois mieux les actrices que les pires navets. Au moins dans un mauvais film, tu peux encore être drôle. Dans un mauvais film d'auteur, tu deviens une métaphore.

Et voilà où nous en sommes aujourd'hui. D'un côté, Lindsay Lohan, résiliente, qui trouve une forme de paix et de seconde carrière dans les téléfilms de Noël, loin du tumulte hollywoodien. De l'autre, Emma Stone, consacrée, qui empile les prix dans les festivals les plus prestigieux. Deux destins diamétralement opposés, mais inextricablement liés, comme les deux faces d'une même pièce truquée.

Hollywood adore mettre en scène des récits de rédemption. Mais ce qu'il aime encore plus, c'est la mécanique: remplacer les corps usés, les esprits fatigués, par d'autres, plus neufs, plus dociles, plus prévisibles. Lindsay Lohan a été, d'une certaine manière, sacrifiée sur l'autel de la rentabilité et de l'image. Et Emma Stone a été couronnée. Pas nécessairement parce qu'elle était plus talentueuse, mais parce qu'elle était là, au bon moment, prête à incarner cet archétype, sans en reproduire les défauts.

Et ça, c’est le truc désagréable, le truc qui se cache derrière la magie, et que l'on préfère ne pas regarder en face, de peur de voir le rêve se dissoudre dans la froide logique du star system.






Parce qu'on aura jamais assez de photos de Lindsay Lohan à regarder.

baby, I'm not (a werewolf)



Parfois, la vie se suffit à elle-même avec un Yogi Tea goût caramel salé et un épisode de Selling Sunset (j'adore la Californie, les blondes décolorées et l'immobilier de luxe). Je me disais ça ce matin en me levant, en buvant mon Yogi Tea et en pensant que je rêverais d'avoir les faux cheveux de Christine Quinn. 

Sinon, écoutez le nouveau Neko Case. Il est parfait pour une fin de septembre réussie.

make a scene, break a leg

 

Je ne sais pas ce que je suis en train de faire mais je trouve que je le fais particulièrement bien. Peut-être que c’est ça, le vrai talent: réussir à improviser en donnant l’impression qu’il y a un plan. Comme un tag sur un mur, ça ressemble à du vandalisme mais en fait c’est de l’art conceptuel.

Un peu fatiguée, je crois que j'ai une crève qui monte. J'ai commencé The Girlfriend parce que Olivia Cooke et j'ai terminé Paul prend la forme d'une fille mortelle d'Andrea Lawlor (qui est clairement mon livre de la rentrée) (avec Toutes les vies de Rebeka Warrior).
Ces livres me tiennent compagnie d’une façon bizarre, comme des voix qui parlent plus fort que moi dans ma propre tête. Pas des lectures sages ou polies, mais des choses qui secouent, qui laissent des traces. 

J'ai une pile de disques à écouter. J'ai bien aimé celui de Mark William Lewis et Maruja. Liquid Mike aussi. Juste parce que j'aime être une ado attardée. Je devrais reprendre certains de mes projets mais je n'ai absolument aucune once de productivité. J'ai zoné toute la matinée, scrollé comme un zombie, et à la fin je n’ai même pas retenu une image. Juste la sensation d’avoir perdu du temps que je n’avais déjà pas.

Mon frigo est vide mais je n’ai pas envie de sortir. J’ai encore une tasse avec un vieux sachet de thé qui traine et qui me regarde comme un animal mort.

Je pourrais écrire. Je pourrais peindre. Je pourrais ranger. Mais je préfère me dire que je le ferai demain, juste pour prolonger cette espèce d’inertie qui devient presque confortable. Comme si la loose m’offrait une excuse esthétique.

you've got a fetish for my love

 

Je me rends compte que ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de listes et c'est terriblement indigne de moi. Parce qu'il fait moche et que j'ai pas envie de zoner sur un énième visionnage de Only Murders in The Building, voici les trucs dont je n'ai absolument rien à foutre.

1. Ne pas me parler pendant un an sans raison apparente, puis revenir comme si de rien n'était. Be my guest, rien à branler. Chacun a sa vie et ses merdes. Peut-être que la personne avait besoin de gérer ça seule, de prendre du recul, de s'enfermer dans un monastère. Vraiment, j'estime qu'on a pas de comptes à me rendre.

2. L'avis des autres. Même en essayant de m'enfermer là-dedans, j'y arrive pas. Tu m'aimes pas. Super. Je m'en cogne. Et tu sais pourquoi? Parce qu'il y a de grandes chances que je ne te calcule même pas. C'est pas pour rien que j'évite toujours au travail d'en dire trop sur ma vie ou de regarder les photos des chiards de mes collègues. Vous n'êtes pas ma famille, vous n'êtes pas mes amis. Je te dis bonjour le matin et je signe tous mes emails par "Bien à toi". Estime-toi heureux.

3. Avoir l'air d'un mort-vivant le matin parce que je n'aime pas porter de maquillage. J'aime mes cernes. C'est tout. J'aime mes cheveux décoiffés. J'aime mon côté négligé contrôlé.

4. Suivre les tendances? Rien à foutre. Mon combat de vie. Je veux juste être confortable dans un pantalon de jogging et un tshirt troué. J'irais à n'importe quel date en pantalon de jogging et tshirt troué. Je participerais à Love is Blind en pantalon de jogging et thsirt troué. J'irais sur ta putain de plage paradisiaque en pantalon de jogging et thsirt troué.

5. Je suis bordélique. Rien à faire que cette bibliothèque déborde avec de vieilles factures et des courriers pas ouverts. Je suis le vieux qui vide un gobelet rempli de vis pour t'y servir un whiskey et qui construit un bateau dans sa cave depuis vingt cinq ans.

6. Etre heureuse. Je veux qu'on arrête avec ça. Non, on ne peut pas être sans arrêt bien dans sa tête et oui on a le droit de foutre sur pause. Je pense qu'on irait mieux collectivement si on arrêtait de faire semblant.

7. Les débats stériles sur la "vraie" manière de faire les choses. La guerre du pain au chocolat / chocolatine, la position correcte du rouleau de papier toilette, l'ananas sur la pizza... Rien à foutre. Mettez de l'ananas sur votre steak-frites si ça vous chante. C'est pas moi qui vais le bouffer de toute façon.

8. La pression d'avoir un avis sur tout, tout le temps. Y a des moments, j'ai juste pas d'avis. J'accepte d'être juste con face à quelque chose,...ou de m'en foutre.

9. Spoiler: je me fiche de tes exs donc ne m'en parle pas. Oui, tu as « servi ». Oui, tu n’es plus vierge. Oui, parfois t’as été un gros con. En vrai, j’ai aussi été une pute. Et alors? Arrêtons le stalking, gardons nos archives. On se rendra bien assez compte qu'on est fucked up.

vice est mort, et on lit encore sa nécro tous les matins


Je suis tombée sur Vice is Broke, le docu qui démonte le mytho derrière l'effondrement du empire médiatique le plus hype des années 2010. Et franchement, tout le monde se focalise sur les dettes, les plans sociaux, Shane Smith qui se roule dans la coke et les dollars. Le vrai sujet, il est là: Vice n'a jamais été un média. C'était une centrale à subculture washing.

Leur business model? Extraire. Trouver un coin du monde qui a encore l'air sale, brut, real, une favela, un squat, un champ de bataille, une scène queer underground, le passer au tamis de leur esthétique aseptisée, et le revendre comme un produit de luxe déglingué. Un McDo du désenchantement, avec sauce gonzo et frites au cynisme.

T’avais un reportage sur les punks à Manille ou un docu sur la techno à Berghain? Même merde. Même filtre couleur sépia délavé. Même bande-son d’électro low cost qui te gave d’angoisse fashion. Même journaliste blanc, un peu perdu, un peu too cool for school, qui te regarde comme si lui et toi étiez au-dessus de tout ça. Ils n'ont pas raconté des histoires: ils ont plaqué une marque sur le réel. La contre-culture est devenue un moodboard. Une ressource naturelle, comme le pétrole ou le diamant. Sauf qu’eux, ils vendaient l’idée de authenticité.

Et on est tous tombés dans le panneau. Parce qu’à l’ère du tout-numérique, avoir l’air rebelle, ça compte plus que de l’être. Vice a compris avant tout le monde que la jeunesse ne voulait pas de révolution, elle voulait du contenu porteur de sens, capable de remplir un feed Instagram et un vide existentiel en même temps.

Les marques se sont jetées dessus. Branded content: mettre le logo de sa bière ou de sa fringue sur un reportage qui a l’air grassroots, underground, un peu dangereux. S’offrir un peu de crédibilité street en sponsorisant de la rébellion pré-packagée. Vice était le parfait intermédiaire: il fournissait l’esthétique du risque sans le risque. L’émotion sans les conséquences. Ils vendaient du safari en territoire interdit, avec accès VIP et cocktail en terrasse.

C’est ça, le cynisme derrière l’empire Vice: une bande de jeunes créateurs idéalistes, et aussi un peu cons, gavés au boys club primaire, qui se pensaient au-dessus du monde parce que les réseaux sociaux leur renvoyaient ce reflet en permanence. Ils confondaient la contre-culture avec leur nombril, persuadés d’en être les dépositaires exclusifs. Snobs, enfermés dans leur personal branling, ils vendaient leur supériorité comme un produit dérivé, alors qu'ils étaient poussés à produire un volume constant de contenu "choc" et viral, souvent dans des conditions précaires. Ils étaient le rouage bien huilé d'une direction qui engrangeait des millions lors de levées de fonds records et vivait dans une opulence ostentatoire, tout en continuant à promettre une "révolution médiatique" à laquelle ils croyaient, comme des gosses devant un matin de Noël.

Leur chute était inévitable. Pas à cause de mauvais choix financiers. Mais parce que le cool ne s’industrialise pas. Dès que tu le mets à la chaine, il meurt. Leur esthétique a fini par être tellement copiée, tellement recognisable, tellement mainstream, qu’elle a perdu toute valeur. Le public a commencé à voir les ficelles. Les cordes, même.

Et c’est ça, la leçon ultime. Vice n’a pas trahi la contre-culture: il en a été le stade ultime, le produit le plus abouti et le plus triste. Celui qui croit pouvoir vendre de la marge sans comprendre que dès que tu la vends, elle cesse d’en être.

Ils se sont crus plus malins que le système. Mais le système les a bouffés, comme il bouffe tout. La seule différence, c’est qu’il portait des Doc Martens et un carnet Moleskine.

Après, je suis une hypocrite. Une enfant millennial cringe de mon époque. Vice est un cadavre en putréfaction qui bouge encore, et je continue de le lire. Peut-être parce que ça reste le seul endroit qui me fait l’effet d’un chocolat chaud et d’un rail de coke sous un plaid d’automne. La douceur toxique d’une culture qu’on a tordu, mais qui reste quand même la maison. Le contenu est encore plus aseptisé (parce qu'il faut bien bouffer), perdu entre le pire de Seventeen et la liste de course d'un dealer, mais on y reste, un peu par habitude, mais quand même un peu par sentimentalisme niais.

La vérité, c’est que Vice n’a pas été enterré: il s’est dissous en nous. On continue de scroller comme des junkies qui savent que la came est coupée.

wuthering heights: le monstre est blanc, l'hystérique est dans sa trentaine


Je suis retombée sur Les Hauts de Hurlevent en rangeant un placard. Le livre est tombé ouvert sur la page où Cathy dit Je suis Heathcliff, et ça sentait le renfermé et le désespoir cheap. Ça m'a rappelé l'oral de français, le type qui sentait le porte-documents et le regret, qui m'avait demandé qui pourrait jouer Phèdre. Une gamine ou une meuf de cinquante ans? Je ne sais plus trop ce que j'avais répondu, pas un truc trop naze compte tenu de la note. Mais ça, on s'en fout. Parce que la question, au final, elle n'était pas si conne que ça.

Maintenant, ils refont le film. Wuthering Heights. Pour la millième fois. Margot Robbie. Jacob Elordi. Internet a immédiatement pris son visage le plus constipé pour gueuler. Trop vieille. Trop blanc. Pas dans les clous.

Sauf que le livre, justement, c'est l'histoire de gens qui ne sont pas dans les clous. Heathcliff, c'est pas une case ethnique à cocher pour se donner un gage de vertu en 2025. Dans le texte, c'est un gitan. Un mot de l'époque pour dire: chelou, pas de papier, on ne sait pas d'où il sort, ne le laissez pas près de l'argenterie. Il est décrit comme une sorte de délinquant, un garçon au teint foncé, aux origines floues. Brontë ne dit jamais clairement d'où il vient. Mais il est l'outsider. L'étranger. Différent. Bien évidemment que beaucoup d’analyses modernes y voient une figure racisée: un personnage exclu, rejeté, incompris, à la marge, avec des origines par forcément du terroir. Mais si on y réfléchit bien, est-ce que c’est si simple? Heathcliff, c’est surtout l’archétype du personnage indomptable, violent. Et là, on touche à quelque chose de glissant. Faire jouer ce rôle à tout prix par un homme racisé, est-ce inclusif… ou stéréotypé? Associer la violence, la passion incontrôlable à une couleur de peau, est-ce que ce n'est pas une manière insidieuse de reproduire des clichés racistes? En d'autres termes: utiliser un corps racisé pour incarner l'altérité, le danger, le mystère…je ne suis pas certaine que ce soit toujours une preuve de diversité. Ca peut aussi être une assignation à une fonction dramatique problématique. Et c'est là où la vision de la réalisatrice est subtile, l'air de rien: sa violence, sa rage, elle ne vient pas de sa peau. Elle vient de ce qu'on lui a fait. C'est un produit de la haine de classe. Le faire jouer par un acteur racisé, c'est juste déplacer le cliché. En prenant Elordi, un grand minet tout droit sorti d'un cauchemar new yorkais, Fennell balance: le monstre, il peut être blanc, beau, et avoir les dents parfaites. Et ça, c'est bien plus flippant.

C'est vrai, vous avez également raison. Il aurait mieux fallu éviter de caster Edgar Linton par Shazad Latif. Edgar Linton, personnage hautement bourgeois, doux, gentil, et amoureux, ne peut être représenté que par un joli blond.

Ca y est, vous commencez à percuter?

Et pour Robbie en Cathy? Tout le monde s'étrangle. Elle a plus de 30 ans, dans le livre Cathy en a dix-sept à son mariage, avant de crever dans la foulée. Elle tombe amoureuse, se perd dans une passion destructrice, puis meurt avant d’avoir vécu pleinement. Alors pourquoi lui donner les traits d’une actrice avec ce background? Certains et certaines crient à l’erreur de casting. Mais si on se demande ce que ce personnage symbolise, tout prend un autre sens. Elle n’est pas juste une ado capricieuse. Elle est une figure de la démesure, de la passion ravageuse, de la folie lucide.

Ce qui m'amène donc à la question qu'on m'avait posé au bac: les mises en scène de Phèdre, où parfois on fait jouer l’héroïne par des adolescentes à peine sorties de l’enfance ou des femmes de 50 ans. Une Phèdre très jeune, c’est l’innocence pervertie par une passion trop grande pour elle. Une Phèdre plus âgée, c’est la honte du désir qui persiste au-delà de l’âge autorisé (donc dans le trailer, quand Catherine pétrit la pâte et vous trouvez que ça a des vibes roman d'Harlequin, c'est qu'il y a peut-être une raison derrière, je vous laisse méditer là-dessus). Dans les deux cas, le corps de l’actrice devient un message en soi. Et c’est peut-être ça, le cœur du choix Margot Robbie: une Catherine mûre, ce n’est pas réaliste. Mais c’est puissant symboliquement. C’est une femme qui regarde sa passion avec recul, mais qui la vit encore comme une brûlure vive. Une Catherine plus âgée, ce n’est plus une victime de son âge, de sa fougue juvénile. C’est une femme pleinement responsable de son effondrement. Ce n’est plus une tragédie de jeunesse, mais une tragédie humaine, universelle, intemporelle. Et ça dérange. parce qu’on accepte plus facilement la folie chez les jeunes. Chez les adultes, on appelle ça "instabilité", "hystérie", "immaturité", "roman Harlequin" "misogynie intériorisée". Mais Catherine est tout ça à la fois. Et c’est pour ça qu’elle nous hante. Alors non, Margot Robbie n’est pas trop vieille pour jouer Catherine. Elle est peut-être trop vivante, trop consciente, trop incarnée.

Fennell, elle n'a pas adapté le bouquin. Elle a fait l'autopsie du fantasme. Et elle y demande: et si la passion destructrice, ça survivait à la jeunesse? Et si c'était pas une excuse liée à l'âge? Et si c'était juste humain?

Et nous, on est là à parler de la couleur de la robe et de carte d'identité. Pendant ce temps, elle, elle a peut-être fait le seul truc intelligent: nous forcer à regarder la chose en face, sans le maquillage de la nostalgie.

love in a trashcan


Je sais pas si c'est parce que je remets absolument toute ma vie en question, mais je repense beaucoup à mon ancienne boss qui me disait qu'elle ne sentait pas que je faisais ce boulot par passion. Parce que ma passion, pour elle, c'était l'écriture. C'est un truc con mais je pense qu'on prend toujours le problème à l'envers. Comme si la passion était le moteur. Comme si la passion, c'était l'état naturel du business.

Quand j’écris par passion, je n’écris pas pour la vitrine. Je n’ai pas de costume, pas de mise en scène. J’écris comme on rature un journal intime, comme on se parle toute seule à trois heures du matin, quand il n’y a plus personne pour applaudir ou corriger. C’est brut, parfois bancal, souvent trop. Et c’est justement ça qui fait que ça respire.

Écrire comme métier, c’est autre chose. Là, il y a un cadre, des attentes, des deadlines, un chèque à la fin (si tout va bien). On polit les phrases, on arrondit les angles, on construit pour être compris. C’est pas forcément moins sincère, mais c’est une autre partition. Plus de distance, plus de maîtrise. Le texte doit tenir debout sans béquilles personnelles. C’est un travail d’artisan, avec ses outils et ses règles. Ça ne veut pas dire que c’est moins vrai, ça veut dire que c’est pensé pour l’autre. Pour être lu, compris, digéré. Pour avoir une portée au-delà de moi. Dans ces moments, faut l'admettre, ça n'est jamais par passion. Dorothy Parker le disait: Je n'aime pas écrire, j'aime quand j'ai écrit.

Je pense que c'est pour ça que j'ai arrêté. De rendre l'écriture comme un travail. Parce que je finissais par ne plus l'aimer. La passion n'était plus là. C’est là qu’on confond tout. On pense que parce qu’on sait écrire, on peut tout écrire. Mais non. Il y a une différence énorme entre l'ado qui note ses états d’âme dans un carnet taché de café, et le critique qui rend un papier calibré à 6 000 signes sur la dernière expo. Les deux ont une valeur, mais pas la même fonction. Le journal intime n’a pas de comptes à rendre. Le papier publié, si.

your face don't look like before it's really not like yours anymore


J’ai passé la journée d'hier à essayer de faire semblant que tout allait bien, alors que tout ce que j’avais envie de faire c’était dormir comme une adolescente en grève de croissance. Mais paraît que quand on a un âge respectable (coucou les 30+), ça s’appelle fatigue chronique et pas grasse mat’ légitime. La vie est injuste.

En vrai, septembre me fait toujours un peu peur, même si j'aime beaucoup ce mois (les couleurs d'automne, ma passion). C’est ce mois bâtard entre la nostalgie de l’été (même si l’été a été nul) et l’angoisse de "ok, maintenant il va falloir faire quelque chose de ta vie". Spoiler: ce quelque chose, c’est souvent refaire trois fois la même liste de choses à faire et ne jamais la suivre.

J’essaie de me rassurer en me disant que tout le monde rame un peu. Que personne n’a vraiment la recette. Même ceux qui posent en stories avec leur latte matcha et leur nouveau bullet journal. Moi j’ai un vieux carnet à spirales et un stylo qui fuit, et franchement, ça me suffit.

En attendant, je continue d’écouter mes groupes tristes préférés (on dirait que la mélancolie en fond sonore, ça colle mieux à ma peau que le sérum anti-âge acheté un peu trop cher). Et j’essaie de me dire que rien, c’est déjà pas si mal.

you're doing amazing sweetie

 

1er septembre. Je réalise que je n'ai pas parlé des fiançailles de Taylor Swift. C'est pas que beaucoup de choses se sont passées en août, mais un peu quand même. Disons que j'ai soufflé. On ne réalise pas le bien que ça procure de zoneyour en jogging dans des parcs et d'installer chez soi un écran avec la vidéo en boucle de Kris Jenner qui hurle à Kylie YOU'RE DOING AMAZING SWEETIE (love a supportative mother here). Ca m'a aussi bizarrement fait du bien de voir que des gens continuent de venir malgré tout ici alors que j'ai peu updaté ces dernières semaines. Vous êtes mes fantômes favoris (par contre, pour la personne qui semble passer ses nuits sur mon blog, parce que oui, je te vois, VA DORMIR) (tu me liras la journée dans les transports en commun) (ou dans ton jardin, avec un London Fog).

A part ça, je commence ma thérapie dans quinze jours, ce qui me rassure et m'angoisse un peu à la fois. D'habitude, c'était moi qui portait le regard de merde qu'il fallait sur ma gueule. C'était acceptable, tolérable de ma part. Là, je sais pas vraiment à quoi m'attendre. Peut-être qu'il va me sortir que je suis la pire personne au monde, et je vais lui jeter un cendrier dans la tronche. Ou peut-être que je vais juste me mettre à pleurer. Ou peut-être rien. Ca, ça me ressemble bien, rien. 

En attendant, j'écoute le nouveau disque de Sir Chloe. Si vous aimez la dépression et la désillusion. Et Water From You Eyes. Toujours Water From Your Eyes. Faudrait vraiment que je me mette à jour, j'ai des mois de retard niveau sortie. J'en ferai peut-être une note, tiens.

i love the world today



Je me suis réveillée en repensant à cette nana qui disait: vis chaque journée comme si c'était la meilleure de ta vie. Donc je pense que je vais cramer ma gueule de sourires en préparant mes pancakes, aller me balader en forêt comme si c'était San Francisco, écrire comme si je préparais ma future interview par Dua Lipa pour Service95 et acheter des casquettes américaines dans cette nouvelle fripe qui a ouvert récemment comme si c'était Abercrombie & Fitch.

Have the best day of your live, sweeties.

ego death at a bachelorette party, ou se perdre pour se retrouver


Je me suis assise avec Ego Death at a Bachelorette Party, et ça m’a pris un peu par surprise. Pas parce que je ne savais pas à quoi m’attendre, mais parce que c’est exactement le genre d’album qui refuse d’être attendu. Tout d’abord, la sortie: aucun tambour, aucune trompette. On pourrait presque l’avoir ratée, si on n’avait pas traîné sur le site de Good Dye Young. Alors d'accord, c'est le merch d'Hayley Williams pour les cheveux, mais ça sort tellement de nulle part que j'ai bien aimé la démarche. Se dire que si on veut que sa musique touche, faut qu'elle passe par des produits de beauté. Toute une symbolique. Un peu comme le jouet d'un Happy Meal dans les années 90.

Dès les premières notes de l'album, tu sens que tu es dans quelque chose de fragile et d’extrême à la fois. Les morceaux ne se suivent pas de manière linéaire, ils se glissent dans l’espace comme des fragments d’une mémoire en vrac. Ice in My OJ, Brotherly Hate, Mirtazapine… chaque titre est une petite bombe d’intimité déguisée en chaos. La voix de Hayley se tend, se plie, se déchire, et tu as l’impression qu’elle te raconte tout et rien à la fois.

Le titre du disque est dans l'idée. L’ego qui meurt à une enterrement de vie de jeune fille: c’est ironique, drôle, presque cruel, mais en même temps terriblement triste. C’est une mise à nu de soi qui ne se fait pas dans le lyrisme ou le grandiloquent, mais dans des moments minuscules, des détails qui t’atteignent sans prévenir. Chaque chanson est un miroir brisé que tu assembles toi-même.

Il y a quelque chose de radical dans ce geste: refuser de plaire. Pas dans le sens militant ou provocateur, mais dans un sens presque intime: elle ne te vend rien, elle ne te guide pas. Elle te tend juste ses fragments, et tu dois trouver comment les assembler. Et c’est exactement ça qui rend l’expérience précieuse.

C’est un album qui te rappelle que la musique peut être un espace de dérive, un terrain d’exploration. On se perd dans la voix, dans les textures, dans les mots, et on en ressort différent. Pas meilleur, pas pire, juste un peu plus conscient de ce que ça fait de se confronter à soi-même à travers l’art d’un autre.

Et je crois que c’est ce qui reste le plus fort: la sensation qu’on est invité à un rituel secret, où la fête se transforme en veillée introspective. On rit, on pleure, on se surprend à hocher la tête sur une phrase absurde ou à se figer sur un cri strident. Tout est fragile, tout est immédiat, tout est vrai.

j'aime bien enfoncer des portes ouvertes


Je me demandais ce que c’est d’être critique, aujourd’hui. J’ai pas trouvé de réponse. Enfin si: pas grand-chose. C’est un métier qui s’est fait avaler, digéré, recraché façon communiqué de presse. Tu reconnais la critique au fait qu’elle dit tout le temps que c’est « incroyable », « immanquable », « événement ». On dirait des bandeaux publicitaires qui auraient appris à taper sur un clavier.

Avant, la critique se rêvait en arbitre. Ça distribuait des étoiles comme on distribue des notes au bac. Le critique décidait si une œuvre était « importante » ou pas. Aujourd’hui, les étoiles, c’est les algorithmes qui les collent, et tout le monde se fie au compteur. Résultat: plus besoin de médiateur, plus besoin d’explication. Tu likes, tu skips, tu gueules un peu, fin de l’histoire.

Et puis, en face, t’as les artistes. Eux, bizarrement, ils n’ont jamais été aussi sérieux. Même les pop stars. Même les blockbusters. Tu croyais tomber sur trois refrains sucrés ou des explosions à la con et tu te retrouves avec des morceaux pleins de cicatrices et de doutes mal recousus. C’est pas forcément beau, mais ça existe, ça pèse, ça gratte. On est loin du slogan jeté pour vendre une bouteille de soda. Alors tu regardes le tableau: les œuvres se densifient, et la critique s’évapore. Logique inversée. Tu  te dis que c’est con, parce que c’est justement maintenant qu’on aurait besoin de quelqu’un pour mettre un peu d’ordre dans tout ça, ou au moins pour foutre un peu de désordre intéressant.

Peut-être que le critique devrait juste accepter d’être le type au fond de la classe, celui qui lève la main pour dire « bof », quand tout le monde se contente d’applaudir. Pas un héros, pas un gourou. Plutôt un emmerdeur discret. Une petite voix qui dit: attends, regarde autrement. Humblement. Ou peut-être un peu plus virulent. Faut de tout pour faire un monde.

Mais le problème de la critique aujourd’hui, c’est pas seulement qu’elle a peur de faire chier. C’est plus pervers. Elle s’est persuadée qu’elle devait être cérébrale, objective, froide, diamétralement opposé à son niveau de connaissance. Alors qu’en vrai, la critique, ça a toujours été de l’émotion maitrisée. Pas du calcul. Pas du détachement. C’est un cri, un coup de cœur, un dégoût, une gêne. Ça part du ventre, pas de la tête. Un peu comme ce commentaire de texte sur un bouquin qui te fait sentir des choses en 1èreL (les littéraires qui me lisent comprendront).

Et si on ne le voit plus comme ça, c’est parce qu’on associe l’émotion à l’amateurisme. À l’idée du « fan » qui réagit trop fort, trop vite, sans recul. On a réduit ça à une réaction naïve, à un truc de meuf, aussi. Mais au fond, le critique, c’est juste ça: un fan qui a réussi. Pas réussi socialement, hein. Réussi à traduire son emballement ou son agacement en phrases qui nous font sortir de notre léthargie, peut-être même qui nous apprennent des trucs, quand on accepte l'inconfort de notre ignorance. Je crois qu'on a oublié trop vite d'aller se foutre sur la tronche, aussi. Venez vous battre, putain, comme à l'époque où on défendait notre spice girl favorite.

Alors oui, la critique est morte. Mais bon, les morts, ça revient toujours. Ça traîne, ça hante. Et peut-être que c’est ça, son rôle, aujourd’hui: hanter les œuvres, plutôt que les vendre. Et si le critique redevenait un fantôme, ce serait peut-être sa meilleure forme. Invisible, un peu encombrant, pas toujours bienvenu. Mais impossible à ignorer.

when did you get hot?

J’ai mis Man’s Best Friend ce matin et je me suis retrouvée à traîner dans mon appartement, à moitié assise sur le canapé, à moitié couchée, à moitié ailleurs. Le disque glisse comme de l’alcool tiède sur la peau, ça part dans une direction qu'on avait pas vraiment venu venir, comme une fille qui prend la mauvaise rue exprès, juste pour voir ce qui traîne au fond. Rien de girlboss dégoulinant d'empowerment powerpoint. Non, seulement une galerie de paradoxes assumés, une femme qui se noie dans son verre comme dans le regard des hommes, qui ricane de sa propre hypocrisie en même temps qu’elle l’embrasse.

J'ai bien aimé cette vibe pop années 70 sur la fin de soirée. Des villas californiennes remplies de réceptions où tout le monde porte des robes magnifiques avant qu'un drame invisible se produise (un meurtre ou un glaçon dans un verre de vin, on peut s'attendre à tout avec les américains). Un parfum de liberté un peu désuète, qui pue un épisode de Côte Ouest. Cet album aurait pu être écrit par Sue Ellen, ou n'importe quelle blonde à la permanente et au mini bar impeccables.

On ne reviendra pas sur la pochette: Sabrina à quatre pattes, tirée par les cheveux par un mec en costard. Sexisme crasse ou satire bien sentie? Peut-être les deux, peut-être aucun. Après l'écoute de ce disque, je me demande si c'est vraiment là que ça doit se jouer. Parce que Carpenter n’est pas en mode femme fatale qui contrôle tout. C’est une femme qui dit tout haut ce qu’elle se reproche, et qui en fait un album. Elle campe juste une héroïne paumée un peu pathétique, parfois ridicule, avec de très beaux sous vêtements et qui met son mascara comme on met un pansement sur une plaie béante.

Tu sens la femme qui boit pour oublier, qui ricane pour se protéger, qui regarde le monde en haussant les épaules et en se disant ok, je me mens un peu, et c'est drôle. Tout est fragile, tout est absurde, mais ça te parle. Il y a ce petit vertige qui te fait sourire, parce que tu reconnais cette liberté faussement brillante, ce chaos qu’on habille de paillettes, cette manière de continuer à danser alors que tout s’effondre autour de soi. C'est un portrait grinçant comme j'aime, au final, celui de la jolie blonde qui s'égare dans le reflet déformant du male gaze mais qui garde assez de lucidité pour écrire des punchlines caustiques sur ses décombres.

Peut-être que j'avais besoin d'entendre ça, pour changer un peu. L’aveu qu’on peut être à la fois victime et bourreau, consciente et hypocrite, forte et minable.

Ca n'est pas sage, ça n'est pas net, ça n'est pas clean. Et dans un paysage pop où tout le monde s’applique à être inspirant comme un TED Talk, ça fait du bien de voir quelqu’un assumer son sale bordel. Peut-être pour ça que je voulais la voir autant dans un rôle de country girl. C'est bien connu, ce genre musical est parfait pour les femmes qui veulent juste tuer des hommes.

À la fin, tu te retrouves là, avec le disque éteint, un peu plus lucide, un peu plus triste, mais contente quand même. Parce que c’est rare d’entendre quelqu’un chanter tes propres contradictions, sans essayer de les rendre jolies, ni de te faire pleurer, ni de te vendre un manifeste. Juste… toi, eux, et la fatigue.

Accepter l’incohérence comme une vérité possible. Accepter que la pop puisse être un endroit où l’on ne résout rien, où l’on se complaît juste dans l’ambiguïté.