darling you're so sweet


Se remettre dans le circuit, c’est pas glorieux. C’est pas le genre de truc qu’on raconte avec fierté autour d’une table, avec cette énergie conquérante de quelqu’un qui a tout compris et qui revient de loin. Non. C’est silencieux, un peu honteux, et ça ressemble à rien de photogénique.

C’est questionner ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Déterminer son plafond de verre. Pas celui que les autres t’imposent, celui que t’as toi-même coulé dans le béton sans t’en rendre compte, à force de petites concessions qui paraissaient raisonnables sur le moment. Trier les valeurs sur lesquelles tu déroge pas de celles que tu peux laisser au bord du chemin sans te retourner. C’est un inventaire ingrat. Le genre où tu trouves des trucs au fond des tiroirs que t’aurais préféré ne pas retrouver.

Un reboot dégueulasse. Mais nécessaire.

Parce que ça implique toujours de regarder dans le rétroviseur. Et de réaliser, avec cette clarté un peu cruelle que t’as seulement quand t’es enfin arrêtée, que t’avais fait fausse route. Pas un peu. Vraiment. Des années entières à prendre les mauvaises sorties d’autoroute avec une conviction absolue, à refuser d’admettre que le GPS avait peut-être un point, à rouler vers un horizon qui ressemblait à ce que tu voulais voir plutôt qu’à ce qui était vraiment là.

Je peux vous dire que c’est difficile à avaler pour quelqu’un comme moi. Qui a toujours eu raison. Sur toute la ligne. Qui a jamais eu tort sur rien, demandez autour, ah non, vous pouvez pas, les témoins ont été dispersés aux quatre coins.

Bah voilà où ça mène. Dans le mur. Proprement, efficacement, sans détour.

Quand je disais que je n’étais pas un exemple à suivre, c’était pas de la fausse modestie. C’était un avertissement. Mais vraiment, est-ce que vous en doutiez?

Journée douce, quand même.

Je suis attablée dans un café depuis ce matin, avec cette satisfaction tranquille de quelqu’un qui a nulle part où être et qui l’assume complètement. Tartine d’œufs brouillés et de saumon fumé. Le genre de petit-déjeuner qui te réconcilie provisoirement avec l’idée que la vie peut être correcte. Un thé caramel. La jolie photo de Kate et Carolyne posée à côté, ces deux-là qui ont cette façon d’exister dans une image comme si elles avaient été placées là par un directeur artistique très inspiré.

Je voulais m’arrêter dans une librairie en rentrant. Mais on va mettre la pédale douce sur les livres. Mon portefeuille a des valeurs sur lesquelles il ne déroge pas non plus.

of course life is wonderful you silly cunt



Il est presque 23h mais il n'est jamais trop tard pour une pizza et une séance lecture de tarots.

don't worry be happy


J’ai un truc avec les gens qui respirent le fun et les vacances. Pas les gens qui font semblant, ceux qui postent des photos de couchers de soleil et qui appellent ça de la joie de vivre. Non. Les vrais. Ceux qui ont cette légèreté naturelle, un peu inexplicable, comme si la vie leur avait remis un mode d’emploi que le reste d’entre nous a jamais reçu. Ceux qui arrivent quelque part et qui illuminent la pièce sans même s’en rendre compte, pendant que moi j’arrive quelque part et que j’évalue instinctivement les issues de secours.

Jamais les gens qui se prennent au sérieux. Ceux-là je les laisse entre eux avec leurs convictions et leur cortisol.

C’est peut-être pour contrebalancer. Parce que moi j’ai une tête constamment grave, le genre de visage qui fait que les inconnus dans le métro se demandent ce qui s’est passé, alors qu’il s’est rien passé, c’est juste ma tête. Mon air de troisième guerre mondiale imminente que je trimbale partout comme un attaché-case qu’on m’a donné à la naissance et que j’ai jamais su poser.

Pour le coup, l’actualité me donne raison en ce moment. Donc ma nécessité absolue, presque médicale, de ne chercher que des rires et de la joie est pleinement justifiée. C’est pas de la fuite. C’est de la survie. Nuance.

Vraiment, je vous aime mais je vous jalouse incroyablement. Vous qui vous levez le matin sans que le poids du monde vous tombe dessus avant le café. Vous qui riez facilement, qui prenez les choses comme elles viennent, qui avez cette capacité miraculeuse à être là sans être déjà ailleurs en train de tout analyser. Donnez-moi votre secret. Pas en podcast. Juste comme ça, entre nous.

the secret garden is my music


Je suis passée par le parc en allant chercher des oranges. Comme ça, sans l’avoir prévu. Ces petites déviations que tu t’accordes sans te demander la permission, parce que le chemin direct c’est bien mais le chemin qui passe par l’herbe c’est mieux.

Ca faisait longtemps. Le genre de longtemps qui te surprend quand tu réalises que t’as laissé passer des saisons entières sans aller dans un endroit que t’aimes. Comme si la vie avait cette façon un peu sournoise de t’éloigner des choses douces sans que tu t’en rendes compte, par accumulation de petites urgences qui n’en étaient pas vraiment.

J’ai croisé un père sur un skate. Sa fille perchée dessus avec lui, trois ans, peut-être même pas. Toute petite, toute droite, les bras un peu écartés, avec cette confiance absolue et un peu inconsciente qu’ont les enfants qui savent qu’on va les rattraper. Lui derrière, les mains qui guidaient sans tenir vraiment, juste là au cas où.

Je me suis arrêtée une seconde.

J’aurais bien aimé avoir un père comme ça.

Moi, j’ai appris le skate seule. J’ai appris à lire les ouvrages qui en valent la peine seule. J’ai appris les artistes seule, la musique seule, le cinéma seul. Cette longue éducation autodidacte et un peu têtue de quelqu’un qui cherche ses références sans carte, sans guide, à tâtons dans une bibliothèque dont personne lui a donné le plan. T’arrives à des choses comme ça. Parfois de très belles choses. Mais t’arrives dessus essoufflée, et y’a personne pour partager la découverte au moment où elle compte vraiment.


Ce que ça laisse derrière, c’est la solitude chronique. Cette incapacité à aller vers l’autre, pas par arrogance, pas par froideur, mais parce que quelque part t’as appris très tôt que t’attendais que ce soit lui qui bouge. Que toi tu bougeais pas. Que toi tu restais là, immobile et disponible, dans l’espoir que quelqu’un remarque et fasse le chemin. Parfois quelqu’un faisait le chemin. Souvent non.

Ca vous enferme, ces choses. Ca construit autour de toi des murs que tu décores tellement bien que t’arrives à les confondre avec de la personnalité. Pendant longtemps j’ai appelé ça de l’indépendance. De l’autonomie. Un trait de caractère que je chérissais, que je mettais en avant, que je portais presque avec fierté. Regardez comme je me suffis à moi-même, regardez comme je n’ai besoin de personne pour trouver mes propres chemins.

Et puis un jour tu regardes un père sur un skate avec sa fille de trois ans et tu sais plus très bien si t’es dupe de ta propre supercherie.

En passant, je me suis arrêtée à la boîte à livres. Comme à chaque fois. Avec le même espoir irrationnel que cette fois ce sera différent, que quelqu’un aura déposé un Pessoa, un Cioran, un vieux Folio avec les coins cornés par quelqu’un qui lisait vraiment. Et comme à chaque fois, Harlequin. Trois Harlequin. Peut-être quatre. Des couvertures avec des hommes sans chemise qui regardent au loin et des femmes qui s’y abandonnent avec une conviction admirable. Déposés par Sylvette, pour Francine, dans une chaîne de solidarité romanesque à laquelle je n’appartiens manifestement pas. Je les ai remis en place avec le respect qu’on doit aux choses qui rendent les gens heureux.

Ce parc, je l’aime pour des raisons précises. C’est là que j’aurais aimé avoir mon premier baiser. Sous un arbre, en fin d’après-midi, avec cette lumière qui fait ce qu’elle veut entre les feuilles. Assez tard pour en avoir conscience. Assez tôt pour que ça reste. A la place, il s’est passé dans une cour d’école, pendant une récré comme les autres, avec la brutalité un peu mécanique des choses qui arrivent trop tôt et que tu vis de l’extérieur. Je me souviens d’avoir pensé « c’est ça ? » Déjà à l’époque je sentais que ça sonnait creux. Que ça ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé.

C’est peut-être là que tout a commencé, en fait. Cet amour des postures, des atmosphères, des cadres. Si ça ne ressemble à rien, je passe. Si c’est pas beau à regarder, si ça a pas une certaine façon de se tenir, je suis déjà ailleurs. La malédiction de quelqu’un qui est sensible aux ambiances et pas aux gens qui les traversent. Qui voit le décor avant les acteurs, qui tombe amoureux d’une lumière particulière sur un mur plutôt que de la personne qui se tient devant.

Les gens, je les vois arriver et je les vois partir et entre les deux je les vois à moitié. Des silhouettes dans une lumière que j’aimais. Des voix dans une pièce que je me rappelle mieux qu’eux.

Je ne vois que des fantômes depuis toujours.

Les oranges, je les ai quand même achetées.

ready, steady, go!


C'est une journée à manger un croissant dans un palace parisien. 

Ne me demandez pas pourquoi.

Parfois, j'ai des envies diffuses. Ca m'est arrivée une fois. Concours de circonstances. Longue histoire. Rien d'intéressant. 

Cette nuit j'ai rêvé d'un shooting photo très cool dans un magazine. J'ai aussi rêvé d'un évier bouché. Faudrait que je regarde ce que mon cerveau a essayé de me dire. 

Joyeux dimanche! J'ai des pancakes qui m'attendent et Harper's Bazaar à lire.

kiss all the time. disco, occasionally.


J’avais dit que je ne parlerais pas d’albums pop cette année. Comme si j’allais passer à côté de celui d’Harry Styles. Déjà que je ne me suis pas étalée sur celui de Charli XCX, j’ai tenu, j’ai serré les dents. Mais celui-là, non. Celui-là, je ne pouvais pas.

Parce que Kiss All the Time. Disco, Occasionally. c’est vraiment tout ce que j’aime. Tout ce que j’aime de Londres. Et rien à foutre qu’il soit sonorité berlinoise en fin de nuit. J’ai posé mon ambiance. Pas la version carte postale, pas Big Ben sous la bruine avec un bus rouge qui passe. Non. L’autre Londres. Celle du matin, quand la ville est encore à moitié endormie et que t’as aucune raison valable d’être dehors à cette heure-là sauf que t’en avais envie.

Tu te lèves à 8h. Tu enfiles quelque chose de pas trop réfléchi. Tu sors. L’air est frais, légèrement humide, avec cette odeur particulière qu’ont les villes anglaises le matin, pierre mouillée, feuilles, quelque chose de végétal qui traîne entre les façades. Tu trouves un café sur une rue que t’avais jamais prise, avec une ardoise dehors et des carreaux de faïence à l’intérieur. Tu prends un thé, pas parce que t’es particulièrement anglophile, juste parce que là, maintenant, c’est exactement ce qu’il faut. Un scone avec de la crème et de la confiture de fraise. Personne pour te juger. La serveuse qui te sourit avec la politesse tranquille des gens qui font bien leur travail sans en faire tout un plat.

Et dans les oreilles, Kiss All the Time. Disco, Occasionally.

Ca s’écoute comme ça, cet album. Dans une ville qui a trop vécu pour s’agiter. Il a été enregistré en grande partie à Berlin, un choix que certains critiques ont déjà comparé à la trilogie berlinoise de Bowie, ce qui est soit très présomptueux soit exactement juste, probablement les deux. Mais à l’écoute, comme je le disais, je ne pense pas à Berlin. Je pense à Marylebone un samedi matin. Je pense à ces rues où les façades sont blanches et un peu fatiguées, où tu croises un fleuriste qui installe ses seaux dehors, des tulipes roses, des branches de mimosa, des eucalyptus qui débordent sur le trottoir. Une librairie avec une vieille enseigne en bois peint, les livres empilés dans la vitrine sans ordre apparent, le genre d’endroit où tu rentres pour cinq minutes et tu ressors une heure après avec trois trucs que t’avais pas prévus.

Et au coin de la rue, Tom Hiddleston qui promène son chien. Évidemment.

Ce qui est intéressant avec cet album, c’est qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on attendait. Quatre ans de silence après Harry’s House, quatre ans pendant lesquels il a couru, développé sa marque, disparu de la conversation musicale avec une aisance presque irritante. Et quand il revient, il ne revient pas avec ce qu’on lui demandait. C’est peut-être d’avoir vu le nouveau pape.

C’est cette énergie-là. Élégante sans effort, un peu décalée, avec quelque chose de profondément humain qui traîne dans les recoins. LCD Soundsystem comme inspiration principale, de la synthèse, de l’atmosphère, quelque chose qui tient entre l’art-pop, le post-punk et l’euphorie de dancefloor. Loin, très loin de Watermelon Sugar. Loin de tout ce qui l’avait rendu accessible à tout le monde en même temps. Et c’est exactement pour ça que c’est courageux. Ou inconscient. Ou les deux.

Les critiques sont partagées, et c’est le signe que le disque fait quelque chose. Rolling Stone lui accorde quatre étoiles, NME parle de triomphe, The Guardian trois étoiles en saluant l’ambiance mais en questionnant les paroles. Ce qui veut dire en gros que tout le monde est d’accord sur l’intention et que personne est d’accord sur l’exécution. C’est le propre des albums qui prennent des risques. Donc forcément, je valide.

Il y a en réalité deux disques en un. Quand Styles est dans quelque chose d’introspectif, hypnotique, porté par la reverb et les mélodies mélancoliques, l’album est envoûtant. Quand il bascule dans l’expérimentation disco, quelque chose se dérègle, comme si le chanteur était moins sincère ou n’y croyait pas lui-même. Je comprends ce que dit la critique. Et en même temps, cette dissonance, ce truc pas entièrement résolu, pas entièrement cohérent, c’est peut-être ce qui le rend honnête. Les albums parfaits, je m’en méfie. Ceux qui cherchent encore, qui tâtonnent à voix haute, ceux-là je leur fais confiance.

Tu continues à marcher. Tu passes devant un pub qui n'ouvre pas avant midi, avec ses jardinières de géraniums rouges et sa peinture verte qui s’écaille juste ce qu’il faut. Un marché qui commence à s’installer, des caisses en bois, des étals de fromage, quelqu’un qui vend du miel avec des petites étiquettes manuscrites. L’album tourne encore dans les oreilles.

Dance No More est le morceau qui ressort le plus dans les critiques, funky, saturé de synthétiseurs eighties, une énergie lâche et euphorique. Il est placé dixième sur douze, presque caché. C’est le morceau qui arrive quand tu passes de la rue calme à la grande avenue, quand la ville se réveille vraiment, quand les bus commencent à passer et que les terrasses se remplissent et que tout d’un coup t’as envie de marcher plus vite sans raison particulière.

Carla’s Song clôture le disque. Une ballade synthétique et séduisante, on aurait aimé qu’il reste focalisé sur l’introspectif, le romantique. Moi je l’écoute en rentrant. Quand la balade est finie, que t’as les joues encore un peu froides, que tu montes les escaliers avec ton bouquet de tulipes acheté en passant parce que pourquoi pas. La façon dont elle finit l’album, pas en apothéose, pas en feu d’artifice, mais doucement, presque en s’excusant d’être aussi belle, c’est exactement le genre de chose qui te fait aimer quelqu’un pour longtemps.

Ce que j’aime chez lui, fondamentalement, c’est qu’il n'a jamais cherché à être crédible de la bonne façon. Il ne fait pas semblant d’être indie, il fait pas semblant d’être underground, il ne fait pas semblant d’avoir des influences que tu n'as jamais entendues. Il est pop, il le sait, et il pousse cette pop dans des directions qui l’intéressent lui, Berlin, Bowie, LCD Soundsystem, un titre qui ressemble à une phrase laissée sur un bout de papier. Kiss All the Time. Disco, Occasionally. C’est exactement le titre que quelqu’un qui se fout un peu des conventions donnerait à son album.

Et ça, London-style, sans s’en vanter, c’est tout lui.

If I die clutching your photograph don't call me boring it's just cause I like you


Le bonheur, c'est la sieste du samedi après-midi avec son chien.

Je ne sais pas ce qui m’arrive en ce moment. Quelque chose qui ressemble à une envie d’exister quelque part. Pas de manière spectaculaire, pas de grand projet, pas de déclaration d’intention. Juste poser des mots, régulièrement, comme on pose des affaires sur une table en rentrant chez soi. Pour que ça prenne de la place quelque part en dehors de ma tête.

Un blog, un journal intime, c’est un peu pour ça. Exister autrement. Dans un endroit qui reste quand tu fermes l’écran.

Je me rappelle d’une lectrice, à l’époque où les blogs marchaient vraiment, où les gens avaient des blogs comme ils ont des plantes, avec le même mélange de soin et d’abandon. Elle m’avait dit, avec ce ton légèrement condescendant de quelqu’un qui pense avoir tout compris: « c’est une façon d’avoir ses quinze minutes de gloire. » Et moi je n’avais pas su lui répondre. J’avais avalé ça de travers sans trouver les mots.

Quinze ans plus tard, je peux.

Un blog, ce n’est pas quinze minutes de gloire. La gloire ça passe, ça se dissout, ça ne laisse rien. Un blog c’est le contraire, c’est lent, c’est accumulatif, c’est une trace qui se construit sans qu’on s’en rende compte. C’est écrire le mardi soir pour personne en particulier et retrouver ce texte des années plus tard comme une lettre qu’on s’est écrite sans le savoir. C’est exister quelque part de manière un peu têtue, un peu tranquille, dans un coin d’internet que personne visite mais qui est là quand même.

simple things



Parfois on se complique beaucoup la vie à essayer de comprendre ce qu’on aime, ce qui nous définit, ce qui nous fait tenir debout. Alors qu’en réalité, il suffit peut-être de regarder les choses les plus simples: ce qu’on aime regarder, toucher, sentir, entendre ou goûter.

LA VUE
La montagne enneigée et un ciel bleu immaculé
Une forêt tôt le matin
Le train de nuit
La façade d'un vieille maison de maître
L'intérieur d'une église

LE TOUCHER

Le plastique bullé
Un tapis touffeté
La farine
L'intérieur d'un jogging molletonné.
Le bois d’une table un peu usée

L'ODORAT
La camomille
L'encens d'église
L'oud
Le sapin 
La colophane

L'OUIE
L'orage qui gronde, la pluie et le vent contre les fenêtres
Un carillon koshi
La bande magnétique qui se rembobine
Les chiens qui respirent doucement quand ils dorment
La radio le matin dans la cuisine

LE GOUTER
Le sel sur le chocolat noir
Tartine de pain de seigle, sel, tomate
Le cottage cheese
Le fumé
Ce qui pique, ce qui brûle, ce qui arrache

baby bruise & other things


Il y a des livres qu’on ouvre un dimanche pluvieux (ou un samedi englué dans le brouillard, au choix) sans se méfier. Francette endormie sur les pieds, le plaid, le thé qui refroidit parce qu’on a oublié qu’il existait. Et deux heures après on est là à fixer le plafond avec cette sensation bizarre d’avoir été fouillée dans ses affaires par quelqu’un qu’on connaît pas. Pas violemment. Délicatement, presque. Comme si la personne savait exactement où regarder et avait eu la décence de tout remettre en place après. Sauf que non. Rien est remis en place. T’as juste l’impression qu’on a réorganisé tes tiroirs intérieurs sans te demander la permission et que maintenant tu ne retrouves plus rien où tu l’avais laissé.

Baby Bruise de Danielle Chelosky m’a fait cet effet là.


Je la suivais déjà depuis The Female Loneliness Epidemic, un texte qui t’attrape par l’épaule sans prévenir et qui te dit doucement mais fermement: assieds-toi, on va parler. Tout ce bruit silencieux qu’on traîne quand on est jeune femme et qu’on essaie juste de respirer dans un monde qui te regarde à moitié, qui te juge à moitié, qui t’oublie complètement dès que t’as le dos tourné. Elle avait mis des mots là-dessus que je n’avais jamais réussi à formuler moi-même. Ce genre de lecture qui te donne à la fois envie d’appeler quelqu’un et de ne parler à personne pendant trois jours. Les deux en même temps, sans résolution possible. Tu poses ton téléphone, tu le reprends, tu le repose. Tu sais pas ce que tu cherches. Tu sais juste que quelque chose a bougé.

Baby Bruise, c’est l’histoire de ces blessures qu’on nomme pas parce qu’elles rentrent dans aucune case disponible. Trop petites pour se plaindre. Trop tenaces pour disparaître. Le genre de trucs que t’as intégrés si profondément dans ta façon de fonctionner que tu distingues plus très bien où ils finissent et où toi tu commences. Est-ce que c’est moi qui suis comme ça, ou est-ce que c’est ce qui m’est arrivé qui m’a rendue comme ça? Question sans fond. Question que Chelosky pose sans y répondre, ce qui est exactement la bonne décision.

Chelosky écrit sans filet et sans condescendance. Pas de douleur sublimée, pas de rédemption bien emballée, pas de personnage féminin qui souffre joliment pour qu’on l’aime mieux à la fin. Juste des fêtes où tu te sens étrangère à toi-même, présente physiquement, ailleurs complètement, à te demander ce que tu fous là et pourquoi tout le monde a l’air de savoir quelque chose que toi t’as raté. Des garçons qui prennent toute la place sans jamais mériter la moitié, et à qui tu donnes encore plus quand même parce que quelque part t’as appris que c’était comme ça que ça marchait. Des amitiés qui meurent dans un silence que personne ne se donne la peine de nommer, parce que nommer ça voudrait dire admettre que c’était réel, que ça comptait, et que maintenant c’est fini.

Ce que j’aime chez elle, et que je retrouve rarement, c’est qu’elle ne te fait pas la morale sur ta propre vie. Elle pose les choses sur la table, elle s’assoit en face, et elle te regarde les trier toute seule. Pas de mode d’emploi. Pas de sortie de secours indiquée. C’est inconfortable comme position. C’est exactement la bonne. Parce que la littérature qui te prend par la main et qui t’explique ce que tu dois ressentir, elle te vole quelque chose sans que tu t’en rendes compte. Celle qui te fait confiance pour trouver ton propre chemin dans le désordre, elle te rend quelque chose que t’avais oublié que t’avais.

Le titre, Baby Bruise, un petit bleu. Ça ne paraît rien. Ça se cache sous une manche, ça se minimise, ça justifie pas vraiment qu’on s’arrête dessus. Les gens autour te disent t’as dû te cogner quelque part, et toi tu sais exactement d’où il vient, dans quelles circonstances, avec qui, et pourquoi t’en n’as jamais parlé. Tu ne t’en souviens la nuit, des fois. Sans raison particulière. Il remonte tout seul à la surface dans les moments tranquilles, ceux où tu n’as plus rien pour faire diversion, et il reste là jusqu’à ce que tu trouves autre chose à faire de tes mains.

C’est ça, ce livre. Il reste.



Je crois que j'irai bien me faire une glace au litchi.

another day to go nowhere


Emma Roberts, c’est un phénomène que je comprends pas tout à fait mais que j’accepte complètement. Dès que mars se pointe, avec sa lumière encore hésitante, ses 12 degrés qui font croire que c’est le printemps alors que c’est juste l’hiver qui se cherche, je pense à elle. Automatiquement. Comme un réflexe conditionné.

Sa garde-robe. Ses shootings dans l’herbe. Son club de lecture qu’elle tient avec l’énergie tranquille de quelqu’un qui a décidé que la vie pouvait être belle et que c’était pas une faiblesse de le montrer. Elle dégage quelque chose d’indéfinissable, cette fille. Un truc léger et solide en même temps. L’effet exact d’un beau dimanche matin de mars où t’es dehors avec un bouquin, sous un arbre qui commence à peine à avoir des feuilles, et le soleil fait exactement ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu, et pendant quarante minutes t’as l’impression que tout va bien dans ta vie.

Emma Roberts me fait cet effet-là. Systématiquement.

Dommage que ce soit une connasse.

Voilà. Les deux choses sont vraies en même temps et je m’en accommode très bien. C’est même presque reposant, une admiration sans illusions. T’as pas à choisir. T’admires la vibe, tu gardes les yeux ouverts. C’est propre.

J’attendais ce week-end comme le messie. Pas métaphoriquement. Vraiment. Avec la même énergie fiévreuse d’une personne qui a placé toute sa foi dans une date sur le calendrier et qui recommence à respirer normalement seulement quand elle arrive.

Hier matin, sanglots dans la gorge. Pas de raison particulière, pas de déclencheur identifiable, pas d’événement dramatique à raconter ensuite. Le corps qui décide tout seul que c’est le moment, que le compteur est plein, que ça va déborder et que de toute façon t’avais pas voix au chapitre.

J’ai pleuré. Une bonne matinée. Le dos en vrac, ce putain de dos qui stocke tout, qui compresse tout, qui garde la mémoire de chaque truc que j’ai ravalé depuis des semaines comme une archive mal organisée. J’avais mal partout, mais le dos surtout, ce dos de merde qui joue les lanceurs d’alerte quand le reste a décidé de faire semblant.

Et puis lâcher. Vraiment lâcher. Laisser partir sans essayer de gérer, sans mettre un couvercle dessus, sans faire l’exercice.

Parce que t’as ça en sophro, mettre le doigt entre les deux yeux pour contenir. Ça marche. Vraiment. C’est efficace et un peu magique et complètement bizarre à expliquer à quelqu’un qui a jamais essayé. Mais là, hier matin, c’était pas ce dont j’avais besoin. Pas contenir. Pas maintenir. Pas tête droite, pas ravaler, pas tenir la forme.

Juste laisser partir.

Et c’était comme une renaissance. J’exagère à peine.

Mon problème fondamental, celui que j’identifie très bien et que je règle pas pour autant, c’est que je sais pas tout faire partir. Y a toujours un résidu. Un truc que je garde en réserve, que je maintiens serré quelque part, comme si lâcher complètement était dangereux. Comme si le fond du fond, c’était une zone interdite. Alors je pleure jusqu’à un certain point et ensuite quelque chose en moi remet les digues en place et dit OK c’est bon, on a fait ce qu’on pouvait, reprends-toi.

Un jour faudra que je règle ça. Probablement. En attendant.

J’ai joué avec Francette hier. Elle a un nouveau harnais. Motif léopard. Et elle l’adore, ça se voit, cette façon qu’elle a de se tenir dedans, de bouger avec, comme si elle savait exactement l’effet que ça fait et qu’elle était entièrement d’accord avec. Ma petite mannequin.

Il y a quelque chose de très bien, dans une journée qui commence par des larmes et finit avec un chihuahua en harnais léopard qui te regarde avec toute la condescendance du monde. Une espèce de remise à l’échelle. Le cosmos qui te rappelle que t’es pas le centre du drame, que la vraie star de cet appartement a quatre pattes et de très bons goûts vestimentaires.

Ça aide, ces petites choses. Franchement.

angels on the balcony


Bon. Je vais être honnête. En 2026, j'ai développé une allergie aux actualités. Pas une allergie élégante, pas le genre de désengagement cultivé qu'on défend avec une cigarette et un Bourdieu sous le bras. Non. Une allergie de terrain. Viscérale. Le genre où t'entends le générique d'un journal télévisé et quelque chose dans ton cerveau reptilien chuchote ferme ça avant qu'il soit trop tard.

Les éditorialistes piliers de bar très graves qui parlent de choses très sérieuses avec des voix très profondes. Les débats où tout le monde hurle en même temps et où la conclusion c'est qu'il faut en reparler la semaine prochaine. Les fils d'actu qui défilent comme si l'apocalypse avait ouvert un compte X premium.

J'y arrive plus.

Je regarde passer les infos comme des trains de banlieue à l'heure de pointe. Ça gueule, ça se bouscule, tout le monde a l'air absolument convaincu que c'est le train le plus important de l'histoire du rail. Et moi je reste sur le quai, les mains dans les poches, à me demander si j'ai vraiment envie de monter là-dedans avec ces gens-là, vers une destination que personne n'a l'air de pouvoir m'expliquer clairement.

Je sais ce que vous pensez. Mauvaise citoyenne. Ouais. J'ai intégré. On est supposé être informé, concerné, scandalisé, re-scandalisé, partager des threads, liker des tribunes, avoir une position sur tout entre le café et la réunion de 9h. Sinon quoi? T'existes pas. T'es une nullité civique.

Ce que je fais à la place, c'est regarder les nouvelles comme un aquarium. Un gros aquarium rempli de poissons très stressés qui nagent dans tous les sens avec une urgence absolue. Et au bout d'un moment, même avec la meilleure volonté du monde, t'arrives plus à savoir qui poursuit qui, qui fuit quoi, et si le corail au fond c'est un décor ou un problème.

Cette allergie, elle a une date d'origine. Pas 2026. Bien avant.

Prépa. Une fille. Très sérieuse. Le genre de meuf qui avait une opinion tranchée sur la politique agricole des pays du Golfe à 8h du mat sans avoir bu son café. Une ONU intérieure permanente. Un état d'urgence émotionnel qu'elle trimballait partout comme un attaché-case.

Elle était tombée sur mon blog. Un blog très années 2000, très moi, très bordélique. J'y racontais ma vie (avec beaucoup d'alcool dans les veines, on peut le dire maintenant, y a prescription), mes obsessions, une musique que j'écoutais en boucle, des pensées à moitié formées sur des trucs absolument pas essentiels. Rien de géopolitique. Zéro contribution au débat démocratique mondial.

Elle l'avait lu avec la tête de quelqu'un qui vient de trouver une faute de goût irréparable dans un appartement par ailleurs correct.

Et puis elle m'avait sorti ça, avec tout le sérieux du monde:

Mais pourquoi tu écris sur toi alors qu'il y a des enfants qui meurent de faim?

Dix-huit ans. Mon petit blog tout nul. Et là, la question qui reframe l'existence entière: depuis quand raconter sa vie est-il un crime humanitaire?

Je l'ai regardée. J'ai cherché dans ma tête si j'avais raté une réunion où on avait décidé que le droit à la subjectivité était suspendu jusqu'à nouvel ordre. J'ai rien trouvé.

Ce que j'ai compris ce jour-là, et que je n'ai jamais désappris depuis, c'est un truc très simple: si t'attends que le monde aille bien pour parler de toi, t'attends toute ta vie. Spoiler: le monde ira jamais bien. C'est pas son mode de fonctionnement. Il a jamais prévu d'aller bien. Donc soit tu parles maintenant avec le chaos en fond sonore, soit tu parles jamais.

J'ai choisi maintenant.

Ce qui me fait rire, enfin, rire, façon de parler, sourire en coin avec les yeux morts, c'est l'idée qu'il y aurait deux camps: ceux qui s'engagent vraiment, et les autres, les planqués, les égoïstes, ceux qui parlent de musique et de chaussures pendant que la planète calcine.

Parce que moi, je fais des trucs. Rien d'héroïque. Rien qui va finir dans un doc Arte avec une BO dramatique. 

Je suis syndiquée. Je vais à des réunions que personne n'a envie d'honorer de sa présence. J'écris des mails un peu trop longs à des gens qui aimeraient que je les écrive moins longs. Je remonte des problèmes. Je me bats avec les outils qu'on m'a donnés dans l'espace ridicule où je me trouve, pour les gens qui sont là avec moi dans cet espace ridicule.

Je vais à la guerre avec un couteau suisse.

C'est pas très impressionnant comme arsenal. C'est loin de la révolution. Mais c'est réel, c'est concret, ça touche des vraies personnes dans leur vraie vie, et j'ai arrêté depuis longtemps de m'en excuser.

Parce qu'entre ça et passer trois heures à regarder des éditorialistes se battre en duel moral sur un plateau télé pour savoir qui a le mieux intégré les enjeux civilisationnels du moment, j'ai fait mon choix. Je prends le couteau suisse. Je reste dans mon périmètre.

Donc ouais. Le reste du temps, j'écris sur moi.

Je parle de films, de fringues, de musique, de ma meilleure amie Florence Pugh, de trucs qui n'ont objectivement aucune importance géopolitique et qui ne feront pas avancer d'un millimètre la cause de la démocratie.

Et pendant que la planète continue son programme de destruction tranquille, méthodique, presque administrative à ce stade, j'essaie de faire tenir ensemble ces deux choses-là sans me raconter d'histoires: me battre là où je suis, avec ce que j'ai. Et continuer à exister en dehors de ça.

C'est pas très glorieux.

C'est probablement pas ce que la fille de prépa aurait voulu entendre.

Mais c'est à peu près la seule façon que j'ai trouvée de pas sombrer. Rester debout, couteau suisse en poche, yeux mi-clos, dans le cirque.

do you remember when you were younger

Non mais vraiment, je ne me lasse pas de ce titre. Le retour de la french touch, Kate Moss qui ressort de son placard sa garde-robe période Pete Doherty, et les franges qui reviennent sur les godasses. Franchement, tous les signes sont là. Nature is healing. 

blue sisters

J'ai vu Coco Mellors ce soir. C'est vraiment un truc que j'aime faire. Voir des écrivaines. Les écouter parler de leur travail, de leurs obsessions, de leurs livres, de ces petites choses très concrètes qui deviennent soudain de la littérature. Il y a quelque chose d'assez simple là-dedans, presque enfantin: quelqu'un écrit, quelqu'un lit, et pendant une heure on parle de cette passerelle invisible entre les deux.

Le problème, c'est que je me rends toujours compte que j'aime ça au moment précis où j'y suis. Jamais avant. C'est toujours la même scène : je suis assise sur une chaise pliante dans une librairie, un verre de vin blanc tiède à la main (non mais vous voyez l'idée), et je me dis soudain: ah oui, mais en fait j'adore ça. Pourquoi je ne fais pas ça plus souvent?

Et ensuite, évidemment, la vie reprend. L'euphorie retombe. Je rentre chez moi, je pose le livre sur une pile déjà trop haute, et j'oublie littéralement que ces soirées existent. Je peux passer trois ans sans même regarder la vitrine de la librairie de mon quartier. Trois ans à passer devant sans lever les yeux.

Et puis, sans prévenir, le hasard. Un midi. Un marché. Rien de très littéraire comme décor: des cageots de légumes, l'odeur du poulet rôti, des gens qui comparent le prix des tomates. Et moi, au milieu de tout ça, en train de préparer mentalement mes sorties du mois comme si j'organisais une petite saison culturelle privée.

Il y aura l'expo Nan Goldin. J'imagine déjà les photos un peu mélancoliques, cette façon qu'elle a de transformer des fragments de vie en quelque chose de presque sacré. Il y aura aussi le film Woman and Child. Rien que le titre me plaît. C'est souvent comme ça avec les films: je tombe amoureuse du titre avant même d'avoir vu la première image.

Entre deux sorties, j'écouterai sûrement en boucle le dernier titre d'Angèle avec Justice. Ces chansons qui arrivent dans votre vie sans prévenir et qui deviennent la bande-son de quelques semaines. On ne sait jamais très bien pourquoi celle-là plutôt qu'une autre.

Je me brancherai enfin sur la troisième saison de Yellowjackets. Tout le monde parle depuis des semaines autour de moi de la saison 4 et, comme toujours, j'ai trois trains de retard. Mais c'est aussi ça que j'aime: sentir qu'on rejoint une conversation qui a commencé sans nous.

Bref, tout ça pour dire que je vais probablement recommencer à faire ce que j'aime faire : sortir pour voir des écrivaines parler de leurs livres, rentrer chez moi un peu euphorique, promettre de le faire plus souvent… et oublier pendant trois ans.

C'est un cycle assez fiable, finalement.
 





PS: J'ai oublié le dernier titre de Lana Del Rey. Je suis choquée par moi-même.

prove you got the right to please me

 

Je sais reconnaitre les signes d'une bonne semaine quand j'en vois une. Déjà, je me lève le lundi sans faire la gueule. Pour vous, c'est peut-être peu mais pour moi, c'est beaucoup. Je vais chercher des croissants, sourire aux lèvres, puis je me pose à l'ordinateur pour écrire une note avec mon matcha, les rayons de soleil qui m'écrasent la tronche et Dua Lipa (son album, pas la chanteuse) (même si je pense qu'on devrait toutes et tous avec une Dua Lipa de poche pour nous rappeler les bienfaits de la vie).

Ca faisait mille ans que je n'avais pas écrit une note sur ce blog un lundi en écoutant Dua Lipa. Je vous laisse donc tirer vos propres conclusions.

Hier, j'ai un peu repris mes vieilles habitudes. Je me suis mise à updater le Bad Girls Book Club et je prépare même un nouveau numéro de Spur. Je n'ai toujours pas repris la mise en place du site mais en même temps, vous commencez à me connaitre, tous mes projets connaissent un à trois ans de retard (pourquoi être là quand on vous attend alors que vous pouvez être là quand on ne vous attend plus). 

Anyway, joyeuse semaine. Il fait beau, soyons comme Dua Lipa, travaillons ce qu'il faut et faisons de jolies vacances.

lost teenagers in the countryside


Envie de refaire mon adolescence. C'est con, mais je crois que je veux rattraper le truc. Reprendre là où j'ai merdé, où j'ai repoussé, là où je me suis renfermée. Le sentiment dégueulasse d'être passée à côté de quelque chose alors qu'il était là, sous la main. D'avoir été présente et absente à la fois, je ne saurais même pas dire pourquoi. Peut-être pour privilégier des choix qui n'en n'étaient pas véritablement. J'étais le fantôme de ma propre existence. Pas forcément celui des autres, et c'est ce qui me fait le plus chier, en y regardant de plus près. Réapprendre à être le main character, en somme. C'est peut-être pour ça, que j'écris. Pour me dire qu'au moins, je maitrise un truc. 

when I grow up

 

Je suis un peu comme Carrie Bradshaw, dans le sens où quand j'ai besoin de me nourrir vraiment, j'achète des magazines de mode. Pas pour les conseils. Pas pour les dix façons de porter le trench cette saison écrits par une stagiaire épuisée qui gagne 800 euros net à Paris. Pour les images. Pour le papier glacé. Pour l'impression fugace que quelque part des gens réfléchissent sérieusement à l'épaisseur d'une manche comme si c'était une question de vie ou de mort, et que peut-être, à leur échelle, ça l'est.

C'est ma drogue propre. Ma façon socialement acceptable de disparaître.

On revient toujours aux choses qu'on aime. A la base. Je disais ça l'autre jour avec l'air très sage de quelqu'un qui a traversé des trucs et qui en est revenue avec une philosophie. En réalité je venais de finir un Vogue en mangeant des chips au vinaigre debout au-dessus de l'évier. La sagesse se loge où elle peut.

Mon ambition d'adulte quand j'étais môme: conductrice de camion Coca Cola le jour, bosser sur les défilés le week-end. Pas styliste. Pas rédactrice. Pas un de ces titres en anglais qu'on met sur LinkedIn pour déguiser le fait qu'on fait des PowerPoints. Je voulais la logistique. Les coulisses. Le clipboard. Le talkie-walkie. Crier des trucs que les gens importants exécutent.

Le camion c'était pareil. Arriver. Ouvrir. Décharger. Repartir. Une route et dix-huit tonnes et personne pour me demander comment je me sens. C'était ma définition de la liberté à sept ans et franchement avec le recul c'était pas si con.

Autant vous dire que j'espère ne jamais me retrouver face à cette gamine parce que la conversation va être difficile.

Je la vois débarquer. Couettes, baskets trop grandes, regard qui ne sait pas encore faire semblant. Elle dit: "alors. Le camion Coca Cola".

Et moi je suis là avec mes genoux qui craquent le matin, un compte bancaire qui a l'humour d'un huissier, et une vie qui ressemble à rien de ce qui était prévu. Pas de camion. Pas de défilé. Pas de talkie-walkie. Juste moi, mes magazines, et une accumulation de micro-renoncements auxquels j'ai trouvé des noms présentables au fur et à mesure.

Parce que c'est ça la vraie arnaque de l'âge adulte, personne te dit que tu vas pas abandonner tes rêves un grand matin en claquant une porte. Tu les abandonnes par flemme administrative. Par manque de thunes. Par une série de petits pas maintenant qui finissent par former un mur. Et un jour tu te retournes et le mur est là et t'as même pas eu la décence de te battre contre quelque chose de dramatique. T'as juste procrastiné ta propre vie jusqu'à ce qu'elle ressemble à un projet qu'on reporte.

Je lui dirais pas ça. Je lui dirais rien. Je refermerais mon magazine et je changerais de sujet.

Ce qui tient encore, les images, le papier, ce truc indéfinissable que la mode fait à mon cerveau depuis que j'ai l'âge de regarder, c'est pas de la nostalgie. C'est juste la preuve que quelque chose a survécu à tout le reste. Au naufrage ordinaire. Aux années où j'ai fait des trucs raisonnables pour des raisons raisonnables et où j'ai appelé ça grandir.

Survivre à sa propre médiocrité c'est pas glorieux. Mais c'est quelque chose.

Elle peut garder le camion. Moi j'ai mes magazines. Et pour l'instant c'est suffisant pour pas foutre le feu à quoi que ce soit.

En attendant, je vais m'ouvrir ce pot de glace et en bouffer jusqu'à m'en faire péter le bide. Comme ma besta Flo (Polly, j'espère que tu es rassurée).



sometimes I just can't control my thoughts

 

Le nouvel album de Charli XCX, c'est vraiment Taylor Swift si elle prenait de la cocaïne.

nostalgia for mud


Il y a un truc que personne dit vraiment sur la reconstruction, c'est qu'on finit par manquer la catastrophe.

Pas toute la catastrophe. Pas les 3h du matin à fixer le plafond avec ce bruit dans la poitrine qui ressemble à une alarme qu'on sait plus comment éteindre. Pas les jours où se lever pour boire un verre d'eau représentait une décision majeure. Non. Ce qui manque c'est plus subtil et plus honteux que ça, c'est la texture. La vie d'avant avait une texture. Rugueuse, abrasive, mais réelle sous les doigts. On savait exactement où on en était parce que ça faisait mal de façon précise et identifiable.

Maintenant ça va mieux. Et "ça va mieux" c'est étrangement plat à habiter.

J'aime bien cette phrase, la nostalgie de la boue. Même si ça s'éloigne un peu du concept. Ce moment bizarre où tu regardes en arrière non pas avec regret mais avec une espèce de tendresse déplacée pour la version de toi qui se noyait. Elle avait l'air tellement vivante, cette version. Tellement concentrée sur sa propre survie. Il y avait une urgence dans chaque journée, même les mauvaises, surtout les mauvaises, qui donnait l'impression que les enjeux étaient réels, que chaque choix comptait, que t'existais avec une intensité que le calme n'arrive pas vraiment à remplacer.

Le calme c'est bien. Le calme c'est ce qu'on cherche pendant des années. Et le calme ressemble parfois à une pièce dont on a oublié d'allumer la lumière.

Ce qui est pervers là-dedans c'est que la boue te manque pas parce qu'elle était bonne. Elle te manque parce qu'elle était à toi. Parce que tu la connaissais par cœur, ses pièges, ses habitudes, la façon dont elle cédait sous le pied. T'avais développé une expertise de ta propre souffrance et maintenant cette expertise sert à rien, comme un outil très précis pour un problème qui n'existe plus.

Alors des fois tu tâtes le terrain. Tu cherches les vieilles ornières. Tu rejoues des scénarios dans ta tête pour vérifier que tu saurais encore t'y perdre si tu voulais. T'y vas pas vraiment. Mais tu regardes.

Les gens qui vont bien ont l'air tellement légers de l'extérieur. Comme des gens qui n'auraient jamais eu de bagages, jamais connu l'aéroport avec les valises en surpoids et les taxes à payer et les correspondances ratées. Et toi t'arrives avec ton calme tout neuf et ton billet en ordre et quelque chose en toi trouve ça suspect. Trop facile. Trop peu mérité. Comme si le bonheur sans effort était une arnaque ou pire, un bonheur qui ne t'appartient pas vraiment, emprunté, provisoire, en attendant que la vraie vie reprenne.

La vraie vie. Comme si la boue avait été plus réelle que le reste.

Ce que je sais c'est que la reconstruction ressemble moins à une montée qu'à une désorientation lente, on perd ses repères douloureux un par un et on apprend à naviguer sans eux, à tâtons, un peu gauche, un peu méfiant du sol stable sous les pieds.

Et un matin tu te lèves et tu bois ton thé et il fait pas trop froid et t'as rien de catastrophique à gérer et tu penses, juste une seconde, juste une fraction, c'était quand même quelque chose, avant.

Et t'as juste cette phrase en tête. Allez tous vous faire foutre. En lisant le Vogue du mois.

Puis tu finis ton thé. Sereine.

my friends killed my folks - PART II


La dernière fois que j'ai vu Herman Dune, c'était une autre vie. Pas la mienne, ou en tout cas pas celle que je reconnais quand je me regarde dans le miroir le matin. Une vie d'avant, floue, appartenant à quelqu'un qui avait les mêmes mains que moi mais pas les mêmes raisons de sortir le soir.

Donc dans quinze jours j'y retourne. Et franchement, je m'y attendais pas. Vraiment pas. Je suis pas du genre à anticiper les trucs qui font du bien, j'ai plutôt l'habitude de les rater ou d'arriver en retard quand ils sont déjà à moitié terminés.

Soirée prévue chez Sweet Jane avant. J'avais besoin de ça sans savoir que j'avais besoin de ça, vous voyez le truc? Le genre qui se pointe pas avec une pancarte, qui attend juste dans un coin que vous ayez fini de faire semblant que tout va bien tout seul.

Parce que pendant longtemps je me prenais pour une louve solitaire. J'avais construit toute une identité là-dessus (la fille qui n'a pas besoin de grand monde, qui recharge ses batteries dans le silence, qui préfère ses pensées à la plupart des conversations). Et c'est pas faux. Mais c'est pas toute la vérité non plus. La vérité c'est qu'être entourée me donne une énergie que je savais pas que j'avais. Comme une pile qu'on croyait morte et qui repart.

C'est con à dire mais c'est exactement comme les petits pois. Je croyais détester les petits pois. J'en avais fait un principe, presque une personnalité. Et puis un jour quelqu'un m'en a mis dans l'assiette et j'ai mangé sans réfléchir et c'était bien. Voilà. Parfois on a juste tort sur soi-même et c'est pas grave, c'est même plutôt une bonne nouvelle.

Encore quelques mois et je vous jure que je vais devenir totalement sociable, souriante, charmante. Le genre de personne qui arrive à l'heure et qui sait quoi répondre quand on lui demande comment elle va.

Prévenez-moi si vous me voyez venir.

if I'm just writing happy songs, will anybody sing along?

 

Il y a des gens, j'ai super envie d'être copine avec eux. Par exemple, je sais que je pourrais bien m'entendre avec Sabrina Carpenter. C'est tout, ne me contrariez pas. 



let god be your gardener


Ouais, je n'ai toujours pas fait mon retour sur Hurlevent. Et alors? Allez vous faire foutre.

Non, attendez. Revenez. Je veux que vous sachiez pourquoi. Pas parce que j'étais occupée à faire des choses importantes, aucun d'entre nous ne fait des choses importantes, on se raconte juste des histoires pour ne pas s'ouvrir les veines au Bureau de Poste. Non. Je n'ai pas pu voir ce film parce que l'existence m'a regardé dans les yeux et décidé, sur base de rien, que j'avais trop l'air d'apprécier quelque chose. Et ça, l'existence ne pardonne pas.

L'univers a un algorithme. Il détecte le moindre désir sincère et il t'envoie une obligation administrative dessus, comme un chien qui pisse sur ta maison.

Résultat: 19h. Pyjama. Moi.

Pas le 19h glamour. Pas le 19h "je rentre d'une journée intense mais structurée, je mérite un verre de vin et une conversation adulte". Non. Le 19h d'urgence, le 19h de capitulation totale, le 19h où tu portes le pyjama le plus miteux que t'aies jamais possédé comme une armure contre tout ce qui a un formulaire à remplir. Les yeux qui brûlent. Le cerveau en mode écran de chargement. Et la liste. La putain de liste.

Vous savez ce que c'est, la liste? C'est un document vivant. Un être conscient. Il te regarde. Il sait. Il a mémorisé tous tes échecs de la semaine et il te les présente avec une politesse administrative qui est, cliniquement, une forme de torture psychologique. Chaque case non cochée est un petit doigt levé dans ta direction. Chaque rappel qui sonne c'est l'univers qui ricane en ouvrant une bière que toi tu n'as pas le temps de boire.

Les gens équilibrés envoient des mails en souriant. Moi j'appuie sur "envoyer" comme si je désamorçais une bombe en ayant bu trois vodkas et perdu mes lunettes.

Et le meilleur, attendez, je savoure, le meilleur c'est que même mon temps libre a signé un contrat de sous-traitance avec la productivité. Vouloir regarder un film c'est "une sortie culturelle à planifier". Vouloir manger des Kinder Pingui c'est "une décision alimentaire à justifier". Vouloir s'allonger sur le parquet et contempler le plafond comme un animal blessé c'est désormais "une pratique de pleine conscience non optimisée". Tout est récupéré. Tout est transformé. La rébellion elle-même a un agenda Google.

Quelqu'un me rende mon adolescence. Sérieusement. Je la veux. Avec la grasse mat et l'inconscience et l'absence totale de paperasse. Je paierais en Kinder Pingui. J'ai des stocks.

En attendant je bois mon thé froid, froid parce que j'ai oublié qu'il existait, comme j'oublie tout ce qui est censé me faire du bien, et je me dis que Hurlevent est encore là. Qui attend. Qui n'a pas de rendez-vous. Qui n'a pas de liste.

Qui respire, lui.

Et cette pensée seule me donne envie d'incendier un agenda et de danser sur les cendres en pyjama.

Ce sera mon objectif de la semaine.

Je ne le cocherai probablement pas.

just another day and you'll still tell me you're healing

 

Il m’arrive de penser que Jane Campion et Kelly Reichardt travaillent dans une zone que beaucoup préfèrent contourner: celle où il ne se passe rien d’exploitable. Pas d’événement majeur, pas de bascule spectaculaire, pas de grande scène cathartique prête à être citée. Juste des corps dans un paysage, des pensées qui ne trouvent pas toujours leur formulation, des désirs qui ne débouchent sur aucune victoire claire.

Je ne regarde pas Jane Campion et Kelly Reichardt pour apprendre quoi que ce soit. Je les regarde pour vérifier une intuition. Tout ne mérite pas d’être dramatisé.

Elles me rappellent qu’une vie peut être dense sans être bruyante. Qu’une décision peut être irréversible sans être théâtrale. Que le désir n’a pas besoin d’être romantisé pour être dangereux.

Vous voyez, si j'étais réalisatrice, je voudrais être de cette trempe là. Ce qui m’intéresse chez elles, ce n’est pas “la place des femmes dans le cinéma”. C’est leur manière de filmer le pouvoir sans le nommer. Le pouvoir minuscule. Celui qu’on exerce en se taisant. En restant. En ne cédant pas. En laissant l’autre parler jusqu’à ce qu’il se révèle tout seul.

Elles filment des rapports de force qui ne ressemblent pas à des rapports de force. Personne ne lève la voix. Personne ne prononce de grande phrase définitive. Et pourtant tout se joue là, dans une posture, dans un regard trop long, dans une phrase anodine qui contient une menace polie.

Il y a chez Campion quelque chose d’organique, presque embarrassant. Le désir n’est jamais propre. Il est tordu, déplacé, mal orienté. Il ne rend pas les gens plus beaux. Il les rend plus nus que prévu. Reichardt, elle, travaille autrement. Elle installe les êtres dans un espace qui les dépasse et elle attend. Elle ne les pousse pas à agir. Elle les laisse se mesurer au vide. Et parfois ils ne font rien. Et c’est précisément ce rien qui devient révélateur.

Je crois que ce que j’aime, c’est qu’elles ne fabriquent pas de trajectoire. Elles observent des états. Des états prolongés. Une tension qui ne cherche pas à se résoudre. Comme si la résolution était une facilité.

Le monde adore les récits où l’on dépasse quelque chose. Elles semblent dire: et si on ne dépassait rien? Et si on restait avec l’inconfort? Et si la lucidité n’amenait pas forcément la paix?

Ce n’est pas un cinéma qui console. Ce n’est pas non plus un cinéma qui accuse. Il est beaucoup plus dérangeant que ça. Il ne prend pas position à notre place. Il ne nous dit pas qui aimer. Il ne nous dit pas qui condamner. Il nous laisse face à des êtres complexes, et il ne simplifie rien.

Peut-être que mon attachement vient de là. Je me méfie des récits trop bien construits. Des personnages qui apprennent la bonne leçon au bon moment. Des arcs narratifs qui ressemblent à des tutoriels de développement personnel. Campion et Reichardt ne réparent pas leurs personnages. Elles les laissent avec leurs angles morts.

Je pense que quelque part, elles me rassurent.

I will talk and hollywood will listen

 

You rot in your bedroom, you cry on the phone
Well I'm sorry, but he's not at home
You give me your secrets, you give me your heart
And I smile whilst you fall apart

Ce qui est pratique quand on travaille tout près de la Seine, c’est qu’on peut faire semblant d’avoir une vie douce. Un pique-nique, par exemple. Une nappe, du vent, des tomates trop chères et l’impression que tout va bien parce que le soleil tape au bon endroit.

Nadia a eu cette idée pour mercredi. Et ça me rend bêtement heureuse. Oui, ça m’arrive. De manière sporadique. Comme une éclaircie mal calée dans un mois de novembre.

Je ne pourrai pas l’accompagner voir The Last Dinner Party, ce qui me frustre un peu parce que j’aime les filles qui ont l’air de sortir d’un pensionnat gothique sous amphétamines. Mais j’envisage très sérieusement Pulp. Et vieillir avec Jarvis Cocker me paraît être une option tout à fait acceptable. C’est toujours rassurant de voir des gens plus élégants que soi traverser le temps sans s’excuser.

A part ça? Rien de spectaculaire. Pas de drame. Pas de révolution intérieure. Juste moi, mon tricot, et un nouveau livre posé à côté du lit.

J’ai commencé Les Nuits Blanches d’Urszula Honek. Et je le répéterai jusqu’à l’épuisement: lisez des autrices polonaises. Elles n’écrivent pas pour séduire. Elles écrivent comme on creuse un trou derrière la maison.

Pour l’instant, j’aime beaucoup. Parce que ça sent l’été qui pourrit dans le calme. L’herbe trop haute. Les lacs opaques. Les promesses qu’on fait quand on a dix-sept ans et aucune idée de ce qu’est le monde.

Ça me replonge dans mes vacances au bord de mon étang favori. A errer comme un fantôme, oui. Dans les bras d’un type que je n’ai jamais vraiment aimé mais que j’ai utilisé comme fond sonore. A faire des plans sur la comète pour un avenir qui n’avait même pas pris son billet. A remplir des carnets entiers pour ensuite les brûler avec une sorte de solennité adolescente, persuadée que je détruisais quelque chose d’essentiel alors que je ne faisais que produire de la fumée.

On ne le dit pas assez, mais la Pologne est un décor idéal pour rater sa vie avec panache.

Elle a cette lenteur mystique, ce catholicisme poussiéreux, cette mélancolie qui colle aux mollets. On peut très bien y attendre un miracle pendant des années sans que rien ne se passe. Et continuer quand même.

Il y avait ce petit autel sur le bord de la route, j’ai oublié le nom du village, évidemment, sinon c'est pas drôle, avec une Vierge sous plexiglas. Je m’arrêtais souvent. J’espérais toujours un signe. Pas grand-chose. Une larme qui coule le long de sa joue en bois. Une fissure. Un clignement d’yeux. Un truc un peu biblique pour valider le chaos intérieur.

Mais non.
Rien.
Juste des mouches et le bruit des camions au loin.

C’est peut-être ça que j’aime dans ce livre, pour le moment: il ne promet pas de miracle. Il laisse les vies se consumer lentement, sans musique dramatique. Les gens s’aiment mal. Espèrent mal. Croient mal. Et continuent quand même.

Finalement, c’est honnête.

you took the words right out of my mouth


J'ai encore terminé une toile ce soir avec en bruit de fond la série sur Carolyn et John John. J'avoue avoir du mal à me foutre dedans, déjà parce que mon cerveau n'arrête pas de voir Natascha McElhone alors qu'il s'agit de Sarah Pidgeon (coucou Jack Parker, merci de m'avoir confirmé que je n'étais pas folle), mais surtout parce que j'ai tellement vécu cette histoire dans ma chaire que je n'arrive pas à m'y retrouver. Je sais pas, il manque ce truc, cette ambiance. Les robes Calvin Klein ont un goût d'H&M et Junior est aussi expressif que son vélo. Vraiment, j'aime bien Ryan Murphy, mais je pense qu'il serait temps qu'il arrête et qu'il se contente uniquement de faire des choses qui se passent dans des maisons hantées avec Alexandra Breckenridge sur une balancelle.



J’ai également terminé All The Lovers In The Night de Mieko Kawakami. Là, au moins, il y a du silence. Du vrai. Une femme qui ne sait pas très bien comment exister dans le monde sans s’excuser d’être là. Rien n’explose, rien ne brille, mais tout vibre doucement. Ça m’a fait plus d’effet qu’une reconstitution de dynastie américaine en robes mal coupées. 

C’est l’histoire d’une femme qui corrige les textes des autres et qui n’arrive pas à corriger sa propre vie. Elle vit la nuit, elle évite le bruit, elle regarde les gens comme à travers une vitre. Elle ne sait pas très bien comment entrer dans une pièce sans avoir l’impression d’être en trop. 
Il ne se passe presque rien. Pas de drame spectaculaire, pas de grande passion. Juste une solitude très propre, très blanche, presque clinique. Une fatigue d'exister. Et cette question qui revient en boucle: comment être au monde quand on a toujours appris à se faire petite? 

Elle rencontre un homme, évidemment. 
Mais même ça, ce n'est pas romantique. C'est fragile, maladroit, suspendu. Comme si l'amour était une possibilité théorique plus qu’un événement. Ce que j'ai aimé, c'est que le livre ne cherche pas à séduire. Il ne met pas de filtre. Il accepte le vide, l'ennui, les silences. Et c'est peut-être ça, le thème principal: la difficulté d'exister quand on a grandi en se rendant invisible. La lumière des néons, la nuit, l'alcool, les conversations trop longues…Tout est une tentative de sentir quelque chose. Même faiblement. 

En refermant le livre, je me suis dit que certaines vies ne sont pas faites pour être spectaculaires. Elles sont faites pour être supportées. Observées. Endurées. Et parfois, timidement, aimées.

comment j'ai laissé un essayiste mort emménager dans ma tête


Il y a un truc qu'on dit jamais franchement aux gens qui commencent à écrire. On tourne autour. On parle d'influence, d'inspiration, de trouver son style. Mais le vrai problème, le truc qui paralyse vraiment, c'est une question beaucoup plus conne et beaucoup plus profonde à la fois: est-ce que ce que j'écris, c'est vraiment moi?

Les Romantiques, Wordsworth, Coleridge, toute la clique, avaient une réponse très propre là-dessus. La vraie création, elle vient de l'intérieur. Pure. Spontanée. Non contaminée. Wordsworth parlait de poésie comme d'un débordement (il était poli, son idée c'était plutôt le dégueuli) de sentiments puissants. Coleridge a prétendu avoir écrit son poème le plus célèbre dans un rêve. Un rêve. Il s'est réveillé avec le texte dans la tête, il a juste eu à le transcrire. Comme si le moindre contact avec un autre cerveau allait corrompre quelque chose d'essentiel dans l'œuvre. L'influence comme souillure. La lecture comme tricherie potentielle. Le génie comme source intérieure qu'il faut à tout prix garder vierge.

C'est une belle histoire, hein? En fait, elle est complètement fausse.

On a démonté cette théorie au vingtième siècle. Pas une fois, des dizaines de fois. Barthes, Foucault, les théoriciens de l'intertextualité, tout le monde lui a roulé dessus comme la Micheline sur une sortie d'autoroute. On sait maintenant que les Romantiques eux-mêmes lisaient comme des malades, qu'ils étaient parmi les lecteurs les plus voraces et les plus anxieux de leur époque, que tout texte est fait de morceaux d'autres textes, que personne n'écrit dans une grotte hermétique. C'est réglé, c'est archivé, tout le monde est d'accord, on passe à autre chose.

Sauf que.

Sauf que l'angoisse, elle est restée. Elle a juste changé de forme, elle s'est faite plus discrète, elle s'est planquée sous d'autres mots. Et aujourd'hui, à l'époque où t'es exposé en permanence à la pensée des autres, leurs essais, leurs threads, leurs newsletters, leurs podcasts, leurs interviews, leur façon de cadrer un problème ou de formuler une idée, elle est peut-être plus présente que jamais, cette angoisse. Juste moins avouable.

Le problème aujourd'hui c'est plus "est-ce que je suis influencé", on sait tous que oui, t'as pas le choix, c'est structurel, c'est même pas une question. Le problème c'est autre chose, quelque chose de plus tordu: est-ce que l'autre m'a remplacé? Est-ce que quelqu'un s'est installé dans ma tête à la place de moi?

Voilà ce qui se passe vraiment. T'as lu quelqu'un, un essayiste, un romancier, un philosophe, peu importe, dont la pensée te semble tellement aboutie, tellement dense, tellement solide sur ses pieds, que quelque chose se déplace en toi. Pas juste de l'admiration. Quelque chose de plus insidieux. Tu commences à écrire pour lui. Pour son approbation imaginaire. Tu formules une idée et t'entends aussitôt sa voix dans ta tête qui la jauge, qui l'évalue, qui hausse peut-être un sourcil. Tu censures une intuition parce qu'il n'aurait pas dit ça comme ça. T'effaces une prise de position parce qu'elle contredit quelque chose qu'il a écrit, et tu te dis que c'est lui qui a raison, forcément, vu que lui au moins il sait ce qu'il fait. Cette voix dans ta tête devient un éditeur fantôme, un tribunal intérieur qui te coupe les jambes avant même que t'aies posé le premier mot.

Et le pire, c'est que sur le moment tu crois que c'est de la rigueur. Tu crois que tu te tiens à une exigence. En réalité tu te sabotes. T'as confondu la qualité avec la conformité. T'as confondu penser avec approuver.

C'est un mécanisme particulièrement vicieux parce qu'il se nourrit précisément de ce qu'il y a de meilleur en toi, ta sensibilité aux textes, ta capacité à reconnaître quelque chose de fort quand tu le lis, ton envie de pas écrire de la merde. Toutes ces choses se retournent contre toi. L'admiration devient de la paralysie. La conscience littéraire devient de la censure préventive. Et tu restes là avec un document vide ou des phrases molles dont t'es le premier à savoir qu'elles ressemblent à rien.

Alors on fait quoi?

Première chose, arrêter de croire que le problème c'est de trop lire. C'est pas ça. C'est même l'inverse. Les écrivains qui semblent le plus irréductiblement eux-mêmes, ceux dont tu reconnais la phrase en deux lignes, ceux qui ont une voix au sens fort du terme, ceux qui te donnent l'impression qu'on ne peut pas les confondre avec quelqu'un d'autre, c'est pas ceux qui ont été les moins influencés. C'est presque toujours le contraire. Ils ont tellement lu, tellement absorbé des trucs contradictoires, des sensibilités qui s'affrontent, des façons de penser qui se contredisent frontalement, qu'aucune influence unique peut plus les coloniser. Quand t'as Montaigne, Cioran, Baldwin et Annie Ernaux qui cohabitent dans ta tête, aucun des quatre peut prendre le pouvoir. Ils se neutralisent. Et dans cet espace de neutralisation, il reste quelque chose, toi, ce que toi tu fais avec tout ça.

La voix propre c'est pas l'absence d'influence. C'est la saturation des influences. C'est le point de densité à partir duquel elles arrêtent de te dicter quoi que ce soit parce qu'elles se disputent entre elles et que toi t'as autre chose à faire.

Deuxième chose, comprendre que lire de manière inconsciente et lire de manière consciente c'est pas du tout la même activité même si ça se ressemble de l'extérieur. Lire en zombie, avaler les textes en laissant quelqu'un s'installer dans ta tête sans jamais lui demander ses papiers, sans jamais interroger pourquoi tu trouves ça fort, ce avec quoi t'es pas d'accord, ce qui te résiste, ce qui te manque dans ce texte, c'est exactement comme ça qu'une influence devient une colonisation. Tu l'as pas vu venir. T'as pas établi les termes de la relation. T'as juste ouvert la porte et laissé entrer.

La différence entre une influence et une colonisation, c'est la conscience et c'est le rapport de force. Lire quelqu'un comme un interlocuteur, quelqu'un avec qui tu peux être pas d'accord, quelqu'un à qui tu peux poser des questions, quelqu'un dont tu peux isoler ce que tu veux lui prendre sans prendre le reste, c'est une posture active. Ça demande un peu d'arrogance, même. L'arrogance saine de se dire: ce texte est fort, et je peux quand même avoir raison contre lui sur ce point précis. Je peux admirer quelqu'un sans lui accorder une autorité totale sur ce que j'ai le droit de penser ou d'écrire.

Troisième chose (et c'est peut-être la plus difficile) accepter que ta voix, à un moment donné, ça ressemble à rien de fini. Ça ressemble à un chantier. Ça ressemble à des trucs inégaux, des textes où tu vois encore les coutures, des phrases où tu sais toi-même que t'as pas encore trouvé le truc. Et c'est exactement dans cet état inconfortable, pas dans l'attente d'une improbable révélation intérieure, que la voix se construit. Par accumulation, par frottement, par essais ratés, par imitations assumées qu'on dépasse, par des textes qu'on relit six mois plus tard et qui nous semblent étrangers, ce qui est un bon signe, ça veut dire qu'on a bougé.

Les Romantiques voulaient une garantie d'authenticité. Si l'œuvre vient de l'intérieur, elle est à toi dans tous les sens qui comptent. Sauf que cette garantie elle existe pas. Elle a jamais existé. Ce qu'on peut avoir à la place c'est quelque chose de moins propre et de plus réel. Savoir ce qu'on lit, pourquoi on le lit, ce qu'on lui prend et ce qu'on lui laisse. Pas pour produire un texte immédiatement assuré et conquérant, ça c'est encore une fantasme romantique sous une autre forme. Mais pour que ce qu'on écrit soit, dans un sens qui a de la substance, le nôtre.

Ta voix, t'as pas à la mériter en la sortant de nulle part. T'as à la construire en sachant ce que t'as avalé. C'est moins glorieux comme histoire. Mais c'est la seule qui tienne debout.