Il a suffi d’un simple texto. Loana est morte. Annoncé comme ça, sèchement, comme si c’était une des nôtres. Et dans un sens, c’était
ça. Hier j’étais attablée à la terrasse d’un café, ou peut-être affalée sur mon
canapé devant un énième film de merde produit par Amazon Prime, et le monde
continuait de tourner comme si rien, et en même temps quelque chose s’était
effondré discrètement quelque part.
On a perdu une amie. Enfin, c’est comme ça que ça s’est senti. Une amie qu’on n’avait
jamais rencontré, qu’on ne rencontrerait jamais, mais une amie quand même dans
le sens où on la portait quelque part, dans un coin de la tête, avec cette
vigilance sourde et permanente qu’on a pour les gens fragiles qu’on aime. Tu
sais, ce souffle qu’on retient quand quelqu’un s’approche un peu trop près du
bord. On le retenait souvent, pour elle. Trop souvent.
Elle était cette figure un peu énigmatique qui revenait puis repartait à sa
guise, comme une comète avec de mauvaises nouvelles. Elle pétait des câbles,
disparaissait, et puis un jour t’avais un vocal, enfouie dans les larmes,
"j’ai encore merdé, je suis désolée", et tu t’en voulais de pas
pouvoir faire quelque chose, de pas pouvoir tendre la main à travers l’écran et
lui dire mais non, mais arrête, mais t’as rien à te pardonner à nous. Et puis
le cycle recommençait. Et on regardait, impuissantes, comme toujours.
J’ai mis du temps à écrire cette note. C’est con parce qu’on ne la connaissait
pas, pas vraiment, pas dans le sens où ça compterait légalement ou socialement.
On n’avait pas son numéro. On ne s’est jamais croisées dans une rue, dans un
bar, nulle part. Elle était trop loin pour qu’on lui dise qu’on l’aimait quand
même. Et c’est ça qui reste coincé dans la gorge comme quelque chose qu’on peut
plus avaler ni recracher. L’amour sans adresse. L’inquiétude sans destinataire.
Le deuil sans légitimité officielle, parce que le monde t’expliquera volontiers
que tu n’as pas le droit d’être dévastée pour quelqu’un que t’as jamais touché.
Quand je regarde une de ses photos, j’ai toujours eu cette envie étrange de
pleurer et de vouloir la prendre dans les bras. Pas par pitié. Par
reconnaissance, peut-être. Par colère, sûrement. Parce que cette fille était
là, entière, lumineuse, et le monde a décidé très tôt qu’elle servirait à
quelque chose de précis et de jetable. On l’a regardée vivre dans une maison en
verre pendant des semaines. On a regardé ses larmes, ses rires, son corps, ses
doutes. On a tout pris. Et quand l’émission s’est terminée, on l’a reposée
quelque part et on a continué.
Personne ne mérite ça. Personne ne mérite de payer la gloire aussi cher. Et
Loana, elle a payé cash, en billets de souffrance, pendant des années, sous les
yeux de tout le monde, souvent avec le monde qui regardait et ricanait au lieu
de s’alarmer. C’est ça l’injustice que j’arrive pas à digérer et que je
rajouterai au tableau avec les autres, le grand tableau mural de toutes les
choses qui démontrent que la société est fondamentalement tordue et cruelle
avec certains et indéfiniment indulgente avec d’autres.
Paris Hilton et d’autres de sa caste, eux, ils peuvent déambuler dans une station-service,
s’amuser à jouer aux pauvres. Tourner une émission de télé-réalité sur sa
propre vie, et puis écrire un livre, lancer une marque, réinventer son image en
survivant. Ca, le monde applaudit.
Mais les gens d’en bas, eux, c’est différent. Un nom, une faible lumière de
projecteur, un peu de thunes et tout s’écroule. Parce que personne t’a appris à
tenir debout sous le soleil. Parce que personne t’a dit que la célébrité sans
structure c’est un cadeau piégé. Parce que le monde t’a regardé briller
exactement le temps que ça l’arrange, et après il a zappé. Et toi t’es resté là, dans le silence d’après, à essayer de comprendre ce que t’étais censé faire avec les débris.
Loana, elle était de ceux-là. Arrivée de nulle part, propulsée partout, puis
lâchée dans le vide avec un sourire et une caméra qui s’éteint. Ce qui s’est
passé après, on le sait. On l’a regardé se passer en direct, par bribes, par
éclats médiatiques, par retours fracassants et nouvelles disparitions. Et à
chaque fois on espérait que cette fois serait différente.
Repose-toi, enfin.
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