the simple life

 

J’ai beau dire, j’ai toujours aimé me balader au Marais, même par mauvais temps. Surtout par mauvais temps, en fait. Il y a quelque chose de profondément satisfaisant à se traîner dans ces ruelles pavées sous une bruine dégueu, les mains dans les poches, en se prenant pour le personnage principal d’un film d’auteur français que personne ne verra jamais. Le Marais sous la pluie, c’est le seul endroit à Paris où tu peux avoir l’air mélancolique et intéressant sans que ça fasse trop forcé. Partout ailleurs, t’as juste l’air d’avoir oublié ton parapluie.

Il y a quelques jours, j’ai flâné là-bas avec Francette. Francette, pour ceux qui ne la connaissent pas, est une créature à part. J’aime bien lui faire découvrir des trucs parce que d’abord c’est moi qui décide où on va, ce qui me convient parfaitement, et ensuite parce que je la suspecte d’avoir une vibe de bourge profondément enfouie sous ses airs de normalité. Genre elle dit oh c’est mignon devant les endroits qui coûtent 18€ le carrot cake. C’est un signal. Je connais ces signaux.

On s’est arrêtées au Loir dans la Théière, évidemment. Parce que quand t’emmènes quelqu’un dans le Marais et que tu veux lui signifier subtilement je suis quelqu’un de bien mais avec du goût, t’as pas cinquante options. C’est un classique absolu, le genre d’endroit qui existe depuis assez longtemps pour être authentique mais depuis pas trop longtemps pour être has been. L’équilibre parfait. Les tartes y sont obscènes au sens littéral du terme, pas sûre que ce soit légal d’exposer ça en vitrine sans avertissement. Francette a commandé un thé et a fait la tête devant la carte deux minutes avant de prendre exactement ce que j’avais suggéré. Comme prévu. Je la lis comme un livre.

Ensuite je suis rentrée, j’ai enfilé mon survêtement de philosophe désabusée, et je me suis mise devant la première saison de The White Lotus. Et là, quelque chose s’est brisé en moi, ou plutôt, quelque chose s’est éveillé. Un désir profond, irrationnel, légèrement honteux.

J’ai envie de vacances dans un spa.

Pas un truc Club Med, soyons clairs. Pas les buffets à volonté avec animation aquatique le jeudi et bracelet en plastique au poignet comme si t’étais une bouteille consignée. Non. Je parle d’un truc de riches. Un endroit où le personnel te sourit avec les yeux vides de quelqu’un qui a signé une clause de confidentialité sur tes névroses. Un endroit où les serviettes sont plus épaisses que tes économies et où le petit-déjeuner se prend dans un silence contemplatif sur une terrasse en bois flotté avec vue sur quelque chose d’inutilement majestueux.

Je passerais mes matinées à critiquer chaque vacancier depuis ma table stratégiquement choisie. Ce couple qui se parle pas mais qui se prend en photo devant tout. Cette femme seule avec trop de bagages et un carnet Moleskine qu’elle remplit de réflexions. Ce type en lin beige qui dit je me reconnecte alors qu’il vérifie ses mails toutes les dix minutes depuis les toilettes. Je les verrais tous. Je les jugerais tous. Ce serait mon activité principale et j’y excellerais.

L’après-midi, j’essaierais de régler mes problèmes de riche à coups de massages, de reiki et de chasse au trésor à base de cocaïne. Parce que c’est ça le truc avec les vacances de luxe,  t’arrives avec des problèmes parfaitement concrets (l’anxiété, l’ennui existentiel, le fait que t’as aucune idée de ce que tu fais de ta vie) et tu restes jusqu’à ce qu’un thérapeute holistique en tunique blanche te convainque que c’est en fait une question d’énergie. Et toi tu acquiesces parce que la tisane aux herbes qu’on t’a servie à 11h avait l’air sérieuse et que de toute façon t’es venue ici précisément pour croire à des trucs.

Le soir, dîner en silence avec une coupe de blanc naturel à 40 balles que personne ne peut vraiment distinguer d’un Côtes-du-Rhône à 9 euros, mais l’important c’est pas ça. L’important c’est l’intention.

Non, vraiment. La vie simple.

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